La passion selon Mathilde

Après être passivement restée regarder ce que regardait le boyfriend pour faire passer l’après-midi de canicule, j’ai un éclair de lucidité : je peux choisir ce qui défile sur mon écran. Dont acte : le dernier documentaire sur Mathilde Froustey, La Passion selon Mathilde, disponible sur France.tv.

À force d’interview, de podcasts, d’Instagram et de balletomanie, l’étoile est un peu devenue un personnage de série, quelqu’un dont on suit la vie et pas seulement la carrière (de l’Opéra de Paris au San Francisco Ballet, avec retour en France au ballet de Bordeaux, pour les non-balletomanes qui traîneraient par ici). Je sais donc sans l’avoir cherché que son père est maire de Vieux-Boucau, que son fils s’appelle Claude, comme sa grand-mère à elle, ou encore que le père de l’enfant est un chef étoilé au bras tatoué. Bref, je connais l’héroïne et les personnages secondaires, aussi bien que l’on peut méconnaître toute relation para-sociale et, visionnant ce documentaire, j’interprète, devine et vis avec Mathilde, ce personnage public dérivé de Mathilde Froustey.

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Je tique une première fois quand elle se rassure sur son choix de quitter San Francisco pour Bordeaux, où elle se blesse sitôt arrivée, en se rappelant qu’ainsi son fils va grandir auprès de ses grands-parents et de son arrière-grand-mère. Des grands-parents peuvent être aussi important qu’un père, mais il est étrange que ce dernier, resté en Californie, soit alors omis — il ne reviendra que plus tard, dans une autre équation, qui met en balance sa carrière à elle et sa carrière à lui. Elle aurait aimé se dire qu’elle danse déjà depuis vingt ans, que son fils est plus important et que trois ans ne changent plus grand-chose, qu’elle peut s’arrêter, mais le conditionnel passé. Justement, trois ans seulement, faire que chaque moment compte.

Plus tard, on la voit de retour au Palais Garnier, de retour ou en visite, faudrait-il dire, car elle n’y danse pas, traverse le plateau en tenue de ville et talons après avoir demandé aux techniciens en train de bosser si ça ne les dérangeait pas. Caméra proche, le conditionnel passé refait surface. C’est ici qu’elle aurait aimé réussir. Elle parle des concours de promotion qui la rendaient malade à l’avance et dépressive après, de l’absurdité de danser Kitri le lendemain alors que les filles promues, elle, étaient dans le corps de ballet. On pourrait penser que l’accès aux rôles compte davantage que la reconnaissance, mais c’est précisément là que ça blesse, l’absence de reconnaissance, d’appartenance — le groupe lui manque, même si elle en a souffert (parce que ?). À cet instant, ses dix ans de carrière d’étoile aux États-Unis ne comptent plus, ne peuvent à eux seuls panser la blessure de ne pas avoir été acceptée, reconnue, chez soi, d’avoir dû bâtir un chez elle dans un endroit qui ne l’était pas.

Retour au bercail, retour à l’enfance et à la vulnérabilité : quand elle était jeune, elle regardait les danseuses de quarante ans en se disant qu’elles étaient cuites et aujourd’hui qu’elle les atteint, ces quarante ans, elle craint de n’avoir pas changé d’avis, est-ce que c’est ce qu’elle est ? Il y a du deuil à faire, celui qui vient ravivant celui du passé, compensé mais pas pansé. Soirées de gala, premières, mécénat, organisation d’événements artistiques, mariage avec un chef étoilé… la réussite glamour s’annule dans l’ici et maintenant, l’ici et naguère. Ce n’est peut-être pas tant son fils qui avait besoin de sa famille qu’elle — et c’est tout aussi valable, vouloir être entourée des siens. Est-ce totalement un hasard si cette femme (plus femme que je ne le serai jamais, et pas seulement parce qu’elle est mère) m’a toujours fait en même temps l’impression d’être une enfant ? L’arrogance de l’enfance d’abord, son égocentrisme admirable et agaçant, et maintenant, sa vulnérabilité.


Ce n’est que dans la nuit suivante, réveillée par les protestations du chat, que le lien se fait soudain avec la blessure du genou : les ligaments croisés avaient assourdis la résonance chère aux psy du je et du nous.


Des choses qui ne se disent pas et qui jouent peut-être : est-elle partie du San Francisco Ballet de son plein gré ? Danser dans le premier ballet d’une triple bill pour être à huit heures et demie auprès de son fils semble une excellente manière d’équilibrer vie professionnelle et vie de famille, mais je ne suis pas certaine qu’à terme cela plaise beaucoup dans le milieu de la danse… De mémoire de podcast, il me semble qu’on lui reprochait déjà un certain désinvestissement lors de son parcours de PMA.


Vers la fin du documentaire, quelque chose de la majesté d’autres étoiles, d’anciennes étoiles, se téléscope à la vision que j’avais d’elle — une majesté à la Elisabeth Platel. Les âges se confondent dans son visage quand elle raisonne ses regrets (partir, c’était mieux pour sa santé mentale) et plus encore quand, en expliquant le concept de vœu à son fils, elle se retrouve à dire qu’elle a déjà tout, pour son fils et peut-être pour elle, alors que les regrets la traversent manifestement, lui font un visage de femme méditerranéenne, tout à la fois splendide et vieux de mille ans.

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Même elle… si même elle a de tels regrets, de telles blessures (et je ne parle pas de ses ligaments croisés ou de ses pieds concassés)… je serais bien avisée de faire le deuil de cette vie de danseuse que je n’ai jamais eue, de cesser d’y attacher une valeur diminuée… On est peut-être bien mieux à apprécier au mieux ce que l’on aime faire, que l’on fait à notre mesure.

Je repense à cette réflexion d’Héloïse Bourdon, sûrement déformée par ma mémoire, qu’elle avait un jour cessé de se focaliser sur une nomination qui ne venait pas, qui la limitait, et avait retrouvé du plaisir, une plus grande liberté à jouer les rôles qu’on lui confiait. Et ce sont des mots, mais c’était aussi perceptible quand on la voyait en scène. Qui faut-il être pour atteindre cette sagesse sans résignation ?

Et je me revois avec mes élèves adultes, à distance du quasi-burn-out et du complet cancer, la joie qu’il peut y avoir à inventer ce qui est déjà là. Tout est déjà là, mais que de détours et de sourire vieux de mille ans pour y parvenir — si tant est qu’on parvienne jamais à s’y maintenir. Là est-il jamais ici ?

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Mathilde à la barre devant des fenêtres où l'on aperçoit une plage, la mer et un tractopelle
Avant le screenshot, je n’avais pas vu le tractopelle, l’image comme le corps en chantiers.

Parenthèse technique : ses gestes si libres et déliés ne le seraient-ils pas notamment en raison de ses bras sont souvent en arrière de la seconde ? (Le dos et le centre qu’il faut pour maintenir cela…)

Tenue de et jusqu’au gala

Journal de début juin

Lundi 1er juin

L’anxiété revient avec ponctualité pour ma reprise. C’est une manière policée de le dire ; j’ai plutôt l’impression qu’elle me fond dessus, rapace qui brasse à coups d’ailes tout ce que je n’ai pas fait, que j’ai à faire, qui pourrait survenir. Je lui fourre un bonbec bleu dans le bec. Prends ça.


Une collègue que j’apprécie et admire fête son entrée dans la trentaine. Elle a prévu chouquettes, brioches aux pépites de chocolat et jus de fruit pour la réunion. J’ai prévu un détour par le Furet du nord pour lui trouver un petit cadeau. Au rayon papeterie, j’hésite sur le modèle, il lui faut quelque chose de plus sobre que ce vers quoi je me tourne spontanément, pas trop petit, qui pourra résister une année, et ligné pour accueillir ses notes ultra-propres soutenues aux Stabilos ocre et autres nuances colorées sans être vives. En la voyant sortir son carnet, dont je n’avais pas mémorisé précisément l’aspect, je souris intérieurement : c’est globalement la couleur et le format que j’ai choisi. Et si l’envie de changement la prend, un ticket d’échange est glissé dans le carnet.

Après la réunion (trois heures tout de même) où je ne sers pas à grand-chose, mais où j’apprends qu’une cicatrice se masse dès quinze jours après l’opération (de fait, je suis bluffée, je n’ai jamais vu et ne distingue toujours pas la cicatrice de quinze centimètres de cette collègue qui a eu un cancer dans sa vingtaine), c’est le cadeau de JoPrincesse que je passe chercher chez Meert. J’ai besoin de faire taire ma radinerie et de penser davantage (d’anticiper davantage des attentions) aux gens que j’aime ou apprécie.


Pendant le cours du soir, mes élèves adultes doivent me rappeler de faire attention. Mon bras droit est coincé dans une couronne ratatinée.


Bonheur de rentrer et qu’il soit là.

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Mardi 2 juin

Pendant la barre au sol, je dois penser à en soustraire une au quatre pattes. Pas de poids sur le bras droit.

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Mercredi 3 juin

Une belle rose devant une maison en briques …

Jeudi 4 juin

J. débarque avec un cadeau dans une pochette en tissu. Elle a apprécié son année. Mes cours, les exercices au sol, « ça a débloqué des choses ». Je suis d’autant plus surprise et touchée que je n’en avais pas la moindre idée, je n’ai pas du tout eu l’impression de la faire progresser. On ne sait jamais, en fait. Surexcitée, je fais sniffer à tout le monde le petit sachet de lavande qui accompagne un produit de beauté à la fleur d’oranger (que je ne suis pas certaine d’apprécier davantage qu’en pâtisserie).

À la fin du cours, coaching express de variation. J’adore ça, chercher comment faciliter le mouvement, jouer sur tel ou tel pré-mouvement, appui, regard…

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Vendredi 5 juin

Créer un adage pour l’audition d’une élève : je fais ça appuyée au manteau de la cheminée en espérant que ça la mettra en valeur (l’élève, pas la cheminée). Filmée en contre-plongée, ma jambe atteint des hauteurs mensongères.

Le curry japonais de Ginza ramen n’a pas la profondeur des ramens… je préfère celui du boyfriend, un peu déçu que je le sois.

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Samedi 6 juin

Je propose aux enfants des ateliers de composition pour alléger la journée, ils sont ravis. Après le déjeuner, les élèves ont d’office les pointes au pied : elles ont manifestement hâte de reprendre, après les répétitions du spectacle sur demi-pointes.

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Lundi 8 juin

Un SMS de rappel m’a appris l’existence de ce rendez-vous quelques jours auparavant. J’ai googlé le nom de la doctoresse : chirurgienne, pas oncologue. J’en ai déduis que c’était pour vérifier l’état de la cicatrice. Ça a été le cas, mais pas seulement et, d’avoir ravalé mon impatience en amont (ainsi qu’au cours des cinquante minutes de retard), j’ai été prise de cours. La chirurgienne m’a annoncé qu’elle n’avait pas de bonnes nouvelles. Ce n’est pas bon quand un médecin vous annonce ne pas avoir de bonnes nouvelles, avec une tête de circonstance. Je n’ai d’abord pas arrêté de la couper de mes déductions à côté de la plaque.
Moi — Il va falloir enlever la chaîne ganglionnaire, alors ?
Elle — Non.
Moi — Ah, c’est quand même une bonne nouvelle, alors !
Je n’étais pas en train de voir le verre à moitié plein, seulement de refuser de le boire. Ce n’était pas de l’optimisme, c’était de la peur. Si je parle, si je suis optimiste, si je l’interromps, alors je ne saurai rien, il n’y aura rien à savoir. Quand enfin je me tais, quand enfin je fais taire l’appréhension qui n’en reste pas moins présente, elle m’explique qu’il va falloir réopérer. Le tissu autour de la tumeur est plein de micro-lésions pré-cancéreuses. On peut en ôter une nouvelle partie, en espérant en retirer assez, mais avec le risque que ce ne soit pas assez et de devoir opérer une troisième fois. Esthétiquement, ce ne sera terrible, il y aura des creux et des bosses. L’alternative, c’est de procéder directement à l’ablation et d’amorcer une chirurgie réparatrice (qui nécessitera de toutes façons une autre opération). Élaborer la compréhension de cette alternative (l’ablation ou… quoi ? une nouvelle masectomie partielle suivie d’une ablation si ce n’est pas suffisant ? on va s’épargner l’opération intermédiaire) m’aide à ne pas penser à cette nouvelle plus terrifiante : des ganglions atteints (deux) impliquent que la tumeur est du genre à pouvoir se balader dans le corps. C’est peu probable, me dit-elle, mais on va programmer un examen pour vérifier que ça n’a pas essaimé ailleurs. Si je ne comprends pas de travers, on va vérifier qu’il n’y a pas de métastase. C’est peu probable. Dire que la tumeur avait un aspect rassurant, dixit la première radiologue.

Je vous raconte ça posément, mais sur le moment, la compréhension est entravée par la panique, qui monte au-dessus du masque chirurgical que je porte pour éviter de tousser sur des gens potentiellement immuno-déprimés. L’infirmière, dont j’ai lu et n’ai pas retenu le prénom sur un gros badge rond fleuri d’un rinceau tandis qu’elle épilait les dernières croûtes de la cicatrice, me tend une boîte de mouchoirs, je me mouche par en-dessous. Il est aussi question de cathéther, je grimace, le gros rond qu’on garde sous la peau, je vois très bien (ma mère en a eu un), rien que le visualiser, l’idée d’un corps étranger dans le mien me fait mal.

Vous êtes accompagnée ? Oui, non, je suis venue seule mais des câlins m’attendent à la maison. Allongés l’un contre l’autre, ma tête entre ses mains, rien ne compte plus que fusionner avec son sweat gris. La peur se transforme en excitation, et l’excitation retombée emporte avec elle la peur comme l’eau chaude du bain la fièvre en refroidissant.


De l’épuisement lacrymal encore chez le généraliste. J’avais pris le rendez-vous pour obtenir une ordonnance pour la rééducation — la chirurgienne me l’a faite dans la matinée. On parle arrêt, psychologue, il me répète que chacun est différent, comprend que la dimension sociale de mon métier puisse m’aider, et m’épuiser, souligne qu’il risque d’y avoir un contraste pas facile à vivre entre la dimension festive du spectacle de fin d’année et moi qui ne vais pas bien.


J’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées quand je reviens du théâtre — tardivement car je suis restée en spectatrice pour voir les autres groupes passer. J’aime l’atmosphère feutrée des théâtres, la nuit en pleine journée, les fauteuils en velours, l’échauffement dans des espaces réquisitionnés au petit bonheur, les corrections données au micro, monter les marches à toute volée pour prendre de la hauteur et vérifier que les lignes sont alignées. Je trébuche sur les prénoms, qui me viennent encore moins facilement que d’ordinaire, et sur les sièges qui ne se replient pas d’eux-mêmes dans les rangées non éclairées. Les lumières transforment la choré en chorégraphie et les costumes un peu moches en costumes stylés. Ça rend bien, malgré les couacs. Devant la vidéo, les élèves sont surprises : le résultat est meilleur que leur ressenti.

faisceau de projecteur devant la balcon d'un théâtre à l'italienne, tout en rouge

M’enthousiasmer pour les choré des autres (je ne veux que des spectateurs comme toi, se réjouit la directrice) et discuter avec les unes et les autres m’aide énormément. Sur scène, je découvre autrement des élèves qui sont ou ont été les miens : les débutants de l’an passé, pantalons fluides et ports de bras qui tentent de l’être, des élèves de barre au sol en classique, chauffe troquée contre un jupon à paillettes, de classique en hip-hop, tenue des bras escamotée.

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Mardi 9 juin

Après 5h30 de sommeil, réveil dans la toux, je n’ai qu’une envie : tout arrêter. Je négocie avec moi-même, jeudi plutôt que lundi dernier ou à venir, assurer les répétitions sans assister au spectacle. Quand j’ai repris pied dans la journée, la semaine semble à nouveau à ma portée. La répétition du soir me fait découvrir d’autres chorégraphies d’autres groupes.

L’ingé son et lumière me demande si on peut changer ce rose, là, ça lui sort par les yeux. J’en suis ravie, soulagée même, je n’osais pas. Rouge, nous sommes d’accord. Quand j’ai indiqué rubis sur la conduite lumière, je pensais aux reflets sombres de la pierre, aux costumes de Jewels ; lui a entré, perplexe, la valeur hexadécimale associée au terme, débouchant sur ce rose fuschia. Le rubis balanchinien serait-il grenat ?


Dans la journée, rendez-vous avec mon ostéo grand manitou qui, à l’aide de son appareil électrique, dénoue les adhérences autour des cicatrices et me rend une plus grande liberté de mouvement.

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Mercredi 10 juin

Les parapluies, j’ai oublié d’aller récupérer les parapluies à l’école ! H. me sauve la mise en faisant l’aller et retour.

Les plus jeunes ont du mal à se repérer sur scène et les lignes serpentent beaucoup. Heureusement des profs plus habitués m’aident à les placer : regardez les pieds de la copine, les vôtres doivent être au même niveau. Parmi les absentes, deux petites filles en classe verte, c’était prévu, et une enfant qui n’était pas là au dernier cours, dont les parents n’ont pas réglé le costume ni répondu à nos messages… Concertation rapide, je prends la décision de la retirer de la chorégraphie pour éviter de perturber les autres le jour J. Bien plus tard dans l’après-midi, alors que tous ses camarades sont reparties, la petite fille arrive avec sa nouvelle nounou, et on est bien embêté de devoir expliquer qu’on a tout changé en son absence et que, sans répétition sur scène, il n’y aura pas de spectacle…

À midi, je ne remets plus la main sur mon téléphone… encore perdu. L’histoire se répète, le drame devient comédie, et je n’ai plus l’énergie, je suis les autres à la crêperie où j’ai repéré un chocolat liégeois avec sauce chocolat et chantilly maison, qui tient ses promesses. La directrice me suit dans ma gourmandise et nous invite tous. Repue, j’arpente les rangées du théâtre avec une lampe de poche et finis par retrouver mon téléphone sur un siège rabattu où j’ai dû m’appuyer (et ma poche se déverser) — au balcon, d’où je vérifiais la géométrie des ensembles.

Les lignes serpentent moins mais restent approximatives avec les groupes suivants. La même chorégraphie sera dansée le samedi par les enfants d’une antenne de l’école, le dimanche par ceux de l’autre. Ils se croisent pour la première fois et j’ai beau leur expliquer que c’est comme ça chez les pro, on appelle ça des distributions, je sens qu’ils sont un peu vexés, leur sentiment d’être unique froissé. Les bouches se referment, les têtes se détournent et c’est vite oublié dans l’ivresse de la scène. En lumières et costumes, le spectacle est là, malgré les couacs qui fourmillent.

C’est un moment délicat où je dois commencer à troquer mon radar à erreurs, qui pique mon regard vers les pieds en serpette, les ports de bras désynchronisés, une orientation faussée, pour une vision d’ensemble qui balaye les scories bien naturelles et sache apprécier tout ce que les enfants ont fait, pour les en féliciter et les encourager. J’ai encore trop d’insécurités en tant que professeur, trop peur d’être jugée par mes pairs, pour que cela me vienne aisément, mais je me force, je m’efforce de ne pas reporter mon stress sur les enfants.

En découvrant depuis la salle les chorégraphies des autres groupes, j’ai confirmation de ce que je suspectais : les miennes sont un peu trop rapides pour la tranche d’âge à laquelle elles correspondent. Pour des changements de pied ou des sissonnes, par exemple (ce sont des sauts), les autres professeurs ajoutent un temps de récupération avant et/ou après, quand, sur un tempo similaire, j’enchaîne les deux. Je tente de me rassurer en me disant que chaque parti-pris a son intérêt : je gagne en élan ce que je perds en propreté, le mouvement est moins raffiné mais sans temps mort.

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Jeudi 11 juin

Rendez-vous pour une scintigraphie : je suis un peu surprise, j’ai déjà fait cet examen. On m’explique que je l’ai fait pour le sein, et que cette fois-ci, c’est pour le cœur, pour vérifier qu’il est en état de supporter la chimio (il est en bon état pour). Cette fois, je dégaine mes bouchons d’oreille.

J’accompagne le boyfriend tester d’autres ramens, dans un restaurant du centre de Lille cette fois. La version VG est copieuse, noyée dans une sauce au sésame mousseuse, crémeuse, que j’imagine à base de tofu mixé, mais non, c’est du lait végétal, m’explique la serveuse dont le tatouage et surtout le maquillage rose-orange m’hypnotise. Les gyozas revisités en entrée font mon délice tout en décevant le boyfriend ; pour lui, le maïs et la patate douce les font davantage ressembler à des empanadas. Il a beau m’inviter, les prix me corsètent un peu le plaisir ; j’ai l’impression de ne pas apprécier à la hauteur de ce que cela coûte.

Le soir, j’assure mes trois cours histoire de dire au revoir à mes élèves et d’engranger quelques revenus supplémentaires avant l’arrêt.

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Vendredi 12 juin

L’œil du cyclone : journée off avant le week-end de folie.

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Samedi 13 juin

Je donne mes derniers cours au conservatoire et, quand la journée est finie, elle commence, je trace au théâtre et enchaîne. Il y a du bruit, beaucoup de bruit, de monde, cinquante, soixante enfants dans une salle sans fenêtre, et encore je ne suis pas du côté coiffure, saturé de laque. On essaye de rassembler ses ouailles (merci le costume jaune, digne des dossards fluo des centres aérés), on rajuste une mèche, on demande de nouer les élastiques des chaussons, on le fait soi-même, accroupi dans la nuée de mômes survoltés, que l’on fait sortir à tour de rôle dans le couloir plus frais, moins saturé, pour qu’ils s’aèrent — je n’ose imaginer ce que ça aurait donné en pleine vague de chaleur (heureusement, dehors, on supporte des manches). L’attente est infinie, ils s’ennuient, puis c’est au tour de mes poussins jaunes de danser sous la pluie. Les deux petites filles qui étaient en classe verte et n’ont eu aucune répétition sur scène se trompent de côté, c’était à prévoir, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce serait au moment de sortir les parapluies ; elles ne me l’avaient jamais faite, celle-là, sortir deux parapluies du mauvais côté, si bien que deux élèves rentrent sans et miment la fin de la chorégraphie avec un accessoire fantôme. Je regrette d’avoir sorti la petite fille absente de la chorégraphie ; à ce point d’anarchie, ça n’aurait pas changé grand-chose…

À un moment en coulisses, j’aperçois comme derrière une musique extradiégétique toutes les ombres en tutu, la lumière qui fait vivre la poussière, je pense brièvement à ce qui sera quand cela ne sera plus et ça me serre la gorge, je ne suis pas loin de pleurer, ça ne va pas le faire sans un Stresam, ça le fait avec.

Il n’y a pas de retour dans les loges, si bien que pour savoir où on en est, s’il est temps ou non de faire monter nos groupes en coulisses, on monte et on descend sans cesse les escaliers qui mènent au plateau, on demande à voix basse où on en est, qui est sur scène, les costumes rouges, là, c’est quel groupe, on cherche dans la liste pour le coup placardée dans tous les couloirs, c’est  amour/haine eux ou ordre/désordre ? Et je redescends, j’annonce à mes élèves en tutu bicolore encore six ou sept danses, encore un quart d’heure, et ils trouvent que ça fait longtemps qu’il reste un quart d’heure-vingt minutes, réponse que je leur donnais un peu plus tôt à l’aveuglette.

Enfin, il est l’heure de monter sur le plateau, on stocke les élèves derrière le rideau, les enjoignant à rester derrière le scotch blanc, on explique en chuchotant qu’il y a des changements rapides, des danseurs vont courir à toute vitesse pour passer de cour à jardin, de jardin à cour, reculez, répète-t-on, en faisant cordon de sécurité avec nos corps. Enfin, c’est à elles pour de bon, excitation, elles rentrent sur scène dans le noir et la musique démarre et c’est trois minutes de trac par procuration pour la prof foldingo plus stressée que les élèves, à ne rien pouvoir faire que passer d’une rue à l’autre pour apercevoir ce sur quoi on n’a plus aucune prise, à comptabiliser mentalement les couacs dont on minorera juste après l’importance auprès des élèves et à capter des instants de beauté. Hop, hop, hop, chut, on redescend.

Quand tous les enfants sont passés, que c’est passé trop vite, on les rend aux parents à l’entracte, deux camps massés de part et d’autre d’une porte une personne, à essayer d’apercevoir et de reconstituer des paires, sous la houlette d’un vigile de sécurité et d’une ou deux prof et bénévoles. Laissez passer la miss, ses grands-parents sont là ; est-on sûr que maman a bien eu le message, attends je vais voir si elle n’attend pas à jardin.

Après, c’est le calme. Je n’ai plus qu’à observer depuis les coulisses mon groupe d’adultes qui a fait son filage et la reprise sous la houlette de ma collègue de jazz (je me suis permis de reprendre les comptes du manège et oh comme tu as bien fait). Je leur laisse le trac cette fois-ci, j’ai confiance. Ou l’épuisement m’y mène. Ne reste plus que l’émotion de les voir là, de profil et tronquées, sous la lumière dorée, et elles sont tellement belles si vous saviez, dans l’atmosphère aquatique de la scène, quelques minutes en apnée de beauté. Je le vis comme si j’y étais, et contrairement à d’autres moments, sans regretter de ne pas y être car j’y suis, avec elles.

Quand tout est fini mais qu’il faut encore attendre que le spectacle se termine, je discute dans les loges avec mes adultes et leur mari, qui se préparent pour leur danse rock. De longues robes tout juste fleuries apparaissent puis disparaissent quand leur tour approche. Les couloirs, l’escalier en colimaçon, jusqu’à la petite fenêtre ouverte sur le dehors anachronique me rappellent à leur manière le théâtre Montansier de mon adolescence, après une semaine de répétition passée à caresser les tissus veloutés des fauteuils et à lever la tête vers les balcons, les moulures, le plafond, tout ce qui fait un théâtre à l’italienne. Je n’avais pas ressenti cette bouffée de nostalgie dans les salles modernes où j’ai pu danser et faire danser ces dernières années.

Quand on me confirme que les professeurs montent sur scène lors des saluts, je me félicite mentalement d’avoir choisi un T-shirt pas trop dégueu ce matin au cas où. Le cas avéré, je m’avise que j’ai l’air d’un épouvantail, me recoiffe et emprunte du fond de teint, vite fait, participer à l’effervescence, à retardement. Ma collègue de jazz a fait péter la robe de soirée, une robe qui flotte derrière elle et ses tatouages, elle est sublime. (Et me porte tout au long de la soirée : elle sait, pour moi et ce que c’est ; ses attentions discrètes et énergiques m’aident énormément.)

Est-ce qu’on emporte la rose ou est-ce qu’on la laisse pour demain ? Demain, il y en aura une autre, je repars en métro avec ma rose rouge. Le chat apprécie, lèche et mordille goulûment le plastique, demain jouera avec le bolduc rouge, l’effilera en plusieurs brins quand on le tirera de sous sa griffe ou son croc.

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Dimanche 14 juin

Lustre et décor du plafond tout rouge d'un théâtre à l'italienne

Re-belotte, par-delà la fatigue, avec un groupe en moins. Cette fois, je me faufile dans les coulisses pour tenter d’apercevoir les autres chorégraphies. M’étant sentie un peu pouilleuse la veille, j’ai préparé une robe rouge et des sandales assorties pour les saluts, mais je suis encore en décalé, les tenues des autres professeurs sont aujourd’hui plus relâchées.

Des gobelets en plastique suivent la tempête. Ceux qui ignorent que je ne bois pas me recommandent d’y aller mollo sur le punch, il est *moue ou geste du gobelet indiquant une teneur particulièrement élevée en rhum*. Littéralement entre deux portes, je me retrouve à discuter avec une ancienne élève de l’école, présente élève du conservatoire (mais pas dans mes classes), un peu déçue de ne pas avoir été prise dans la section qu’elle voulait. Tu seras là à la rentrée ? me demande la directrice, au courant du cancer. Je n’ai pas encore le protocole, j’ai encore un espoir que, et pas envie de perdre mes heures, alors je réponds que oui, que de toutes façons je la tiens au courant.

C’est étrange ensuite de se retrouver seule dehors pour rentrer.

Cookies, lily, lily, rose

Journal de début mai

Vendredi 1er mai

Le jour férié tombe sur mon jour de repos, ne change rien.

La recette de salade aux asperges d’OwiOwi pour ceux qui veulent. Je n’ai pas retrouvé l’extase de la première fois (concomitante avec une phase du cycle où mon odorat est décuplé), mais ça reste bien bon.

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Samedi 2 mai

Plus qu’un samedi avant le spectacle : mi-panique mi-soulagement. Je ne serai pas là pour avoir honte de ma débâcle le cas échéant.

Je ne comprenais pas pourquoi ma collègue s’enquiquinerait à coudre des fleurs sur le costume : l’effet est sans commune mesure, cet ornement transforme à lui seul les robes en costume.

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Dimanche 3 mai

Le rosier papillonne de ces fleurs luminescentes, qui toujours me rappellent le tableau de Sargent Carnation, Lily, Lily, Rose (que toujours j’appelle Rose, Lily, Rose).

Coupole du métro roubaisien

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Lundi 4 mai

Réveillée à six heures, je n’ai pas la force de me lever et je suis déjà au conservatoire. Que ce soit pour ruminer ou vagabonder, mon cerveau ne trouve nulle part d’autre où aller, aucun projet, aucune réjouissance où me projeter qui ne soit pas en rapport avec la danse, le boulot, le conservatoire. Sur ces considérations, je me rendors de sept heures à neuf heures trente, me réveille lourde du repos qu’a pris, que réclame encore mon corps.

Deux, non trois, roses rouges ont écloses ce matin.

Tout mettre au carré, un petit carré devant chaque tâche, cochée au fur et à mesure de la matinée, jusque dans l’après-midi. Administratif pour le boulot et pour l’opération : trouver, télécharger, renommer et envoyer les musiques du spectacle, rédiger des mails pour l’organisation du même spectacle, prendre rendez-vous avec le généraliste pour obtenir un arrêt (l’hôpital arrête uniquement le jour de l’opération et pas pour la durée d’arrêt recommandée par eux-mêmes), chercher une remplaçante pour la durée de l’arrêt, faire son virement à la psy, facturer mes cours passés… Il y a des mots de passe à taper, retrouver, réinitialiser, des informations à reporter, pour tout aplanir, prévoir, contenir, aérer, mieux respirer — ou hyperventiler, on ne sait jamais trop avec l’efficacité, qui perdure au-delà de sa nécessité et transforme tout en chose à régler.

Les élèves ne sont pas nombreuses, mais la chorégraphie est pas mal nettoyée, les têtes regardent en même temps dans la même direction et les bras empruntent à peu près les mêmes trajets. Les interprétations diverses me forcent à préciser mes impensés. Les costumes sont arrivés et, portés, moins laids que dans mon souvenir ; cela devrait même bien rendre sur scène avec les lumières (une élève semble dépitée et se console en se disant, un pan de la jupe métallisé doré à la main, qu’elle retirera ce bout de tissu ensuite).

Il faut souvent contraster les lumières ; une lumière de la même couleur que le costume l’avale, apprends-je quatre jours après avoir rendu ma conduite lumière… pleine de rouge sombre et de jaune doré pour des costumes bordeaux et dorés.

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Mardi 5 mai

À la psy, je raconte n’avoir rien trouvé à penser que boulot au réveil (il y avait bien les vacances à la campagne chez le boyfriend, en me concentrant, mais c’est de l’ordre du souvenir plus que de la projection). Comment ne plus ne penser qu’à ça, comment cesser d’être bonne élève, ne pas me sentir illégitime ? Et soudain les deux sont liés : je ne peux pas me sentir légitime comme professeur si je reste dans le rôle de la bonne élève.

Il ne s’agit pas de se sentir illégitime et de s’en moquer, me reprend la psy, mais de comprendre pourquoi je me sens illégitime. Elle insiste sur la question, elle qui en thérapeute TCC privilégie bien plus souvent le comment que le pourquoi. Et pourquoi je ne sais pas y répondre, ou esquive ?

Pendant cette séance, je prends conscience que tout tourne autour du travail. Le relie au fait que je ne vois pratiquement plus mes amis. Il en ressort que j’ai besoin de nourrir ma vie privée, même si ça me demande une énergie que j’ai l’impression de ne pas avoir. La psy entérine : cela a un coût, mais faible au regard de ce que cela pourrait m’apporter, et je repense à cet enthousiasme démesuré d’aller manger des cookies.

Il ne s’agit pas de faire moins (pour s’économiser) mais plus — cesser de tout optimiser, de tout optimiser pour le boulot. Emoji mindblown. Cela me rajoutera des contraintes, certes, mais elles seront moins pesantes si elles ne concernent pas uniquement le boulot. À la place de ce repos qui ne me repose pas, ne serait-il pas plus joyeux d’organiser une journée à Paris, par exemple, pour voir mes amis ?

Qu’ai-je fait pendant les grandes vacances l’été dernier ? Sur le moment, rien ne me vient que l’Angleterre. Quinze jours sur deux mois. Je ne sais déjà plus ce que j’ai fait l’été dernier. La démonstration souligne la nécessité de structurer son temps — pas le blinder, précise la psy, mais prévoir des choses dont on se souvient.

Moi qui avais l’impression de ne plus avoir la force d’avoir envie de rien, voilà que j’ai envie de plein de choses. Je lui parle pêle-mêle des cours de qi dance par sa voisine de palier, que j’ai découvert en la googlant dans la salle d’attente, de hobbys abandonnées (le dessin, et la frustration qui prend le pas sur le plaisir — ou alors en groupe, en ateliers ?), d’envies ajournées sans jamais m’y être essayée : le kit de linogravure jamais ouvert par peur de gâcher (n’est-ce pas gâcher que de le laisser dans le placard ? Tell me about it), l’apprentissage toujours repoussé du violoncelle à cause de l’investissement financier et temporel qu’il suppose. La psy remarque qu’il comporterait aussi « discipline que vous aimez » — que j’aimerais retrouver en tous cas, et pas concernant mon outil de travail. Quand je me rapproche trop de la danse, la psy souligne le besoin de sortir de mon univers. Il y a bien la lecture qui reste possible, et j’y prends du plaisir, mais pas par anticipation ; ces derniers temps, je ne me réjouis pas vraiment de la suite qui m’attend. J’éprouve le besoin de sortir des mots (écrit-elle en un billet fleuve), du dualisme corps et mots, j’ai besoin de quelque chose qui passe par le corps… sans que ce soit de la danse (et là, ça se corse).

C’est la magie de la psychothérapie : il n’y a rien que je ne savais pas, mais les points se relient, la constellation dessinée est tout autre que le jeu de points à relier prénumérotés avec lequel j’étais arrivée. J’ai beau connaître le danger du hobby devenant métier, j’y suis tombée en plein dedans, les circonstances aidant (ou n’aidant pas) : éloignement géographique des amis, déménagement du boyfriend, niveau de vie réduit de manière peut-être un peu plus drastique que ne l’exigeait la situation… Je me suis repliée sur une vie asséchée et, sous couvert de tenir, je rends les choses plus pesantes encore.

Faire davantage d’efforts pour que, dans l’ensemble, ils me coûtent moins…

Faire des efforts, en faire un. Le soin de sa personne qu’a la psy (avec ses belles boucles d’oreille, conques dorées) me pousse toujours à faire un tout petit effort de tenue les jours où j’y vais — ne pas attraper le dernier truc porté sous prétexte que c’est le plus confortable. Penser à ces vêtements usés aux fibres imbibées de sueur, que je n’arrive pas à jeter, que je porte en boucle me donne une soudaine envie de shopping (je déteste le shopping), d’image de moi ravivée. Ce qui me gêne aussitôt : se sentir bien passerait aussi par là, impliquerait de repasser par davantage de consommation ? Du matériel, des restaurants, des vêtements ? Vous n’allez pas vous mettre à consommer excessivement, me rassure la psy, qui voit et la bestiole à laquelle elle a à faire et sa réticence. Me serais-je enfermée dans l’austérité, à trop vouloir être raisonnable (et cette phobie de gâcher) ? Je ne suis pourtant pas du genre à me priver — au contraire : j’ai tendance à faire attention dans les menues dépenses pour pouvoir y aller les yeux fermés quand j’en ai vraiment envie. Peut-être faudrait-il y aller les yeux ouverts, pour ne pas involontairement s’entraîner à étriquer ses envies.


Je repars de la séance guillerette, même si mes voisins de tram plombent l’ambiance avec une collègue de 35 ans partie en 2 mois, et d’autres cancers, il y a des tumeurs dans la famille de Thomas, à moins que la famille de Thomas ne soit une famille à tumeur ? Il est question de l’architecture de Bruxelles aussi, et des destructions pendant la seconde guerre mondiale. Avec un accent de grosse bourgeoisie, la nana déclare qu’elle aurait été pendue pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi, demandent ses amis. Oui, pourquoi ? « Parce que j’aime trop le peuple allemand. » J’essaye d’halluciner discrètement. Pas l’Allemagne, les Allemands ou la culture germanique, non : le peuple allemand. Ein Vok, ein… Un peu plus tard, elle parle d’un collègue, allemand donc, parti lui aussi trop tôt, alors qu’il était si jeune… et musclé… le souvenir la met en émoi. Moi, en effroi : pourquoi pas aryen, tant que vous y êtes.


Ça sent bon la sauce à verser sur le tofu soyeux.


Cinq autres boutons de roses rouges pustulent dans le mur de végétation.

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Mercredi 6 mai

Kick de réalité cancéreuse au réveil (j’avais oublié ?).


Premier passage de la chorés des intermédiaires avec les tutus, ça devrait bien rendre. Fin de la choré des petits : commencent les répétitions, le encore, encore, qui leur semble de trop, et à moi aussi, malgré tout ce que je vois encore à améliorer pour que ça passe.


À H., je raconte que, vendredi, on va manger des cookies (je ne prononce pas le s) et la mention de cet afterwork d’enfant nous donne rapidement envie de cookies là maintenant. Je prends congé d’elle et, sur un coup de tête, fonce chez Ben’s cookies dans le Vieux Lille, vite vite, un aller-retour, choper un cookie avant que la boutique ferme, avant que H. rentre chez elle, avant que l’heure du dîner soit de beaucoup dépassée. J’ai six heures de cours de danse dans les pattes et j’avale les deux kilomètres à grandes enjambées, la vitesse engendrant la joie sans résulter du stress. Je jubile comme si je préparais un mauvais coup ou me rendais à un rendez-vous amoureux ; j’ai fait dérailler le quotidien, le retour fatigué chez moi, je vois défiler le haut des immeubles, remarque une rambarde en pierre que je n’ai jamais vue, dans une rue dont je ne connais que les dalles à motif mangées par le béton. Cette opération cookie est un pur plaisir d’amitié, m’offre plus de joie que je ne lui en offre à elle — et en même temps, cette impression de (dé)celer un début d’amitié. T’es folle, me dit-elle joyeusement quand je drop le cookie au chocolat à l’école avant de prendre la poudre d’escampette.


Salade de concombre et tartine ricotta-huile d’olive

Illumination : finir le concombre non pas en simili-tzatzíki, comme je le fais d’habitude, mais à la coréenne (sans piment). Vinaigre de riz, sauce soja, furikake. La fraîcheur est plaisante.


Jambes écartées, collées, serrées, surélevées, reposées, dépliées… ce n’est pas une chorégraphie sensuelle, c’est une gymnastique désespérée pour tenter de sortir des toilettes. Risible et douloureux. Une heure, une heure du matin. De retour à deux heures.

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Jeudi 7 mai

La journée n’est pas du tout aussi dure que les 5h30 de sommeil le laissaient anticiper. Sur l’adrénaline, je suis plutôt même moins fatiguée que d’ordinaire, alors que c’est presque du 10h-10h (21h30 en réalité).


C’est très satisfaisant. Dixit S. Mes petits ouiii de souris prof de danse quand un élève chope le truc après que je l’ai aidé à ajuster sa position.

La forêt d’adultes débutantes commence à ressembler à un corps de ballet, mieux synchronisées, ports de bras plus affirmés.


Toute la journée, tout le monde se souhaite un bon week-end. Le jour férié tombe sur mon jour de congé, et je travaille samedi comme d’habitude.

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Vendredi 8 mai

Entrer mes élèves adultes comme contacts sur WhatsApp, avancer les cours du prochain jeudi férié, vérifier des horaires, rédiger et envoyer un mail d’information pour les élèves du conservatoire, un autre mail de rappel, trouver une remplaçante pour le créneau qui n’a pas encore trouvé preneur, décrire mes exos, envoyer les musiques… tout en maintenant une ou deux conversations privées asynchrones en parallèle, par messages et vocaux… je  passe du téléphone à l’ordinateur, d’une application à une autre,  traitement de texte, navigateur, agenda, je suis efficace, je jongle entre les fenêtres et je continue aves les onglets, sans plus trop savoir parfois ce que je suis venue y faire, repartir d’Instagram, est-ce que mon interlocutrice a répondu ? Je suis efficace puis plus, de moins en moins, je ne me résous pas pour autant à abandonner avant d’avoir fini, ai-je fini, que me reste-t-il, ah oui, ah non, il doit rester quelque chose auquel je n’ai pas encore pensé, je continue à passer d’un onglet à l’autre et à ne pas tenir en place, navigation d’interface en interface, l’efficacité est addictive, je veux être encore efficace, quelle tâche virtuelle puis-je encore effectuer, sur Instagram un post explique que le burn out n’est pas un problème de working too hard mais de ne plus savoir sortir d’un productive mode. Je ne tape pas sur le bandeau du bas pour en savoir plus, je vais plutôt déjeuner et lire une bande-dessinée dans l’éclaircie de la terrasse.


Sur Instagram, quelques vidéos de danse me rappellent pourquoi j’aime le danse.

Un corps de ballet de femmes en cheveux qui, de leurs sauts de chat, découpent l’espace en baklavas joyeux — créer la surprise avec ce pas de débutant !

Une version de La Belle au bois dormant que je ne connais pas, avec des mouvements des bras ailés qui suggèrent le plongeon du canard bec dans l’eau — révélation : dans canari, il y a canard !

C’est ça que je veux, que j’aime, lassée des Here’s what you whould do et Don’t make these mistakes. Les conseils pédagogiques pour lesquels je me suis abandonnée fire back en accusations larvées, je suis même fatiguée des précautions oratoires soulignant que nos manquements de professeurs ne sont pas de notre faute, on ne nous a pas appris ça, c’est tout, venez l’apprendre dans ma formation, early bird arrivera bien à tirer les vers $$ du nez.

Racheter son scroll par quelques secondes de geste qui ne soit pas seulement mouvement.

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Samedi 9 mai

C’est notre dernier cours ensemble avant le spectacle. Je dois expliquer aux élèves que je ne serai probablement pas là pour les voir danser, je me fais opérer.
— Une opération de quoi ?
— Une opération.
On ne va pas plomber l’ambiance. Déception de part et d’autre (abandon, désintérêt), que j’atténue tant bien que mal en les encourageant, en leur souhaitant beaucoup de plaisir sur scène et en les assurant que je penserai fort à elles (je n’y avais pas songé avant de leur dire).

Cela se passe bien avec les petits, mais à la fin du cours des intermédiaires, une élève vient me voir en me disant qu’elle a mal au dos. Je lui pose quelques questions, elle s’est fait ça en montant la jambe plus haut que d’habitude en arabesque, non, elle ne peut pas arrondir le dos sans douleur. Je lui propose de s’allonger au sol pour trouver la détente, mais quand elle s’aperçoit être incapable de s’asseoir, elle commence à paniquer, et moi avec.  J’appelle les parents (la mère), dépêche une camarade dans les vestiaires pour l’aider à se rhabiller, des grandes tentent de la rassurer, elles aussi ont eu des lumbagos, ça fait très mal sur le moment c’est vrai, mais ça passe vite ensuite. J’ai littéralement des larmes sur les mains. La mère arrive vite, coutumière des lumbagos mais pas trop pour les médicaments me dit-elle, et tente d’emmener sa fille, mais les escaliers sont un calvaire, par la pointe, le talon, de face, de dos ou de côté, en s’appuyant sur les épaules de sa mère ou en faisant peser son poids sur la rambarde. La mère l’encourage à dépasser sa panique, elle en est capable, mais à quel prix, panique n’est pas douleur, quatre marches en dix minutes, quand la gamine font en larmes, je fonce à l’accueil et ensemble prenons la décision d’appeler les pompiers. Elle a douze ans bordel, et besoin d’antidouleurs.

Pour évaluer la situation, un des pompiers se place derrière elle et lui palpe délicatement le dos ; son collègue resté de face l’avertit aussitôt qu’elle vient de grimacer de douleur. Quand elle renonce à masquer, les pompiers décrètent qu’ils vont chercher une planche, à laquelle ils vont l’arrimer (la scotcher) pour pouvoir l’incliner avec un minimum de mouvement et ainsi l’amener à l’étage du dessous où se trouve l’ascenseur. Cela fait bien trente à quarante minutes que j’ai laissé les autres élèves en plan, aussi je laisse faire les professionnels et pars retrouver le reste de la classe, non sans un crochet pour la salle des professeurs pour décharger quelques pleurs de tension nerveuse.

En cette période de spectacle, je fais des échauffements rapides, et j’ai omis, je m’en rends compte a posteriori, un réel travail de mobilisation de la colonne vertébrale — il n’y a que de petites amplitudes dans leur chorégraphie. Ce genre de blessure est sûrement multifactorielle, intervenant quand le corps est déjà fatigué et fragilisé, mais je ne peux fuir ma part de responsabilité et donc de culpabilité. La mère, elle, s’en veut d’avoir laissé venir sa fille alors qu’elle était fatiguée.


Je finis ma journée de cours tant bien que mal, secouée, laminée, puis file rejoindre mes deux collègues pour notre afterwork cookie (délicieux), prolongé sur la pelouse à attraper les derniers rayons du soleil entre les immeubles. La psyché un peu éclopée pour tous trois, on cause pianiste beau comme un dieu, sauna gay et utilité sur Terre (le tour pris par la conversation m’a rappelé Leibniz et j’ai expliqué ce qui m’avait marqué en lisant Samah Karaki, le free won’t plutôt que free will). Nous n’avons pas les mêmes orientations sexuelles ni les mêmes croyances religieuses (c’est même à chaque fois un éventail de possibles) et ça m’a fait beaucoup de bien de baigner hors de mon univers, shootés au sucre, entre futilités et questions existentielles.

Cookie chocolat et noix de macadamia

Au moment de me coucher, je suis prise de fièvre et frissons.

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Dimanche 10 mai

Nuit en pointillés, journée à cuver un genre de gastro ou d’intoxication alimentaire. Je suspecte le Cantal, mange quelques fruits, du congee, et comate devant Resilient Man.

Resilient Man

Resilient Man est un documentaire suivant Steven McRae, danseur étoile au Royal Ballet, après sa rupture du tendon d’Achille. Il est visible sur Arte.tv jusqu’au 30 août.

Tout le documentaire respire en vase clos. Il n’y a pas d’altérité, pas de question venue d’un interviewer — à la place, des discussions mises en scène comme si elles étaient captées in situ, où l’ascenseur n’est à peu près jamais renvoyé :  on ne saura rien sur la carrière de cet autre danseur, rien sur sa femme elle aussi danseuse, ex-danseuse, ah si ça déborde quand elle revient sur sa carrière, ses sourires d’excuse presque alors qu’on comprend en filigrane qu’elle a anticipé la fin de sa vie de danseuse pour avoir une vie de famille, ce qui compte pour lui semble ne pas compter quand c’est elle. Il la remercie, évidemment, sans elle jamais il n’aurait — mais c’est en public, comme pour faire valoir sa femme, il l’a bien choisie quand même.

Blessé, le danseur étoile se sent inutile, comme un quatrième enfant pour sa femme ; on soupçonne que la blessure ne fait qu’exacerber un trait déjà là. Tout reste très auto-centré. La douleur fait ça, c’est normal, en quelque sorte. Mais le documentaire ne fait rien pour en sortir, au contraire le redouble par l’hagiographie. Ces plans de lui, archi musclé et perdu sous la douche, les larmes métaphoriques…  Les moments de vulnérabilité sont rares en deçà de leur mise en scène.

Lorsque la caméra filme le danseur partageant un post sur les réseaux sociaux, elle ne nous montre pas les coulisses, double seulement le masque de la représentation. Le danseur a beau faire partie du Royal Ballet (londonien) et la réalisation du documentaire être française, il y a quelque chose de très américain dans toute cette mise en scène, dans l’immense verre de vin que les époux tiennent à la main en tête-à-tête sur leur canapé, dans la manière de se renvoyer les fleurs…

Ce que ce danseur fait est admirable, bien sûr, demande beaucoup de force, de résilience et tutti quanti, mais, ça me frappe, c’est aussi une négation de tout ce qu’il aura à affronter ensuite, par quoi d’autres autour de lui sont déjà passés et dont on ne saura rien… L’acceptation, le deuil, la manière dont on est contraint à réinventer la suite si on veut qu’il y en ait une… La manière dont la danseur s’arc-boute sur la technique, à vouloir toujours faire double là où il fait simple et triple là où il fait double, est compréhensible, personne ne veut faire l’expérience de se sentir diminué, mais dit aussi quelque chose de sa conception artistique (de son manque de ?). Évidemment que la technique maitrisée, superlative, donne un sentiment de liberté intense, évidemment qu’on veut continuer à se sentir grisé de sa propre puissance… mais la recherche de la justesse à travers la vulnérabilité, ça… Le dépassement constant de soi, de persévérance pour progresser, finit par être négation de toute faiblesse, vieillissement — santé même. Il y a quelque chose d’un Peter Pan capricieux qui ne veut pas vieillir, certes, mais même mûrir — que rien ne change surtout, que tout reste figé dans un mouvement parfait, la fuite parfaite… Pas certaine que l’athlète n’oblitère pas l’artiste.


Pour contrebalancer mon ressenti, vous pouvez lire cette interview de Steven McRae à propos du documentaire dans Pointe Magazine. Il y parle notamment de son désir de mettre en lumière le travail du staff médical et plus largement des équipes du Royal Ballet.

Journal de janvier tronqué

Ça y est, j’ai fait le tour du calendrier japonais et de ses micro-saisons — j’ai même débordé d’une redondance. Il faudrait créer d’autres micro-saisons, adaptées à la faune et la flore européennes, voire urbaines. Mais déjà un mois plus tard, je ne saurais dire ce qui caractérise la fin du mois de janvier.

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Mardi 20 janvier

Premier cours particulier pour un monsieur proche de la retraite, qui veut commencer la danse et m’indique dans ses messages avoir déjà acheté demi-pointes et… pointes. Sans aborder la question du genre, je me suis contentée d’expliquer que les pointes ne sont pas pour les débutants ; sans un bon alignement et des chevilles renforcées, c’est dangereux.

Il arrive en bottines de pluie vernies roses, enfile des demi-pointes noires et s’essaye studieusement aux rudiments que je lui montre. À la fin du cours, il ne résiste pas à sortir les pointes de son sac — malgré ce que je lui ai dit, il les a apportées. Je lui apprends à les nouer, je sens que ça lui fait plaisir, mais réitère mon refus de lui en faire faire, trop dangereux.

Par la suite, par message, il me répète avoir apprécié ma douceur (c’est un homme doux lui aussi, et gentil — le premier cours de découverte étant gratuit, il m’a apporté des crocus). Les jours suivants, il ne cesse de mentionner ses pointes, avec lesquelles il marche chez lui, qui se font à son pied… Son insistance insidieuse me déplaît, je n’aime pas ce côté forceur, à ramener sur le tapis ce que j’ai en tant que personne compétente écarté. Il n’est pas franc du collier non plus lorsqu’il invoque la chaleur de la salle pour savoir si cette tenue irait — cette : photo d’une brassière et d’un legging, d’un justaucorps et de collants. La danse est accessoire.

Je voudrais accueillir sans juger, mais ne peux nier un certain malaise ; je n’ai pas du tout envie de voir ce monsieur en brassière. Je finis par lui demander s’il veut vraiment apprendre à danser ou s’il cherche à incarner une image d’Épinal de la ballerine — c’est la formulation la moins jugeante que je parvienne à trouver après avoir éliminé cliché et se déguiser en. Il me répond qu’il ne sait pas ce qu’est une ballerine d’Épinal. Je ne réponds ni David Hamilton, ni tout ce que j’exècre. Nos horaires pour le moment incompatibles me soulagent.


Le danseur ukrainien est un ancien cycliste professionnel ; il a commencé la danse il y a quatre ans. Certaines personnes sont sidérantes.

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Mercredi 21 janvier

Ouf, la directrice a réfléchi et a rétracté son idée de tutu de fée canari, tout à fait adapté pour La Belle au bois dormant, pas du tout pour Chantons sous la pluie ; on repart sur un costume jaune moins alambiqué.

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Jeudi 22 janvier

Interrogations collectives sur les corrections qui passent par le toucher. D’une efficacité incomparable pour faire comprendre un ajustement postural (elles réussissent souvent où les mots échouent), elles restent évidemment délicates. J’en ai fait des crises d’angoisse les premiers mois, et j’alterne entre périodes où je renonce à corriger certaines choses et d’autres où je me raisonne : si je demande le consentement de l’élève avant, il n’y a pas de problème. Sauf que. Parfois on oublie. On est humain, on pense à mille choses pendant le cours, et si c’est une partie du corps qui semble anodine, on a vite fait de poser les mains sur les épaules pour les redresser ou guider l’enfant dans l’espace. Parfois aussi, on se demande après coup si tel élève n’a pas osé refuser ou rétracter son consentement. Là-dessus, la hiérarchie coupe court : légalement, nous sommes protégés si le consentement a été recueilli.

Difficile de protéger tout le monde : les profs de fausses accusations, et les élèves des abus qu’ils pourraient subir. Il est évidemment impossible de ne pas entendre leur parole quand tant de choses se passent. On nous enjoint à ne pas prendre les choses personnellement, et à peser chaque mot. S’ils savaient comme c’est impossible. Ils ignorent manifestement l’état second dans lequel met l’hypervigilance face à un grand groupe, et les mots approximatifs qui se bousculent à longueur de journée (je suis déjà contente quand je ne confonds pas talon et genou).


Je retrouve le boyfriend à la station de métro sous la gare après les cours, vers 22h. Ensuite, c’est comme si nous ne pourrions jamais en avoir assez l’un de l’autre, de se retrouver, de s’embrasser, se pétrir. Rien d’érotique pourtant, pas comme ça en tous cas ; prime le soulagement d’un manque qui se révèle au moment où on le comble — tout ce que de nous nous avions retenu à ne pouvoir être retenu par l’autre, que je ne retiens plus, larmes, sanglots. À un moment, je pense :
il est parti
et
il est revenu
deux propositions aussi irrémédiables l’une que l’autre. Il est parti, comme pour toujours. Il est revenu, comme si j’avais craint qu’il ne revienne pas, comme si je craignais qu’il reparte sans revenir — perte conjurée et à venir.
Il est revenu, il est là, le soulagement est immense, je ne savais pas que le désarroi l’était aussi, il est là, dans mon lit, dans mes bras, il est là, et dans cette évidence, peut l’être encore plus que contre moi.

Ramens de minuit.

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Vendredi 23 janvier

Je tente de mettre en forme le dossier pour le concours, mais j’avance autant que je recule, freine en sachant la nécessité d’accélérer, paralysie, angoisse et pleurs et câlins et CBD. Le boyfriend est heureux quand je ris, désemparé quand je pleure, ne sait pas quoi faire alors qu’il fait exactement ce dont j’ai le plus besoin : être là, tout autour de moi.

Est-il aussi sexy qu’Eddie Redmayne, me chambre-t-il alors que nous reprenons le visionnage de The Jackal, mais je réponds que oui, je le pense alors, le désire, il faut mettre sur pause pour aller chercher les gaufrettes et s’embrasser.

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Samedi 24 janvier

Journée-tunnel, à gérer, crier et reprendre sur un ton doux et encourageant l’instant d’après quand j’ai récupéré (momentanément) l’attention des élèves. Est-ce mieux, de se rétablir rapidement dans la douceur, ou pire de schizophrénie, avec des explosions imprévisibles qui peut-être ne font pas sens ?

Sous la douche, mon cerveau cherche tout ce que j’ai pu faire ou dire de mal, de moralement répréhensible, ce qu’on pourrait me reprocher, les paroles que j’ai pu prononcer qui auraient pu être blessantes.

Chirashi-série. On se réinstalle dans des habitudes, festives de n’en être plus.
En fermant les rideaux, j’aperçois de la lumière en face, une grande fenêtre orangée, mais cette fois ce n’est pas le regret d’un foyer, c’est un miroir, cette fois, la lumière était déjà allumée quand je suis rentrée, je ferme les rideaux heureuse et je retourne me lover contre lui dans le canapé.

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Dimanche 25 janvier

On se rendort ensemble après déjeuner, on cherche comment agencer nos bras, nos mains, nos nez pour ne rien écraser et respirer et s’alanguir en restant collés l’un à l’autre, en cuillère, sa main finit par me chercher par derrière puis face-à-face, que les os sont durs, l’air vicié, la surcouette chaude, et l’instant doux. Quand je me réveille et me rendors et me réveille, mon cerveau ne rembraie pas sur le conservatoire ou les élèves comme ce matin, le vent balaye les branches du saule pleureur et la lumière blanche fait une aura sur les plis des draps et les poils de mes avant-bras, je sens son ventre se gonfler et dégonfler dans mon dos, ses mains émouvantes sans mouvement sur moi.

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Lundi 26, mardi 27, mercredi 28 janvier

« Épuisement » et « au bord du burn-out » a dit la psy. Est-ce pour cela que je suis bizarrement contente d’être malade, fiévreuse au point de pouvoir annuler les cours sans culpabiliser (et bosser sur le dossier urgent que j’ai procrastiné) ?

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Jeudi 29 janvier

La tête tourne légèrement en reprenant les cours, sans moi pour les penchés en avant. J’ai exceptionnellement un grand groupe, qui bavarde beaucoup. La pianiste finit par exploser à ma place, les sermonne vertement

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Vendredi 30 janvier

Pudding en forme de part de tarte avec topping amandes et pépites de chocolat
Avant l’effort, le réconfort

Ce n’est pas un spectacle, répète l’équipe pédagogique et administrative, qui tient à distribuer des contremarques et non des places, mais c’en est un pour tous les élèves et leur famille. Il y a des entrées, des sorties, des costumes, du public, ça y ressemble furieusement. Manque juste le théâtre, un espace adapté qui n’obligerait pas à tant de contorsions logistiques.

J’ai en charge les élèves d’une professeure qui n’est pas là, que je retrouverai sur les photos de saluts d’IkAubert, pas entièrement certaine de reconnaître ma collègue dans l’interprète. Ils dansent bien, vraiment, un frisson d’air m’atteint lorsqu’ils courent tous avant la fin de la pièce (ça met les poils, est-ce l’expression ?), mais ils ne savent pas se tenir, vraiment, je leur demande de moins en moins aimablement de faire moins de bruit, je passe deux heures à leur intimer de se taire, les engueule carrément en détachant méchamment les syllabes je-ne-veux-plus-vous-en-tendre, on les entend quand même par-dessus la musique lorsque mes élèves passent.

De mes élèves, que vois-je ? Des profils, des instantanés, un pied en serpette qui m’agresse en B+ (le monde balletomane anglophone a une dénomination pour cette pause avec la jambe en béquille). Les erreurs me sautent aux yeux comme les coquilles lorsque j’étais en apprentissage dans l’édition. Je vois en professeur ce qu’il y a à corriger et qui ne le sera pas, mais en professeur qui doit aussi encourager et devra féliciter je m’oblige à voir au-delà de mes craintes, à percevoir au-delà des manqués musicaux les élèves qui font corps pour les rattraper, toutes à l’écoute pour improviser un départ décalé, le spectacle et les corps vivants, leur beauté dans le mouvement.

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Samedi 31 janvier

Le pianiste est dépité, pour un peu il démissionnerait de s’être trouvé si nul la veille au soir. Nous ne sommes pas trop de deux pour lui faire admettre que pas aussi bien qu’il aurait voulu ne signifie pas forcément mauvais. Je ne l’aurais pas soupçonnée chez lui, mais je comprends cette honte et cette estime de soi ravagée, excessives — les considère hors de moi avec un peu de tendresse.


À plusieurs reprises, une élève déjà reloue se décale sciemment pour se placer juste devant une autre et lui masquer son reflet dans le miroir. Je la fais échanger de place avec la petite fille qu’elle essayait de masquer ; elle danse avec toute la mauvaise volonté possible en représailles ; je lui fais remarquer qu’elle n’y met décidément pas du sien et qu’elle est capable de beaucoup mieux. Lorsque les lignes changent et que revient son tour d’être devant, elle va ostensiblement se placer sur la dernière ligne. Pourquoi ? « Si c’est pour que vous me parliez comme ça quand je suis devant, je préfère être derrière. » Le culot et la maîtrise du renversement à un si jeune âge… Je ne contiens plus mon exaspération et l’engueule sèchement (un quart d’heure à faire la gueule, oubliée dans les sautillés). Je n’aime pas ça, devenir sèche malgré moi, sentir le froid jeté sur l’ensemble du groupe, qui n’y est pour rien…

Je suis sèche, puis moins, puis plus du tout à mesure que la journée et les âges avancent. La journée se termine proche du fou rire. Aux élèves crevées par le non-spectacle de la veille, j’ai proposé de transposer la variation d’Esmeralda sur des chaises — l’enthousiasme est à la hauteur de la fatigue, surtout pour l’une d’elles, une jeune femme d’une belle maturité artistique qui s’enthousiasme comme une enfant. Esmeralda devient un quatuor de cabaret,  sur scène puis en salle, assemblée de brigands maussades qui tapent du tambourin sur le pied de leur comparse comme ils joueraient aux cartes, celle de l’humour abattue avec force sur celle du sensuel, avant de partir en vrille, tambourin frappé allongé par terre et chaise pliante repliée en rythme. J’adore leur créativité.