National Gallery

Il est des documentaristes qui savent poser les bonnes questions. Il en est d’autres qui savent écouter. Si les murs de la National Gallery ont des oreilles, ce sont sans conteste celles de Frederickk Wiseman. Silencieux, il écoute et regarde. Cette scène de restauration, par exemple, où l’on s’épouvante de la couleur criarde que la restauratrice étale sur le tableau (ne se rend-t-elle pas compte que ce n’est pas du tout la bonne teinte ?), avant de comprendre qu’elle ne fait qu’ôter la pellicule jaunie d’un vernis qui masquait, après l’avoir protégée, la couleur d’origine.

Tout le film de Frederick Wiseman est sur ce modèle : il nous laisse découvrir ; nous laisse le temps de nous étonner avant de nous donner à comprendre. Jamais le sens ne nous est imposé, alors même que l’essentiel des trois heures est constitué de discours sur l’art : la parole est donnée à quelques conservateurs (qui ne font pas leur exposé pour la caméra mais d’autres personnes présentes avec eux, qui les comprennent souvent à demi-mot) mais surtout recueillie auprès des conférenciers (écouter, toujours écouter – un comble pour un film sur la peinture ?). Le plus curieux, c’est que l’on n’a pas du tout l’impression d’assister à une visite guidée filmée ; le documentaire n’est en rien l’équivalent cinématographique de l’audioguide. D’une part, parce qu’on nous mène dans les « coulisses » du musée, dans des zones où ne circule pas habituellement le public (atelier de restauration, atelier de dessin, installation des œuvres pour une exposition temporaire, réunion pour parler budget à équilibrer et potentielle participation à un événement de charité – quelle image ? Pour quel public ? Avec quelles retombées ?) ; et d’autre part, surtout, parce que le discours sur l’art devient le sujet même du film, une manière méta de s’interroger sur le sens que peuvent revêtir les œuvres d’art à nos yeux.

Personne n’a, à ma connaissance, relevé que le documentaire ne montre presque aucune œuvre de la section impressionniste. Cela n’a pas grand-chose d’étonnant si l’on considère qu’à force de discrétion (une discrétion remarquable), Frederick Wiseman nous amène à croire que sa présence n’altère ni les comportements ni la teneur des propos enregistrés (plus de biais cognitif, un rêve de scientifique – une illusion, en réalité, dont l’effet persiste bien après qu’on l’ait découverte). L’omission d’une aile qui fait beaucoup pour attirer les touristes est pourtant fort intéressante. Surtout quand on sait que le mouvement impressionniste, facilement déclinable en produits dérivés, a tout pour intéresser une boutiques de musée et que celle-ci n’est pas filmée, alors même qu’elle fait partie intégrante de l’institution. Frederick Wiseman n’est certes pas Martin Parr, mais tout de même… Quelque chose me pousse à croire que ce n’est pas un hasard, ni même une simple question de goût, si cette période, pourtant évidente pour les visiteurs, est laissée de côté : plus que l’affluence dans les salles, c’est cette évidence même qui pose problème. On a tellement été (j’ai tellement été ?) exposé aux impressionnistes qu’ils ne nous impressionnent plus. Ils ne nous interrogent pas. Ou plus. On n’a pas, devant leurs tableaux, les même expressions que celles que filme Frederick Wiseman dans les salles des anciens maîtres. Cet air un peu… bête ?

Perplexe, surtout : comment appréhender ces œuvres ? On prend la mesure de la difficulté avec la séance pour aveugles qui suivent, feuilles en relief à l’appui, la description par la conférencière d’un tableau que Frederick Wiseman se garde bien de nous montrer. Couleurs, formes, structure du tableau… malgré la précision des indications, il est extrêmement difficile de se faire une idée du tableau. Lorsqu’il nous est finalement dévoilé, on ne peut que constater l’écart avec l’image que l’on a mentalement reconstituée : d’un Pissarro, on a fait un Picasso. L’anecdote dit la difficulté à percevoir la structure, les dynamiques d’un tableau, tout ce qui, très concrètement, dirige l’interprétation, le sens, de l’œuvre. Et cela n’est pas qu’une question de handicap : même sans être mal-voyant, il faut se faire voyant. À la vue du tableau, on ne sait pas non plus très bien comment on s’y prendrait pour le décrire à quelqu’un qui ne le voit pas, car on ne le comprend pas immédiatement, dans son ensemble – pas avant d’avoir cerné l’effet qu’il produit sur nous et analysé les raisons pour lesquelles il produit cet effet. C’est à cela que doit aider le conférencier.

Parmi tous les extraits de visite, on s’aperçoit vite que certains conférenciers sont plus à même de nous intéresser que d’autres. L’artiste contemporaine qui raconte à une classe de collégiens qu’elle vient régulièrement au musée et que tous ces tableaux anciens sont encore une source d’inspiration pour la création d’aujourd’hui n’est pas très convaincante (malgré son enthousiasme), car pas un instant elle ne dit comment ni en quoi ces tableaux peuvent être source d’inspiration. L’érudition se révèle souvent bien plus passionnante : non pas parce qu’elle viendrait, par son savoir, combler une certaine ignorance, mais au contraire parce qu’elle met en branle le questionnement. Plus sont précis les détails sur les conditions de production, d’accrochage et de réception de l’œuvre, plus celle-ci devient mystérieuse.

 

Samson et Dalila, de Rubens

 

Commence alors une enquête du sens où le plaisir est similaire à celui que l’on prend à la lecture de Daniel Arasse. Tel conservateur donne l’impression d’ouvrir une porte dérobée lorsqu’il explique que le Samson et Dalila de Rubens, destiné à être accroché au-dessus de la cheminée de son commanditaire, a été peint en fonction de cet emplacement : le peintre a pris en compte la source de lumière qui viendrait de la gauche et a esquissé plus que dessiné la partie de droite, pour épouser l’ombre dans laquelle elle resterait. À partir de cet exemple, on comprend mieux les questionnements sur l’accrochage et l’enjeu de la mise en contexte via les cartels : lorsque techniciens et conservateurs jonglent avec les conditions d’éclairage et de sécurité (trop directe, la lumière risque d’endommager la toile ; indirecte, elle créé des reflets sur les vitres), agitant les mains et les appareils de mesure autour d’un triptyque, c’est pour trouver un compromis entre impératifs de conservation et conditions favorables à l’appréciation de l’œuvre. Encore que l’on puisse diverger sur ce qui importe : recréer des conditions d’expositions similaire à l’église dans laquelle l’œuvre était initialement exposée ou profiter du déplacement du lieu de culte au lieu de culture pour donner à voir l’œuvre de plus près ? Les choix qui découlent de ces interrogations indiquent d’eux-mêmes un sens, une piste de lecture.

 

Bellini

 

Si le mystère persiste, ce n’est plus à cause de l’opacité d’une œuvre qui ne nous parles pas (le conférencier parle pour elle) mais grâce aux (trop) nombreuses interprétations possibles. Pendant que l’on se hasarde à émettre des hypothèses, des interprétations, la polysémie de l’œuvre nous a fait entrer dans son intimité. C’est exactement cette relation de familiarité qu’un conférencier essaye d’établir entre son groupe d’enfant et L’Assassinat de Saint-Pierre martyr (Giovanni Bellini, 1507 – voir ci-dessus). Il les interroge non pas sur qui était Saint Pierre ou ce qu’il a fait, mais très prosaïquement sur les bûcherons juste derrière, en plein travail : pourquoi avoir mis ces bûcherons là, alors qu’ils n’ont rien à voir avec le sujet du tableau ? La question n’appelle pas une réponse unique et les suggestions, timidement avancées, sont toutes fort bonnes, nourries par les informations supplémentaires que le conférencier livre au fur et à mesure. Émerge l’idée que l’horreur est renforcée par le prosaïsme de la scène : occupés à leur travail quotidien, les bûcherons ne prêtent pas attention au meurtre et, par leurs haches, redoublent l’action (Saint-Pierre abattu comme on le ferait d’un arbre). Frederick Wiseman passe alors à une autre séquence, mais c’est gagné : initié à la logique du tableau, on a envie d’en apprendre davantage.

Lorsqu’érudition va de paire avec interprétation, l’admiration que l’on éprouve devant un tableau n’a plus rien à voir avec l’admiration muette qu’impose l’argument d’autorité « parce que c’est un maître ». Plus le discours est érudit, moins on se sent bête. En ce sens, on comprend la position élitiste du conservateur qui refuse de vulgariser pour démocratiser ; quelque part, ne pas mener les visiteurs à la compréhension serait les prendre pour des idiots sous couvert de les prendre en compte. Il est vrai aussi que la démarche n’est pas aisée, que cela prend du temps et que faire entrer le visiteur sous un prétexte ou un autre lui donne au moins une chance de l’amorcer. Tant pis pour le visiteur pressé, la National Gallery en veut d’autres, pourrait-on dire en paraphrasant Gide.

Aucune arrogance, pourtant, dans cette position. Le véritable savoir rend humble, parce que l’on se rend compte que tout ce que l’on sait, c’est que l’on ne sait rien. Qu’est-ce qu’un maître sinon celui qui, sachant cela, rend la parole ? Qui, après nous avoir coupé le souffle, nous rend la parole par les interrogations qu’il suscite ? Le meilleur discours sur l’art, au final, c’est celui qui nous enjoint à dialoguer avec lui. Et Frederick Wiseman de répondre à l’art par l’art, avec, dans les dernières séquences, la danse et la musique qui s’invitent au musée.

 Mit Palpatine

Pour retrouver les tableaux dont il est question, vous pouvez jeter un œil au compte-rendu hyper détaillé de ce club ciné.

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