Pantelante Penthesilae

« Orchestralement, la violence n’a peut-être jamais aussi bien rendue en musique, grâce à une orchestration extrêmement variée »
La Lettre du musicien

 

Ne connaissant pas l’opéra de La Monnaie, @_gohu et moi avons réservé des places à 12 €, au dernier rang de l’amphithéâtre ou presque. Il restait du choix et il y aurait moyen d’obtenir des places de dernières minutes, apparemment, en achetant une carte jeune. Bref, on verrait sur place. Sur place, la peau du ventre bien tendue par une gaufre et son supplément chantilly, on n’a plus très envie de se compliquer la vie : l’opéra n’est pas complet, nous demandons à l’ouvreur s’il est dans la politique de la maison de se replacer. Oui da. Nous descendons d’un étage, passons le nez par la porte d’une loge : pas à cette étage, nous répond l’ouvreuse, qui semble avoir fort à faire, même si l’on ne voit pas grand monde autour. Nous redescendons encore d’un cran, au niveau du premier balcon et interrogeons l’ouvreuse de l’étage : il y a des places de côté mais, si nous voulons être de face, nous n’avons qu’à attendre un peu plus loin, il se peut que des places se libèrent. Nous attendons. Deux hommes derrière nous font de même. Quelques minutes avant l’heure, un ouvreur nous signale que cela va pouvoir se faire : « Comme vous avez déjà vu cela avec ma collègue, les deux places de devant, pour le roi et la reine », nous indique-t-il en s’effaçant, ajoutant à l’intention des deux messieurs qu’ils peuvent investir l’autre duo de places, pas loin derrière. Nous nous installons ainsi en plein milieu du premier rang du premier balcon : effectivement, c’est royal ! La vue est dégagée sur la scène ainsi que sur les deux prompteurs, en flamand à gauche, en français à droite – dommage pour les étrangers qui ne parlent qu’anglais, mais très confortable pour le spectateur parisien habitué à l’empilement des langues à Garnier ou Bastille. En face de nous, une image étrange apparaît, projetée sur un rideau-écran en avant-scène, sombre où l’on devine de la peau, des cheveux, peut-être, ou quelques fibres dont se détachent lentement des gouttes d’eau. On ne parvient pas à identifier le sujet, mais cette noirceur est de toute beauté. Je suis prête à être subjuguée.

Et je le suis : par la musique. Elle est telle que j’oublie d’en être déçue par la mise en scène, franchement laide1. La peau, les cheveux que l’on devinaient étaient en réalité des peaux de bêtes et la mise en scène ne fait que filer cette métaphore : les chanteurs rampent les chanteurs, des carcasses se font plus ou moins écorcher en vidéo, on jette du sel sur du cuir fraîchement découpé ensuite entreposé à l’arrière-scène (je soupçonne également les grandes structures coniques en métal utilisées comme abri ou boucliers d’être des supports pour la découpe ou le séchage, mais vu ce que je risque de trouver dans Google image, je préfère ne pas chercher à infirmer ou confirmer mon intuition). Cette laideur ne prend sens qu’à la fin de l’opéra, <SPOIL> lorsque Penthesilae, entrée dans une transe érotico-meurtrière2, déchiquète Achille comme un animal en dévore un autre </SPOIL>. Seul ce moment paroxysmique justifie une métaphore qui, tout au long de l’opéra, enlaidit la scène pour une bien pauvre illustration des instincts contradictoires agitant l’héroïne. Allez… les Amazones qui rampent révèlent leur cœur de hyènes et le sel jeté sur la peau ravive les blessures avec le souvenir des supplices d’autrefois, où le sel prenait le relai du fouet sur la peau à vif.

Heureusement, le livret de Kleist et la musique de Pascal Dusapin nous plongent à eux seuls dans les entrailles de Penthesilae. La reine des Amazones brûle pour Achille, écartelée par ce qu’elle ne peut ni admettre de se soumettre à un ennemi ni aimer un homme qu’elle aurait vaincu. De ce dilemme que Corneille dilapiderait en d’interminables atermoiements, l’honneur, non, l’amour, non, l’honneur, Kleist tire une incroyable tension, au point que tout l’opéra n’est que l’attente dilatoire de la confrontation, forcément fatale, entre Achille et Penthesilae. L’amour ne s’oppose pas à l’honneur, pas plus que le désir à la mort ou la femme à la guerrière ; tout revient, comme le sang, au cœur, le courage, l’excitation, la rage, les pulsions d’abord sourdes et lancinantes, qui fermentent, s’échauffent et enflent jusqu’à la démesure, jusqu’à ce que l’oxymore éclate dans une effusion de sang, une effusion de chair, où Penthesilae embrasse, mord et dévore à pleine bouche à pleines dents celui contre lequel elle a lancé ses chiens. Ce sont des déflagrations sonores, des fulgurances, des silences haletants, sifflants, une myriade de vibrations qui vous résonnent dans tout le corps, les os, les tendons, l’épiderme qui frissonne, caresses, gifles, morsures, la dent qui entame la lèvre, la gorge qui se serre, les entrailles qui se nouent, les yeux qui se ferment et les oreilles qui se bouchent, aussi, parfois.

L’opéra de La Monnaie n’est pas bien grand ; le son n’a pas la place de se dilater comme dans le poumon de la Philharmonie ; il nous atteint plus directement : on est davantage touché… et moins protégé. J’ai donc à quelques reprises imité ma voisine, relativement âgée, et appuyé sur mon tragus pour moduler le volume sonore. En jetant un œil à la ronde, je me suis aperçue que nous étions les seules à le faire – oreilles fragiles, sûrement, car la musique de Pascal Dusapin ne donne pas l’impression de saturation que l’on peut avoir avec les extases métalliques de Scriabine ou les rouleaux compresseurs vagues sonores de Chostakovitch. La voix de Marisol Montalvo (Prothoe) était également limite de ce point de vue – impressionnante mais trop stridente à mon goût. Je dois également avouer avoir préféré Karen Vourc’h, entendue dans la suite, à Natascha Petrinsky, qui tenait le rôle principal dans l’opéra – après, vingt minutes de récital dans une belle robe et une heure et demie à ramper, ce n’est évidemment pas la même chose du point de vue de l’endurance, et Natascha formait avec Georg Nigl (Achille) un duo décapant. Décapée, donc, ai-je été.

1 Je ne sais qui il faut incriminer ; toujours est-il que j’éviterai à l’avenir Pierre Audi (mise en scène), Berlinde De Bruyckere (décors) et Mirjam Desvriendt (vidéo).

2 Pas si étonnant, à la réflexion, que, ces derniers temps, je me sois retrouvée à psalmodier sous la douche Ich will den Kopf des Jochanaan.

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