Le monde de NAO

Projection d'un corps robotisé sur celui d'un danseur

Toutes les photos sont d’Arnold Jerocki

 

Robot débute par tout un tas de projections sur un corps immobile : vue chiffrée, nerveuse, musculaire, robotisée, superhéroïsée… les visions les plus variées et fantaisistes se succèdent pour finalement laisser le danseur dénudé dans la lumière blanche, la peau semblant à cet instant la plus curieuse des carapaces.

 

danseurs alignés

 

À l’image de l’ouverture, le spectacle de Blanca Li explore les liens et les fantasmes que l’on projette entre technologie et organisme. Les gestes saccadés des danseurs, décomposés en fractions de mouvement que l’on imaginerait ceux d’un robot, sont en effet bien plus complexes encore que ce que le robot est effectivement en mesure de faire. Ces mouvements sont moins inspirés de la robotique qu’ils ne constituent un modèle pour le programmeur qui s’efforce de les reproduire. Le petit robot NAO en salopette bleue est ainsi présenté comme un enfant qui apprend à marcher, bras en l’air, soutenu par un papa-danseur. Ce sont les premiers pas de la robotique humanoïde – et le programme de base semble être une suite de mouvements pour que le robot, qui se casse assez fréquemment la figure, puisse se relever sans intervention extérieure. Lorsque NAO reproduit un équilibre en développé à la seconde, toute la salle applaudit, sans que l’on sache vraiment si c’est pour la prouesse de conception et de programmation ou par mimétisme avec l’équilibre humain, considéré comme une forme de virtuosité. Je me surprends d’ailleurs à le trouver choupi, avec sa tête ovoïde et ses petits yeux-écrans clignotants comme d’un battement de paupière. À se demander si on ne considérerait pas avec tendresse tout ce qui est susceptible de nous ressembler et n’a pas encore de forme assez définie pour démentir cet égocentrique présupposé.

 

NAO en équilibre sous le regard du papa-danseur

 

Ce qui aurait pu être un pensum sur « la relation complexe de l’homme à la machine » s’avère être une suite de saynètes pleines d’humour. C’est un joyeux spectacle, comme on dirait d’un joyeux bazar. Mention spéciale au numéro de karaoké de NAO, boa rose autour des épaules, bientôt entouré de ses Claudettes mi-hôtesses de l’air mi-ouvrières à la chaîne (apparemment l’uniforme de Maywa Denki, à l’origine des robots musicaux, qui serait aussi l’uniforme typique des vendeurs d’appareils électriques au Japon). Comme le nouveau né qui suscite toutes les gagatisations imaginable, le robot attire les comportements stéréotypés – et lorsqu’on met bout à bout tous les automatismes de la vie moderne, du lavage de dent à la consultation des smartphones dans une rame de métro qui vous propulse sur votre voisin quand le conducteur freine, on obtient un accéléré comique de la mécanique quotidienne. L’appareil le mieux automatisé, c’est encore nous. Et c’est quand on imite un robot imaginaire qu’on s’en éloigne le plus, pour donner à voir une construction artistique, élaborée avec des danseurs qui ont répété, travaillé l’alignement et la synchronisation, pour écarter l’imprévu, qui fait en revanche régulièrement tomber NAO la tête la première.

 

Danseur télécommandé

 

Quelque part, le meilleur de ce spectacle, c’est l’imperfection. Pas les séries de geste parfois répétitifs des danseurs mais la joyeuse pagaille qui résulte de la juxtaposition des corps et des robots en tous genre, depuis ceux qui font la musique (mon préféré est une sorte de grosse fleur carnivore dont chaque pétale est une lame de xylophone, accompagnée de son pistil-mailloche) jusqu’à celui qui fait le ménage (et qui continue pendant les saluts, obligeant un technicien à lui courir après pour que personne ne trébuche dessus). C’est assez jeté pour qu’on passe une bonne soirée.  

Giselle fait le dos rond

 photo Giselle-de-Mats-Ek

 

La danse classique repose, aujourd’hui plus que jamais, sur les jambes, accompagnées, contrebalancées ou agrémentées par les bras. Le tronc, au milieu, même s’il s’épaule, est surtout là pour tenir l’ensemble, encaisser les levers de jambes en se cambrant et assurer la stabilité des équilibres. Tout est affaire de lignes, toujours plus étirées. Quelle n’a pas été ma surprise lorsque j’ai découvert Mats Ek : pour ainsi dire tout passe par le dos ! Rien à voir avec les ondulations d’un Wayne McGregor, qui continuent de propager des lignes d’autant plus étirées qu’elles ont été ramassées avant d’exploser. Carmen ou Giselle, chez Mats Ek, tout est courbe : les bras de Giselle qui répliquent la trajectoire en cloche d’un saut, le désir qui la pousse à s’imbriquer contre le corps d’Albrecht, les gros œufs que les paysans traînent comme des meules de foin et qui font écho au rêve de ventre rond de Giselle, les haut-le-cœur de tout ce qu’elle refuse et vomit… Il y a quelque chose de reptilien, de viscéral dans ces dos ronds, comme dans les haricots et boyaux de Dali ; quelque chose d’inquiétant mais d’une force vitale extraordinaire. Peu importe que Giselle soit l’idiote du village, c’est elle qui a la pulsion de vie. À l’inverse, les lignes droites qui le restent trop longtemps sont de mauvais augure : c’est la raideur aristocratique et tranchante de Bathilde et des siens, qui va séparer Giselle d’Albrecht à la fin du premier acte ; c’est la vie détraquée des filles enfermées à l’asile, qui crient leur colère en grands jetés au second acte.

Le découpage du ballet reprend en effet celui de la version originale, à la différence près que la scène de la folie mène à l’asile et non à l’au-delà des Willis – on s’y croise quand même comme des folles furieuses. La transposition est pertinente même si le final, où Albrecht se trouve mis à nu sans que l’on comprenne trop pourquoi, me fait trouver plus convaincant le premier acte. Mats Ek est d’autant plus fidèle à l’histoire qu’il s’est totalement approprié la musique, confiant par exemple à Hilarion le morceau de la variation de Giselle. La tentation de superposer les deux versions pour les comparer s’estompe vite et l’on se laisse aller en suivant le regard hallucinant de Giselle / Elsa Monguillot de Mirman, qui m’a rappelé l’interprète de Camille dans le Rodin de Boris Eifman – peut-être à cause de la thématique commune de l’asile ou de la puissance expressive des deux chorégraphes, quoique de style très différents. Il faut voir Giselle regarder tour à tour Albrecht et Bathilde, dans les bras l’un de l’autre, avant que tout se mette à tourner. Les yeux luisants de douleur, de colère et bientôt de folie, elle reste immobile tandis que le monde s’écroule autour d’elle. Bientôt, la camisole de force remplacera la corde avec laquelle Hilarion a tenté de la retenir près de lui (beauté et pitié d’un amour qui s’était résigné à aimer sans comprendre, et de son échec). La position d’attente dans laquelle se place à plusieurs reprises Giselle, jambes pliées, échine courbée, qui n’est que soumission à l’autorité d’Hilarion, devient soumission amoureuse au désir d’Albrecht. Et il faut voir sa joie aussi lorsqu’il la transporte à bout de bras du bord jusqu’à l’arrière-scène, les jambes en écart et les pieds flex de plaisir. Ce sont en tous cas les images que j’emporte, ravie d’avoir été placée au troisième rang, si près des corps en sueur et des visages de danseurs tous magnifiques (tant pis pour les auréoles de transpiration – revoir la matière du costume ?– et la proximité de l’enceinte qui m’a obligée à me boucher l’oreille gauche pendant un bon bout du spectacle).

 

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Mit Palpatine, Romain, le Petit Rat et Impressions danse

La Belle au bois dormant

 

Une superproduction

La Belle au bois dormant, c’est typiquement le ballet qui pourrait faire l’objet d’une affiche dans le métro, façon spectacle de danses chinoises ou show Bollywood : Il était une fois… plus de 70 artistes sur scène, plus de 150 costumes, musique live, les tubes de Tchaïkovsky, tous les personnages du conte et plus encore. Sauf que ce n’est pas la culture de l’Opéra de Paris et que Bastille, déjà prise d’assaut par les familles en manque de magie-de-Noël, n’a pas la même problématique de remplissage que le Palais des congrès. Il n’en demeure pas moins qu’on en prend plein les mirettes pour pas un rond.

 

L’art suprême du divertissement

La distorsion narrative accélère les séquences d’actions (le must est le baiser donné par le prince : une minute plus tard, la princesse est débout, a secoué ses parents et a obtenu leur accord pour épouser le prince, qu’elle ne connaît donc pas depuis deux minutes) pour prendre son temps dans les scènes d’apparat. Le prologue, où les fées se succèdent pour faire chacune un don à la princesse Aurore, est prétexte à moult variations et mouvements d’ensemble – au point que le précipité qui suit provoque le doute : serait-ce l’entracte ? L’histoire se déroule ensuite en deux actes, laissant le troisième libre pour célébrer le mariage lors d’un grand bal où défile tout le gratin.

Sans cesse distrait par l’entrée d’un nouveau personnage ou de nouvelles formation, le spectateur en oublie de s’ennuyer. On est rassasié depuis longtemps mais il y a toujours une gourmandise qu’on n’a pas goûtée pour masquer l’écœurement dans lequel nous a laissé la précédente. Plus de place pour la bûche ? On passe aux fruits confits ! Noureev adopte la même technique que pour le réveillon : les perruques sont too much ? Habillez les danseurs en rose bonbons, les perruques n’y paraîtront plus. Et pour effacer ce pastel, faites appel aux pierres précieuses criardes. More is less.

 

Dancing in awe

Awe : crainte et admiration. Les yeux du spectateur pétillent, la gorge du danseur se noue. Ou plutôt de la danseuse qui, de l’adage à la rose, voit surtout les épines. Le sourire ultra bright ultra figé d’Aurélia Bellet m’a fait poser les jumelles : il n’est pas très charitable de scruter une danseuse dans une prise de rôle pareille où, à peine mise en jambe, elle est déjà en plein morceau de bravoure. De fait, la princesse a bien du mal à se passer du soutien de ses soupirants et n’a pas franchement l’attitude royale. On serre les fesses pour elle, en priant pour que ça passe – tant et si bien qu’un adage à la rose se révèle plus efficace qu’une séance de stimulation abdominale avec ces appareils pourvus de ronds à patcher sur le corps, qu’on trouve dans les catalogues de vente par correspondance. Sitôt l’adage terminé, tout s’arrange pour l’héroïne, qui débute la variation suivante par un magnifique équilibre arabesque. Le spectateur se contractera encore une ou deux fois, lors de tours en peu trop entraînants, par exemple, mais se trouve globalement prêt à apprécier le jeu très frais de la princesse et les variations de ses invités.

 

La cruauté des contes ou du tsar ?

Les fileuses du royaume épargnées après avoir été condamnées à mort car prises en flagrant délit de port de quenouille ; pas de viol mais un chaste baiser pour réveiller Aurore ; une fin heureuse, où ils se marièrent et eurent beaucoup d’animaux… cette version est somme toute conforme à l’esprit Disney. Le sadique, dans l’histoire, est sans conteste Noureev : il a transposé la cruauté des contes dans la danse en chorégraphiant des variations franchement ingrates. Pleines de changements de directions en contradiction avec l’élan du corps, de sautillés sur pointes, de dentelles techniques, elles paraissent au mieux de simples danses un brin maniérées, au pire de plats enchaînements quelque peu désordonnés. Comment voulez-vous ne pas réveiller chez la balletomane le goût du pinaillage ? Ouh, les deux poum poum bien distincts des pointes à l’arrivée d’une sissonne, censée se fermer sur les deux pieds en même temps… Mais peut-être est-ce là une manière d’éviter la virtuosité tape-à-l’œil et de s’assurer que les interprètes ne volent pas la vedette au spectacle lui-même. Un raffinement suprême pour l’avant-dernier ballet de Noureev, qui devait savoir que, pour le « grand public », la danse doit avant tout être un grand spectacle divertissant. Et pour la balletomane qui découvre ce plaisir nouveau1

 

… Noureev will be Noureev

Est-ce la proximité temporelle ? Je ne peux pas m’empêcher de voir le tigre de La Bayadère dans le chevreuil de La Belle, et l’Idole dorée dans l’Oiseau bleu, comme variation masculine ayant tendance à éclipser les solistes principaux. C’est la structure des grands ballets du répertoire qui vaut ça, me direz-vous, et l’on pourrait aussi voir dans les dessins des ensembles les figures géométriques des cygnes, utilisées de manière encore plus fluide et dynamique – raison pour laquelle voir le spectacle du second balcon reste plaisant, même si la hauteur « aplatit » la danse. Ma position surplombante m’a d’ailleurs rendue plus admirative encore d’Axel Ibot, qui semblait vraiment voler dans l’Oiseau bleu. Je l’aurais volontiers étoilisé, tenez ! Mais la prestation princière de Vincent Chaillet n’a pas suffi à confirmer les rumeurs sur la nomination du premier danseur, alors un sujet, on a le temps d’y penser… Puisqu’on est dans le name dropping, je me dois de mentionner Charline Giezendanner, parfait canari. Comme quoi, les noms d’oiseaux… Il ne reste plus qu’à espérer que le petit page, tombé raide évanoui sur le nez, se soit vite remis pour que tout le monde ait effectivement passé une bonne soirée.

 

1 « Je n’avais encore jamais croisé sur ma route un ballet qui me remplisse de joie sans faire appel ni à la pureté du style, ni à l’émotion, ni à la moindre faculté cognitive. » Impressions Danse 
À lire aussi : la princesse Aurore était hémophile, la vérité enfin révélée par Amélie.

L’informatique n’est pas magique


Un geek à Hogwarts

 

On peut mesurer sa progression en informatique à la part de xkcd que l’on comprend ou bien, pour les non-scientifiques dans mon cas, à la part de magie qui subsiste dans le fonctionnement de l’ordinateur. Par exemple, le passage d’un langage lisible par l’être humain en bits utilisables par la machine est pour moi de la magie. Je sais que le tour de prestidigitation a pour nom compilation mais je n’en connais pas le truc. Du coup, la création d’un langage me semble un acte démiurgique, qui me rappelle l’abîme de perplexité dans lequel m’avait plongé cet adage de mon ex-beau-père : « Si tu ne trouves le livre que tu cherches, écris-le. » Aujourd’hui, cela me paraît évident mais ma réaction, à douze ans, était de me demander comment diable je pourrais écrire un livre si ce que je ne savais pas était justement dedans. Treize ans plus tard, j’ai de nouveau douze ans en informatique : comment diable peut-on faire reconnaître à la machine un langage qu’elle ne connaît pas si c’est par celui-ci qu’on lui transmet des directives ? On dirait un mauvais remake de Rousseau sur l’origine de la langue. Exeunt la poule et l’œuf, place à la magie.

S’initier à l’informatique, c’est faire refluer la magie. Le cours réseau s’est ainsi chargé de me faire comprendre que les câbles, la fibre et le WiFi ne sont que matériaux, ondes et électricité. Finis les 0 et les 1 vert fluo qui circulent dans les câbles comme dans une guirlande de Noël clignotante : voilà les hertz, ohms, microns et calculs de masques de réseau (ça a l’air un peu chiant comme ça mais je vous rassure : ça l’est). Exit la magie, place à la physique. Sur le coup, on a un peu l’impression de se faire avoir au change mais ce n’est pas toujours le cas : les cours d’algorithmie et de programmation, notamment, m’ont appris ce qui se cachait dans un programme et c’est là que ça devient excitant. Exit la magie, place aux formules magiques. Pour être honnête avec vous, les formules magiques ne sont que logique et linguistique. Cela dit, l’apprentissage du geek ressemble beaucoup à celui de l’apprenti sorcier : très peu d’Hermione et beaucoup de résultats inattendus. Mais avec beaucoup d’entraînement, cela paraîtra vraiment magique aux moldus. Prêts pour une introduction aux sortilèges algorithmiques ? Promis, je serai moins ennuyeuse que professeur Flitwick et vous allez être surpris du peu de notions croisées.

 

Silhouettes et murs en caractères verts

Image extraite de Matrix

 

L’algorithmie : une affaire de boîtes à chaussures et d’aiguillages de train

 

Les suppléments sont là pour approfondir mais peuvent être allègrement sautés si vous commencez à en avoir assez.
 

Les boîtes à chaussures

Les boîtes à chaussures vont nous permettre de ranger tout un tas de choses dedans : ce sont des variables, qui permettent de stocker des valeurs. Ces valeurs sont de différents types, selon que les boîtes contiennent des baskets, des escarpins, des mocassins, des tongs… c’est-à-dire, des chiffres, des chaînes de caractères ou des booléens qui, comme les interrupteurs n’ont que deux valeurs : allumé/éteint, vrai/faux, oui/non.

Le supplément André. On ne peut pas mettre n’importe quelle paire de chaussure dans une boîte à chaussure : des chaussures de sports ne peuvent pas aller dans une boîte de chaussures à talons et vice-versa (bah, oui, les chaussures de sports puent). En revanche, des chaussures à talons peuvent aller dans la boîte d’autres chaussures à talons ; il faut juste faire attention à ce que la boîte soit assez grande de manière à ce que les talons ne soient pas ratiboisés. Les chaussures à talons sont des données numériques : on peut faire entrer un chiffre entier (des petits talons) dans une variable qui accepte les chiffres à virgule (des talons aiguilles) mais pas l’inverse, sous peine de faire perdre sa virgule au chiffre (talons ratiboisés).

Le supplément Louboutin. Les chaussures que nous manions sont particulièrement fragiles : toute paire de chaussure posée par terre est désintégrée. Pour échanger les boîtes de deux paires de chaussures, il en faudra donc une troisième, vide.

 

Les armoires

Les armoires vont nous permettre de ranger toutes les boîtes à chaussure que nous avons utilisées : ce sont des tableaux, dans lesquels ranger des variables.

Le supplément Ikéa. Si vous avez des centaines de paires de chaussures, les trier ne sera pas du luxe – par prix, date d’achat, pointure, couleur… en ordre croissant en décroissant. Il existe plusieurs techniques pour cela, dont une qui porte le nom très poétique de « tri à bulles ». Dans tous les cas, il vous faudra un critère de tri et un test en fonction duquel ranger les chaussures. Par exemple, pour un tri selon la saison à laquelle elles se portent : si ce sont des chaussures d’hiver, elles vont en haut de l’armoire, sinon, ce sont des chaussures d’été, elles vont en bas. C’est là que nous allons devoir brutalement changer de métaphore : on ne peut pas faire des kilomètres à pied avec des talons aiguilles ; nous allons donc prendre le train (après tout, les wagons ne sont toujours que de grosses boîtes à chaussures).

 

Les aiguillages

Les aiguillages permettent en un point donné d’orienter les trains selon leur destination prévue : ce sont des tests, où une certaine action est effectuée si la condition est remplie.

Le supplément SNCF. Si un TGV en provenance de Lille arrivant à Paris a pour direction Bordeaux, on l’envoie vers le sud-ouest ; s’il a pour direction Avignon, on l’envoie au sud-est. Plus court : s’il a pour direction Bordeaux, on l’envoie vers le sud-ouest, sinon vers le sud-est. Imaginons que l’on ne sait pas d’où vient le TGV (la SNCF permet un tel débordement d’imagination) ; nous avons alors un embranchement de plus et le test ressemblera à : si le TGV a pour direction Bordeaux, on l’envoie au sud-ouest ; s’il a pour direction Lille, on l’envoie au nord, sinon on l’envoie au sud-ouest. De deux choses l’une : soit le TGV vers Strasbourg est en grève, soit il fonctionne et tous les trains vers Strasbourg vont se retrouver vers Avignon, auquel cas, il faut encore rajouter une condition : si le TGV a pour direction Bordeaux, on l’envoie au sud-ouest ; s’il a pour direction Lille, on l’envoie au nord ; s’il a pour direction Strasbourg, on l’envoie à l’est, sinon on l’envoie au sud-ouest. Vous avez vu les principales formes de test :
– si (condition) alors (conséquence)
– si (condition) alors (conséquence), sinon (autre conséquence)
– si (condition 1) alors (conséquence 1), si (condition 2) alors (conséquence 2), si (condition n) alors (conséquence n)
– si (condition 1) alors (conséquence 1), si (condition 2) alors (conséquence 2), si (condition n) alors (conséquence n), sinon (conséquence par défaut)

Le supplément omnibus. Pour être précis, il faudrait en réalité que les conditions soient multiples. Non pas « si le TGV est à destination de Strasbourg » mais « si le TGV est à destination de Reims ou de Reitz ou de Strasbourg ». Je vous épargne toutes les directions desservies à partir de Lyon.

 

Les boucles d’or

Les boucles d’or, c’est boucle d’or qui revient à chaque fois qu’on lit Boucle d’or et les trois ours. Parce qu’il est dans la nature des contes d’être répétés mais qu’un adulte vire beaucoup plus vite fou que l’enfant à qui il le lit chaque soir, on a imaginé d’enregistrer le conte et de laisser la cassette ou le mp3 à l’enfant pour qu’il se le repasse ad vitam aeternam s’il le veut. Comme la boucle infinie n’est pas très pratique dans la mesure où l’on attend d’autres choses du gamin, genre aller à l’école ou prendre un bain, le parent fixe une limite : tu pourras écouter Boucle d’or et les trois ours trois fois d’affilée maximum ou tu pourras l’écouter jusqu’à ce qu’il soit l’heure du bain. Les boucles d’or sont tout simplement les boucles par lesquelles on automatise le traitement de tâches répétitives, en fixant une condition d’arrêt.

Le supplément fins alternatives. Imaginons maintenant que Boucle d’or et les trois ours soit transformé en livre dont vous êtes le héros (merci de faire comme si vous ne m’aviez jamais vue avec une casquette d’éditrice) : certains choix vous font traverser toute l’histoire quand d’autres vous en éjectent rapidement (l’ours tue boucle d’or d’un revers de pâte, boucle d’or n’a pas sommeil et se contente de manger à tous les râteliers avant de se tirer…). Vous avez une magnifique boucle qui exécute une action (continuer l’histoire) tant que l’on n’a pas rencontré la fin (c’est-à-dire tant que l’on nous donne un numéro de section auquel se rendre). Tant que et jusqu’à : voilà vos deux types de boucles.

Voilà, c’est tout.

Je vous la refais : c’est tout. Genre, c’est fini, vous avez tous les éléments en main. Quand le prof d’algo nous a sorti ça, j’ai cru que ça rentrait dans sa moyenne d’une blague toutes les dix minutes. Sauf que non, on a vraiment tous les éléments en main : boîtes à chaussures, armoires, aiguillages de train et boucles d’or. Le cocktail Molotov qui résulte de la combinaison de tous ces éléments est un programme informatique. Si vous n’arrivez pas à envoyer des armoires de boîte à chaussures à Bordeaux tant qu’il y a un gamin qui écoute boucle d’or dans le train, le cocktail explosera et, lorsque la fumée se dissipera, vous verrez surgir un bug. On n’imagine pas la menace sanitaire que représentent les métaphores mal filées.

 

Buste d'un homme qui s'ouvre le torse, en lego

Sculpture en lego de Nathan Lawaya

 

Notre-Dame de Paris en lego

 

Imaginer coder Twitter, Photoshop ou Candy Crush avec si peu d’outils algorithmiques, c’est un peu comme si on vous demandait de construire la cathédrale Notre-Dame de Paris avec une boîte de lego, quand un pauvre cabanon de jardin vous donne déjà des sueurs froides. Pour vous donner du cœur à l’ouvrage, on vous apprend que, lorsque vous aurez trouvé quelle forme donner à une pierre pour la façade, vous n’aurez pas à recommencer, mais seulement à filer le mode d’emploi au tailleur de pierres, qui vous les fournira au moment d’élever le mur. C’est le principe d’une fonction, un petit bout de code (pas toujours petit, d’ailleurs), qu’on peut réutiliser à volonté. Certaines fonctions sont présentes de base dans le langage (des fonctions mathématiques qu’on trouverait dans une calculatrice, par exemple) et on en crée d’autres selon ses besoins.

Mais les besoins sont immenses pour une cathédrale : l’architecte, qui ne peut pas être à fois vitrier, charpentier, maçon et sculpteur, va donc chercher le savoir-faire là où il se trouve – dans des bibliothèques, qui sont des recueils de fonctions dans lesquels on peut piocher. S’il a beaucoup de chance, l’architecte trouve une bibliothèque-sculpteur qui va lui fournir une fonction-gargouille prête à l’emploi. Mais, la plupart du temps, il ne trouvera qu’un nez de singe et des cornes de bœuf avec lesquels il devra composer lui-même sa gargouille. Rien ne dit que en plus que les cornes seront à la bonne taille, que les pattes seront assez solides pour supporter la tête ou que le nez sera dans la bonne matière : on trouve parfois la bibliothèque dont on rêve… dans un autre langage que celui de notre programme. Si l’on a de la chance dans son malheur, le matériau initial supporte qu’on lui ajoute un revêtement, faisant ainsi dialoguer les deux langages ; sinon… pas de chance. Ces bibliothèque sont un peu comme du prêt-à-porter taille unique : ça peut aller du premier coup mais, dans la plupart du temps, il faudra des retouches, beaucoup de retouches, encore des retouches. Et donc, du temps, beaucoup de temps, encore du temps. Et de même, des développeurs qu’il faudra bien manager, sous peine de s’apercevoir trop tard que le sublime vitrail composé à la perfection est trop grand par rapport à l’espace qu’on lui a réservé dans la façade.

Imaginez un peu l’organisation qu’il faut. Au bout de cinq minutes, tous les plans et modes d’emplois rassemblés auprès des différents corps de métier sont éparpillés, les informations sur la clé de voute perdues sous des dessins de gargouille. Pour éviter ça, on rassemble les modes d’emplois et outils spécifiques à un élément dans un même endroit, une même classe. Avec la classe « pierre de façade », on pourra utiliser autant de pierre qu’on en a besoin (pourvu qu’on n’ait pas oublié de les commander au tailleur de pierre) ; avec la classe « gargouille », on obtiendra autant de bêtes cornues qu’on voudra, même si un sculpteur s’occupe du museau et un autre des pattes. Simple, non ? Sauf que, deux minutes, plus tard, c’est à nouveau le bazar : classe « pierre de façade », classe « gargouille », classe « vitrail rond », classe « vitrail vertical », classe « pierre de colonne », classe « sculpture de saint », classe « pierre de voûte »… On créé donc des classes mères, qui contiennent des classes filles : la classe mère « pierre » chapeautera les classes filles « pierre de façade », « pierre de colonne », « pierre de voûte », tandis que les classes filles « vitrail rond », « vitrail vertical » hériteront de la classe mère « vitrail ». Et vous pouvez jouer longtemps aux poupées russes, comme ça, avec des filles qui deviennent à leur tour mère, sur des générations.

Alors, ça vous botte, les lego ? On peut faire de grandes choses en lego. Ou pousser des hurlements en posant les pieds sur des pièces éparpillées par terre, perdre l’équilibre sous l’effet de la douleur et s’étaler sur la gargouille en construction (vous aurez reconnu les bugs, métamorphosé en pièces de lego). C’est pour ça qu’on commencera par le cabanon de jardin. Ok, c’est moins glamour, mais franchement, a-t-on jamais autant rêvé que dans une cabane dans le jardin de ses grands-parents ? C’est ça, la magie de l’informatique : commencer petit et avancer sur des épaules de géants.

Le problème, c’est que vous êtes de bons élèves

Confessions d’une bonne élève

 

L’entre-soi de la prépa

Le problème, c’est que vous êtes de bons élèves. Quand mister From-the-bridge nous a sorti ça, on a cru qu’il avait fumé ses feuilles de thé au lieu de les infuser. Il a dû le voir à nos têtes et a aussitôt ajouté que nous n’étions pas habitués à rencontrer des difficultés et encore moins à ce que les résoudre nous prenne du temps. Qu’à partir de maintenant, il nous faudrait peut-être des mois voire des années pour venir à bout de ce qui nous résistait parce que nous commencions à voir que la difficulté était dans les choses même, que ce n’était pas une simple connaissance à apprendre comme nous l’avions fait jusque là. Forcément, on n’a pas voulu l’entendre. Une hypokhâgne est une classe de premiers de la classe : l’idée qu’il va falloir non pas travailler (ça, on était au courant) mais travailler sans en constater rapidement les résultats nous offusque. Deux ans plus tard, alors que je comprenais enfin qu’il était inutile de s’acharner sur des exercices de grammaire et qu’il valait mieux faire du petit latin, que les examinateurs de l’épreuve d’anglais attendaient un commentaire thématique et non linéaire, que la dissertation en histoire tenait davantage de la dissertation de philosophie que de la narration organisée et, plus largement, que ce serait toujours un patchwork cousu de fil blanc, je me suis dit que From-the-bridge devait avoir un peu raison. 

 

Fuck la fac

Quand j’ai découvert la faculté et que la recherche n’a plus été une abréviation pour désigner l’œuvre de Proust, j’ai commencé à comprendre qu’il avait salement raison. J’ai détesté chercher pour chercher quand tout ce que j’aimais, c’était chercher pour trouver (et souvent trouver quelque chose qui m’incite à en chercher d’autres encore) ; j’ai détesté étudier davantage les outils d’analyse de la littérature que ce que la littérature me permettait de comprendre (à l’aide de ces outils). Je n’en ai fait qu’à ma tête pour le mémoire de M2, qui a fini par ressembler davantage à un essai qu’un mémoire : je n’en serais jamais allée au bout sans les libertés qu’on m’a reproché d’avoir prises (mais, comme mon jury ne pouvait pas ne pas reconnaître la pertinence du travail fourni, il m’a donné une note décente et a passé la soutenance à tout critiquer pour compenser).

Jamais je n’avais eu la sensation de devoir me couler dans un moule, parce que jusque là, le moule avait été créé d’après ce que j’étais : une bonne élève. Soudain, je rencontrais un moule qui n’avait pas ma forme. M’y couler m’a donné des efforts et je l’ai fait de très mauvaise grâce ; cela ne me convenait pas.

Il m’a fallu arriver en master pour comprendre les gamins qui galéraient au collège et même en primaire. Je les avais toujours tenus un peu en mépris : ils ne devaient pas assez travailler, voilà tout. Ne pas se sentir à sa place, c’était une excuse pour mettre le bazar. Avec ma mémoire de compét’ que je n’ai eu qu’à entretenir (j’ai appris mes cours par cœur jusqu’en quatrième – ce qui s’est révélé payant pour le vocabulaire d’anglais, catastrophique à long terme pour l’histoire), je ne comprenais pas qu’on puisse avoir du mal. Je voyais bien que les uns avaient une mémoire plutôt visuelle, les autres auditive ou mnémotechnique et qu’il y avait donc des manières différentes de retenir mais je ne pensais pas qu’il y avait différentes manières d’apprendre et que l’enseignement fondé sur la mémoire pouvait ne pas convenir du tout à certains.

  

Le binaire comme remède au manichéisme

L’année dernière, changeant de discipline, j’ai changé de méthode d’apprentissage. Jusque là, apprendre, c’était retenir et (ré)agencer ses connaissances, peu importe que cela soit pour produire une dissertation, un mémoire ou faire de la correction de copie – Le Guide typographique de l’Imprimerie nationale a remplacé la grammaire latine, voilà tout : même format, même couleur de couverture, même tendance à s’ouvrir directement à la page requise, à force d’avoir été consulté. En informatique, on passe aussi par un temps d’apprentissage ; vous pouvez même éteindre votre ordinateur le temps d’assimiler les principes d’algorithmie. Mais ensuite, il n’y a pas le choix : il faut faire, même sans savoir faire. Faire des fautes, plein de fautes, de segmentation faults pour comprendre ce qui fait planter, parce qu’en informatique, la normalité n’est pas le fonctionnement mais le bug – qu’il faut savoir traquer et zigouiller à coups de moins en moins pifométriques. Plus ça rate, plus ça a de chance de réussir, comme on dit chez les Shadoks. Sauf que lorsqu’on est un bon élève, la normalité, c’est que ça marche. Se faire sans arrêt envoyer sur les roses par le compilateur est désarçonnant. On découvre vite, dans ces cas-là, que le cours n’est d’aucune aide : il donne les briques mais pas le plan de la maison – ce n’est pas pour rien que les architectes sont très recherchés en informatique. Ce n’est pas parce qu’on a la théorie (les pattern designs) que ça tient debout. Il faut pour cela de l’intuition et beaucoup d’expérience. Comme pour les dissertations, en somme. Arrivée en dernière année de prépa, j’avais oublié tous les tâtonnements qu’il avait fallu pour maîtriser l’exercice de la dissertation et ne plus me concentrer que sur le sujet du jour. Cela avait été tellement progressif que j’en étais venue à croire innée l’articulation de la pensée. Apprendre à programmer m’a remis les idées en place : ce que je pensais naturel est en réalité une habitude ancrée par des années de pratique. Et là, en recommençant à zéro, je me suis aperçue à quel point il est difficile d’acquérir une nouvelle habitude.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas appris : j’avais évidemment acquis de nouvelles connaissances les années précédentes, je m’étais même essayé à un nouveau style de danse en m’initiant au flamenco, mais cela rentrait dans le cadre de schémas pré-existants – une pensée académique, un corps entraîné par la danse classique –, je n’avais pas appris au sens de créé de nouveaux schémas. S’initier à l’informatique a signifié reprendre les tâtonnements, construire à l’aveuglette. J’ai vite compris que l’apprenant idéal de l’informatique n’est pas le bon élève mais le bidouilleur, qui cherche, teste, fait et défait autant de fois qu’il le faut. Je m’y suis mis, lentement : non seulement ce n’était pas ma façon de faire mais je n’avais même pas assez d’expérience pour juger de ce que je trouvais. Comment arbitrer entre plusieurs réponses trouvées sur les forums quand on ne sait pas au juste ce que l’on cherche ? Comment élaborer un nouveau schéma mental quand on n’en a même pas l’ébauche ? On fait, tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi au début. Un peu comme les fouettés en danse : mon professeur en décompose le fonctionnement autant de fois qu’on le lui demande mais refuse de nous corriger tant qu’on n’en passe pas au moins huit, car c’est inutile, on n’a pas encore la mécanique. Quand on réussit enfin à faire, qu’on a un corps ou un programme qui tourne, là on peut commencer à travailler et a rendre le truc un peu moins crasseux. Apprendre à apprendre, tout un programme.

 

Devise de Shadok

 

 

Si jamais su (plutôt que retenu)…

J’ai eu beau acquérir de nouveaux réflexes, on ne tourne pas le dos à tout une scolarité de bonne élève en cinq minutes. Le bon élève a un amour irraisonné des bonnes notes et ne résiste jamais à la possibilité d’un 18 ou d’une mention TB, même si le temps pris pour ingurgiter un cours qui sera oublié deux mois plus tard empiète sur la pratique de compétences qui resteront à vie ou presque. Entre le savoir récompensé immédiatement et le savoir-faire peaufiné sur le long terme, les notes me poussent à choisir la première option. C’est sûrement lié à un trait de caractère (aimer entrer en compétition – même si je ne le suis jamais autant qu’avec moi-même –, attirer l’attention…) mais le fait est que j’y résiste encore moins facilement qu’à un carré de chocolat aux amandes. Au final, je suis sortie major de la promo mais si je devais embaucher quelqu’un en tant que développeur junior, ce n’est pas moi que je choisirais en premier.

En y réfléchissant avec un peu de recul, je m’aperçois que je me suis souvent crispée sur l’aspect mémorisation : combien d’heures ai-je passées devant mes cours, retravaillés au crayon à papier pour encadrer les mots-clé et souligner les phrases les plus essentielles ? J’ai ânonné des raisonnements en énumérant les arguments logiques mais, la litanie de la récitation me faisant perdre le fil de la pensée, il finissait toujours par manquer un maillon et je reprenais depuis le début. Je me suis récité des extraits de critiques littéraires comme si c’était du Prévert, j’ai appris à dire rouflaquettes en anglais au hasard des listes de vocabulaire, et j’ai avalé à peu près autant de dates que de tasses de thé. Tout ce temps passé à lire et relire et re-relire les mêmes cours, les mêmes phrases, alors que j’aurais pu passer tout ce temps à lire des ouvrages qui maniaient ces idées, sous des éclairages différents et qui, croisés, m’auraient donné ces mêmes connaissances, la souplesse en plus ! Je n’ai pas voulu admettre que pour retenir un peu, il faut brasser beaucoup. Je voulais une mémoire mieux que ça, une mémoire qui mémoriserait tout, absolument tout ce que je lui soumettrais, la totalité du cours, dans ses moindres détails. Je voulais la perfection et suis devenue une « perfectionniste négative » (les mots de mon professeur de français d’hypokhâgne me sont restés parce qu’ils étaient assez justes, de même que le surnom que Melendili et compagnie m’avaient donné). Aujourd’hui, psychokhâgneuse est derrière moi mais il a fallu du temps pour m’en défaire et elle est toujours prête à ressurgir, comme j’ai pu le constater l’année dernière : prise en flagrant délit de bonne élève.

 

Bon élève un jour, bon élève toujours ?

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Le problème, c’est que vous êtes de bons élèves. J’ai cru comprendre puis j’ai commencé à comprendre à partir du jour où j’ai compris que je n’avais pas compris – seulement entrevu intellectuellement. Comme beaucoup vérités, il faut l’éprouver pour qu’elle prenne tout son sens, dépassant même parfois celui qui avait été intentionné. Le problème, c’est que vous êtes de bons élèves. Sacrée petite phrase, sous la provocation du paradoxe. C’est quoi, au juste, le problème du bon élève ? Le problème, c’est qu’il ne remet pas en cause le système d’apprentissage qui l’a conduit à être parmi les meilleurs (pour cela, il faut avoir échoué, ne serait-ce qu’un peu) et considère les autres comme intrinsèquement moins bons. Énoncé plus généralement : le bon élève ne remet pas en question une méthode qui a un jour réussi et ne comprend pas pourquoi cela peut ne pas réussir (à d’autres ou à lui-même plus tard). La mauvaise nouvelle, c’est que les gens qui gouvernent le pays, qui occupent des postes à responsabilité et qui éduquent les générations futures sont de bons élèves – pas tous, pas forcément avec les défauts communs du bon élève (on peut être normalien sans correspondre à l’archétype du bon élève, j’en connais au moins un) mais nombre d’entre eux. Le doute se met à poindre : les bons élèves n’alimenteraient-ils pas malgré eux la fabrique des mauvais élèves ?

Quand j’ai passé le concours général, le proviseur du lycée qui recevait les candidats a fait un mini-discours comme quoi nous serions « l’élite de la nation ». Dre et moi avons étouffé un fou rire naissant devant tant de sérieux et de prétention, aussitôt fusillées du regard : il est bien mal barré, le pays, si nous sommes l’élite de la nation ! Aujourd’hui, quand je repense au gus qui soulignait des trucs à la règle sur son brouillon (je vous la refais : souligner à la règle dans un brouillon), je me dis que, même si on ne fait pas partie de l’élite, le pays est effectivement mal barré. Les bons élèves sont-ils incontestablement une bonne chose ?