Boule de neige et boules de gomme, l’effet boule au sein

Lundi 23 mars

Prête à l’heure, je décide finalement de ne pas me rendre au cours de stretching postural pour ne pas courir ensuite pour mon rendez-vous médical. Meilleur plan que les annulations de soi à soi : on ne fait faux bond à personne, et le temps se déploie, opulent, inespéré à faire des choses inenvisagées comme s’apercevoir qu’on respire doucement.


Le médecin prescrit une écho, tout de même, pour vérifier. Décidée à me débarrasser rapidement de la chose, je trouve un rendez-vous pour le lendemain — le désistement ne sera pas perdu pour tout le monde.


La choré du lundi-mardi touche à sa fin. Travail et soulagement commencent.

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Mardi 24 mars

Pourquoi cet amour des radiologues pour les dalles lumineuses kitsch au plafond ? Après les palmiers au plafond dans la salle d’examen pour l’IRM du genou, je découvre un feuillage (de platanes ?) dans la salle d’attente pour l’échographie mammaire. (Ce mot est atroce, mammaire, ça me donne l’impression d’être réduite à ma condition de mammifère à mamelles.)

L’image mouvante en noir et blanc a quelque chose d’archaïque. Couches plus ou moins foncées, granuleuses, débris, sédiments, on croirait voir un mouvement géologique séculaire en accéléré (tectonique des seins). La doctoresse prend des screenshots d’un trou noir aux contours pas tout à fait réguliers ; je décide que c’est un oculus et je le pense pendant plusieurs jours avant de m’apercevoir que le nuage noir des Animaux fantastiques est un obscurus.

Les essuie-mains sont reconvertis en essuie-seins pour enlever tout le gel, dont la doctoresse s’excuse presque. Bah, c’est comme du lubrifiant… La remarque m’échappe et rencontre un blanc, éludé ; j’ignore si c’est déplacé ou si elle n’y avait jamais pensé.

Venue pour une écho, je suis initiée dans la foulée à la mammo (personne ne dit graphie). Un mystère de l’existence se trouve résolu : on peut vraiment faire une mammographie à de tout petits seins, c’est juste un peu épique, de guingois pour caler l’aisselle sur le bord de la plaque et presser le sein non pas horizontalement que je l’imaginais (haut contre bas), mais verticalement (côté contre côté). L’expérience désagréable mais pas douloureuse ne sert à rien, car on ne voit rien de plus qu’à l’écho : j’ai le sein dense, apprends-je sur le compte-rendu. Bonnet A, mais densité C-D, mes amis.

Du coup, on va faire une biospie, vous faites quoi mardi prochain ?
Une biopsie, donc.
Je n’ai pas à reprendre rendez-vous ni à effectuer une quelconque démarche, tout est fixé par la doctoresse, placidement compétente et adorable de bout en bout. Je lui fais un sourire radieux quand elle me remet le compte-rendu d’examen, elle doit me prendre pour une demeurée qui n’a rien compris (déjà qu’avec les mouvements géologiques et le lubrifiant…).


Plus tard, je google l’acronyme ACR. Peut-être n’aurais-je pas dû. L’échelle de l’American College of Radiology va de 1 à 5 et de ce que j’en comprends :

  1. RAS
  2. Y’a des trucs mais osef
  3. Y’a des trucs à surveiller, on se revoit dans un / quatre / six mois
  4. Y’a un truc à vérifier, on va faire une biospie : ça peut être malin ou bénin, agressif ou mou du genou, on s’emballe pas, c’est pas un diagnostic, faut vérifier on a dit
  5. Y’a un truc et on est à peu près sûr que c’est la merde

Le sein droit est à 4. On s’emballe pas, c’est pas un diagnostic.
On n’a pas de diagnostic, mais on a des antécédents familiaux, on s’emballe.

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Mercredi 25 mars

Explosion de fleurs blanches le long du métro aérien.

Heure après heure, pas après pas après pas.

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Jeudi 26 mars

Après le cours, on discute affalées chacune à son bout de la salle, sans aucune volonté de nous lever. C’est comme ça qu’on se rapproche, semaine après semaine, sans céder un centimètre à la fatigue, dix mètres entre nous.

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Vendredi 27 mars

Retrouver le repos


Pour avoir cliqué sur un lien dans la newsletter de Julia Kerninon, je me retrouve à regarder les premières minutes, puis les quarante autres, d’un vlog vieux de quatre ans consacré à la tournée de promotion de Toucher la terre ferme. C’est la deuxième fois que cela m’arrive, visionner par hasard une vidéo longue au moment même où je la découvre, sans la mettre de côté pour un temps dédié (et l’oublier à jamais).

Avec son ami vidéaste, on la suit de librairie en émission radio, conscientisant peu à peu cet aspect souvent éludé du métier d’autrice (probablement parce qu’il faut déjà avoir rencontré un certain succès pour en quérir ainsi davantage). Je suis stupéfaite de découvrir ses faux airs d’Amélie Poulain et, lorsque je reconnais en libraire le mari de Victoire de Changy, que je lis et suis sur Instagram, la collision des univers est de trop, il faut que je partage mon excitation : Melendili est surtout stupéfaite que je découvre seulement maintenant la voix et le visage de Julia Kerninon, qui appariassent régulièrement dans ses fils Instagram littéraires ou féministes. Je répugne généralement à savoir à quoi ressemblent les auteurs-autrices que je lis, craignant que leur image altère celle que je me suis faite de leurs œuvres.

— Vous ne craignez pas d’être impudique ?
— Je suis impudique. Je veux dire, je peux craindre d’être autre chose, mais je suis pas une personne… bon, comme tout le monde, on est toujours à la fois pudique et impudique… Je fais de la littérature. D’une manière ou d’une autre, même dans la fiction que j’écris les gens devinent très bien ce qui m’agite. […] C’est peut-être précisément mon impudeur qui est intéressante. […] Si je raconte quelque chose de lisse là-dessus, ça n’a aucun intérêt, ça m’intéresse pas de l’écrire, puis ça va être utile à personne. Je pense que l’intérêt de ce livre, c’est qu’en osant aller à un endroit d’impudeur, eh bah je fais que mon lecteur tout seul dans son salon quand il le lit, il ose lui-même se regarder avec cette impudeur-là. […] l’impudeur, c’est aussi de la lucidité.


Visio avec le boyfriend, on discute des circonstances dans lesquelles se dire artiste. Pour lui, c’est gagner sa vie avec son art, et c’est volontairement qu’il ne se revendique pas tel, ayant fui après les Beaux-Arts ce milieu au centre duquel ce n’est pas l’art qu’il a trouvé. Je lui parle a contrario de La Lune mauve, cette blogueuse créative qui revendique au contraire le terme d’artiste pour sa pratique. Elle n’en vit pas, mais elle vit pour, et si l’art la définit davantage que son métier pourquoi, effectivement, ne pas se dire artiste. On en revient à esquiver l’attente sociale à la question de ce qu’on fait dans la vie, et répondre par ce qu’on aime faire plutôt que par ce qu’on est payé pour faire. C’est plus simple pour moi depuis que les deux se superposent bien mieux, même si les termes posent question : professeure de danse, j’ai du mal à me dire danseuse, pour moi réservé aux danseurs professionnels… Me voilà finalement plus proche de la vision du boyfriend que je le pensais.

J’en viens à parler, et en en parlant à mieux comprendre, les paradoxes du conservatoire. Si on schématise, à l’époque où j’y étais élève, les conservatoires étaient des pépinières pour les écoles supérieures ; aujourd’hui, ils assurent une mission de service public. L’entonnoir s’est renversé : il n’est plus tant question de sélectionner que d’ouvrir l’éducation artistique au plus grand nombre. Dans les faits, les conservatoires semblent coincés entre les deux, entre réputation élitiste et rhétorique inclusive. On voudrait concilier les deux, on voudrait l’excellence pour tous, on la veut vraiment autour de moi, je le sens, mais en période de restriction budgétaire, il semblerait qu’on finisse par faire tout à moitié ; les enfants en situation de handicap ont des parcours qui n’ont souvent d’adaptés que le nom, allégés sans être sur-mesure, tandis que les enfants montrant des prédispositions ne se développent pas forcément à la mesure desdites prédispositions (il y en a toujours qui y arrivent, mais ils y seraient probablement aussi arrivés par d’autres chemins). Ne pas écarter les enfants en situation de handicap, mais quand même conditionner l’entrée à une audition ; développer la sensibilité, mais évaluer ; préparer plusieurs manifestations artistiques dans l’année, mais aussi faire progresser techniquement pour atteindre un niveau qu’on estime requis en un seul cours hebdomadaire… forcément, ça fait des nœuds au cerveau.

Sans même parler de reproduire d’anciens schémas, on a beau adhérer aux nouveaux principes de l’institution, nos mentalités restent structurées par celle qui nous a formé. J’ai notamment hérité de ça, de cette croyance qu’il faut avoir dansé professionnellement pour être légitime comme professeur (pas bon, légitime)(la distinction est à creuser). J’y reviens toujours, des remarques anodines qui ne me concernent absolument pas m’y font revenir, c’est dans la culture du milieu et dans ma construction personnelle. Cette question de légitimité n’est peut-être pas tant un problème du présent que l’éclat diffracté d’une blessure passée. Je veux dire, les deux sont liés, évidemment, le passé rejaillit sur le présent et je lis évidemment celui-ci à l’aune de celui-là, mais ce n’est pas la crainte d’être aujourd’hui une mauvaise professeure qui me fait revenir sur cet épisode passé, c’est plutôt ce dernier qui se rappelle à moi, qui demande à être p(· )nsé avec un e ou un a. Je pensais avoir fait le deuil de n’avoir pas réussi à devenir danseuse, mais l’émotion en l’évoquant avec le boyfriend prouve que non ; enseigner m’aide à le faire, mais il n’est pas encore achevé et je me demande parfois s’il le sera jamais — seulement de plus en plus apaisé. Et peut-être que c’est beau aussi, et sain, d’avoir un regret vivant ? (plutôt qu’embaumé dans l’amertume ?)

Le deuil n’est pas complètement fait pour le boyfriend non plus, mais c’est encore possible pour lui, pour le dessin, contrairement à la danse, le corps n’empêche pas encore, pas avant longtemps. C’est pareil pour moi, pour l’écriture, pour publier (ailleurs qu’ici, s’entend) ; je n’ai pas encore fait le deuil de ça, je ne l’ai même pas amorcé parce que ça reste une possibilité possible, sinon d’actualité (et joyeuse). Pour la danse, le doute me dérange : j’ai bientôt l’âge de la retraite des danseuses classiques, de ce côté cela ne fait aucun doute, mais est-ce que je ne renonce pas avant l’heure à d’autres manière de danser sur scène, quand je vois des amatrices se démener pour monter leurs projets, n’ai-je vraiment pas l’envie ? l’énergie ? en ai-je encore si peu ou ai-je simplement renoncé d’emblée ? est-ce que je nie vieillir ou m’y complais ; où en seraient les jauges si je sortais de l’anxiété, est-ce que je pourrais faire quelque chose de mon ménisque fissuré et de mon dos hernié qui se porte comme un charme tant que je ne tente pas de l’arrondir avec énergie ? est-ce que je pourrais danser intéressant autour de ça ? Il faudrait tout autre chose, il faudrait retrouver l’effort continu, la persévérance. En ai-je envie ? l’énergie ? est-ce la même chose ? Avec le boyfriend, on partage nos fantasmes de discipline ; en attendant, il se lance dans la ginger beer maison.

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Dimanche 29 mars

Au réveil, je suis de retour au conservatoire. J’ai beau rabattre la couette au-dessus de ma tête et prélasser mon corps contre le satin de coton, rien n’y fait, il n’y a plus qu’à se lever.

… fatigABLE, irratABLE… première bribe au parc Barbieux.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu le bruit de mes pas, ni senti celui des gravillons me remonter dans le corps comme des bulles de champagne. Encagoulée et en lunettes de soleil, je prends toute la chaleur la lumière que je peux.

L’aura de pétales sous le magnolia est presque aussi importante à présent que sa frondaison, les pétales s’altèrent à présent avant même d’être tombés. Tout un tas de bourgeons bourgeonnent. Des chatons qui ressemblent à des chromosomes mous (des tridents Daliesque ?). Des petites couilles velues et d’autres à mi-chemin entre le litchi et le virus. Des mini-bouquets de feuilles de menthe qui ne sont pas du tout de la menthe. Une tête chercheuse au bout d’une branche, comme un spermatozoïde bien arrimé.

Une femme — Jules, tu attends.
Une autre femme  — Tu attends.
De concert — ATTENDS !
(Jules est un enfant, Jules n’attend pas.)

« Il faut éviter l’herbe. »
Ce n’est pas un médecin qui parle, mais un père à son enfant. À trottinette, certes. Tout de même, ça m’a fait un drôle d’effet, comme un rappel de notre société un peu barrée, qui préfère éviter l’herbe que le bitume.

L’après-midi, le boyfriend m’envoie une photo du chat installé au soleil au pied d’un arbre, chat d’appartement qui ne tolérait jusqu’à présent que des surfaces artificielles sous la pattoune (à l’exception du cashemire — chat d’appartement, pas de gouttière).

Après-déjeuner, je poursuis Pour une érotique du sensible sur la terrasse en parka avec un plaid sur les genoux — on a dit sensible, pas sexy. Entre deux révélations douces comme un Polaroïd qui apparait, ma tête oscille tandis que dodeline une grande branche de rosier (sans rose, évidemment, mais… avec des feuilles ? que ne les ai-je vues arriver ?). Puis Les jours mauves. Puis plus aucun livre, mais encore du soleil, de plus en plus intermittent, dans une mi-sieste mi-étirement par terre sur le tapis de sol qui m’isole un peu du froid et me rapproche du bruit des oiseaux, des feuilles, de la nature-en-ville. Au ras du sol, dans les interstices des dalles, la mousse fait pousser ses petits lampadaires.

C’est une journée qui fait beaucoup de bien au système nerveux autonome.

Le soleil a fini par disparaître derrière une épaisse couche nuageuse. Le jaune du forsythia vire à l’orange.

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Lundi 30 mars

Backlash de la to-do list écrite et mentale. Tout n’est pas urgent, je me répète, répétant les mots de la psy, ré-entendant sa voix.

Le bluetooth de la chaîne HiFi ne fonctionne pas, je dois improviser une barre sur des musiques que je ne connais pas, l’ordinateur portable de la directrice posé sur une chaise au milieu du studio. J’improvise, ne corrige rien. La répétition m’échappe.

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Mardi 31 mars

… et d’infection, même si c’est beaucoup plus rare, je complète pour couper court à la récitation de la doctoresse sur les risques liés à la biopsie. Vous avez retenu. Oui, j’ai retenu, il n’y avait pas grand-chose à retenir, ça et un bleu qui se résorbera en quelques jours. Elle m’explique alors la procédure, l’anesthésie locale, le bruit que fait la machine au moment du prélèvement, l’importance de ne pas bouger parce qu’il y a les poumons en dessous. À ces mots, la panique qui n’attendait qu’un prétexte jaillit en larmes, ça va recommencer, les poumons percés comme le sac dural par l’interne lors de l’infiltration… La doctoresse déduit de mes mots ânonnés de sanglots que j’ai eu une hernie discale, trouve plutôt courageux que je n’ai pas déjà mentionné cet épisode plus tôt (à cet instant, j’ai la maturité émotionnelle d’une enfant de cinq ans, elle utilise donc un vocabulaire adapté), me rassure, ça ne va pas recommencer, il y a de l’épaisseur avant les poumons, elle n’aurait pas dû employer ces termes, je peux bouger un peu, ça ne risque rien, juste pas de mouvement brusque comme se relever d’un coup en plein milieu (mais qui fait ça ?). Elle me rassure, prend le temps, m’en donne, m’écoute quand je lui raconte que l’anesthésiant met du temps à faire effet sur moi, ça a surpris le médecin lors de l’infiltration (et des dentistes, maintenant que j’y pense).  J’en mets une bonne dose, avec ce que vous me dites. Ça risque juste de faire un bleu un peu plus gros… On s’en fout, je lui réponds. Du moment que je n’ai pas mal. C’est ce que je voulais entendre. Satisfaction de connivence. Elle est adorable de bout en bout.

Clac, premier échantillon. J’y retourne. Fermant les yeux, je pense qu’elle va réenfoncer une aiguille et sursaute au clac immédiat du prélèvement. Elle s’enquiert : douleur ou surprise ? Je confirme la surprise, alors qu’elle m’avait pourtant prévenue (ou pourquoi le corps médical est habitué à répéter comme si on était idiot — le stress rend idiot). Le deuxième échantillon est parfait, ce sera le second, pas besoin d’un troisième comme elle l’avait annoncé (elle tait cette possibilité, préfère la bonne surprise quand bonne surprise il y a).

Après réflexion, elle renonce au prélèvement pour la seconde zone en point d’interrogation, qui se trouve dans la glande mammaire, plus sensible et donc plus douloureuse chez les jeunes patientes (je pense au panneau « grossesse gériatrique » aperçu dans les couloirs et à la relativité de cet adjectif jeune) : « On va attendre le retour de mes collègues anapath, décide-t-elle. S’il y a quelque chose à retirer, on fera le prélèvement pour tout enlever d’un coup ; sinon, on se contentera de surveiller. » Je souris intérieurement du jargon médical et ne demande pas la signification du terme anapath, obscur mais familier pour l’avoir de la bouche de l’externe qui suit mes cours de danse ; je me doute qu’il s’agit de ceux qui analysent les prélèvements. (Mot-valise pour anatomie pathologique.)


En ressortant, un peu tremblante, je sais de quel côté tourner pour trouver la sortie sans passer par la cafétéria. À l’aller, je me suis souvenue de prendre l’escalier à côté de l’ascenseur pour descendre d’un étage et me suis dirigée, confiante, sans demander de l’aide pour m’orienter… découvrant à cette occasion qu’il y a deux blocs d’ascenseur qui se font face et que je n’avais évidemment pas pris le bon.


C. me raccompagne au métro en voiture après le cours. Je ne sors pas alors qu’elle s’est rangée sur le côté, nous discutions encore un peu effet placebo, Stresam, couverture lestée (elle me donne envie d’explorer cette option). Cela me surprend et, en un sens, fait complètement sens, que cette femme que j’adore, pleine d’aplomb et d’exubérance, soit familière de l’anxiété. Pas seulement accoutumée, familière : en relation étroite et apaisée, si bizarre que cela puisse être d’accoler ce terme à l’anxiété, en paix avec le fait qu’elle vivra toujours dans sa proximité — en paix avec l’idée qu’on n’est toujours vivant qu’en sursis, mais qu’on peut l’être longtemps et intensément ?

Mars magnolia

Lundi 2 mars

Une élève pointe du doigt la place vide devant elle dans la diagonale pour que je sache où se trouve l’absente : c’est le genre de photo qui s’ajoute à la galerie de mon téléphone ces temps-ci.

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Mardi 3 mars

Toutes premières fleurs de magnolias au parc Barbieux. Il fait beau et chaud à travailler sur la table de jardin.

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Mercredi 4 mars

Vaut-il mieux cette taille un peu trop grande ou la plus petite qui sera peut-être trop petite ? Vous avez une heure, un tutu et une dizaine d’enfants pour qui la question se repose.

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Jeudi 5 mars

Gelato pistache.

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Vendredi 6 mars

Pour une chorégraphie évoquant l’Art nouveau, j’ai jeté mon dévolu sur un morceau de Janáček, On a overgrown path… pour découvrir après-coup qu’overgrown signifie « envahi par la végétation ». Je n’ai donc pas halluciné les entrelacs végétaux ! (Peut-être plus ronces que rinceaux floraux, mais tout de même.)

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Samedi 7 mars

Je teste des enchaînements de pas avec les plus petits, que j’ai prévus un peu trop rapides (comme toujours, pourquoi suis-je encore surprise ?). Quarante-cinq secondes de réglées avec les intermédiaires, qui sont efficaces et voudraient danser bien au-delà des trois minutes prévues. Nous n’avons que neuf séances avant le spectacle, celle du jour et une veille de vacances inclus. Les élèves reprennent le chiffre en s’exclamant.

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Dimanche 8 mars

Du fluff au soleil, puis moins, voilé, et plus, beaucoup plus de fleurs de magnolia au parc Barbieux, que je délaisse pour tester la nouvelle boulangerie qui le longe. La babka est légère, les noisettes croustillantes.

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Lundi 9 mars

En ouvrant le document récapitulatif pour le programme du spectacle, je comprends soudain que le morceau que m’a fait écouter ma collègue n’était pas une proposition, mais un exemple de ce que je pouvais trouver — elle l’utilise pour une autre classe. Qu’a-t-elle dû penser quand je l’ai remerciée par mail pour la découverte de cette musique et lui confirmer que je chorégraphierais bien dessus ? Que j’ai voulu lui piquer ? Que je suis débile ? Sur le moment, je ne pense pas qu’elle aurait pu lever le quiproquo autrement qu’en envoyant sans commentaire le fichier récapitulatif, je me contente de paniquer. La panique m’envahit, me crise, larmes. J’ai déjà fait écouter la musique aux élèves, leur ai annoncé qu’on allait travailler dessus, on a calé tous nos tests d’enchaînements dessus. Tout est à recommencer, avec quelle musique ? quelle crédibilité ? Il me faut un long moment avant de sortir de l’impardonnable, inéluctable, inextricable et autres préfixes privatifs dictés par la honte et l’angoisse.

(Ma collègue ne répond pas non plus au mail où je prends acte et m’excuse du quiproquo.)


Nous ne sommes que deux au cours de posture. Tu as demandé à Gemini ? propose S. quand je lui parle de mon errance musicale. Je photographie les résultats de la requête sur son téléphone pour les écouter plus tard. Nous discutons un moment encore après le cours, sur le pas de la porte, de nos corps, de nos psys. Il nous aura fallu tout ce temps, quelques années, pour échanger nos numéros de téléphone, faire un pas pour se voir en dehors des cours. J’avais envie, je soupçonnais qu’elle aussi, mais nous n’arrivions pas à faire prendre la conversation.

Les musiques proposées par l’IA ne collent pas. Je ne sais pas exactement ce qu’avait saisi S. aussi je tente mon propre prompt en demandant une musique d’environ deux minutes qui puisse non pas remplacer celle que j’avais sans le vouloir usurpée, mais s’accorder avec celle choisie par ma collègue pour cette même classe. Et là, c’est complètement fou : la réponse comporte trois propositions et la première colle à merveille. Soulagement.


Pourquoi le décalage de deux comptes qui permettait aux danseuses de se retrouver alternativement face à face et dos à dos ne fonctionne-t-il plus ? On rechange, ça fonctionne. Ça ne fonctionne plus le lendemain.

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Mardi 10 mars

Passage à la médiathèque pour rendre trois livres tout trois réservés, et récupérer un ouvrage de fiches et QCM sur les collectivités territoriales. J’intègre la fonction publique, lit-on au-dessus du titre. Un concours ? me demande le bibliothécaire qui l’a probablement lui-même passé. Pour être prof au conservatoire, oui. Sa réponse, c’est marrant, aurait tout aussi bien pu être : tiens, je n’avais pas pensé à ce genre de fonctionnaire.


Deux blessées reprennent les cours : on reprend la chorégraphie du début. On avance peu, forcément, et l’une de élèves s’en agace. Cela relance mes inquiétudes, mon sentiment d’incompétence, je ne gère pas bien.


L’angine du boyfriend s’est muée en inflammation généralisée. Quand je rentre, il me raconte avoir plus tôt dans la soirée déliré sous l’effet de la fièvre : il était persécuté par des nazis (sur sa tablette, YouTube avait enchaîné avec un documentaire historique). Notre discussion ne dure pas, je le laisse au canapé-lit tandis que j’entame ma traversée de TOCs pour la nuit. Des bruits de douleur étouffée lui échappent, des onomatopées grognées puis soudain, un, deux râles ; je sors en trombe des toilettes, une ambulance en point d’interrogation dans ma tête (non). Je ne l’ai jamais vu dans cet état.

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Mercredi 11 mars

5h30 de sommeil pour 6 heures de cours, mais physiquement ça va. Moralement, c’est autre chose. La chorégraphie que j’ai prévue pour les intermédiaires est probablement trop difficile, c’est une bouillie de pas. Heureusement, le dernier cours me laisse sur une note plus positive.

Le boyfriend s’est rendu à son examen de conduite alors qu’il était encore très faible. Il a un mauvais pressentiment : tout s’est bien passé à deux erreurs près… dont l’une sera effectivement considérée comme une faute éliminatoire.

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Jeudi 12 mars

Le magnolia au fond du jardin est en fleur, le forsythia jaune éclatant, les nouvelles feuilles du saule pleureur vert tendre.


Découvrant in extremis que la réunion du jour est facultative, je prends du temps pour avancer et me reposer.

Ceinture lombaire par mesure de précaution à la barre au sol. J’en profite pour corriger un max, c’est bien plus satisfaisant que de faire tout avec les élèves (je le savais déjà, j’ai juste besoin de m’en rappeler).

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Vendredi 13 mars

[rêve] la musique des intermédiaires ne veut pas démarrer, la chaîne Hi-Fi ne fonctionne pas, ou mon téléphone ? ni mon téléphone, je cherche Clair-obscur, je tape, mal, ça n’aboutit pas, les parents s’impatientent, aimeraient voir leurs enfants danser, je ne les regarde pas, plus, le nez sur l’écran, à pester, persister, m’enliser, le temps passe, rien ne se résout, je ne pense pas même à avancer la chorégraphie sans musique / l’appartement au dernier étage est agréable mais à l’ombre en fin de journée, c’est dommage, ah si, Mum me l’indique, le soleil donne un peu sur le sol de la cuisine et à plein sur la terrasse, le jardin que je regarde depuis le cadre de la baie vitrée sans y mettre un pied, du regard je devine les limites du terrain qu’on nous a indiqué, on pourra en profiter lors des fins de journées

Il a suffit d’un tweet ou un toot soulignant la bizarrerie, tout de même, que les écrans envahissent nos journées mais ne se montrent jamais en rêves et que je me dise, tiens, c’est vrai ça, pour que mon inconscient fasse valoir son esprit de contradiction.
Also : un jardin de plein pied face à un appartement au dernier étage ?


Mon dos pourrait se bloquer au moindre faux mouvement, et c’est calme dans ma tête. L’anxiété a reflué dans le corps-fusible, dont j’espère seulement qu’il ne va pas sauter.

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Samedi 14 mars

La journée commence avec une heure de chaos et se termine avec une heure de cours particulier, à attendre puis plus que les autres élèves reviennent de leur représentation. C’est une élève très bosseuse avec bien plus de technique que ses camarades de même niveau, mais dont les fondations sont branlantes… si bien que c’est assez incroyable de voir sa posture s’affermir et elle s’affirmer en une heure de temps. On reprend tout, la position de la cheville dans le plié, la rotation du bas de jambe et de la cuisse à conserver à la descente et à la remontée, ensuite comme jambe de terre, les orteils qui ne veulent pas rester au sol lorsqu’ils reviennent de dégagé, la nuque à reculer, le menton à relever jusqu’à ce qu’il soit parallèle au sol, les omoplates à écarter, la rotation des épaules en arrière, la contre-rotation du bras et la contre-contre-rotation de l’avant-bras, poignet soutenu… elle a la maturité pour ce travail en lenteur, en profondeur. C’est difficile car c’est réapprendre à danser, réviser toutes ses habitudes et les inhiber, mais c’est exaltant aussi, à voir en tous cas, parce que d’un coup, tout tombe en place. Il faudra du temps pour qu’elle puisse incorporer ces nouvelles sensations, mais elle les découvre, les éprouve, commence à les assimiler — un travail qui n’y paraît pas, mais épuisant de concentration, de chemins neuromuculaires à (re)cartographier. Quand elle se tient enfin grande, sternum sorti, épaules en arrière, nuque relevée, regard d’aplomb, je lui demande comment elle se sent, craignant la prétention ou la rigidité, mais elle, très calmement : « Puissante. » Elle se sent puissante. Et c’est exactement ce qu’elle est à ce moment.

(Le moment est incroyable, me galvanise. Ça, là, c’est ça que j’aime.)

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Dimanche 15 mars

Les magnolias sont en fleurs, le bulletin de vote est dans l’enveloppe et moi en manteau sur la terrasse, à lire au soleil, Titiou Lecoq puis Violaine Bérot puis à nouveau Titout Lecoq puis plus personne, livres achevés, soleil tourné. Le boyfriend me sent (enfin) détendue, je le suis, gorgée de chaleur de lumière de lui aussi, on peut (enfin) à nouveau s’embrasser, ses doigts dans mes paumes me font…

Une nuit étoilée en plein jour

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Lundi 16 mars

Avant le départ, une gélule mi-blanche mi-bleue. Après, des sanglots comme une rupture, un arrachement. Il n’était déjà plus là, refermé comme une huître à l’approche du trajet. J’aspire les poils de chat, les cheveux, la poussière, dans les coins, derrière, les plinthes, j’aspire à ne pas penser à sa présence ôtée, inaccessible, les plaintes qui se sanglotent avec brusquerie, disproportionnées. Puis ça passe, tout passe, l’heure notamment — d’y aller.

La chorégraphie avance. Je trouve difficile de mettre en valeur tout le monde, d’être équitable et en musique et que ça fonctionne, changer les lignes, les formations, les idées à la con que j’ai pu avoir. Le décalage dos à dos, face-à-face, est enfin calé : il fallait partir tous les 3 et non 2 comptes. (Pour m’en assurer, j’ai demandé au boyfriend de prendre chaque pose en photo, que j’ai ensuite juxtaposées sur Canva en ribambelle, puis dupliquées pour vérifier où ça tomberait enfin juste.)

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Mardi 17 mars

Lessive, blog, relance pour réclamer les anciens relevés de charge : seule, reprendre soi(n), la maison en main.

Il faut que tu arrêtes de demander l’avis des élèves, me conseille avec justesse une adulte tandis que je propose une répartition des passages pour la chorégraphie. Deux minutes plus tard, alors que j’ai procédé à la répartition, une autre soulève une inégalité du temps de passage (et trouve un moyen auquel je n’avais pas songé pour y remédier, c’est déjà ça). Est-ce que mes propositions déclenchent les protestations ou les anticipent ?

C’est ça qui me fait vriller : vouloir concilier tous les paramètres, offrir un temps de scène égal pour les unes et les autres, que tout le monde puisse être devant à un moment dans un enchaînement qui mette en valeur plutôt qu’en difficulté, que les personnes qui ont du mal soient camouflées derrière d’où elles pourront copier, le tout avec des changements de formation qui dynamisent la chorégraphie, dans le respect du tempo et des phrases musicales. Sachant que les classes sont réunies deux par deux et qu’il faut donc toujours imaginer le placement de la moitié de l’effectif, en plus des éventuelles absentes de la classe. La directrice ne se rend probablement pas compte du caractère presque contradictoire de ses injonctions lorsqu’elle dit vouloir du niveau (il faut mettre de la technique, des choses difficiles pour montrer que c’est une bonne école), rien de moche (surtout pas une élève dans un grand jeté s’il ne ressemble à rien, i.e. pas à un écart), mais aussi, parce qu’ici l’élève est client : tu fois faire plaisir à tout le monde. Et démerdes-toi avec ça. Escamote le moins bon sans vexer personne ni t’arracher les cheveux. Prof de danse, mais aussi chorégraphe, diplomate, psychologue, négociatrice et prestidigitatrice.

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Mercredi 18 mars

Le crumble deux chocolats s’est transformé en crumble choco-cacahuètes-caramel. Le plaisir du même en différent.

On avance ou on patauge d’heure en heure. À défaut de gommettes adaptées, des brochures pour je sais quel festival sont utilisées pour marquer les places au sol. Je sermonne et j’encourage. Les parapluies s’ouvrent et se ferment facilement, personne n’est éborgné. Un tutu est perdu puis retrouvé.

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Jeudi 19 mars

Un quiproquo, une gélule mi-blanche mi-bleue, deux fois quatre étages superflus. En parlant avec une collègue, je m’aperçois que je ne suis pas forcément en défaut (ma pensée par défaut), les problèmes sont davantage structurels. Cela me fait énormément de bien de savoir que ce constat est partagé, je ne suis pas folle (ou mauvaise ou débile).

La barre au sol est guillerette, je passe des uns aux autres facilement, corrige bien plein de monde (du moins en ai-je l’impression). En classique débutant, on s’amuse et on progresse (du moins en ai-je l’impression). J’ai une nouvelle élève éphémère à chacun de ces deux cours (des élèves qui viennent en rattrapage) et ça me plaît de m’occuper d’elles, de les voir s’intégrer et prendre ce qu’il y a à prendre même si je ne les reverrai pas. Le cours fini, tout retombe comme une sortie de scène, le moral claudique juste après avoir fait des bonds.

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Vendredi 20 mars

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Samedi 21 mars

Des journées éprouvantes, épuisantes. Épuisant convoque l’image d’une épuisette qui puise en soi (à une source asséchée ? en laissant tout passer à travers les mailles du filet ?). Une autre image prend le dessus, peut-être que cette fois, je m’entame me creuse à la cuillère à glace.

Cette impression persistante de bras de fer pour sans cesse récupérer l’attention et avancer, jamais assez. Le bruit. Les ratés de communication. Des mesures à prendre pour les costumes. Je manie le mètre avec mon doigt entouré d’une poupée de fortune, Sopalin scotché ensanglanté ; des élèves se sont empressés de prendre le rôle de secrétaire : le tour de hanches se fait-il au niveau des crêtes iliaques ou de l’articulation ? Toutes ne sont pas le plus large au même endroit. J’espère que les chiffres qui sortent du ruban ne les enferment pas. Je mets toute mon application à minimiser les contacts, surtout ne pas les gêner, et par ces gestes distants j’ai l’impression de les envelopper de tendresse, ou d’en être moi enveloppée à leur égard, probablement parce que les mesures me ramènent à l’enfance, à ma mère et ma grand-mère qui cousent, pour ma cousine et moi, pour la danse.

Le samedi soir, le week-end m’appartient, l’orée plus immense que la réalité du dimanche. C’est là que je me sens le mieux, que je me sens bien.

Too tired to shower, too dirty to go to bed : c’est exactement ça, ai-je pensé devant ce reel Instagram que je n’ai pourtant pas repartagé en story parce que l’homme de retour du sport se couchait pas terre, alors que je m’affale dans mon canapé. À 23h, soudain, la crasse tolérable ne l’est plus et collante exige la douche.

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Dimanche 22 mars

 

La fibre ne fonctionne plus, Bouygues après le diagnostic ne rappelle pas. Je me rends à la journée des alumni (ahuris allumés aluminium) que je transforme en demi-journée. Déjà l’échange se formalise en (non)événement. Un msemen nature (il n’y en a plus aux épinards, il n’y a presque plus rien, c’était l’Aïd vendredi) et je m’éclipse de soleil dans des rues que j’emprunte rarement, chant des coqs au milieu des briques ; je retrouve la médiathèque, la cueillette du jour est très raccord colorimétriquement, je m’en rends compte sous les fleurs de magnolias, sur le tapis de ses pétales, après avoir glissé mon origami dans l’enveloppe République française.

Pour une érotique du sensible. Au soleil sur la terrasse, je trouve des échos à mes séances psy, la dernière et les plus anciennes, ça y est, le travail a repris, des déplacements s’opèrent. Le déclin du soleil est un mauvais moment à passer, un accroc mineur déclenche une traîne de culpabilité comme le dira joliment le boyfriend plus tard, mais je vrille en miniature et m’observe vriller, observe une réaction soulignée par la psy. Quelque chose que je sais, évidemment, mais dont manifestement je ne sais pas la prégnance ou les ramifications.

En exergue, une citation d’Esther Perel :

Les gens arrivent avec une histoire. À la fin de la séance, je veux qu’ils repartent avec une autre histoire, parce qu’une autre histoire engendre de l’espoir — et ouvre à d’autres possibles.

C’est exactement ça. Le décollement de ce qui est — ressenti immuable, inéluctable — en contingence à nouveau modifiable.

De la neige au printemps

Journal des vacances de février

Dimanche 15 février

Techniquement ce sont les vacances (scolaires), mais j’ai encore un cours collectif à rattraper et deux cours particuliers à donner. Celui-ci, c’est tout ce que j’aime, une adulte qui a envie de progresser et déjà un bon niveau, même si elle n’a pas un ballet body, comme elle me l’a écrit — en anglais parce qu’elle est sino-américaine. Son lab a été defunded par l’administration Trump ; elle vient d’arriver en France avec un contrat de trois ans.

J’apprends à connaître la personne (gaie et fébrile, sans arrêt sorry), son organisation posturale (le poids qui peine à se transférer des talons aux orteils), sa manière de danser (tout en retenue, beaucoup plus dans l’esprit RAD-Bournonville que dans la technique américaine). Je note ce qu’il faudra travailler (le transfert du poids du corps, la jambe derrière qui ne veut pas croiser…), apprécie sa technique, ses très beaux bras déliés. Pour l’aider à activer ses inner tights, je sors un élastique, puis le petit ballon de Pilates pour la rotation en parallèle, mes plus belles métaphores pour le reste, imaginer la résistance des chaussures de ski pour la cheville dans les pliés, chercher la sensation d’un échappé (où les deux jambes s’écartent) dans les dégagés (quand une seule jambe s’éloigne de l’autre).

Les dégagés deviennent d’ailleurs des tendus, et je me mets sans y penser à enrober les termes techniques, français, d’un accent anglais, pour qu’ils coulent dans la phrase sans (trop de) heurt — un mécanisme similaire à la couverture dans le chant lyrique ? Les heures passées à scroller sur les Instagram bunhead ne l’auront pas été en vain : j’ai acquis passivement le vocabulaire anatomique anglais nécessaire, même si je dois sans cesse me reprendre dans les exercices en croix (qui se font front, side, back — back pas behind) et que j’ai du mal à repasser à l’anglais quand on passe du nom au verbe plierlet’s do one plié, mais : bend your knees.

Le cours est très gai, volubile malgré des butées linguistiques. I’m talking too much, s’excuse-t-elle. But so am I.


Tempête de neige ! En décalé depuis la Sologne.

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Lundi 16 février

[rêve] je suis à l’école de danse de l’Opéra, en tant que visiteuse ou professeure ce n’est pas claire, l’imposture guette, je parle à des élèves en pause mi-prof mi-groupie, ma collègue de jazz plus expérimentée débarque, plus assurée


Cours de stretching postural et manipulation ostéo à la hâte, qui estompe jusqu’à la presque disparition la douleur derrière le genou : subluxation du semi-tendineux, vous m’en direz tant, une histoire de tendon qui tourne dans sa gaine.

Une enfant (danseuse) prend le cours avec sa mère. Tout ce qu’elle maîtrise presque déjà qu’à son âge (et même bien plus tard) j’ignorais totalement !

Les sensations s’affirment, se retrouvent plus facilement, notamment dans les cambrés ; le travail en chaîne musculaire se met en place. C’est réjouissant. En fente, j’arrive un peu mieux à verticaliser le bassin et comprend que c’est ainsi que je dois faire travailler le grand écart, la rotation externe en quatrième comme cerise de triche sur le gâteau.


Alors que le jour décline et moi aussi, je regrette un peu d’avoir proposé un cours de rattrapage — le trajet. Une fois que j’y suis, en revanche, nous y sommes.

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Mardi 17 février

Rattraper la vaisselle en retard, laver les justaucorps à la main, descendre la litière au garage et débarrasser un coin du salon étaient des tâches non importantes non urgentes dans la matrice d’Eisenhower. Une fois faites, je me rends compte que, non importantes et non urgentes, elles le sont prises indépendamment, mais qu’il était néanmoins important que je retrouve un espace dégagé, que mon regard ne bute pas où qu’il se pose sur quelque chose qui n’est toujours pas fait. Dépasser la sensation d’écoper. J’en conserve assez d’énergie pour finir de préparer ma nouvelle barre au sol, puis c’est fini, et c’est un cours particulier un peu particulier puisqu’avec une élève adulte en train de devenir une amie (coucou !).

Après le cours, on nouille instantanées et on se montre nos jouets comme si on avait cinq ans. De mon côté, il y a du rouleau de massage dans le dos, de la planche d’équilibre casse-gueule, du pistolet à massage (mieux qu’un vibromasseur, je la préviens en lui tendant l’appareil en forme de sèche-cheveux, elle fait une drôle de tête puis, à l’essai, n’est pas loin d’en convenir) ; du sien, un petit marteau qui n’enfonce aucun clou, une pince-à-linge-à-doigt de médecin qui donne la fréquence cardiaque et un stéthoscope dans lequel on entend des gens marcher dans la neige (comme aucune de nous deux n’est asthmatique, elle me fait écouter un enregistrement sur son téléphone : il y a des gens qui ont une baleine dans les poumons).

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Mercredi 18 février

Un nouveau butin à la médiathèque, des courses, une soupe carotte-gingembre maison.

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Jeudi 19 février

Le cours de stretching postural est intense : l’enfant danseuse de l’autre jour est de retour, cette fois-ci avec son père (assis, distant), pour préparer des auditions.

Les muscles de mes jambes tremblent. Le bassin commence à se dégrossir, comme un bloc de marbre où l’on commencerait à deviner une sculpture ; tout n’est plus monobloc.


Mi-février, un bon mois de retard pour répondre à la carte de vœux d’une élève ayant déménagé

Le Dance Theater of Harlem passe au Colisée. J’y rejoins L. qui m’invite en remerciement, meilleur prélude à la joie. Il y a dans cette soirée de la modernité un peu passée, par des danseurs au physique de footballers américains (pour certains), et des reines dans du Balanchine-like avec un côté afro/urbain. Main dans le dos, jeunesse sans lumbago, laisse tomber, ce mélange de nonchalance et de virtuosité me met en joie. Tout comme la tendresse enfantine au milieu d’un duo autrement tendre, lorsque la danseuse tam tam sur la poitrine de son partenaire en cambré. Un peu avant, un peu après, il se jette au sol, elle s’écarte en même temps et ils roulent au sol de concert.


Arrivée des règles et du boyfriend, bien synchronisés. On se respire, on se squishe.

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Vendredi 20 février

Bis repetita : j’assiste au second programme du Dance Theater of Harlem. Si j’apprécie de découvrir la nouvelle pièce de Forsythe avec une barre en fond de scène (Blake Works IV) et kiffe complet Return de Robert Garland, je suis bien contente d’avoir assisté à la représentation de la veille pour les pièces communes : le duo Take Me With You est devenu presque quelconque, tandis que le pseudo-Balanchine (New Bach) est victime d’une collision qui laisse les danseuses tendues. Le public en revanche se montre beaucoup plus réactif et chaleureux (j’en étais un peu désolée la veille pour les artistes). Les mystères du spectacle vivant.

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Samedi 21 février

Riche idée, riche bouillon que ce nouveau ramen à Lille — à Wasquehal en réalité, le long du tram. Les protéines de soja imitent si bien la viande que je ne peux les finir, tandis que je goûte avec plaisir le bouillon au porc braisé du boyfriend, particules noires fort goûtues.

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Dimanche 22 février

Chassé-croisé des vacances de février : départ du boyfriend, arrivée de Mum.

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Lundi 23 février

Roubaix > Versailles et un ice-cream sandwich Oreo sur une aire d’autoroute pour la science, pour savoir quel goût ça a : je me rappelle aux premières bouchées en avoir déjà fait l’expérience cet été dans les Cornouilles ; c’était très oubliable et, de fait, oublié. Il faudra que je me souvienne que c’est oubliable. Surtout que je reste depuis avec un craving non assouvi de Bounty, l’alternative non choisie.

Le soir, je ne termine pas ma pizza au taleggio et consorts italiens, doggy bagguée à emporter.

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Mardi 24 février

Versailles > Sologne ou plutôt faudrait-il dire Versailles > La Ferté Saint-Aubin > Sologne

Il nous reste moins d’une heure de route, que nous reprenons après une pause pipi bucolique, lunettes de soleil printanier, chant d’oiseaux et bout de forêt peinard à l’autoroute près. On discute tranquill- je hurle, silhouette de sanglier, collision. L’accident prend le temps de cette dernière phrase, mais il dure dans le récit indéfiniment, durée dilatée par la peur, ressassée dans les boucles traumatiques des jours suivants. Impossible de savoir exactement ce qui s’est passé, dans quel ordre, distinguer ce que j’ai pensé de ce que j’ai reconstitué ou de ce que Mum m’a ensuite raconté. Pas le temps de signaler l’obstacle à Mum, comme en Norvège avec l’élan au bord de la route, que j’ai eu raison de nommer cerf dans ma hâte plutôt que de ne pas du tout le nommer : elle ne l’avait pas vu. Je n’ai pas le temps d’articuler attention ou même sanglier, de nommer cette masse noire que je n’ai pas tant vue que je l’ai sue, instantanément, à son dos, sa masse, le danger. Je hurle. Ma terreur, mon impuissance. C’est con, c’était bien — les vacances, la vie — c’est ce que je me dis, que je n’ai pas le temps de me dire, mais c’est ce qui me traverse, car il ne fait aucun doute pour moi à cet instant que ce sanglier, il y en a un autre derrière bordel ou d’autres, combien de marcassins ? c’est la sortie de route assurée, on va y passer. Un instant l’animal maudit a disparu, où donc, volatilisé, a-t-il eu le temps de passer ? Mais le temps s’est seulement dilaté comme ce moment où l’on voit tomber au ralenti le bol échappé des mains, et le choc ébranle la voiture. Qui ne part pas dans le décor. On continue de rouler tout droit. On continue de rouler. On continue. Dans le rétroviseur, il y a des débris d’informations que je ne comprends pas, une silhouette debout à côté de sa voiture arrêtée en pleine voie, le coffre ouvert sur l’autoroute à pleine vitesse et un morceau de rouge à côté des glissières centrales de sécurité.

Mum ne veut pas s’arrêter, il faut continuer. Je dois arguer du morceau de rouge, un bout de notre carrosserie. Tu crois ? Je crois, oui, je suis sûre, on doit s’arrêter. Heureusement, le tableau de bord signale un problème avec les feux avant, alors elle ralentit et s’arrête dès qu’elle peut, dans une voie de service où nous serons plus en sécurité que sur la bande d’arrêt d’urgence. On sort pour constater les dégâts. L’angle avant gauche de la voiture est entièrement défoncé, le pare-choc traîne par terre et la voiture sort ses viscères de câbles. Vérifier feux avant. On dirait ces litotes comiques de film d’action où le héros sent un picotement et se découvre au plan suivant le bras arraché. Mais je ne trouve pas ça drôle du tout sur le moment, je suis en pleine décompression, mes jambes me soutiennent à peine, on a tué le sanglier, on a tué un être vivant, et les autres automobilistes, l’accident, en a-t-on provoqué derrière nous ? un carambolage derrière celui qui s’est arrêté ? Les voitures continuent de défiler à plein régime, nul bouchon. Aucune victime autre que le sanglier. Mum ne parle que de sa voiture, son enfant à cet instant, elle est obnubilée par les dégâts matériels, peste contre le sanglier, elle s’en fout qu’on l’ait tué, si elle pouvait le ressusciter à cet instant pour lui faire payer avant qu’il n’endommage sa voiture, elle le ferait. Je dois lui rappeler que c’est un miracle que nous soyons indemnes. Vivantes, sans même devoir se rendre à l’hôpital. On aurait pu faire une sortie de route. Percuter une autre voiture en essayant d’éviter l’animal. Déclencher un carambolage. À 120 sur l’autoroute (elle sait, elle avait mis le régulateur de vitesse), on aurait pu être mortes. Ou blessées. Ou responsable d’autres victimes.
C’est vrai, elle n’y avait pas pensé.

On n’a pas eu de chance ou, au contraire, on en a beaucoup eu.

Ma litanie de catastrophes échappées l’a calmée net, a-t-elle ensuite raconté. Je n’avais pas compris sur le moment que se focaliser sur les dommages matériels était pour elle un moyen de garder le stress sous contrôle, un prolongement du calcul de sang-froid qui lui avait permis de ne pas dévier de sa trajectoire. Nous n’étions pas à la même place. Elle, au volant, à devoir garder la maîtrise du véhicule. Moi, à la place du mort, impuissante à faire quoi que ce soit, à ne pouvoir qu’hurler. Ah bon, tu as hurlé ? s’étonne Mum. Elle n’a pas entendu, me fait douter de ce que j’ai pu ou non vocaliser. Elle n’a pas tout à fait vécu le même accident que moi. D’abord le sanglier, elle l’a vu, bien avant moi. Elle a vu ses petits yeux noirs. Elle l’a vu sur le côté, il ne va pas, si, bondir sur l’autoroute. Elle avait dans le coin de l’œil ou de la tête, mémoire vive, la voiture en train de nous dépasser, sanglier devant, voiture à côté, on ne pouvait pas dévier, pas l’éviter. Ça va taper a été sa certitude. Elle n’est même pas sûre d’avoir freiné. Se l’est reproché ensuite alors que c’est peut-être précisément de ne pas avoir levé le pied qui lui a permis de tout son corps de maintenir la trajectoire. Ça va taper, elle s’est cramponnée au volant. Ou arc-boutée, le vocabulaire change parfois d’une occurence à l’autre du récit. Elle a attendu le choc. Puis le sanglier s’est volatilisé, pour elle aussi, elle s’est dit qu’il était peut-être passé (il était presque passé, surgi de la droite, percuté à gauche). Puis ça a tapé, et la voiture a continué, lui ou nous, c’était passé, il fallait continuer, ne pas s’arrêter, continuer à rouler pour que l’accident n’ait pas eu lieu, qu’il soit derrière nous, dans le déni.

Ensuite, il y a les coups de fil, l’attente, la dépanneuse agréée (car l’autoroute est privée). Le sanglier est passé de l’autre côté nous informe le dépanneur et, un instant, je crois que l’animal s’en tiré, blessé mais vivant. Je ne comprends pas tout de suite que le dépanneur plaisante ; il doit préciser que le sanglier parti pour Paris s’est retrouvé sous le choc projeté de l’autre côté de l’autoroute — ses collègues l’ont ramassé, éviscéré. On monte à l’arrière de la dépanneuse et on récupère un autre gars qui a crevé, probablement en roulant sur les débris de notre voiture, avant d’arriver au garage, à la Ferté Saint-Aubin, donc, voilà le crochet entre Versailles et la Solognes. Il y a encore un coup de fil qui n’en finit pas à l’assurance, des options imparfaites, des gros bras tatoués adorables, l’attente et enfin le taxi pour faire les cent kilomètres restants, taxi dans lequel on charge l’unité centrale, les deux écrans et tout ce qu’on était venues déménager pour le boyfriend.

Le soir, je cherche en ligne une trace du sanglier, de l’accident, quelque chose qui viendrait me donner la suite et fin de l’histoire, une clôture. C’était une journée ordinaire sur l’autoroute, aucune mise en garde attention aux débris à un animal mort au kilomètre [numéro],  aucun recensement, sauf peut-être dans le log d’intervention des services de la voirie, je ne trouve rien — rien de daté du jour. Il y a six mois, un an, il y a d’autres sangliers, d’autres automobilistes qui ont donné un coup de volant pour les éviter, et des blessés, des morts. Une femme de 38 ans. Mum a songé à me passer le volant après notre pause pipi. Si j’avais été au volant, nous serions mortes, je crois.

À 120 km/h, on avance de 33 mètres par seconde. Cela explique que le sanglier ait été simultanément sur le bord et au milieu de la route. Sur l’axe Paris-Bourges et Bourges-Paris, projeté au sol ou en l’air. Un sanglier pèse près de cent kilos.

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Mercredi 25 février

Réveil express : le taxi nous attend pour aller chercher la voiture de location, que nous devrons rendre au même point — impossible de rentrer avec en région parisienne. Mum, qui a vu le sanglier toute la nuit, est à deux doigts de craquer dans l’agence de location.

L’accident, narré et analysé la veille au dîner, est encore évité et rejoué au déjeuner, puis peu à peu, même si on y revient, on réussit à parler d’autre chose autour de la table en mosaïque et fer forgé. Il fait un temps à déjeuner en terrasse, de bagels à la truite fumée (en réalité des pains à burgers). Le chat, qui ne quitte pas la couette, est convié manu militari à nous rejoindre dans le jardin : chat d’appartement, il n’a pas l’air d’apprécier l’herbe sous ses coussinets et rentre avec moult précautions, ventre à terre, tête en l’air aux aguets, comme un soldat qui courrait d’arbre en arbre pour rester à couvert.

Plus tard, dans les bras du boyfriend, je pleure la peur, le contrecoup.

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Jeudi 26 février

Le soleil fait de grandes ombres aux pièces d’échecs que je place et déplace sur la table basse pour chercher à tâtons des formations qui fonctionnent. Ça ne fonctionne pas toujours, j’avance un peu mes choré, peu.


Nous déjeunons à l’extérieur — ou à l’intérieur, selon qu’on désigne le restaurant ou la terrasse encore trop frisquette.


Mum avoue le soir venu qu’elle regardait à peine la route devant elle, zieutant les abords boisés, à l’affût de tout sanglier prêt à débouler. Assise à l’arrière, je fais de même à intervalle régulier, fouille du regard la forêt rémanente.

J’ai bien crié lors de l’accident. Elle m’a entendue. Le film s’est joué et rejoué dans sa tête, et l’adrénaline dissipée lui a donné accès aux perceptions que son instinct de survie avait bloqué hors-champ. Ma peur était effectivement une information inutile à ce moment-là.

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Vendredi 27 février

Le chat relou me réveille, je traverse le couloir et me rendors avec le boyfriend.


Un moment de bonheur m’enveloppe alors que nous sommes tous trois autour du plan de travail et que j’étale la sauce hamburger sur le bun du boyfriend (les nôtres sont au ketchup). Lui se charge du reste, Mum est là sans plus demander ce qu’elle pourrait faire. Tout est fluide soudain, sans soudaineté, simple, doux, évident, des mots comme ça qui ne s’imposent pas, s’effacent devant l’instant, les corps occupés, l’espace partagé.


Notre duo mère-fille sans voiture arpente la ville voisine (maisons tristounettes, devantures vieillottes et magasin de rétro-gaming flambant neuf) pour ravitailler avant le périple en train. J’emploie l’expression « maison de riche » pour traduire mon étonnement face aux espaces, aux ouvertures et à la cuisine haut de gamme parmi lesquels je n’aurais pas pensé évoluer, même comme pièce rapportée, même au milieu de nulle part (nulle part ayant permis au boyfriend l’acquisition de ce bien immobilier sans être riche comme il l’aurait été avec semblable maison dans une autre région et une autre vie, où ses parents le seraient encore, en vie). Je regrette aussitôt mon choix lexical à la réaction de Mum : ça la fait quand même bien rire (elle ne rit pas) les idées affichés d’extrême-gauche du boyfriend alors que bon (la maison). Ça me heurte, non pas la contradiction, la réflexion, mais sa dureté, par contraste avec la douceur des moments passés, qu’elle soit formulée a posteriori alors qu’il n’est plus avec nous pour y répondre (et ça m’effleure : une forme de jalousie ou de dureté qui vient avec l’âge, pour écarter comme des mouches les choix qui ne sont pas les nôtres et qui pourraient les questionner). Ça dissone, m’attriste brièvement, comme si, entre deux parents en désaccord, je me trouvais d’accord et avec l’un et avec l’autre, dans une schizophrénie du principe de non-contradiction (ce que mes parents divorcés ne m’ont pourtant jamais mis dans la position d’éprouver, jamais de prise à parti, de loyauté à prendre en défaut).


Nous traversons les voies sans passage à niveau sans barrière sans quai pour attendre sous l’abri le TER, deux petites rames, des agents qui tous se connaissent, sifflent eux-mêmes la fin de la récréation. Nous sommes si peu de la campagne que Mum a l’impression de prendre un petit train touristique et s’amuse guillerette du quotidien d’une autre classe sociale, autre population. On longe lentement des maisons, des jardins, des voitures à l’arrêt, un peu moins lentement des forêts gorgées d’eau, certains portions entretenues, d’autres moins — mais ce serait mieux, de laisser le bois pourrir, pour que l’humus se recompose.

Une biche sur du vert clair, au loin, regarde passer le train d’où nous l’apercevons.


Entre le TER et le TGV, nous nous arrêtons dans un village ? une ville ? que je trouve de suite plus accueillante que la précédente. Il me faut un moment en comprendre la raison : les maisons y sont de briques, tout simplement, de briques comme à Roubaix, et non plus de pierres (grises, lourdes, mortes, moites, étouffantes).

Dans le bar d’habitués où nous venons tuer l’attente, le patron nous demande tout de suite thé ? café ? chocolat ? quand tout le monde autour consomme ou commande des bières et du vin. On n’a pas une tête à apéro. Je ne sais plus exactement de quoi, mais on discute comme on le fait seulement vraiment quand le temps ensemble touche à sa fin et nous projette vers des perspectives élargies).


Enfin nous arrivons à Versailles. Alors que ma vision périphérique enregistre vaguement une exposition photographique faune et flore sur les grilles de la mairie, Mum repère de suite le marcassin, sale bête à exterminer avant qu’elle ne vienne mourir sous les roues de sa voiture — trauma sur le qui-vive.

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Samedi 28 février

Pour le retour à Roubaix, il faut endurer le métro, l’anxiété qui remonte. Par les fenêtres du TGV défile un mélange de plaines-plénitude et de premiers plans trop rapides, trop de stimuli, de pensées parasites qui s’accrochent aux branches, associations, options opinions dont aucune ne va, je ne sais quoi penser, juste à peu pré-recontextualiser ces pensées sans pouvoir en faire aucune mienne.

En même temps ou dans les interstices se manifeste cette attention flottante qui me fait voir le monde en métaphore, tels ces arbres repoussés dans des bosquets en lisière des champs comme les cuticules des ongles. Des idées d’images doubles en découlent, dont je me demande comment je pourrais les matérialiser : par des collages ? des dessins ? avec l’IA ? Peut-être n’existeront-elles jamais que comme notes écrites :
des plumes d’écolier géantes dans les champs / des peupliers dénudés dans des encriers d’école
un visage avec des linteaux de briques au-dessus des yeux / des sourcils sur les maisons de ville flamandes

Lecture in extremis (ne pas avoir trimballé le gros livre pour rien).

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Dimanche 1er mars

L’étau de l’anxiété desserré par le Stresam, je cuisine (des beignets de poireaux, moins réussis que la première fois) et me remets en mouvement, me penche sur les cours à incorporer / adapter. Un cours particulier vient ponctuer la fin des vacances.

Anxiolytiques et Saint-Valentin

Lundi 9 février

La séance avec la psy est annulée, puis convertie en visio. Trois quarts d’heure passent vite, surtout quand la gorge nouée par intermittence empêche de parler. C’est la troisième séance et je n’arrive toujours pas à déterminer si c’est un bon match. Elle change son fusil d’épaule en cours de route : calmer l’anxiété avant de s’attaquer à la question de la confiance en soi, elle a peur que ce soit la cata si on fait ça en sens inverse, puis semble s’y résoudre car tout pointe toujours vers là.


Deux heures de réunion m’apportent autant de doutes que d’informations. Soulagement de n’avoir pas tous les niveaux à chorégraphier. Anxiété de voir mon idée écartée par le rire, elle empiéterait sur une autre discipline, honte de faire (et même de ne pas faire) de travers. L’odeur âcre des transpirations passées, étrillées à coup de savon de Marseille et de bicarbonate, revient immédiatement sous les rayures de mon T-shirt.

Je n’y arrive plus, les relations humaines. Je n’arrive plus à savoir ce que je pense des gens, ce que je pense d’eux et ce qu’ils pensent à ma place, ce qu’ils pensent des uns et des autres qui varie selon qui est là, géométrie variable que je ne sais plus mesurer. Je n’en peux plus des blagues qui en sont et n’en sont pas, pas méchantes mais pas franches dans leur second degré pensé au premier. Que peut-on dire de moi quand je n’y suis pas si l’on dit telle chose d’un autre ? et pourquoi je fais pareil, pourquoi, le besoin de décharger sans doute, de se rassurer, je n’aime pas ça, je n’aime pas les groupes, seulement les individus, même quand j’apprécie les individus qui le composent.


L’arrêt de bus n’est pas desservi, mais ça, je le comprends vingt minutes plus tard, alors que le temps annoncé, après un bug passant de 4 à 0 puis à 10 minutes, diminue et s’incrémente à nouveau sans aucun bus pour donner du sens aux chiffres. Je me rends à l’arrêt suivant, simple panneau planté sans affichage lumineux et l’application de mon téléphone ici aussi indique que les données ne sont pas disponibles. Dans la liste générale des bus, je découvre que trois arrêts ne sont pas desservis, je cherche le suivant sur la carte, la donnée est disponible, prochain passage dans 1 min, je me mets à courir, le bus passe à la perpendiculaire, je cours, il part cinquante mètres devant moi et je me mets à sangloter, le cours devrait commencer dans dix minutes, je n’y serai jamais, le retard me semble colossal, vingt, vingt-cinq minutes ? Je sanglote, je voudrais que tout s’arrête, c’est comme dans ces mauvais rêves où tout patine, où l’on s’efforce sans jamais arriver, mais le bus suivant finit par arriver, le dédale du Vieux Lille est en grande partie derrière lui et le trajet beaucoup plus court qu’escompté, j’arrive avec 10 minutes de retard, tout le monde est détendu, je fais n’importe quoi pendant les premiers exercices puis, peu à peu, je retrouve l’aplomb, ne le joue plus, la chorégraphie avance de quelques secondes, le justaucorps du costume est essayé par toutes et le cours se délite là, là, il est l’heure de rentrer.

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Mardi 10 février

Je profite du calme après la tempête intérieure pour ignorer les sirènes de la to-do list et garder mon système nerveux au calme : je mets de l’ordre dans ma tête en alignant les mots dans les entrées précédentes de ce journal, je fouette des œufs avec du sucre (cake poire-gingembre, en réalité plutôt poire-curcuma, le gingembre à peine identifiable). L’anxiété revient à mesure que l’heure tourne et je vais chercher les anxiolytiques légers prescrits par mon généraliste. Je ne sais pas pourquoi, j’imaginais des cachets ronds et gros comme des somnifères ; ce sont des gélules similaires aux Dolipranes, simplement bleues et blanches plutôt que bleues et jaunes, et beaucoup plus nombreuses sur chaque plaquette. C’en devient un médicament comme un autre.


Au cours du soir, je m’attaque enfin à la posture d’une élève, qui me résiste depuis plus d’un an (la posture, pas l’élève, notez la virgule). Éloigner les omoplates n’était pas une indication de nature à l’aider ; contrairement à ce que je croyais, à ce qu’elle croyait, qu’on lui répète et pour quoi elle va chez le kiné, ses épaules ne montent pas : elles roulent en-dedans (vers l’avant). Quand je lui fais tester un exercice avec un élastique à tirer paumes vers le ciel, bras collés au buste, à ma surprise comme à la sienne, sa posture se métamorphose, le « problème » disparaît. Elle se plaît bien ainsi, trouve avec humour qu’elle fait de suite « plus femme ». Il m’aura fallu du temps (en réalité le prendre plus que le laisser passer), mais on tient une piste. Je reste en revanche perplexe sur l’efficacité du kiné…

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Mercredi 11 février

Pourquoi ai-je tant attendu pour prendre cet anxiolytique ? L’anxiété est toujours là, ses motifs en tous cas, mais en lisière, en sourdine. Cela ne dégénère pas en prenant toute la place.

Et toujours ou presque, le crumble au deux chocolats du mercredi

Bizarrement, le groupe infernal l’est un peu moins après avoir parlé avec les parents. Les élèves semblent découvrir que leur comportement dans le studio peut avoir des répercussions en dehors. En dehors de ça, on nettoie ce qui a été chorégraphié, la suite après les vacances.

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Jeudi 12 février

À la place de mon cours, j’accompagne des élèves qui ne sont pas les miens au théâtre. 350 enfants dans la salle, je bénis les bouchons d’oreille accrochés à mon porte-clés.


Les jumelles arrivent trois quarts d’heure avant leur cours. Je fuis m’échauffer dans la salle après avoir tout appris de leur actualité collégienne et de leur exposé sur un animal — l’une a hésité entre le lynx et le mygale, l’autre a pris l’axolotl. J’ai enfin identifié un trait physique pour les distinguer, un grain de beauté que l’une a plus gros et décalé par rapport à l’autre — enfin quelque chose qui leur soit propre, qui ne soit pas l’artifice qu’elles ont trouvé pour qui ne les connait pas (oreilles percées pour l’une seulement). Mais je ne sais déjà plus si le grain de beauté est associé au lynx ou à l’axolotl.


À la fin de la barre au sol, Y. me fait part de progrès : il peut davantage toucher le sol en se penchant et sa prof de danse classique a remarqué qu’il était plus stable dans ses équilibres. Cela me fait d’autant plus plaisir qu’il semblait frustré par le plateau qu’il traversait dans sa progression, et par extension par  les cours de barre au sol qu’il aurait souhaité plus intenses. Cela confirme en outre l’efficacité de l’end-range motion : chercher la mobilité au maximum de son amplitude aide davantage à progresser que forcer passivement sur cette amplitude.

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Vendredi 13 février

[rêve] il y a une faction hostile dans l’immeuble d’en face, un risque de balles, nous prenons des mesures dérisoires sans panique, c’est mieux que rien pour continuer notre vie, des pouf-lits sont dépliés à l’horizontale, des portes en verre fermées pour ralentir l’impact des balles, puis l’immense navire va couler, je saute à l’eau, nage une courte distance et ressort sur la terre ferme, il faut courir pour s’éloigner de l’eau qui va monter


Cette fois-ci, j’assiste à la version complète du spectacle, appréciant rétrospectivement l’ingéniosité des coupes réalisées pour la représentation jeune public. J’y assiste en pure spectatrice avec L., retrouvée sur place et qui me raccompagne en voiture avec une autre étudiante encore en formation, qui est en plein pétage de câble, quasi maniaque, tristesse-malaise sur le retour.

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Samedi 14 février

Un seul être vous manque et tout est apprécié.
Beaucoup d’absents, des classes aérées, agréables.


Saint-Valentin en visio : cela fait quatre non cinq années que nous sommes ensemble. Les cinq meilleures années de ma vie, il me dit, me cueille, je ne m’attendais pas à pareille déclaration.

La nuit n’est plus si vite si noire

Journal du début de février

Dimanche 1er février

Dimanche dossier.

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Mardi 3 février

Impression du dossier, impression de me faire arnaquer, les couleurs dégueu sur le papier à beau grammage, tout ça pour ça, je pleure un coup sur le trajet entre l’imprimeur et la Poste. Je n’éprouve même pas de soulagement à l’envoi, seulement un sentiment de gâchis — comme le jour où j’ai obtenu mon diplôme de prof de danse, les notes médiocres obscurcissant l’obtention.


À ma surprise, les adultes captent moins vite la chorégraphie que les adolescentes ; elles ont raison, sont meilleures juges que moi de leur niveau : il ne va pas falloir que je traîne.

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Mercredi 4 février

[rêve] L’interphone a-t-il sonné ? Dans mon rêve, j’essaye d’allumer mais ni la mappemonde ni la lampe de chevet ne s’allument, fébrillent au mieux, le couloir s’allume lui, me laisse voir que la porte d’entrée de l’appartement est ouverte, je la referme, le salon est plein de feuilles mortes il y a le golden retriever de Dad, je lui tapote l’échine pour me rassurer et le chat du boyfriend a une drôle d’allure plein de poussière je le peigne, les poils enlevés le transforment en petit chien noir, sentiment d’intrusion, je vérifie les pièces, sous le lit, il y a quelqu’un dans la cuisine, plus qu’un peut-être, j’entre à tâtons, saisit un corps, mon grand-père peut-être, je le dirige vers la sortie, puis j’y retourne, cette fois c’est mon beau-père, je le fais sortir et re-rentrer à la porte suivante, là c’est le placard, pas le placard la porte d’entrée, je le guide manu militari c’est pas ici pour trier les boulons, j’ai conscience dans le rêve que les sortir de la cuisine de l’appartement c’est les sortir de ma tête, le sentiment d’intrusion demeure et les lampes, l’électricité qui ne répond plus, même dans le couloir, je laisse mes yeux s’accoutumer à l’obscurité dans le salon avec les animaux, certaines des fenêtres ne donnent plus sur rien, même de nuit, la configuration de l’appartement a changé, je vais voir chez les voisins mitoyens s’ils ont obstrué les passages de lumière, chez eux il fait jour, l’un non l’autre, une vitrine ou placard a été recouvert matelassé par l’intérieur, c’était donc ça, on tire dessus pour le retirer et le réveil me tire de là


Une partie du cours passe en essayage des costumes, ça me va. Examinant le tutu de plus près, je remarque sur le tulle un petit bout de plastique comme on en retire habituellement sur les paires de chaussettes neuves ; je suis à deux doigts de chercher des ciseaux avant de remarquer qu’il y en a plein… qu’ils remplacent les points de couture maintenant les épaisseurs de tulle ensemble. Voilà comment sont réduits les coûts de production (en espérant qu’il n’y ait que ça, et pas d’enfants qui manient l’agrafeuse à longueur de journée). Je ne sais pas si je suis plus horrifiée de la qualité ou admirative de l’ingéniosité.

Un groupe est infernal, je craque et les menace de les priver de spectacle. C’est mi-nul mi-responsable : si dissipés, avec les parapluies de Chantons sous la pluie, ils risqueraient de s’éborgner.


Après les cours, comme presque tous les mercredis maintenant, je reste discuter avec H. Elle me raconte le tournage de sa fille. D’habitude, je trouve le terme et l’idée d’expérience (ponctuelle) galvaudée, mais là, non, je le comprends à mesure de son récit, sa découverte d’un monde qui ne m’a jamais fait rêver mais reste un monde, à part, mal soupçonné (l’attente, le froid, les prises et reprises infinies).


Théière et ordinateur ouvert sur des danseuses à la barre
Tisane et prix de Lausanne

…Jeudi 5 février

Le métro est en panne, et le bus de substitution fort lent : 45 minutes seulement de cours de stretching postural, tout de même bénéfique, entre deux séquences d’énervement — car la panne perdure au retour. À l’arrêt de bus, les gens attendent depuis 25 minutes le bus censé passer toutes les 5 à 10 minutes ; je prends la décision d’y aller à pieds, comme un jeune homme qui, chemin faisant me raconte avoir travaillé au service des appels de l’URSSAF un été. Le bus évidemment nous passe devant.


La variation de La Bayadère sur le solo de flûte est plébiscitée par le groupe. Ça fait plaisir, explique une jeune femme, d’habitude en classique, on n’a jamais le temps d’entrer dans l’interprétation, savoir quoi faire des jambes accapare toute l’attention. De fait, elle n’est pas avare de ses bras. Une autre me laisse suspendue à ses regards et mouvements de poignets comme on le dit des lèvres chez un interlocuteur ; je dois lutter pour arracher mon regard et répartir mon attention.


Une cousine toute petite (je crois que c’est une cousine) voudrait assister au cours de sa cousine plus grande ; la tante (je crois que c’est une tante) y assiste aussi par la force des choses (la cousine toute petite). Elle (la tante, l’adulte) se montre intéressée par la pédagogie, elle-même a repris une formation, elle apprécie les efforts d’explicitation, cite l’image que j’ai donnée du ressort qu’on amorce pour plier efficace avant un tour. J’apprécie son appréciation.


L’école n’achètera pas d’élastique ni de blocs de yoga pour la barre au sol : c’est une barre au sol, on n’est pas là pour faire des poses de yoga — une réponse lunaire, selon les dires de l’habitué qui avait en suggéré l’acquisition par mail, et qui bénéficierait de ce matériel pour travailler efficacement et sans danger son grand écart (il n’est pas le seul).

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Vendredi 6 février

Experts (you are here because you are).
I need your expertise to validate the framework for my research.
Autour de la table, je suis la seule à ne pas avoir eu de carrière d’interprète. Je suis aussi peut-être la seule, en dehors de PhD-man, à comprendre le but du jeu : non pas tant formuler ou obtenir des réponses aux questions (on aimerait, c’est frustrant de ne pas), mais s’assurer que l’on pose les bonnes questions, qu’elles sont formulées de la meilleure manière possible. La carrière de danseuse, je n’ai pas, mais l’habitude des universitaires et l’expérience d’assistante d’édition, ça oui. Redondances, omissions, recoupements, je repère. You’re good at it, sourit généreusement ma nouvelle collègue. Ça me fait beaucoup de bien, tempère un peu mon sentiment d’imposture alors que tous discutent de solistes et directeurs de compagnie comme si ce n’était pas un tout autre monde. À la fin, PhD-man est content, il était stressé (ça ne s’arrête donc jamais ?), mais il a plenty of data. J’ai appris au passage que les male dancers tendent à exploser en plein vol lorsqu’ils sont nommés solistes et découvrent une pression que leurs homologues féminins gèrent depuis toujours. Et aussi : in the end, those who tend to make it ne sont pas les meilleurs techniquement, mais ceux qui sont le plus généreux avec leurs partenaires.


L’après-midi est passée sur le CV et le dossier de L. à la fois concurrente et pote, pas vraiment à l’aise avec Pages ou Canva. On y passe des heures, yeux cramés, expériences qui s’alignent devant leur puces, se hiérarchisent. Je m’obnubile sur ce dossier comme si c’était le mien, ne supportant pas d’avoir un truc bancal alors que ça pourrait être bien, mieux, que c’est à ça de l’être. Je boulotte compulsivement le Toblerone qu’elle m’a rapporté et, la tête farcie, décrète à 20h devoir arrêter ; même si tout n’est pas fini, c’est structuré.

Je propose de reformuler les tournures négatives ou restrictives — elles sont nombreuses. À force, elle fait le rapprochement : c’est donc ça, la négativité qu’on lui reproche ? Cela ne m’étonne pas à la fois qu’elle ne s’en soit pas rendu compte et qu’elle le remarque à présent : le manque, le perfectible sont évidents pour quelqu’un comme elle, qui se remet beaucoup en question, n’arrête pas de se former — je n’avais pas encore mesuré à quel point. Ce n’est pas simplement négatif pour critiquer ou s’excuser — même si, ça aussi, elle y vient en prise de conscience.

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Samedi 7 février

La fatigue me cueille au réveil, dans une forme d’absence molle qui n’est pas désagréable, nervosité à vide : le pianiste me trouve plus patiente avec les élèves. L’après-midi, c’est Les Dix Petits Nègres, les élèves demandent à s’arrêter les unes après les autres, cheville qui gène, orteil douloureux, mal au crâne, mal au cœur. Quel est le titre remanié du roman d’Agatha Christie, déjà ? À la fin, il n’en reste plus qu’un ? Les élèves renchérissent à coup de Koh-Lanta et d’Hunger Games. L’une d’elles n’a vraiment pas l’air bien, je m’assure qu’elle puisse être raccompagnée. And Then There Were None. 


Quand cette élève a expliqué vouloir devenir danseuse professionnelle en entretien, lors de l’audition, mes collègues ne voulaient plus la prendre (en cursus amateur). J’ai insisté par souci de cohérence : certains de nos élèves étaient moins bons que ça. D’accord, m’a-t-on répondu en substance, mais il faudra lui faire comprendre, que ce soit clair pour elle, qu’elle ne s’engage pas dans une voie de garage.

Plus moyen de reculer avec le rendez-vous parent-professeur demandé par la famille, je dois le formuler : même si je ne dis pas que c’est impossible, il est peu probable qu’elle puisse faire une carrière de danseuse classique dans une compagnie professionnelle. J’essaye de ne rien dire de négatif sur elle, brosse seulement le paysage économique des compagnies, le panorama des écoles supérieures (que les élèves de CPES ne réussiront pas tous à intégrer, sachant qu’elle-même n’a pas le niveau pour intégrer la CPES… et que les élèves qui sortent des écoles supérieures ne trouvent pas forcément tous du travail). Pour la mère, qui pose de bonnes questions, c’est plié ; elle continue son rôle d’équilibriste à soutenir sans encourager.

Pour adoucir ce qui ne peut l’être, je tâche de rouvrir un autre champ de possibles : l’enseignement, la recherche, une compagnie amateur, des missions freelance — il y a plein de manières de mettre la danse au centre de sa vie. Juste pas celle qu’elle voudrait, je sais. Si elle savait comme je sais. Elle encaisse, et quand je lui demande comment elle se sent, face à tout ce qui a été dit, qu’on n’a jamais très envie d’entendre, des larmes coulent. Peut-être n’ai-je pas assez mis les formes ? Ai-je trop projeté de moi-même ? prédit un échec dont au fond je ne sais rien, auquel en bonne élève docile elle va se conformer, sans même essayer ? Tous les danseurs pro ou presque ont cette anecdote d’un professeur qui, un jour, leur a dit qu’ils ne seraient jamais danseurs, et je ne demande pas mieux que de me tromper. Je fais marche arrière, moonwalke un peu : je ne dis pas qu’elle ne doit pas essayer son plan A, je dis qu’elle doit avoir un solide plan B. Qu’elle essaye, au contraire, on vit mieux sans regrets — à nouveau, je projette, je condamne l’issue. C’est difficile de ne pas : j’avais le même profil qu’elle, adolescente, un physique, des extensions, un vocabulaire technique pas dégueulasse, mais aucune construction solide, la charrue mise avant les bœufs, qu’on ne sait plus comment diriger. Son potentiel, car elle en a (eu) un, il est à parier que personne ne pariera dessus et qu’il ne sera pas actualisé car il est déjà un peu tard, à dire vrai, et il y a déjà tant de jeunes filles de son âge plus prêtes, plus solides, plus solaires. Ça, je ne lui dis pas. Je ne dis rien non plus de la mère qui a raison (de vouloir que sa fille passe un bac général) parce qu’elle a peut-être eu tort avant (de refuser que sa fille intègre une classe à horaires aménagés au collège), mais que personne ne saura jamais si elle a eu tort ou raison, et peut-être qu’il n’y avait ni l’un ni l’autre, juste un désir d’accompagner et de protéger au mieux.

Tout cela me trotte encore en tête le lendemain. Ai-je bien fait ? Qu’ai-je mal dit ? Qui suis-je pour ? Plus dérangeant : pourquoi ai-je eu si peu d’empathie ? y suis-je allée presque avec plaisir ? Ai-je eu un accès de pouvoir, de vengeance presque, maintenant assez légitime à un poste pour dire qu’elle ne le sera pas à un autre ? Ou étais-je persuadée d’être à la bonne place, parce que j’ai vécu une expérience similaire à la sienne ? — sauf que, ce que j’ai dit, on ne me l’a pas dit ainsi — ou, plus probable, je ne l’ai pas entendu. Est-ce que ça change quelque chose ? tout ?


Ma soirée se passe devant les sélections du prix de Lausanne, à défaut de la finale que je n’ai pas pu voir en direct et qui n’est pas encore disponible en replay. C’est infini sur la fin, je passe la virtuosité à coup de 10 secondes, cherche les artistes comme on chercherait un passage précis, oublié, dans un film. Suspensions, décélérations, les qualités de mouvement font tout (envie d’y consacrer une newsletter).

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Dimanche 8 février

Je prévoyais une journée mi-glande mi-chorégraphie, mais le besoin de récupération me tombe dessus et c’est, dans un mélange de procrastination déniée et de volonté assumée de me reposer, une journée full glande. Je tombe sur une incroyable vidéo de Ballet Reign sur la méthode Cecchetti, j’en regarde seize minutes comme rien, moi qui ne suis pas cliente des formats de YouTubeurs, et je regarde l’heure complète plus tard dans la journée, après avoir lu des pages et des chapitres de Julia Kerninon, Buvard absorbant la lumière du soleil, en pyjama et lunettes de soleil derrière la grande vitre du salon. Le roman y passe presque, l’après-midi complètement et la nuit venue (un tout petit peu plus tard qu’hier et un tout petit peu plus tôt que demain) je regarde encore la finale du prix de Lausanne. Les variations classiques m’apaisent, ordre immuable et harmonieux où rien ne peut arriver — la danse classique, visionnée, est un doudou (un special interest sur lequel hyperfocuser ?). Je n’avais en revanche pas du tout vu venir le gagnant, et même en revenant après coup sur ses variations, je ne vois pas ; meilleur Swiss candidate, je veux bien, mais meilleur candidat tout court ? Ça pue la politique. Et les quatre finalistes sans bourse abandonnés derrière la barre, il aurait été élégant de les faire saluer avec les autres. Heureusement, sur Instagram, il y a cette story où une finaliste non primée danse dancefloor en tutu bleu avec le jeune homme enfantin qui a été l’un de mes préférés, visiblement heureuse. Une heure du matin et du mal à m’endormir.