Oups, it’s Friday

Le problème des places prises en avance, c’est que l’on ne sait jamais si l’on ne sera pas en week-end, en vacances ou seulement trop fatigué pour en profiter. Après Arvo-Pärt-Biarritz, Bruckner-Ecosse et Petibon-Rome, c’était hier un match Mahler-fatigue. Mais on ne sèche pas un concert de Matthias Goerne, alors j’ai baillé, papoté, engouffré un sandwich et me suis replacée avec Palpatine au second balcon de face, bien au chaud. L’endroit parfait pour somnoler, en trois étapes :

1. Le sas de décompression. Un peu comme on sacrifie un oeuf dans une préparation, une courte pièce est presque toujours sacrifiée en début de concert : c’est l’occasion d’enlever son manteau, de chercher où ranger son programme et de sortir une paire de jumelles attachées à une chaîne sonnante et trébuchante et que je te fusille mamie des yeux. Pour rendre justice à une pièce de courte durée, il faudrait la placer après une oeuvre plus longue, pendant laquelle oreilles et fessiers auraient eu le temps de s’accoutumer à la position concertante. Las, La Pavane pour une infante défunte remplit son rôle de douche rapide pour se décrasser de la journée avant d’accéder au grand bain délassant.

2. Le duvet divin. Décrassé, délassé, bien au chaud, il est temps de se rouler dans cette formidable couette qu’est la voix de Matthias Goerne. Ayant déjà entendu les Kindertotenlieder en juin dernier, je ne cherche plus à suivre le texte dans le détail. Paix à l’âme de ces enfants morts ; la mienne se roule en chien de fusil, reconnaissante de se trouver à l’abri du malheur. 

3. La tempête titanesque. Le bruit m’empêche de dormir. Sauf lorsque les éléments sont déchaînés au point de masquer tous les petits sifflements, coups et craquements domestiques – toux, reniflements et gratouillis théâtreux. La première symphonie de Mahler se déchaîne et, bien au chaud, suave mari magno, je me renfonce en moi-même ; la plus familière des mains étrangères se pose sur mon genou et fait taire toute velléité de revoir le sens de ma professionnelle. Je relève la tête de l’épaule osseuse sur laquelle je l’avais lovée lorsque percussion et contrebasse inaugurent le magnifique troisième mouvement. Frère Jacques me réveille ; comme dirait mon père : je suis un contraire. J’applaudis pour m’excuser de mon manque d’attention et transporte mon cocon de chaleur jusqu’à mon lit – enfin celui de Palpatine. Thank God, it’s Friday.

Beauté du lied funeste

Je ne me souviens plus trop de cette Mer-là, déjà lointaine, sinon que mon voisin de derrière la trouvait un peu inférieure à d’autres écoutes. Si je laisse ma mémoire et mes trous de mémoire seuls juges, peut-être n’était-je pas totalement en désaccord1. Je me souviens aussi avoir été moins exaltée qu’Hugo par les Tableaux d’une exposition de Moussorgski : peut-être étais-je seulement un peu fatiguée2.

Entre les deux, il y a des lieder de Mahler chantés par Matthias Goerne, que je suis sur le livret emprunté à ma voisine sans chercher à savoir si elle est bilingue, si elle s’en fout ou si elle partage la fascination de Palpatine, qui pourrait écouter le baryton lui chanter le bottin et en être tout aussi ravi. Demeure tout de même une légère différence entre un truc pas gai et des yeux qui disent « Regarde-nous bien, car nous serons bientôt loin3 ! » (évidemment que les yeux parlent ; vous n’avez jamais entendu parler de l’éloquence du regard ?) ou un enfant qui meure de faim pendant que sa mère prépare le pain4. Heureusement qu’il y a dans le lot un soldat pour affronter cette thématique funeste à coups de trallali, trallaley, trallalera5. Trallalera et le public applaudira.


1
 Mais nous sommes d’accord : voguer sur du Debussy en compagnie de l’Orchestre de Paris reste un plaisir.
2 Jet-laguée depuis San Francisco.
3 « Sieh uns nur an, denn bald sind wir dir ferne ! », en allemand dans le texte, extrait de « Nun seh ich wohl, warum so dunkle Flammen », Die Kindertotenlieder.
4 « Das irdische Leben », Des Knaben Wunderhorn.
5 « Revelge », Des Knaben Wunderhorn.

Allemand et resplendissant

Un mélomane hausserait sûrement le sourcil mais Le Tombeau resplendissant d’Olivier Messiaen me fait penser à un Sacre du printemps où la terre serait remplacée par de gigantesques calottes glacières, des falaises de glace dont des pans entiers s’effondrent sur le passage de la musique, détachés d’un coup métallique par les cuivres. Au fond de ce canyon arctique, le spectateur lève les yeux vers les hauteurs, là où, à force de blancheur, des couleurs inatteignables naissent de la lumière, vers les hauteurs formidables qui se referment sur lui – comme un tombeau.

Après Un requiem allemand de Brahms, on mourrait presque volontiers, persuadé d’être accueilli au cœur du Dieu vivant par la clameur du chœur de l’Orchestre de Paris, bientôt enveloppé par la voix de Matthias Goerne, douce comme la peau de l’ours qu’il m’évoque, avec sa bouche qui s’ouvre toujours plus, une gueule prête à gober le monde, au-dessus de bras un instant retombés, alors que les pattes faisaient leur miel de la mélodie. Tandis que Marita Solberg garde une mine impassible, faisant semblant de ne pas être là jusqu’à ce que sa partie arrive, le baryton s’entoure de l’orchestre et du public : il articule silencieusement les paroles du chœur comme s’il voulait s’y fondre, dirige les yeux en l’air en direction de ses chaussures, et les discrets saluts qu’il adresse du regard à des amis aperçus dans la salle sont si souriants qu’ils semblent s’adresser à tous. Une omniprésence preuve de l’existence du Dieu Goerne, dirait Palpatine – un Dieu sensuel qui trahit le plaisir de vivre, même lorsqu’il chante la nécessité de la mort. La croyance a beau, dans son exigence, peindre une vie aride, les paroles sont désamorcées par la musique des voix, si belle qu’on ne saurait consentir à mourir : comment l’écouterait-on sinon ?

Merci comme Matthias

Des lieder : de Schubert, oui, mais de Mahler ? De Chostakovitch, surtout ? À quoi peuvent bien ressembler des poèmes romantiques mis en musique par le maître de l’ironie symphonique ? Contrairement à ce que j’aurais cru, la Suite Michelangelo n’est pas une œuvre de jeunesse, influencée par ses études au conservatoire, mais de maturité. C’est la voix raillée, qui tente de se faire entendre alors qu’on lui coupe la parole de toute part, la voix perdue dans le tintamarre grandissant, la voix esseulée qui s’élève au milieu des symphonies, lorsque les vagues sonores se sont retirées, découvrant un paysage désolé. Les lieder de Chostakovitch, c’est cette voix débarrassée de ce qui l’étouffe, du combat pour prendre la parole, prendre part à la société, qui ne chante plus que pour elle-même, dans la plus grande nudité – un chant pour s’entendre vivre et vibrer, avant de disparaître. Cela n’empêche pas les accès sautillant de temps en temps, où la main du pianiste (Leif Ove Andsnes) se met à rebondir sur place, mais c’est plus serein, plus apaisé que tout ce que j’ai pu entendre jusqu’ici du compositeur.

Ses lieder alternent avec ceux de Mahler, dont on imagine la teneur à partir de leurs titres si délicieusement allemands (« Es sungen drei Engel einen süssen Gesang », « Ich bin der Welt abhanden gekommen ») et des mots que l’on glane ça et là, toujours avec beaucoup de Herz. On a l’impression que le poète a pris la terre à pleines mains, qu’il a ressenti tout ce que le monde pouvait lui offrir (avec cette intensité des poètes pour qui un frisson est un tremblement de terre) et que, fatigué par cette offrande, il se tient à présent un peu en retrait du monde – comme nous qui sommes là, à cet instant, dans la pénombre et la tiédeur d’une salle de spectacle. 

La voix de Matthias Goerne nous enrobe si bien que l’on est dans sa voix comme dans une couette. C’est l’équivalent psychique de la détente physique, lorsque toutes les tensions de la journée, senties plus vivement au moment où l’on s’allonge, se relâchent (ou lorsque, comme c’était mon cas, on s’assoie enfin après avoir longuement piétiné lors d’une exposition). Tout est adouci alors que les sensations sont décuplées : peu importe que le lied soit triste, joyeux, tendre ou mélancolique, il donne à vivre pleinement, la souffrance de l’âme devenant doucement une expérience parmi d’autres. Chagrins, peurs et nostalgie servent une sensation de plénitude, au même titre que la gaîté, le plaisir et les souvenirs heureux. Pour cet apaisement, cette sérénité, cette joie, en somme, merci à Matthias Goerne et merci à Palpatine pour m’avoir offert la place et à son accompagnatrice initiale pour me l’avoir cédée. La séance de dédicace qui a suivie était pour ainsi dire superflue : lorsqu’un récital laisse sans voix, cela se transforme en séance de signatures à la chaîne. Mais bon, se perdre dans ses yeux pendant que Palpatine enrichit sa collection de grigris n’est jamais de refus.

Schumann, Schubert, Strauss

Pour être exacte, c’est plutôt Schumann, Schubert, Strauss, Schumann.
Et pour être très exacte, c’était Schumann, Schubert, Strauss, Strauss, Strauss, Schubert, Strauss, Strauss, Schubert, Strauss, Schubert, Strauss, Schumann (à la fin de cette chroniquette, je ne confondrai plus Schumann et Schubert).
Mais pour être beaucoup plus brève, je n’en serais pas moins dans le juste, en résumant par : Goerne. 

Reprenons dans l’ordre en revenant à nos Schumann. Manfred ouvre in media res : en douze minutes, soit un direct Versailles-Paris, on ne compte déjà plus les coups de théâtre dramatiques de la partition. Pas le temps de suivre l’action, je suis rapidement rejetée à ma place, assistant à la scène comme Lucrèce aux naufrages, du haut de sa falaise. En contrebas, les lames se fracassent. Suave mari magno. J’entre en sidération devant les pieds d’un violoniste dont l’archer ne semble pouvoir frotter les cordes que si les semelles brossent le parquet. 

Poursuivons dans le désordre afin de garder le meilleur pour la fin. La symphonie n° 1 de Schumann après les lieder, c’est, selon Klari, comme un paquet de chips après un dîner dans un restaurant étoilé. Je n’irai pas jusqu’à retrouver dans ce superflu le nécessaire de Gautier, mais enfin, la chose a plutôt bien tournée, puisque les chips se sont révélées être au vinaigre. De trop mais plutôt savoureux. Cette symphonie du Printemps n’est pas franchement printanière ; elle serait plutôt rouleau. Un rouleau qui fait crépiter ce sur quoi il passe. On a du pétillant, au final, qui donne lieu à quelques poses toonesques de Paavo Järvi : bien campé sur ses jambes, le poing se pose un instant sur la hanche, la paume relachée comme une petite moue, qu’il adresse je ne sais pas trop à quel pupitre, comme s’il avait joué une plaisanterie. Cette symphonie ressemble en fait assez à un ballet où chacun y va gaiement de sa petite variation et où l’on se salue tous les dix pas.

Allons enfin à l’essentiel. Mieux : au sensuel. Goerne n’est pas mon type, même avec ses extraordinaires yeux de poisson sur un corps d’ours (le poisson a habituellement le regard mort et celui de Matthias Goerne respire l’intelligence, mais je n’y peux rien, c’est évident comme la logique des rêves tant qu’on n’est pas réveillé, il a des yeux de poisson — ou peut-être bien de truite, ce qui se psychanalyserait par le fait que Die Forelle est le seul lieder que je connaissais avant de mettre les pieds à Pleyel). Mais sa voix est séduisante, extrêmement séduisante. Voluptueuse. Qui caresse la peau et fait frissonner les entrailles. Comme si on avait nous aussi muté en poisson et que l’on respirait la musique par les ouïes. C’est d’ailleurs une douche brûlante que l’on reçoit lorsque le baryton tourne la tête vers nous et nous inonde de sa voix. Il fait ensuite un peu froid tandis le cône acoustique nous est soustrait, et on attend son passage, aléatoire, comme la lumière d’un phare. Durant ces accalmies d’émotions, je m’aperçois que, loin de la tête qui intellectualise tout et empêche les larmes de célébrer les mystères, il se passe des choses, contractions et frissons — on est remué.

Accalmies relatives aussi, que les lieders de Schubert par rapport à ceux de Strauss, pleins de sens jusqu’à la saturation synesthésique ; c’est alors qu’on est ébloui. L’Invitation secrète rutile comme le rubis rouge sur la coupe étincelante que la femme élève jusqu’à sa bouche et par laquelle, depuis Ovide, elle communi(qu)e avec son amant au milieu d’une assemblée bruyante. Impatience à peine déguisée de désirer la nuit plutôt que le corps de celle qui s’y abandonnera : O komm, du wunderbare, ersehnte Nacht ! 

Le premier vers de Ruhe, meine Seele est presque insoutenable : Nicht ein Lüftchen reggt sich leise, et il n’y a effectivement pas un souffle d’air, pas une seule respiration du chanteur qui traverse cette étendue irrespirable d’une seule expiration. Cela a quelque chose d’oppressant et en même temps de soulageant, comme lorsqu’on sort de la piscine avec la cage thoracique vidée par une longue séance de natation. C’est ce qu’est ce lieder, une expiration qui aspire au vide. Repos. Oubli.  

ruhe, ruhe, meine Seele,
und vergiB, was dich bedroht !

La plénitude par le vide. 
Ce concert m’a lessivée : épuisée mais apaisée, décrassée de mes pesanteurs quotidiennes. 

 

Et maintenant, allez vous blottir dans l'”édredon sonore” préparé par la voix enveloppante de Goerne chez Klari, et si vous parvenez à en sortir, allez faire un tour chez Joël puis Palpatine