Guide pratique des fjords norvégiens : notre parcours

Guide Lonely Planet

A priori : envies, préparatifs et contraintes

Découvrir la région des fjords de Bergen à Ålesund sans aller au pas de course, en prenant le temps de savoureux les paysages : ça, c’est le brief qu’on a donné à l’agence de voyage (après avoir renoncé à Stavanger, qui aurait rajouté 10h de route A/R ou nécessité un vol intérieur). La conseillère est revenue vers nous avec un voyage écourté (une petite semaine seulement) et rabougri (on n’allait pas plus au Nord que Flåm, adieu Geiranger et Ålesund) pour la modique somme de plus de 2000 € par personne. Du coup, nous avons décidé de prendre les choses en main et nous avons concocté notre propre itinéraire en brodant par-dessus le programme de l’agence à coup de Lonely Planet.

Cela n’a pas été sans difficulté, la contrainte majeure, de taille, étant de trouver comme boucler le parcours. Au début, nous pensions laisser la voiture à Ålesund et prendre un vol intérieur pour revenir à Bergen : quand on s’est aperçu que nous avions mal fait la conversion et que les frais d’abandon étaient non pas de 50 mais 500 €, on a vite cherché une autre solution. J’ai alors lorgné sur Hurtigruten, compagnie de ferry qui propose des croisières sur toute la côte… et entend bien vous faire payer la totale : les informations sur les trajets ponctuels ne sont pas traduites. Quand j’ai enfin réussi à obtenir les informations en anglais par mail, j’ai découvert qu’il n’y avait qu’un seul trajet par jour… et qu’il était de nuit. Il fallait prendre une cabine en plus des frais pour la voiture, et payer cher pour ne rien voir. Nous avons fini par décréter que 500 € valaient bien 8h de route ; on a ajouté deux jours / une nuit au séjour et roule ma poule.

Le parcours réalisé

  • Bergen (jour 1 à 3)
    • 👁️ Visite de la ville : le quartier historique de Brygge, avec ses toits alignés, mais aussi les hauteurs huppées (ambiance villa au-dessus de Brygge, londonienne posh sur l’autre versant).
    • Église en bois debout de Fantoft : sympa si vous n’en avez jamais vu, dispensable si vous prévoyez de passer par Borgund par exemple.
    • Randonnée sur le mont Fløyen avec panorama sur les fjords ❤️ : snobez le funiculaire si vous voulez faire un peu de prospection immobilière au départ ; chaussures de rando indispensables passé le belvédère.
    • Visite de la villa d’Edvard Grieg ❤️ ❤️ : la villa proprement dite et ses trésors racontés en français par un monsieur délicieux à l’œil qui pétille, un auditorium super bien camouflé dans la végétation (vérifiez les heures pour le mini-concert que nous avons manqué), le cabanon où composait Grieg et l’avancée qui donne sur les îles du fjord (on a même vu une étoile de mer)
  • Bergen ➡️ Ulvik (jour 3)
    • Route avec vues le long du Hardangerfjord et pause-goûter à Nordheimsum
    • Pédalo sur le fjord à Ulvik ❤️ ❤️ (possibilité de rando à pieds ou à vélo)
  • Ulvik ➡️ Undredal (jour 4)
    • Vue d’Aurlandsfjord (bras du Sognefjord) depuis la vallée de Flåm (et découverte de sa boulangerie)
    • 👁️ Vue panoramique à couper le souffle d’Aurlandsfjord depuis Stegastein ❤️ ❤️ ❤️
  • Undredal (jour 5)
    • Visite du village d’Undredal, classé par l’Unesco : tout petit mais mignon, dans les méandres d’Aurlandsfjord
    • 👁️ Flåmsbana : train touristique avec de beaux panoramas. Comptez 2 heures pour l’aller-retour ou 4 heures pour randonner sur le retour en descente de Myrdal à Flåm – le plan initial, tombé aux oubliettes vu la météo. En haute saison, il est préférable de réserver son billet à l’avance et/ou de se pointer un jour où il n’y a pas de bateau de croisière (le mercredi fonctionne bien, apparemment).
  • Undredal ➡️ Gaupne (jour 6)
    • 👁️ Détour par Borgund pour visiter l’église en bois debout et son musée
    • Paysages le long de la route
  • Gaupne ➡️ Geiranger (jour 7)
    • Route touristique qui vaut clairement le détour avec ses montagnes et ses glaciers sublimes ❤️ ❤️ ❤️
    • Église en bois debout de Lom
    • Point de vue en hauteur sur Geiranger
  • Geiranger (jour 8)
    • 👁️ Croisière d’1h30 sur le Geirangerfjord (puis réchauffement et papotage intense à la chocolaterie)
  • Geiranger ➡️ Ålesund (jour 9)
    • 👁️ Route des trolls en lacets, avec vue sur la vallée
    • 👁️ Montée au belvédère d’Ålesund pour la vue sur tout l’archipel
  • Ålesund (jour 10)
    • Visite du musée Jugendstil, installé dans une ancienne pharmacie Art Nouveau (rien que la caisse enregistreuse vaut le détour) et papotage parfait au café ❤️ ❤️
    • 👁️ Safari-photo des façades Art nouveau de la ville
    • Découverte en voiture et promenade à pieds sur les îles voisines (reliées par des tunnels), avec une grotte préhistorique en bonus
  • Ålesund ➡️ Floro (jour 11) –> Bergen (jour 12)
    • Trajet retour pour éviter les frais d’abandon, avec de beaux paysages en bonus (même si moins mis en valeur que pendant le reste du séjour)
  • Bergen (jour 13)
    • Dernier tour en ville avant de reprendre l’avion
Illustration vectorielle d'une façade Art Nouveau d'Alesund
Illustration vectorielle des maisons aux toits colorés de Bergen
Illustration vectorielle du Flamsbana
Illustration vectorielle d'un paquebot Hurtigruten
Illustration vectorielle d'un troll
Illustration vectorielle de l'église en bois debout de Borgund

A posteriori

Ce qu’on changerait a posteriori ? Eh bien, pas grand-chose. Le rythme était bon pour nous, nous avons pu paresser, profiter des délicieux buffets de petit-déjeuner et digérer avant de partir explorer les fjords vers 11h-12h. Nous avons avalé les kilomètres sans faire d’overdose, avec un maximum de 4h30 de route dans la journée. Un rythme de vacances donc, qui pourrait tout à fait être compressé pour des questions de préférence ou de budget.

Il y a cependant quelques éléments que l’on aurait aimé savoir avant :

  • les villes de Flåm et Geiranger sont moches. Aucun urbanisme, du pur pragmatisme, avec des baraquements sans charme, des hôtels étoilés avec vue sur les campings, et des parkings au bord de l’eau. Ce sont des plateformes purement fonctionnelles pour prendre le Flåmsbana ou faire une croisière ; le mieux est d’y passer rapidement (1h30 est la croisière la plus longue que vous pourrez faire sur le Geirangerfjord) ou de séjourner dans les alentours (coup de chance : le remplissage des hôtels à Flåm nous a conduites à Undredal, autrement plus pittoresque).
  • le train touristique Flåmsbana est très sympathique, mais ce n’est pas l’expérience indépassable dont tous les guides se gaussent. Clairement, cela a été pensé comme un aperçu de la Norvège pour les touristes ne disposant pas de moyen de locomotion propre : Flåm peut être rallié en train depuis Bergen, ce qui permet de faire un tour en train et une croisière sans avoir à louer de voiture.
  • Les guides de Lonely Planet essaient de trouver du bon partout : au lieu de vous dire que Florø n’a aucun intérêt, par exemple, ils écrivent qu’on peut y avoir des bâtisses du XIXe siècle et un petit port mignon, occultant la dominante centre commerciale et port industriel. Cela ne nous a pas dérangées outre mesure parce qu’on cherchait surtout un endroit où dormir et que notre location donnait sur un bout de fjord stylé, mais il faut savoir que c’est une non-destination, quand bien même c’est l’un des arrêts des croisières d’Hurtigruten.

La Norvège sur le bout de la langue

Quelques-unes de nos assiettes de petit-déjeuner…

Que miamer ?

Vous avez déjà voulu manger une salade dans un aéroport, et décidé en voyant le prix que vous n’aviez finalement pas si faim ? Bienvenue en Norvège : votre porte-monnaie et vous allez vivre dans un aéroport pendant toute la durée de votre séjour. Après avoir mangé des sandwich à 8 €, vous trouverez au retour que, même chez Paul, c’est donné. (Je parle en euros pour plus de facilité ; évidemment les prix sont en NOK, la couronne norvégienne.)

Certes, vous pouvez trouver de la junk-food qui coûte que dalle, hot-dogs à vous retourner le cœur dans le café des ferrys, frites en zigzag surgelées ranimées au micro-ondes, hamburgers semelles express à la station service, mais il faut avoir des enzymes spéciales pour digérer ce genre de choses ; seuls les Allemands habitués à la Wurst peuvent s’y risquer. Entre ces spécialités internationales tout juste comestibles et les bons plats hors de prix, il n’y a rien. Pas même dans les supermarchés, qui n’ont pas les rayons de produits transformés bobo qui fleurissent chez nous chez Carrefour ou Franprix. Une ou deux fois, dans les coins les plus touristiques, on a mis la main sur une petite salade avec de l’houmous, mais le reste du temps, nada, pas même des carottes râpées.

Comme la pizza végétarienne est à 18 €, le fish & chips dans une baraque qui pue le graillon à 20 € et le poisson dans un resto un peu sympa à 35€ (sans entrée ni dessert), on a vite adopté notre rythme de croisière : gavage au petit-déjeuner, de manière à tenir jusqu’au goûter, puis pique-nique à l’hôtel. Dîner type : soupe instantanée dans des mugs, carottes pré-épluchées quoi-de-neuf-docteur et fromage en tranches carrées avec du pain industriel. Parce qu’il y a des pains absolument délicieux en Norvège, mais très peu de boulangeries. Quant au tombe dessus, en revanche, c’est jackpot : pour les pains donc, sombres, savoureux, plein de graines, de croustillant et de moelleux, mais aussi les viennoiseries, surtout celles à la cannelle.

Cinammon rolls, cinammon buns…

Spécialités et bizarreries

Nous n’avons mangé qu’une seule fois au restaurant en quinze jours, mais les buffets du petit-déjeuner nous ont permis de goûter aux spécialités locales (enfin surtout moi, parce que Mum ne mange pas de salé le matin).

De haut en bas et de gauche à droite : tube de pâte aux œufs de poisson ; gaufre à la cannelle et au sirop d’érable ; le bocal de pickles de concombre rapporté à Paris ; des Wasa à la cannelle, conseillées par Benoît depuis Oslo (dommage qu’on n’ait pas cette variété en France) ; une tranche de brunost, avec un ajout peu académique de confiture.
  • Les poissons : le saumon est évidemment une star, frais, fumé, gravlax, mais comme on l’importe de Norvège en France, pas de révélation majeure. J’en ai plutôt profité pour revoir mon a priori des harengs, même si je leur préfère définitivement le maquereau : grillé, froid, au poivre, le péché mignon des mes petits-déjeuners (quitte à puer un peu de la gueule après).
  • Les pickles : clairement la révélation du séjour. Le pickle, je voyais ça comme un cornichon vinaigré ajouté pour donner un peu de croquant, un truc à peine moins dispensable que la feuille de salade sous un steak-frite. Pas du tout : c’est du concombre mariné dans tout un tas de saveurs qui chatoient en bouche. Les Norvégiens le servent avec le saumon, mais on les a boulottés tels quels et on a demandé en cuisine où ils venaient pour aller faire des provisions au supermarché.
  • Le brunost : forcément, j’ai goûté à ce qu’on présentait comme la spécialité fromagère locale. Verdict : pas mauvais, mais pas savoureux non plus, et surtout, ce n’est pas vraiment du fromage, plutôt une sorte de confiture de lait compacte. C’est encore avec de la confiture que ça passait le mieux, façon peanut butter and jelly (de fait, ils en mettent dans leurs gaufres).
  • Les tubes de dentifrice comestible aux œufs de poisson (kaviar mon cul) : drôle mais dégueulasse.
  • Les fraises : Palpatine en avait un souvenir ému. Je ne suis pas une grande amatrice, mais Mum s’est régalée.
  • Les gaufres : en forme de cœurs-fleur. C’est une religion en Norvège ; on en trouve même dans la buvette des ferrys. A l’hôtel d’Alesund, un pichet de pâte était à disposition pour s’en faire soi-même au petit-déjeuner : je ne m’en suis pas privée !
  • Les cinammon buns / rolls : le goûter-qui-tue (et se conserve mieux qu’une gaufre, pour servir de dessert au pique-nique du dîner).

Bonnes adresses

Boulangeries

Flåm Bakery, à Flåm comme son nom l’indique : un petit miracle que cette boulangerie dans un endroit truffé de restaurants attrape-touristes. Non seulement vous pourrez y trouver un sandwich à la truite qui vous réconciliera avec la vie après avoir erré dans tout le complexe touristique en quête d’un plat qui fasse un minimum envie, mais vous aurez envie de revenir goûter toutes les propositions sucrées. Les cookies au chocolat et les biscottis sont pas mal, mais un cran en-dessous des brioches tressées à la cannelle, qui sont à tomber, et du cookie dit à la pistache (aux fruits secs, en réalité) qu’il faut à tout prix prendre en format géant : non seulement il y en a plus (obviously), mais il est juste de le bonne taille pour que l’intérieur reste moelleux tout en étant croustillant-émoustillant sur les bords. Et vous ai-je dit que les brioches tressées à la cannelle étaient à tomber ? D’accord. Vous pouvez zapper les boissons, en revanche ; elles sont à prendre à la machine.

Lustrabui, à Luster : certes, ce village qui se traverse comme un rien est un peu au milieu de nulle part, mais comme ce nulle part se trouve donner sur un fjord (pas dégueu, comme d’habitude), il n’est pas impossible que tu y passes, toi lecteur futur touriste en Norvège. Dans ce cas, un arrêt à la boulangerie de Lustrabui est tout indiqué pour faire un refill de cinammon rolls (moi, obsessionnelle ?).

Restaurant de poisson

Lokalt & Lekkert, dans la halle aux poissons de Bergen : notre unique dîner au restaurant du séjour, pour terminer en beauté. Après avoir fait le tour des étals où toute la mer semble exposée, fumée, grillée, marinée, assaisonnée de mille manière, nous avons choisi le restaurant du milieu parmi les trois abrités par la halle. Les nappes blanches et la carte épurée auguraient mieux que les zillions de plateaux de fruits de mer différents proposés par le concurrent plus populaire. Bien nous en a pris : Mum s’est régalée avec un saumon goûté in extremis (elle peut confirmer l’association bienheureuse avec les pickles, qui lui ouvre des horizons) ; je n’ai pas laissé au chat ma part conséquente de flétan (choisi il est vrai pour sa sauce au beurre et pour changer, ayant goûté tous les saumons de tous les buffets de petit-déjeuner pendant quinze jours). À la place du dessert inexistant, nous avons observé les cuisiniers travailler dans leur enclos ouvert : la chef qui s’active, un commis qui semble adolescent à dépasser tous ses collègues de deux têtes et ne chôme pas, tous en train de remuer, sortir, couper, essuyer un front,le bord d’une assiette bien dressée, toutes actions qui raffermissent a posteriori la saveur du repas et l’inscrivent en mémoire comme une bonne expérience.

Cafés / salons de thé

Quadrillage de photos représentant les délices mentionnés en dessous… et l'oiseau venu picorer les miettes.
Y’a pas que les humains pour se refiler les bonnes adresses…

Godt Brød Fløyen, à Bergen : c’est le genre d’endroit où tout est oh my Godt, une boulangerie-café très bobo-compatible. J’y ai goûté un délicieux gâteau coco-noix de cajou et suis revenue pour leurs bouchées à la noisette grillée (ce n’est pas pour rien qu’ils font des prix dégressifs en fonction du nombre de bouchées ; ne faites pas comme moi, prenez-en plusieurs d’un coup). Le chocolat chaud maison de Mum était lui aussi délicieux, tout comme la ginger beer (en bouteille) qui me faisait fantasmer depuis plusieurs heures. Nous avons découvert ensuite en nous promenant dans la ville que c’était une chaîne – la nôtre était près du départ du funiculaire (que l’on n’a pas pris, pour pouvoir manger encore plus de viennoiseries à la cannelle).

Photos de la chocolaterie, du chocolat chaud et d'une plaque en métal où l'on voit deux personnes dans une cuisine, l'une "braquant" lautre : "Hand over the chocolate and nobody gets hurt!"

Geiranger Sjokolade, à Geiranger donc : la chocolaterie fait à la fois boutique et café. Si vous n’êtes pas allergique au turquoise et que vous n’arrivez pas au moment où un paquebot débarque en ville, c’est un endroit sympathique pour goûter et papoter. Le chocolat est de qualité, même si la (non-)préparation du chocolat chaud nous a laissées perplexes : nous avons eu beau touiller, les pistoles ajoutées après coup au mug de lait ne se sont pas bien dissoutes, préférant coaguler en vermicelles. Il aurait fallu faire l’inverse et verser en cuisine le lait encore brûlant sur les pistoles, ou bien apporter un pot de chocolat déjà fondu. Qu’importe, nous étions trop occupées à goûter des alliances originales : notre curiosité a été récompensée avec le bonbon au chocolat à l’huile d’olive et au sel, et… hum… fouettée avec celui au bleu. Oui, oui, au fromage. J’ai découvert à cette occasion qu’on pouvait faire du bleu avec du lait de chèvre. Autant vous dire que l’enrobage au chocolat n’est pas détecté par les papilles. C’était amusant, mais m’a passé l’envie de poursuivre l’expérience avec la glace au même bleu.

Le café du Jugendstil Museum à Ålesund : contrairement à la collection du musée, le café n’a rien d’Art Nouveau, mais tout y est délicieux, les serveurs-serveuses sont adorables et on s’y sent comme chez soi (en imaginant avoir une déco bobo-green-cooconing-nordique chez soi – j’ai été un peu déçue en rentrant de me rappeler que l’aménagement de mon studio s’est fait par une sédimentation mobilière pragmatique et fainéante, sans plante-paravent ni mobilier design). Nous sommes restées là un temps infini à discuter, bien après avoir picoré de l’index les miettes du scone géant (aux écorces d’orange) et raclé avec la fourchette en biais les traces de chocolat d’une tarte cacaotée jusque dans sa pâte. Avec de la clotted cream et de la chantilly, parce qu’on n’allait pas dire non au serveur, qui nous l’a proposé si gentiment. Sa collègue, tout aussi aimable, m’a gracieusement rempli la théière pour une seconde tournée – c’est dire si on avait envie de s’en aller.

La joie chevillée au cœur de Strasbourg

Toit avec plein de petites fenêtres et une cheminée (sans cigogne)

J’ai adoré ces quelques jours à Strasbourg. Palpatine était pris toute la journée, si bien que j’ai eu le meilleur du voyage solo et duo : les soirées à deux et les journées à explorer seule, au gré de ma fantaisie. Pas de tristesse nocturne quand tombe la fatigue à la fin de la journée ; pas de compromis ou même seulement de synchronisation en cours de parcours. Je tourne à droite si j’aperçois des couleurs qui me plaisent, reviens vers la gauche vers l’animation, parcours les grands espaces à grandes enjambées ou au contraire en flânant à pas ralentis, décide quand il est l’heure de manger, quel kouglof engloutir ou effeuiller, hésite autant que je veux sur la suite à donner à ces instants de liberté sans errance.

Eglise à deux clochers vue en contre-plongée, avec les moignons d'arbres cogneurs
Une (vraie) cigogne !
Pont vu d'en contrebas, avec des découpes en fer forgé, la cime d'un peuplier à gauche, un piéton à droite
Plan miniature en 3D, d'où se détache la cathédrale, sur fond flou de verdure

Certaines villes, trop mornes ou trop petites, se referment après quelques heures ; on ne sait plus trop quoi y faire après les avoir quadrillées. Strasbourg est juste de la bonne taille, ou mon séjour de la bonne durée. Je la traverse, la sillonne, suis les contours de ses quais, recroise des endroits que j’ai aperçus au loin ou que j’ai déjà passés en venant d’une autre direction ; la ville prend forme dans mon esprit, les coins de rue coïncident avec le plan, et me surprennent cependant d’ainsi se raccorder. Je repère ses différents quartiers : les colombages, que j’imaginais omniprésents, sont cantonnés à un coin très touristique, dont je me détourne rapidement en même temps que de la cathédrale claudicante. À ses immenses tours, je préfère, snob, les clochers beaucoup plus simples de l’église protestante, qui s’élèvent à un tournant du fleuve et font s’élever je ne sais quoi en moi – un ascendant similaire aux peupliers et leur cime qui ploie légèrement de côté, tandis qu’ils frémissent de tout leur être, certaines feuilles presque blanches de soleil. Peu de choses naturelles me ravissent autant que le scintillement des peupliers, sachez-le. Et il y en a, autour du fleuve, indiquant la direction dans laquelle tourner autour de la ville-île. J’adore ces quais, la respiration qu’ils créent dans une ville déjà aérée de belles places, la cachette en plein air qu’ils constituent, quelques pieds sous la circulation dense des vélos, les ponts qui rythment le parcours et le suspense de savoir s’il y aura ou non au prochain des escaliers pour descendre ou remonter (ils sont plus rares encore qu’autour de la Seine).

Fleurs délicatement éclairées par le soleil, vues légèrement en contreplongée depuis les quais du fleuve
Silhouette en train de lire sous le passage d'un pont fluvial

Aux endroits tout indiqués pour le touriste, je préfère les quartiers résidentiels cossus ; je m’imagine habiter l’une de ces demeures, ou même pas, je choisis juste les façades que je préfère. Je caresse l’idée d’acheter un carnet et un feutre pour dessiner à toute vitesse les éléments architecturaux qui, cumulés, donnent son air à la ville ; j’en ai très envie, mais j’ai plus envie encore de continuer à marcher, faire circuler les idées dans mes jambes, l’éblouissement dans mes poumons, la joie qui me décolle d’un centimètre du sol, c’est une gaité, une luminosité folles, d’exister simplement en se mouvant, en observant. J’ai le regard aiguë de l’observation latente et prends plaisir à prendre des photographies, des bouts de vision avec moi. Je serai à nouveau un peu déçue en les triant, comme après le voyage en Asie, mais je ne le sais pas alors ; ça participe juste du moment, de l’amusement. Ça m’aère.

Aperçu des toits ensoleillés à travers une fenêtre, le reste sombre
L'ombre des colombages mord sur un volet troué d'un coeur

Je mets du temps à m’en rendre compte, mais mon humeur fluctue avec la lumière : en fin de matinée, le monde m’appartient, la marche me galvanise ; puis l’immense joie de rien décline sans que je m’en aperçoive, l’enthousiasme se tasse en même temps que l’énergie et je me demande ce qui m’exaltait si peu de temps avant encore. Il faut tout le glorieux de la golden hour pour s’apaiser, trouver la beauté dans le regret de ce qui passe, et dans le regret, l’anticipation de l’avenir qui nous appartiendra encore, le lendemain matin, pour à nouveau nous échapper en cours de journée. Je suis photosensible aux heures du jour. Je devrais trier mes photos par tranches horaires.

Mur décoré de vignes et de bouteilles… sous lequel sont entreposées les poubelles

Certes, évidemment, il y a les hésitations prolongées, les moins bonnes idées : prendre le tram, une éternité pour passer la frontière et aller en Allemagne, un centre commercial en plein air à vrai dire, avec des glaces à 1 € la Kugel, qui bizarrement font passer toute envie de glace ; regretter un peu d’avoir fait siennes les lubies de Palpatine, de voir le pont qui sépare et relie les deux pays ; prendre ce qu’il y a à prendre, le peu de verdure, le Franzözische d’enfants qui, si jeunes, parlent allemand quand les affiches des abribus sont encore pour moitié en français. J’ai pissé en Allemagne, mangé un bretzel bio de la veille et je suis revenue, à Strasbourg, à mes propres lubies : l’humour de l’Opéra du Rhin en banderoles sur la façade, les bretzels aux graines de courge, des casquettes très chouettes (achetées), un hibou en peluche (resté en vitrine), la librairie du centre, où je suis allée deux fois, la seconde ressortie avec Pietra Viva, que je me suis mise à lire sur la place même, changeant de banc à mesure que le soleil les faisait disparaître, jusqu’à avoir froid et sautiller sur place en attendant que Palpatine apparaisse, et qu’on retourne à notre restaurant de tartines, élu cantine du séjour.

Pavés, lignes du tramway et plaque d'égout rasés par la lumière de la golden hour
Ombre portée sur le sol d'un portique ouvragé

Alors que je dispose de moi-même et de mon temps comme je le souhaite en cette année sabbatique, ces quelques jours à Strasbourg ont été de véritables vacances. Il y a la découverte, évidemment, les murs ocres et les peupliers qui me transportent comme à Rome avec ses pins, aussi, mais pas seulement : le travail dispense autant qu’il empêche ou ralentit la transformation de soi ; avec la liberté tant désirée, surtout ainsi bornée dans le temps, vient l’impératif de donner un sens à une vie que l’on n’est plus en train de gagner, qui nous est donnée ; l’urgence de faire des choses signifiantes pour moi, qui me donnent de la joie mais dont je pourrais être fière aussi, se heurte à tout un tas d’aléas, de découragements ou simplement à la lenteur de ce qui doit maturer. Dans ce contexte, ces quelques jours à Strasbourg sont aussi de véritables vacances : je n’attends rien de moi ; je n’ai qu’à me laisser surprendre par la ville, et la laisser raviver une joie éphémère, peut-être, mais qu’il est si bon de ressentir : joie lumineuse de vivre pour rien, juste se sentir vivante. Il faudrait apprendre à vivre toujours comme ça.


Fragments d'une lectrice derrière un pan de mur, sur les marches de l'église
Bas-relief de boulangère, à qui l'on a rajouté une moustache frisée
Lion de gouttière (sculpture à travers la bouche de laquelle passe le tuyau)
Fenêtres, tuiles et pan de mur ocre de l'hôpital
Marbrures involontaires du temps sur un mur ocre
Strasbourg, la ville ocre de l’Est…

Sourires en amande

Ho Chi Minh

Sur le trottoir d’un carrefour, une famille est là avec ses marmites et ses tabourets en plastique, partageant ou vendant de la nourriture dans un mélange caractéristique de commerce et vie familiale. Sans que je l’ai vue venir, une petite fille rigole et saute devant moi, le bras en l’air pour atteindre un high five que je n’anticipe pas. Quand je comprends, je baisse le bras pour qu’elle puisse atteindre ma main, mais manifestement ce n’est pas du jeu, pas ce qu’elle veut, et elle m’attrape le bras pour le replacer plus haut, là où elle doit sauter, mais je suis toujours trop grande, alors elle m’attrape l’autre main, les deux, je ne comprends rien, c’est drôlement grand mais lent à la comprenette, les étrangers, elle me place les mains en bas, paume vers le ciel et je dois résister pour qu’elle y prenne appui et puisse se propulser. Tout ça en deux temps trois mouvements, puis la famille la rappelle ou le feu passe au vert, et je repars surprise par les souvenirs d’enfance qui me reviennent, quand il me fallait deux bras adultes pour m’élancer et jouer à un, deux, trois, youh – c’est précisément comme ça que ça s’appelait : un, deux, trois, youh.

 

À ce même carrefour, quelques jours plus tard, une petite fille qui ne rit pas du tout nous suit de sa complainte tandis que nous traversons. Un typhon a lessivé la ville la veille, et je n’aperçois pas la famille à laquelle elle remettra les quelques milliers de dong qu’un automobiliste lui glisse à travers la vitre baissée.

 

Ho Chi Minh, Hong Kong

À Ho Chi Minh et à Hong Kong, nous sommes tombés sur une patinoire en plein centre commercial et les deux fois, nous sommes restés un long moment accoudés à notre balustrade éloignée, à observer les mouvements répétés de jeunes gens fort doués et souvent fort jeunes. Quelques-unes d’encore plus jeunes s’accrochaient à leur pingouin à skis, plongeant Palpatine dans un abîme d’attendrissement et d’envie ; lui aussi, il aurait bien fait du pingouin. N’étaient son poignet et mon dos, je l’aurais volontiers entraîné sur la glace. Mais son poignet et mon dos étant ce qu’ils sont, nous sommes restés accoudés, à regarder : deux mascottes de Noël dans un programme libre de nous faire rire ; des jambes encore droites ou déjà galbées, collants passés sous les chaussures ; un gamin au pantalon et aux gestes fluides ; des habitués équipés, entraînés, qui soufflent mains sur les reins. Ce sont des tours qui tournicotent bien, des tentatives d’axel, quelques impressionnantes glissades en développé devant ou en arabesque plongée, une main qui ne trouve pas de prise avec la cuisse mais, comme je le dis à Palpatine et la coach à son poulain, faut attraper le genou et hop la jambe monte, et ça glisse et ça tourne, ça patine au pingouin, parfois remplacé par une otarie, mais ce n’est pas un problème parce que Palpatine fait l’otarie comme personne et que, pingouin ou otarie, nous avons du mal à nous arracher à notre fascination.

 

Sapa

Nous avons dormi dans le car couchette et passé la matinée à randonner dans les montagnes de rizières. Nous nous arrêtons dans un village pour déjeuner ; sitôt assis sur les bancs en bois, une flopée de petites filles et quelques grand-mères débarquent pour nous vendre des pochettes brodées à la main made in China, des bracelets, des écharpes, et celle-ci, non ? celle-là, alors ? On a beau refuser la camelote, elles ne reculent pas et proposent d’autres modèles, d’autres couleurs, recourent à toutes les techniques de vente et de mendicité imaginables, marchandage, suppliques, intimidation, air excédé ou suppliant. Elles se succèdent sans discontinuer, buy from me, buy from me. Une fille du groupe achète une pochette pour ranger son iPhone ; et un gars, une étole pour se faire pardonner auprès de sa copine d’être quand même parti alors qu’elle avait un empêchement. Cela ne calme pas le flot : you buy from her, now buy from me ; cheaper, cheaper. L’arrivée des plats les disperse, et l’on est soulagé de voir disparaître ces gamines envahissantes envoyées là au lieu de jouer, de ne plus voir leurs mines crève-cœur. Ce ne sont pas des enfants mignonnes ; la beauté de montagnes millénaires portée sur des visages qui n’approchent pas la décennie, elles sont d’une beauté à fendre les pierres, et bientôt d’une dureté ad hoc.

 

Ninh Binh

En presque dix ans, je n’ai jamais réussi à convaincre Palpatine de monter sur un vélo, pas même à Asterdam ou à Kyoto, où cela aurait facilité l’exploration de la ville. Autant vous dire que j’ai souri lorsque j’ai vu que notre excursion à Ninh Binh comprenait une promenade à vélo, entre la balade en barque sur le fleuve Tam Coc et l’ascension d’un promontoire panoramique. Les choses se sont enchaînées rapidement et Palpatine n’a pas eu le temps de tergiverser ; après vingt ans sans poser ses fesses sur une selle, il s’est lui aussi retrouvé sur un vieux biclou, en queue de peloton et pas bien à son aise. J’étais partagée entre le rire et la fierté, et je n’ai pas choisi l’un ou l’autre : je l’ai charrié et encouragé. Plusieurs fois, j’ai voulu me retourner pour vérifier qu’on ne l’avait pas semé, mais le guidon était vissé si lâche qu’en lâchant ne serait-ce qu’une main, sans même parler de tourner le buste, le vélo se mettait à zigzaguer dangereusement ; j’ai filé droit. Quand nous sommes passés à leur hauteur, des gamins du coin se sont mis à courir vers nous pour qu’on leur tape dans la main au passage, comme dans une course de relai. En équilibre précaire, nous nous sommes contentés de leur éviter. On a rejoint le groupe à l’arrêt un peu plus loin, et déjà, cela marquait le moment de faire demi-tour ;  en vingt minutes, on ne va pas bien loin. Alors on a pris des photos, le vélo maintenu de guingois entre les jambes, tombé, relevé, et on a fait demi-tour. Les gamins ont couru vers nous à nouveau – trois ou quatre, un petit garçon avec un maillot de sport orange et une petite fille à queue de cheval ou à couette, ou peut-être bien avec le maillot orange, je ne sais plus, mais tope-là, c’était bien avec elle, je me souviens de son rire, à courir et sauter pour taper dans la main d’étrangers.

 

Hong Kong

En allant randonner à dos de dragon, je fais la rencontre d’une étudiante allemande en Erasmus. Alors que l’on parle de nourriture locale et que j’en viens à la soupe de sésame noir, elle me rapporte ce genre d’anecdote qu’on ne peut connaître qu’en ayant côtoyé de près par exemple des camarades d’université : on encourage les enfants à manger leur soupe de sésame noir en leur disant que ça leur fera les cheveux bien noirs. Un Popeye de jais.