Paavo Järvi hüvasti

Autant, toute nouvelle auditrice de l’Orchestre de Paris, je m’étais sentie étrangère aux adieux de Christoph Eschenbach, autant je me sens liée à son successeur : Paavo Järvi, c’est six ans de concert, toute mon initiation musicale, les symphonies apprivoisées dans les forêts estoniennes, les steppes russes au char chostakovitchien, la mer debussienne, les miroitements des pupitres, le violon distingué de l’alto, le basson du contre-basson, le swing des contrebasses, la valse de la baguette, des solistes, des compositeurs… À l’écoute d’autres phalanges internationalement reconnues, je m’aperçois à quel point l’Orchestre de Paris de Paavo Järvi a façonné mes goûts naissants, m’a contaminée de son plaisir évident. Alors forcément, je suis un peu émue, un peu contrariée aussi, un peu chose du départ de mon toon d’orchestre préféré, chef à ressort, à l’élégance un peu surannée du majordome qui danserait la valse comme personne s’il se laissait aller à… mais il s’en tient à son sempiternel sourire discret qui n’en pense, qui n’en danse pas moins, qui à vrai dire lui fait monter le rire aux yeux, comme d’autres le rouge aux joues, regard pétillant de celui qui a encore un bon tour à vous jouer.

En l’occurrence, le bon tour, c’est de nous faire tomber un Mahler mastodonte au coin de l’œil, enclume toonesque dont on s’extrait en flageolant. O Mensch ! Il faut la voix sublimissime1 de Michelle DeYoung pour sentir à nouveau l’air passer dans nos cages thoraciques reformées (j’ai toujours l’impression de traverser les symphonies de Maher en apnée). Bimm, bamm, bimm, bamm… le temps carillonne, joie ! Bimm, bamm, bimm, bamm… le métronome de nos heures, pour combien de temps encore ? L’angoisse se confond avec la beauté – morceau d’éternité qui ne dure pas : tel le toon en embuscade, Paavo Järvi nous esbaudit d’un coup de cymbales silencieuses, dernier mouvement toujours ppp. Le spectateur qui venait, garde baissée, assister aux derniers instants d’une belle collaboration repart complètement sonné, un œil en spirale, l’autre en hashtag, aucun pour pleurer.

Seule concession lacrymale de la soirée : des yeux essuyés furtivement du dos de la main, dos au public, lorsque l’orchestre se met à jouer une Valse lyrique2 de Sibelius de son propre chef – moment magnifique et terrible où Paavo Järvi est évincé dans le geste même de l’hommage. Parce qu’il l’a comme absorbé, l’orchestre n’a plus besoin de lui. Le conducteur éconduit prend acte de cet acte d’adoration-dévoration ; son bras se soulève et retombe : sommé d’abdiquer la direction, le geste embrasse la danse


1
Laissez-moi me prendre pour ParisBroadway le temps d’un adjectif superlatif.
2 Dixit ResMusica. Le titre de cette chroniquette, quant à lui, est une traduction Google-gogole des « adieux » en estonien.

 

Oups, it’s Friday

Le problème des places prises en avance, c’est que l’on ne sait jamais si l’on ne sera pas en week-end, en vacances ou seulement trop fatigué pour en profiter. Après Arvo-Pärt-Biarritz, Bruckner-Ecosse et Petibon-Rome, c’était hier un match Mahler-fatigue. Mais on ne sèche pas un concert de Matthias Goerne, alors j’ai baillé, papoté, engouffré un sandwich et me suis replacée avec Palpatine au second balcon de face, bien au chaud. L’endroit parfait pour somnoler, en trois étapes :

1. Le sas de décompression. Un peu comme on sacrifie un oeuf dans une préparation, une courte pièce est presque toujours sacrifiée en début de concert : c’est l’occasion d’enlever son manteau, de chercher où ranger son programme et de sortir une paire de jumelles attachées à une chaîne sonnante et trébuchante et que je te fusille mamie des yeux. Pour rendre justice à une pièce de courte durée, il faudrait la placer après une oeuvre plus longue, pendant laquelle oreilles et fessiers auraient eu le temps de s’accoutumer à la position concertante. Las, La Pavane pour une infante défunte remplit son rôle de douche rapide pour se décrasser de la journée avant d’accéder au grand bain délassant.

2. Le duvet divin. Décrassé, délassé, bien au chaud, il est temps de se rouler dans cette formidable couette qu’est la voix de Matthias Goerne. Ayant déjà entendu les Kindertotenlieder en juin dernier, je ne cherche plus à suivre le texte dans le détail. Paix à l’âme de ces enfants morts ; la mienne se roule en chien de fusil, reconnaissante de se trouver à l’abri du malheur. 

3. La tempête titanesque. Le bruit m’empêche de dormir. Sauf lorsque les éléments sont déchaînés au point de masquer tous les petits sifflements, coups et craquements domestiques – toux, reniflements et gratouillis théâtreux. La première symphonie de Mahler se déchaîne et, bien au chaud, suave mari magno, je me renfonce en moi-même ; la plus familière des mains étrangères se pose sur mon genou et fait taire toute velléité de revoir le sens de ma professionnelle. Je relève la tête de l’épaule osseuse sur laquelle je l’avais lovée lorsque percussion et contrebasse inaugurent le magnifique troisième mouvement. Frère Jacques me réveille ; comme dirait mon père : je suis un contraire. J’applaudis pour m’excuser de mon manque d’attention et transporte mon cocon de chaleur jusqu’à mon lit – enfin celui de Palpatine. Thank God, it’s Friday.

Beauté du lied funeste

Je ne me souviens plus trop de cette Mer-là, déjà lointaine, sinon que mon voisin de derrière la trouvait un peu inférieure à d’autres écoutes. Si je laisse ma mémoire et mes trous de mémoire seuls juges, peut-être n’était-je pas totalement en désaccord1. Je me souviens aussi avoir été moins exaltée qu’Hugo par les Tableaux d’une exposition de Moussorgski : peut-être étais-je seulement un peu fatiguée2.

Entre les deux, il y a des lieder de Mahler chantés par Matthias Goerne, que je suis sur le livret emprunté à ma voisine sans chercher à savoir si elle est bilingue, si elle s’en fout ou si elle partage la fascination de Palpatine, qui pourrait écouter le baryton lui chanter le bottin et en être tout aussi ravi. Demeure tout de même une légère différence entre un truc pas gai et des yeux qui disent « Regarde-nous bien, car nous serons bientôt loin3 ! » (évidemment que les yeux parlent ; vous n’avez jamais entendu parler de l’éloquence du regard ?) ou un enfant qui meure de faim pendant que sa mère prépare le pain4. Heureusement qu’il y a dans le lot un soldat pour affronter cette thématique funeste à coups de trallali, trallaley, trallalera5. Trallalera et le public applaudira.


1
 Mais nous sommes d’accord : voguer sur du Debussy en compagnie de l’Orchestre de Paris reste un plaisir.
2 Jet-laguée depuis San Francisco.
3 « Sieh uns nur an, denn bald sind wir dir ferne ! », en allemand dans le texte, extrait de « Nun seh ich wohl, warum so dunkle Flammen », Die Kindertotenlieder.
4 « Das irdische Leben », Des Knaben Wunderhorn.
5 « Revelge », Des Knaben Wunderhorn.

Le Chant de la terre

Représentation du jeudi 12 mars

Le Chant de la Terre ne semblait rien inspirer que l’ennui, aussi avais-je soigneusement évité de prendre une place. Puis Alena a publié cet intriguant billet, JoPrincesse a été enthousiasmée au point d’y retourner et Alessandra a débarqué à Paris et je me suis retrouvée, in extremis, à la dernière, au premier rang du balcon. De fait, le ballet de Neumeier a bien un défaut de taille : son public. On a battu des records de toux et de raclements de gorge : à côté, le public tuberculeux de La Dame aux camélias est en pleine santé ! JoPrincesse a avancé l’inconfort suscité par le silence puis la musique malaisée de Mahler. Peut-être. Ce qui est certain, c’est que le ballet est rendu plus difficile d’accès encore par ce parasitisme sonore, comme un vieux film à la pellicule fort abimée, que l’on découvrirait non restauré.

L’absence des surtitres n’a pas non plus aidé, nous privant des échos entre les lieder et la chorégraphie, qui nous auraient guidé dans l’interprétation de celle-ci. Même en ayant fait allemand LV2, je ne saisis et ne comprends qu’une part infime des paroles – suffisamment cependant, pour comprendre que c’est fort dommage : par exemple, lorsque la danseuse en blanc entoure l’homme de ses bras et pointe son doigt sur sa poitrine comme un dard, la voix chante Mein Herz ist müde (Mon cœur est fatigué / Mon cœur est las).

Pas de traduction, pas de personnages attribués aux danseurs… je me raccroche spontanément à l’interprétation d’Alena, que je mets en jeu : la danseuse en blanc, qui traverse la pièce, d’abord au loin, tant que l’homme incarne la jeunesse, puis devient une figure récurrente, au point de se substituer à toute autre compagne, incarne-t-elle la mort ? C’est tout à fait cohérent et cela a le mérite de donner un sens (une direction, tout au moins) au ballet. Pourtant, quelque chose me retient : jamais je n’ai vu la mort représentée ainsi, non pas séductrice, tentatrice et toute-puissante, mais, au contraire, détachée, presque apeurée. Contrairement à celui de Dorothée Gilbert, le personnage interprété par Laëtitia Pujol, le sourcil constamment inquiet, me semble moins être une personnification de la mort que l’image de la condition humaine (celle-ci certes définie par celle-là).

Cette différence d’interprétation ne contredit pas celle d’Alena, au contraire, même : je perçois mieux encore la vision cyclique, très stoïcienne, de la vie, comme appartenance à un grand tout qu’il faudra un jour réintégrer – une vision très apaisante qui gomme le drame de la mort pour en faire l’aboutissement naturel de la vie, vivante précisément par ce mouvement qu’engendre la mort (l’homme fauché comme le blé est moissonné, je me souviens encore de cette image, issue d’une lecture de khâgne). Je perçois également comment cette vision apaisante peut devenir lénifiante et presque ennuyeuse.

La pensée de Neumeier peut vite se faire pesante (par comparaison, la musique de Mahler me semble légère ; c’est bien la première fois !) et la pesanteur, même sous la forme de l’apesanteur revêtue par la danseuse en blanc, ennuie : elle ne fait pas bailler mais tousser ; elle dérange. On ne veut pas de ce sérieux et de ce naturel (il n’y a que les philosophes pour s’en émerveiller), on veut du drame et de la légèreté : un couple de chair et de sang plutôt que le duo lunaire de l’homme et de la danseuse en blanc, la compagnie des jeunes gens folâtrant dans l’herbe plutôt que la société d’ombres qui se dissipent dès que la danseuse en blanc apparaît. C’est d’ailleurs l’une des images les plus saisissantes du ballet, lorsque l’assemblée, frappée d’inanité, se trouve soudain peuplée de fantômes qui s’évanouissent, à reculons, comme la fumée de leur bol de thé vert. Pour perpétuer l’illusion de vie sans qu’elle se pare du flou du rêve, il faut toute l’incisivité de Mathieu Ganio (mal couplé à Karl Paquette qui, en comparaison, paraît moins solaire que brouillon).

Cette vie, vécue comme un souvenir dans son présent même, ne semble réellement commencer que lorsque la danseuse en blanc entraîne l’homme dans un éther éternel, ewig, liquide amniotique de la mort, où le même mouvement se donne à l’infini – infini suggéré par la descente du rideau sur ce qui aurait dû être un magnifique silence, gâché par les applaudissements précoces de spectateurs pressés d’en finir. Oui, hein, pensez à eux, pensez à nous, merci de ne pas survivre dans l’infini et de mourir réellement pour nous rendre à la vie – celle que l’on connaît et que l’on vit comme si elle ne devait jamais finir, pas celle, bien trop mortelle, que les danseurs viennent de traverser sous nos yeux.

(avec humor)

Perchée en arrière-scène à la hauteur de l’orgue, je me sens à peu près aussi à l’aise avec la musique que monsieur Jourdain avec la prose. J’ai beau essayer, j’ai beau me pencher, comme mes compagnons de rangée, les coudes sur la balustrade, la suite de Strauss reste hors de ma portée. On dirait que l’orchestre de chambre m’oblige à la garder : j’assiste au Bourgeois gentilhomme comme une commère depuis le balcon de la maison voisine. Le maître de cérémonie vient sur le pas de la porte jeter de la poudre aux yeux, avec un empressement qui le soulève sur demi-pointes, comme un vélo qui, en freinant, soulève sa roue arrière. Bah ! Arrosés de paillettes comme des pigeons de miettes, les violons reprennent de plus belle et, par les fenêtres, je devine l’agitation des laquais, couturiers et maîtres à danse, la valse viennoise ridicule des préparatifs pour une réception à laquelle je ne suis de toutes façons pas conviée. Vos beaux cieux d’amour mourir ne me font pas, belle Philharmonie.

La Symphonie n° 4 de Mahler devait être la suite de la 3e mais elle est devenue une symphonie à part entière, dont les titres programmatiques ont été effacés, sauf le dernier, parce que c’est quand même la suite de la Symphonie n° 3 ; le compositeur n’abandonne pas son style et ses innovations mais il n’en veut pas d’inutiles et les coule dans une forme plus classique que la critique pourra accepter ; le deuxième mouvement est émaillé de pointes d’humor toutes germaniques qui n’ont donc rien de comique ; le troisième mouvement se compose d’une mélodie « divinement joyeuse et profondément triste […] de sorte que vous ne ferez que rire et que pleurer1 » ; le quatrième mouvement décrit les saints des cieux sur un mode qui serait burlesque s’il n’était si respectueux, cultivant dans le potager céleste des voix angéliques là où un Rabelais aurait promptement torché une chanson à boire ; et quelque part dans tout cela, il fallait entendre l’ouverture des portes du paradis (loupé – la vie éternelle, c’est mal barré pour la mécréante que je suis) et admirer « le bleu uniforme du ciel » qui continue de briller alors que l’atmosphère s’assombrit. Bref, du pur Mahler ; une chatte n’y retrouverait pas ses petits ; ça rendrait fou Parménide.

Du coup, la notion de l’humor, présentée par le conférencier avant le concert, me paraît hyper adaptée à cette formidable bizarrerie. Jean Paul (non, pas Sartre, il avait la nausée) le décrit comme un « sublime inversé » : c’est le sentiment provoqué par la grandeur du sublime, mais à partir de petites choses, nous explique le conférencier. En fait, c’est un peu plus compliqué que ça ; je l’ai compris en lisant ça :

Humor is not sublime poetry, where the finite world loses its limits as the mind occupies itself with ideas that contain a higher purposiveness, but an “inverted sublime” (umgekehrte Erhabene), where the contrast between the finite and the infinite creates an infinity without purposiveness, “a negative infinity”, whose content consists only in the separation or contrast between the two.

Peter Banki, citant Jean Paul

L’individu romantique, fini par son corps, embrasse l’infini par l’esprit, il s’y confond et s’enivre du vertige des montagnes en prenant un air sombre et inspiré. L’humor apparaît lorsque la confrontation avec l’infini renvoie l’individu à sa propre finitude : au lieu de lui inspirer une puissance d’expansion mentale grisante, la grandeur du sublime le terrasse. Finie la communion avec la nature ; l’individu s’est fait casser :

However, unlike romantic poetry, humor implies a breach in the subject, where the finite world of the subject’s endeavors is measured against the infinite of the subject’s idea of reason. This causes laughter, a laughter mixed with pain.

Voilà pourquoi l’humor ne fait pas rire. Non seulement c’est le pendant du romantisme (et autant je peux être grave fleur bleue, autant je ne suis pas romantique dans l’acception germanique du terme), mais c’est son pendant négatif, qui ne le raille pas joyeusement mais exprime la souffrance de ne pas pouvoir l’embrasser. Le rire, dans ce cas, est la secousse qui vient briser les aspirations du sujet ; c’est le rire de celui qui se voit pleurer, un rire grinçant, grimaçant. Dans la symphonie de Mahler : le ricanement d’un violon accordé un ton trop haut. Qui se marre de ce que Kafka ne m’ait jamais fait rire. Que l’humour tchèque m’ait si longtemps échappé et m’échappe encore. Rira bien qui grimacera le dernier : je crois avoir enfin compris pourquoi je ne comprenais rien à l’humour à l’est du Rhin. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !

Mit Palpatine

1 Mahler himself, cité dans le programme.