Duras Song

L’exposition consacrée à Marguerite Duras par la BPI est organisée sur le diptyque Inside / Outside. Inside, à l’intérieur de l’espace d’exposition – vide, pour que cela résonne, sûrement : les manuscrits d’India Song montrent le travail à l’oeuvre dans l’écriture, l’écriture de l’intime. Outside, sur les murs extérieurs : des photos, des lettres et beaucoup d’articles de journaux – toute production extérieure à l’oeuvre –, éloignent l’auteur du statut de romancière qu’on lui associe spontanément, pour la présenter comme un écrivain aux prises avec son époque.

Les feuillets couverts de correction, qu’il faudrait consulter assis, en fac-similé, ont surtout le mérite, dans les cages de verre où ils sont exposés, de replacer le texte fixé, imprimé, que connaît le lecteur dans l’état flottant de l’écriture, quand une phrase peut encore être rajoutée, déplacée ou raturée. Le suspens entre l’écrire et l’écrit apparaît presque hasardeux – on s’est arrêté, parce que cela sonnait juste – ou moins faux, peut-être. Précaire histoire de la littérature : si ma mémoire ne se fait pas des films, il s’est est fallu de peu que L’Amant ne se soit intitulé L’Étranger. Imaginez un peu :

L’Étranger… de Camus ou de Duras ?

Plus que les coulisses de l’écriture, c’est la scène sociale et politique qui a capté mon attention dans cette exposition – peut-être parce que, tout en préservant sa vie privée, Duras réussit à faire ressurgir l’intime. Une interview croisée avec Jeanne Moreau sur leur vision des hommes fait ainsi état des aspirations féministes de l’époque, sans jamais occulter les obscures lois du désir – des pulsions que la raison parvient plus ou moins mal bien à assumer, parce qu’elles nous poussent dans les bras de ces hommes dont ne voulons pas avoir besoin. On est bien loin aujourd’hui d’admettre avec autant de lucidité que l’émancipation sociale (indépendance par rapport au père et au mari) peut aller de paire avec la soumission aux lois du désir (dépendance vis-à-vis de l’amant). On ne veut pas l’entendre et, pour être sûr de ne pas l’entendre, on a adopté un ton revendicatif qui empêche même de le formuler (et l’on croit ainsi être à l’abri de soi-même – curieuse époque où l’homme a d’autant plus foi en lui-même qu’il refuse de se connaitre). Ce qui semble incompréhensible, dans l’oeuvre de Marguerite Duras, c’est précisément cela (la passion, l’abandon, la perdition de soi et l’amour de ce désir), qu’elle a masqué-révélé dans l’écriture pour que cela nous touche avant que nous l’ayons compris, et qu’ainsi nous l’admettions avant d’avoir eu le réflexe de le repousser. (J’aime Duras pour ça, parce que je n’en comprends jamais tout mais que cela fait quand même sens.)

Duras admet tout cela avec une simplicité déconcertante. Et moi, qui reste fascinée par cette complexité humaine qui ne semble pouvoir être élucidée qu’avec la gravité propre au mythe, je suis toute surprise de voir l’auteur se passionner pour un fait divers (L’Amante anglaise, pourtant), écrire sur les difficultés d’une dame analphabète, qui se débrouille comme elle peut, et correspondre avec François Mitterrand, que l’on découvre ainsi moins président qu’homme – de lettres. Il n’est pas tout à fait vrai que je le découvre ; Hubert Nyssen en faisait état dans ses mémoires. Seulement entre la parole rapportée, fusse celle d’un éditeur, et le style implacable d’une petite lettre sans prétention, il n’y a pas photo (enfin, si, justement, il y a la photo de Melendili, qui me permet de vous transcrire ici un extrait de cette lettre).

 

« […] L’ennui c’est que tout le monde danse et tout le temps. Le peuple-Roi rigole tant qu’il peut et ripaille. Anniversaire sur anniversaire. Libération sur Libération. On décore machinalement. On pétarade de feux d’artifice. Les flics sont à l’honneur. Tout homme honnête sait bien qu’ils furent des noirs.

Tout cela n’est guère sérieux et le plaisir finit par s’épuiser. Thorez peut bien discourir sur la Production, la Révolution se fera en chantant et non par le Travail.

Si Robert est trop flemmard, Marguerite aura-t-elle le courage de m’écrire ? Je l’y engage fortement et j’attends vos nouvelles. On m’y dira encore qu’il a engraissé, ce Robert aux 35 kilos de supplément. Tant mieux – et qu’il retrouve vite ses allure de Bénédictin qui connait le péché

je vous embrasse

François Mitterrand »

 

Relisez, juste ça, lentement : Anniversaire sur anniversaire. Libération sur libération. Pause. On décore machinalement. Le rythme, l’impersonnel… Et ce Bénédiction qui connaît le péché ! Comme cela est troussé !

Et en face, il y a Duras, qui énonce comme ça, sans même la solennité rieuse de la rhétorique présidentielle, qu’elle aurait pu avoir une aventure avec Mitterrand.

« Mitterrand c’est un grand président de la République et un petit renard aussi. Et un enfant. On a dû être un peu amoureux l’un de l’autre dans cette sarabande hallucinatoire de la résistance. J’ai pensé quelquefois que si on avait eu un jour devant nous, lui et moi, sans S.S., sans gestapo, sans épouvante, sans la mort qui guettait à tous les coins de rues, on aurait eu une histoire. Quelquefois je pensais et je pense encore que même sous les balles de la gestapo, il aurait gardé ce regard très légèrement rieur, ce charme fait d’un sourire relatif, retenu. »

Mitterrand, un petit renard. Je vous laisse là-dessus.

 

 

Vous avez encore une semaine pour aller voir l’exposition. Attention au choix de vos horaires car l’entrée se fait par la bibliothèque. Le seul moyen d’éviter de faire la queue est de passer par le musée ; il vous faudra alors, génie de l’inorganisation, payer pour une exposition… gratuite.  

Luchini a dit

When I was young, I used to admire intelligent people ;
as I grow older, I admire kind people.

Abraham Joshua Heschel

 

Pour les portes ouvertes de la BNF (à l’occasion de laquelle j’ai visité avec Palpatine l’exposition Éloge de la rareté) Fabrice Luchini offrait une lecture, c’est-à-dire un show où il lit moins qu’il ne se laisse aller à partir de textes qu’il connaît par cœur et par tripes. L’occasion de quelques étonnements.

« La mort et le mourant » de La Fontaine, le sommeil de Booze, le décès de Bébert au bout d’Au bout de la nuit… on se met à voir la lenteur avec laquelle le comédien traverse le court espace qui sépare les coulisses de la chaise qu’on lui a préparée et qui l’attend, au milieu de la scène – avec une pile de bouquins à codes barres, qui soulèvent un nuage de poussière à chaque fois qu’ils sont repoussés sur la table. « Il a beaucoup vieilli », m’avait dit mon patron quand je lui avais raconté que j’essayerais d’obtenir une place. (Mon patron est du genre à croiser Luchini et à surkiffer Under the Skin – interrogée sur mes sorties ciné du moment, j’avais marché sur des œufs.)

La demie-heure de retard avec laquelle est arrivé le comédien perfectionniste, ainsi privé de préparation, l’a mis de fort méchante humeur : le taxi qui n’a pas voulu de son petit chien (ou qui n’a pas supporté une remarque de son maître ?) a pris cher et, avec lui, Hollande, Sarkozy, les gens, le public, l’époque entière. Tous les tousseurs, renifleurs et autres parasites des salles de spectacles. Tous les incultes, tous les illettrés, tout le monde. Car une quinte de toux lui a fait perdre le fil d’un poème et plus personne ne connaît Céline – surtout pas le public cultivé qui lui est tout acquis et qu’il n’aura de cesse de malmener car c’est un « public gratuit » et, au spectacle comme chez le psychanalyste, payer fait partie du traitement.

Je ne sais pas si j’admire son franc-parler, sa satisfaction pleine de verve et son mépris du socialement correct, qui n’épargne personne et surtout pas son auditoire, ou bien si je suis déçue de son manque d’humilité, qui participe pourtant à la grandeur des gens talentueux. À quoi m’attendais-je ? À ce qu’il jette à bas son personnage alors qu’il est sur scène ? Un personnage qui n’en est peut-être même pas un, de surcroît. Mais alors, à quel point cet homme doit être invivable lorsqu’il ne se donne pas en spectacle ! Plus qu’un sentiment mitigé, c’est un sentiment ambivalent que me laissent les personne culottées : j’admire leur aplomb et suis dérangée dans mon admiration par le sans-gêne auquel il confine, ne sachant jamais trop si je suis plus gênée de leur morgue-morve ou d’être mouchée.

Mi-Philinte (par l’esprit), mi-Alceste à bicyclette (par tempérament), Luchini a finalement été pris au piège de sa brillante mauvaise foi lorsque, demandant au public un texte, une spectatrice lui a proposé : « Le Misanthrope, pour vous faire plaisir. » On entendait dans sa voix la didascalie (d’un ton poli, narquois). Politesse feinte, comme une révérence. Qu’il a évidemment fort bien tirée (à lui).

Home, bittersweet home

Le premier tiers (quart ?) de Coming home, en pleine Révolution culturelle, suit le point de vue de Dan Dan, jeune fille à l’école de danse qui travaille d’arrache-pied pour obtenir le rôle principal dans le Détachement féminin rouge1. Les mouvements volontaires de la chorégraphie qu’elle répète partout, dans le studio aussi bien que dans son salon, traduisent sa détermination. Autant dire qu’elle n’est pas prête à laisser sa mère tout gâcher en retrouvant son dissident de mari en cavale, pas du tout prête à voir ses efforts réduits à néant pour un père qu’elle n’a jamais connu. Et s’il le faut…

L’album photo que le père, Lu Yanshi, rouvrira des années après que Dan Dan a arrêté la danse, après avoir tenu un rôle mineur lors d’une représentation à laquelle n’a pas voulu assister sa mère, montre la trahison de sa fille comme une erreur de jeunesse, à mi-chemin entre le caprice et la jalousie : absolument toutes les photographies de l’album ont été découpées pour réduire le père à une présence fantomatique – la censure étatique intériorisée dans le cercle familial.

Une fois que cette intransigeance puérile est dépassée, que le père est réhabilité, l’émotion jusqu’alors contenue se déploie lentement. Pas de grande effusions au retour de Lu Yanshi : les retrouvailles n’ont pas lieu ; Feng Wanyu ne reconnaît pas son mari. Elle ne cesse pourtant de l’attendre ; c’est même l’une des rares choses qu’elle n’a pas besoin de confier à l’un des innombrables aide-mémoire placardés un peu partout dans l’appartement.

L’impossibilité de rattraper le temps perdu, que l’on perçoit d’habitude à travers la difficile réadaptation de celui qui a été absent (typiquement, le traumatisme du soldat incapable de retourner à une « vie normale » après les horreurs du combat), est ici abordée du point de vue de celui qui est resté. Car celui qui est resté n’en a pas moins moins changé : la mémoire défaillante de Feng Wany le rend perceptible, matérialisant en quelque sorte le lent passage des années.

Lent et irréversible. Lu Yanshi usera en vain de tous les artefacts qu’il pourra imaginer : mettre en scène une nouvelle arrivée à la gare ; se faire passer pour l’accordeur de piano pour jouer un air qui a marqué leur histoire ; faire témoigner les voisins, la famille ; livrer une malle de ses lettres non postées et venir les lire, pour que Feng Wanyu entende les mots de la bouche de celui qui les a écrit…

Ce que Marx ne dit pas, lorsqu’il écrit que tous les grands événements se passent deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce », c’est que passé ces deux occurrences, lorsque le même échec se reproduit indéfiniment, la tragédie reprend le dessus et l’emporte irrémédiablement. Je soupçonne les quelques rires étranges entendus dans la salle d’avoir été des tentatives (vaine, elles aussi) pour repousser la tristesse qui s’empare du spectateur impuissant.

Car la tristesse va de paire avec la beauté de l’inachevé ; c’en est le prix. Jamais on n’aurait perçu avec autant de force l’amour de Lu Yanshi pour sa femme si elle était tombée dans ses bras. Quand il devient évident que cet amour ne sera plus jamais réciproque, que Feng Wanyu ne recouvrira pas la mémoire, son mari s’arrange pour prendre soin d’elle au mieux : lucide mais pas résigné, il écrit de nouvelles lettres et se fait, camarade lecteur, le messager d’un moi passé qui invite son épouse à bien se couvrir en hiver et à admettre de nouveau sa fille auprès d’elle. Il lui organise ainsi une nouvelle vie, d’où il est lui-même exclu, dans l’ombre de son propre souvenir, mais d’où il peut veiller sur elle – beauté infinie, infiniment triste, d’un amour qui n’exige pas de reconnaissance.

Mit Palpatine

 

1 Traduit par Section féminine rouge dans les sous-titres.

Marc-Antoine par le bout du nez

Dans l’opéra de Jules Massenet (livret de Louis Payen), c’est Marc-Antoine qui nous introduit à Cléopâtre. La diction de Frédéic Goncalves est si articulée que son chant se fait récitatif ; c’est lui qui nous raconte l’histoire, l’histoire de son personnage tiraillé entre la courtisane et la vierge, la maîtresse et la femme, l’Égypte et Rome… Marc-Antoine endosse si naturellement le rôle de narrateur que l’on est près de renommer l’opéra d’après lui. Seulement, voilà, il y a Cléopâtre (Sophie Koch).

L’Égyptienne n’apparaît pas dans un éblouissement de cors et de cymbales. L’orchestre reste pour ainsi dire sans voix devant la superbe servante qu’est la reine vaincue. Dans un silence entêtant, où seules les cordes vrombissent – tête qui tourne, sombre menace –, elle s’avance vers Marc-Antoine et sa seule présence, vibrante, chasse le spectre de la tragédie cornélienne. Soleil noir, elle éteint le dilemme entre désir et devoir, allume à la place les feux d’une passion qui la consumera en même temps que son amant involontaire (involontaire car Cléopâtre se serait bien passée d’avoir à séduire Marc-Antoine qui, de son côté, se méfie de cette sirène égyptienne comme de la peste). Exeunt Chimène et Rodrigue, place à Tristan et Yseult : deux personnages qui ne se seraient jamais aimés si leur destin n’avait pas été de l’être, et qui, s’aimant, aiment moins l’autre que le sort funeste qu’il lui réserve. Pour qui (ne) veut (pas) le voir, le mythe médiéval se retrouve, transposé, dissimulé, dans l’histoire antique : quoi de mieux que les tombeaux gigantesques des pyramides pour chanter l’élévation par la mort ?

Pour ne pas se l’avouer, Marc-Antoine invoque le triumvirat, sa loyauté, son devoir, et va jusqu’à retourner à Rome pour y épouser la candide Octavie, comme Tristan épousa Yseult la Blanche. Cléopâtre jette alors son dévolu sur l’un de ses affranchis. Pour se persuader d’être libre de toute passion, de ne s’être abandonnée à Marc-Antoine que pour le bien de son royaume. Mais Spakos, affranchi par la reine et esclave de l’amour fou qu’il lui voue, trahit l’étincelle de la passion : en tuant un danseur pour lequel Cléopâtre manifestait un peu trop de goût, il ravive la fascination de la reine pour lui. Comment ne pas être fascinée par la beauté de cette force brute qui peut vous perdre et veut vous sauver ? Qui veut vous sauver et peut vous perdre ? Comment Cléopâtre pourrait-elle résister à cette voix parfaitement séduisante (Benjamin Bernheim), qui dit toute la jalousie qu’elle nourrit ? Résister à l’envie d’exciter cette jalousie – formidable jalousie qui pourrait elle aussi la tuer ?

Avec ses consonnes explosives, Spakos précipite la passion. Bien plus que le serpent que Cléopâtre retournera sur son sein (Nikyia style) en découvrant la mort de Marc-Antoine, c’est lui l’instrument de son suicide. C’est lui qui, sous prétexte de mettre la reine à l’abri, la fait passer pour morte et déclenche un quiproquo à la Roméo et Juliette. Marc-Antoine et Cléopâtre ne resteront pourtant pas unis dans la mort comme les amants shakespeariens. Vertu romaine oblige, l’histoire renverra Marc-Antoine à l’histoire politique de Rome, laissant Cléopâtre, la femme, l’étrangère, briller seule du noir soleil de la passion. Cette leçon vaut bien un opéra, sans doute.

 

Mit Palpatine
À lire : le compte-rendu érudit de Carnet sur sol, qui vous expliquera à coup de glottologie pourquoi le Marc-Antoine de Frédéic Goncalves paraît réciter et le Spakos de Benjamin Bernheim a le chant parfait (j’espère avoir de mon côté montré le pourquoi des revirements et des ellipses narratives, qui isolent les épisodes nécessaires à la passion).

Oratorio de Noël aux Champs-Elysées

S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu.
Cioran

Champs-Élysées. Clemenceau. Impossible de sortir de la station. Un costume gris trop grand de la RATP aboie qu’il faut reprendre le métro jusqu’à Concorde. Le mouton ne prête aucune attention à ce chien de berger mollasson et l’on persiste dans un embouteillage de doudounes et de bonnets jusqu’à trouver, dehors, des militaires qui font le pied de grue avec des fusils d’assauts, prenant bien garde à ne pas se rendre utile en limitant l’accès à la station le temps qu’elle soit évacuée. Là-haut, l’air n’est pas beaucoup plus libre. Le graillon se répand des chalets de Noël en lieu et place de la cannelle annoncée sur les panneaux. Ça grouille de monde. De gens qui n’avancent pas. De gens qui avancent et tapent dans vos talons. De poussettes toujours prêtes à vous rouler sur le pied. L’esprit de Noël, esprit frappeur. On monte vers les Champs. La misanthropie monte.

Théâtre des Champs-Elysées. Bach. Premier balcon, premières notes. Détente. Curiosité pour les curieuses trompettes qui ressemblent à des cors qui auraient oublié de complètement s’entortiller. Exeunt les sapins, les lumières clignotantes, les guirlandes, les bonnets de Noël ; il n’y a pas de places pour tout ce bazar dans la crèche de la Nativité, désert de sable que les notes balayent paisiblement. Ici la lumière est ocre, lumière du soleil sur une terre lointaine, lumière des projecteurs sur les rondeurs boisées des cordes et les reflets cuivrés des vents. Elle tombe, inégale, le long de la colonne striée et dorée qui marque l’avant-scène : ce sont les traits d’or qui rayonnent des têtes des saints sur les peintures de la Renaissance – celle qui ne m’émeuvent jamais et dont j’ai soudain l’impression de comprendre la délicatesse. À chaque modulation, la musique rehausse d’un trait le petit nuage sur lequel on se trouve, comme une divinité, lui apportant la matérialité qu’il faut pour qu’on ne passe pas au travers. Les rebonds moelleux n’en finissent plus, sans que jamais le ciel s’en trouve obscurci : la peinture est toujours assez transparente pour que nous parviennent les voix lumineuses des chanteurs, des voix qui déroulent l’histoire de la naissance du Christ, un Christ tout-puissant, mais qu’il faut protéger, un Christ tout petit qui n’est pas encore bardé de clous, un Christ d’où coule la lumière plutôt que le sang. La croix, l’enfermement dans les églises sombres, le poids du péché à racheter… tout cela viendra plus tard ; tout cela est aussi loin que les sapins, les boules et le gros bonhomme rouge à barbe blanche, qui viendront plus tard encore. Pour l’instant, il n’y a que la joie. Il n’y a que Bach.