L’informatique n’est pas magique


Un geek à Hogwarts

 

On peut mesurer sa progression en informatique à la part de xkcd que l’on comprend ou bien, pour les non-scientifiques dans mon cas, à la part de magie qui subsiste dans le fonctionnement de l’ordinateur. Par exemple, le passage d’un langage lisible par l’être humain en bits utilisables par la machine est pour moi de la magie. Je sais que le tour de prestidigitation a pour nom compilation mais je n’en connais pas le truc. Du coup, la création d’un langage me semble un acte démiurgique, qui me rappelle l’abîme de perplexité dans lequel m’avait plongé cet adage de mon ex-beau-père : « Si tu ne trouves le livre que tu cherches, écris-le. » Aujourd’hui, cela me paraît évident mais ma réaction, à douze ans, était de me demander comment diable je pourrais écrire un livre si ce que je ne savais pas était justement dedans. Treize ans plus tard, j’ai de nouveau douze ans en informatique : comment diable peut-on faire reconnaître à la machine un langage qu’elle ne connaît pas si c’est par celui-ci qu’on lui transmet des directives ? On dirait un mauvais remake de Rousseau sur l’origine de la langue. Exeunt la poule et l’œuf, place à la magie.

S’initier à l’informatique, c’est faire refluer la magie. Le cours réseau s’est ainsi chargé de me faire comprendre que les câbles, la fibre et le WiFi ne sont que matériaux, ondes et électricité. Finis les 0 et les 1 vert fluo qui circulent dans les câbles comme dans une guirlande de Noël clignotante : voilà les hertz, ohms, microns et calculs de masques de réseau (ça a l’air un peu chiant comme ça mais je vous rassure : ça l’est). Exit la magie, place à la physique. Sur le coup, on a un peu l’impression de se faire avoir au change mais ce n’est pas toujours le cas : les cours d’algorithmie et de programmation, notamment, m’ont appris ce qui se cachait dans un programme et c’est là que ça devient excitant. Exit la magie, place aux formules magiques. Pour être honnête avec vous, les formules magiques ne sont que logique et linguistique. Cela dit, l’apprentissage du geek ressemble beaucoup à celui de l’apprenti sorcier : très peu d’Hermione et beaucoup de résultats inattendus. Mais avec beaucoup d’entraînement, cela paraîtra vraiment magique aux moldus. Prêts pour une introduction aux sortilèges algorithmiques ? Promis, je serai moins ennuyeuse que professeur Flitwick et vous allez être surpris du peu de notions croisées.

 

Silhouettes et murs en caractères verts

Image extraite de Matrix

 

L’algorithmie : une affaire de boîtes à chaussures et d’aiguillages de train

 

Les suppléments sont là pour approfondir mais peuvent être allègrement sautés si vous commencez à en avoir assez.
 

Les boîtes à chaussures

Les boîtes à chaussures vont nous permettre de ranger tout un tas de choses dedans : ce sont des variables, qui permettent de stocker des valeurs. Ces valeurs sont de différents types, selon que les boîtes contiennent des baskets, des escarpins, des mocassins, des tongs… c’est-à-dire, des chiffres, des chaînes de caractères ou des booléens qui, comme les interrupteurs n’ont que deux valeurs : allumé/éteint, vrai/faux, oui/non.

Le supplément André. On ne peut pas mettre n’importe quelle paire de chaussure dans une boîte à chaussure : des chaussures de sports ne peuvent pas aller dans une boîte de chaussures à talons et vice-versa (bah, oui, les chaussures de sports puent). En revanche, des chaussures à talons peuvent aller dans la boîte d’autres chaussures à talons ; il faut juste faire attention à ce que la boîte soit assez grande de manière à ce que les talons ne soient pas ratiboisés. Les chaussures à talons sont des données numériques : on peut faire entrer un chiffre entier (des petits talons) dans une variable qui accepte les chiffres à virgule (des talons aiguilles) mais pas l’inverse, sous peine de faire perdre sa virgule au chiffre (talons ratiboisés).

Le supplément Louboutin. Les chaussures que nous manions sont particulièrement fragiles : toute paire de chaussure posée par terre est désintégrée. Pour échanger les boîtes de deux paires de chaussures, il en faudra donc une troisième, vide.

 

Les armoires

Les armoires vont nous permettre de ranger toutes les boîtes à chaussure que nous avons utilisées : ce sont des tableaux, dans lesquels ranger des variables.

Le supplément Ikéa. Si vous avez des centaines de paires de chaussures, les trier ne sera pas du luxe – par prix, date d’achat, pointure, couleur… en ordre croissant en décroissant. Il existe plusieurs techniques pour cela, dont une qui porte le nom très poétique de « tri à bulles ». Dans tous les cas, il vous faudra un critère de tri et un test en fonction duquel ranger les chaussures. Par exemple, pour un tri selon la saison à laquelle elles se portent : si ce sont des chaussures d’hiver, elles vont en haut de l’armoire, sinon, ce sont des chaussures d’été, elles vont en bas. C’est là que nous allons devoir brutalement changer de métaphore : on ne peut pas faire des kilomètres à pied avec des talons aiguilles ; nous allons donc prendre le train (après tout, les wagons ne sont toujours que de grosses boîtes à chaussures).

 

Les aiguillages

Les aiguillages permettent en un point donné d’orienter les trains selon leur destination prévue : ce sont des tests, où une certaine action est effectuée si la condition est remplie.

Le supplément SNCF. Si un TGV en provenance de Lille arrivant à Paris a pour direction Bordeaux, on l’envoie vers le sud-ouest ; s’il a pour direction Avignon, on l’envoie au sud-est. Plus court : s’il a pour direction Bordeaux, on l’envoie vers le sud-ouest, sinon vers le sud-est. Imaginons que l’on ne sait pas d’où vient le TGV (la SNCF permet un tel débordement d’imagination) ; nous avons alors un embranchement de plus et le test ressemblera à : si le TGV a pour direction Bordeaux, on l’envoie au sud-ouest ; s’il a pour direction Lille, on l’envoie au nord, sinon on l’envoie au sud-ouest. De deux choses l’une : soit le TGV vers Strasbourg est en grève, soit il fonctionne et tous les trains vers Strasbourg vont se retrouver vers Avignon, auquel cas, il faut encore rajouter une condition : si le TGV a pour direction Bordeaux, on l’envoie au sud-ouest ; s’il a pour direction Lille, on l’envoie au nord ; s’il a pour direction Strasbourg, on l’envoie à l’est, sinon on l’envoie au sud-ouest. Vous avez vu les principales formes de test :
– si (condition) alors (conséquence)
– si (condition) alors (conséquence), sinon (autre conséquence)
– si (condition 1) alors (conséquence 1), si (condition 2) alors (conséquence 2), si (condition n) alors (conséquence n)
– si (condition 1) alors (conséquence 1), si (condition 2) alors (conséquence 2), si (condition n) alors (conséquence n), sinon (conséquence par défaut)

Le supplément omnibus. Pour être précis, il faudrait en réalité que les conditions soient multiples. Non pas « si le TGV est à destination de Strasbourg » mais « si le TGV est à destination de Reims ou de Reitz ou de Strasbourg ». Je vous épargne toutes les directions desservies à partir de Lyon.

 

Les boucles d’or

Les boucles d’or, c’est boucle d’or qui revient à chaque fois qu’on lit Boucle d’or et les trois ours. Parce qu’il est dans la nature des contes d’être répétés mais qu’un adulte vire beaucoup plus vite fou que l’enfant à qui il le lit chaque soir, on a imaginé d’enregistrer le conte et de laisser la cassette ou le mp3 à l’enfant pour qu’il se le repasse ad vitam aeternam s’il le veut. Comme la boucle infinie n’est pas très pratique dans la mesure où l’on attend d’autres choses du gamin, genre aller à l’école ou prendre un bain, le parent fixe une limite : tu pourras écouter Boucle d’or et les trois ours trois fois d’affilée maximum ou tu pourras l’écouter jusqu’à ce qu’il soit l’heure du bain. Les boucles d’or sont tout simplement les boucles par lesquelles on automatise le traitement de tâches répétitives, en fixant une condition d’arrêt.

Le supplément fins alternatives. Imaginons maintenant que Boucle d’or et les trois ours soit transformé en livre dont vous êtes le héros (merci de faire comme si vous ne m’aviez jamais vue avec une casquette d’éditrice) : certains choix vous font traverser toute l’histoire quand d’autres vous en éjectent rapidement (l’ours tue boucle d’or d’un revers de pâte, boucle d’or n’a pas sommeil et se contente de manger à tous les râteliers avant de se tirer…). Vous avez une magnifique boucle qui exécute une action (continuer l’histoire) tant que l’on n’a pas rencontré la fin (c’est-à-dire tant que l’on nous donne un numéro de section auquel se rendre). Tant que et jusqu’à : voilà vos deux types de boucles.

Voilà, c’est tout.

Je vous la refais : c’est tout. Genre, c’est fini, vous avez tous les éléments en main. Quand le prof d’algo nous a sorti ça, j’ai cru que ça rentrait dans sa moyenne d’une blague toutes les dix minutes. Sauf que non, on a vraiment tous les éléments en main : boîtes à chaussures, armoires, aiguillages de train et boucles d’or. Le cocktail Molotov qui résulte de la combinaison de tous ces éléments est un programme informatique. Si vous n’arrivez pas à envoyer des armoires de boîte à chaussures à Bordeaux tant qu’il y a un gamin qui écoute boucle d’or dans le train, le cocktail explosera et, lorsque la fumée se dissipera, vous verrez surgir un bug. On n’imagine pas la menace sanitaire que représentent les métaphores mal filées.

 

Buste d'un homme qui s'ouvre le torse, en lego

Sculpture en lego de Nathan Lawaya

 

Notre-Dame de Paris en lego

 

Imaginer coder Twitter, Photoshop ou Candy Crush avec si peu d’outils algorithmiques, c’est un peu comme si on vous demandait de construire la cathédrale Notre-Dame de Paris avec une boîte de lego, quand un pauvre cabanon de jardin vous donne déjà des sueurs froides. Pour vous donner du cœur à l’ouvrage, on vous apprend que, lorsque vous aurez trouvé quelle forme donner à une pierre pour la façade, vous n’aurez pas à recommencer, mais seulement à filer le mode d’emploi au tailleur de pierres, qui vous les fournira au moment d’élever le mur. C’est le principe d’une fonction, un petit bout de code (pas toujours petit, d’ailleurs), qu’on peut réutiliser à volonté. Certaines fonctions sont présentes de base dans le langage (des fonctions mathématiques qu’on trouverait dans une calculatrice, par exemple) et on en crée d’autres selon ses besoins.

Mais les besoins sont immenses pour une cathédrale : l’architecte, qui ne peut pas être à fois vitrier, charpentier, maçon et sculpteur, va donc chercher le savoir-faire là où il se trouve – dans des bibliothèques, qui sont des recueils de fonctions dans lesquels on peut piocher. S’il a beaucoup de chance, l’architecte trouve une bibliothèque-sculpteur qui va lui fournir une fonction-gargouille prête à l’emploi. Mais, la plupart du temps, il ne trouvera qu’un nez de singe et des cornes de bœuf avec lesquels il devra composer lui-même sa gargouille. Rien ne dit que en plus que les cornes seront à la bonne taille, que les pattes seront assez solides pour supporter la tête ou que le nez sera dans la bonne matière : on trouve parfois la bibliothèque dont on rêve… dans un autre langage que celui de notre programme. Si l’on a de la chance dans son malheur, le matériau initial supporte qu’on lui ajoute un revêtement, faisant ainsi dialoguer les deux langages ; sinon… pas de chance. Ces bibliothèque sont un peu comme du prêt-à-porter taille unique : ça peut aller du premier coup mais, dans la plupart du temps, il faudra des retouches, beaucoup de retouches, encore des retouches. Et donc, du temps, beaucoup de temps, encore du temps. Et de même, des développeurs qu’il faudra bien manager, sous peine de s’apercevoir trop tard que le sublime vitrail composé à la perfection est trop grand par rapport à l’espace qu’on lui a réservé dans la façade.

Imaginez un peu l’organisation qu’il faut. Au bout de cinq minutes, tous les plans et modes d’emplois rassemblés auprès des différents corps de métier sont éparpillés, les informations sur la clé de voute perdues sous des dessins de gargouille. Pour éviter ça, on rassemble les modes d’emplois et outils spécifiques à un élément dans un même endroit, une même classe. Avec la classe « pierre de façade », on pourra utiliser autant de pierre qu’on en a besoin (pourvu qu’on n’ait pas oublié de les commander au tailleur de pierre) ; avec la classe « gargouille », on obtiendra autant de bêtes cornues qu’on voudra, même si un sculpteur s’occupe du museau et un autre des pattes. Simple, non ? Sauf que, deux minutes, plus tard, c’est à nouveau le bazar : classe « pierre de façade », classe « gargouille », classe « vitrail rond », classe « vitrail vertical », classe « pierre de colonne », classe « sculpture de saint », classe « pierre de voûte »… On créé donc des classes mères, qui contiennent des classes filles : la classe mère « pierre » chapeautera les classes filles « pierre de façade », « pierre de colonne », « pierre de voûte », tandis que les classes filles « vitrail rond », « vitrail vertical » hériteront de la classe mère « vitrail ». Et vous pouvez jouer longtemps aux poupées russes, comme ça, avec des filles qui deviennent à leur tour mère, sur des générations.

Alors, ça vous botte, les lego ? On peut faire de grandes choses en lego. Ou pousser des hurlements en posant les pieds sur des pièces éparpillées par terre, perdre l’équilibre sous l’effet de la douleur et s’étaler sur la gargouille en construction (vous aurez reconnu les bugs, métamorphosé en pièces de lego). C’est pour ça qu’on commencera par le cabanon de jardin. Ok, c’est moins glamour, mais franchement, a-t-on jamais autant rêvé que dans une cabane dans le jardin de ses grands-parents ? C’est ça, la magie de l’informatique : commencer petit et avancer sur des épaules de géants.

Geeks ♥ GNU

La formation palpatinienne pour geekification murine continue et j’y mets du mien. Jugez plutôt : j’ai zappé le déjeuner pour seulement prendre une douche après le cours de danse et filer à la conférence de Richard Stallman à l’autre bout du monde. À 15h, je m’installe dans un amphithéâtre de Paris 8, un sandwich pavot-jambon cru-tomates séchées à la main – enfin ! Après quelques bouchées, alors que je peux enfin m’intéresser à autre chose qu’à mon estomac en détresse, je commence à observer la faune qui m’entoure.

Il y a quelques portables de sortis, couverts de stickers contre les DRM et pour les logiciels libres. Je soupçonne leurs propriétaires de les avoir choisis imposants uniquement pour disposer d’une plus grande surface à recouvrir. Les T-shirts ne sont pas en reste, avec les DRM assimilés à des produits toxiques, sigles à l’appui – la parfaite panoplie du militant gauchiste appliquée au logiciel libre. Tout le monde est sous Linux, pardon, pardon, GNU/Linux, et la conférence n’a pas encore commencé qu’on apprend via Twitter que ça bataille entre diverses distributions. Je m’enfonce dans mon siège et serre mon sac contre moi en priant pour qu’on ne découvre pas qu’il contient un Mac. J’aurais peur qu’on m’exorcise à coups de lignes de commandes Shell, la violence physique n’étant pas a priori le fort de cette assemblée à tendance baba-cool, où les cheveux longs ne sont pas réservés qu’aux filles, de toutes façons minoritaires. L’organisateur, qui a probablement pioché dans les élastiques de sa fille pour attacher sa queue de cheval, me fait penser à mon père. Papa poule annonce le programme des réjouissances et Richard Stallman commence, en chaussettes, cheveux et barbe au vent.

La conférence, sans slides ni notes, prend la forme d’un monologue à bâtons rompus par un verre de Pepsi ou une demande de confirmation sur le genre de tel ou tel mot. Cela cause surveillance, collecte des données personnelles, menottes numériques, logiciel malware et droit des utilisateurs avec un curieux de mélange de pessimisme réaliste (à partir du moment où les données personnelles sont à disposition, elles finiront par être utilisées de manière abusive) et d’engagement utopiste (il faut lutter, on doit changer les choses, on doit refuser d’utiliser les sites qui nous fliquent). Alors que l’on se dresse contre le spectre d’une surveillance généralisée – le rêve de Staline, rendu possible par la technologie –, la liberté revendiquée est paradoxalement, comme dans toutes les utopies volontaristes (communisme compris), très contraignante : il faut, on doit, les impératifs se multiplient. Ce qui préserve ces revendications éthiques (le mot revient sans arrêt) de devenir une morale, dangereuse lorsqu’on veut l’imposer à tous, c’est leur fond kantien. La notion de malware universel (Microsoft, évidemment) m’a mis la puce à l’oreille : tiens, tiens, on dirait fort un impératif catégorique. La filiation, quoique tirée par les cheveux, m’a parue évidente lorsqu’il a ensuite été question du critère de bonne volonté. De fait, la liberté des libristes ressemble beaucoup à l’autonomie : la communauté veut pouvoir se donner ses propres règles.

Là où l’on vire au schématisme, c’est lorsqu’on en déduit que liberté et pouvoir sont antinomiques. L’utopisme des geeks flirte alors avec l’anarchisme – à cet énorme détail près qu’ils ne font violence au capitalisme que sous l’égide du partage, en diffusant au maximum les biens culturels. Cela donne lieu à une excellente saillie : lorsqu’on lui demande ce qu’il pense des pirates, Richard Stallman répond qu’il a beaucoup aimé le premier épisode. Ma blague favorite de la conférence, à égalité avec le Kindle rebaptisé Swindle, c’est-à-dire escroquerie – de livres qui ne nous appartiennent plus. En effet, si le libriste a des velléités communistes, il n’est en aucun cas prêt à renoncer à la propriété privée. Ce n’est pas l’objet de la critique, on ne peut plus clair si l’on considère que le logiciel propriétaire a été renommé privateur – nous voilà en plein travail idéologique de la langue.

L’engagement de Richard Stallman va pourtant au-delà du militantisme ; il est presque vertueux. Il lui en faut, en effet, de la virtu, du courage, pour rester cohérent jusqu’au bout, même lorsque ses convictions le font paraître d’une autre époque : il n’a pas de téléphone portable, nécessairement truffé de logiciels espions, et ne commande pas en ligne sur les sites qui exigent des données personnelles (mais quel site ne le fait pas ?). À voir le nombre de téléphones portables dans la salle, où l’on twitte et surfe sur Google Chrome, on voit bien que c’est là que le bât blesse : peu de gens sont prêts à sacrifier un mode de vie ultra-connecté à des principes éthiques. Contrairement à ce que la popularisation du terme laisse penser, le véritable geek n’est pas l’amateur de gadgets technophile que l’on croit. Bien loin des tablettes, le geek libriste a des airs d’ermite : le PC sous GNU/Linux, rien que le PC sous GNU/Linux, tous les PC sous GNU/Linux. Amen. On vient en pèlerinage assister à la conférence de Richard Stallman, même si on n’écoute que d’une oreille le sermon qu’il prêche à des convaincus, parfois pécheurs (pardonnez-moi, seigneur, d’avoir téléphoné sous Androïd).

 

Au final, je n’ai pas l’impression d’avoir appris énormément de choses (des faits dont je n’étais pas au courant, oui, mais rien qui débouche sur des idées vraiment nouvelles pour moi, fréquentant depuis quelques années déjà un appartement peuplé de manchots). En revanche, la tambouille idéologique dans laquelle elles baignent est franchement fascinante. Je comprends mieux pourquoi, maintenant, les champions du logiciel libre peuvent paraître effrayants. Et j’ai l’impression de mieux comprendre aussi la conception qu’a Palpatine de la liberté, qui m’a beaucoup surprise au début et qui continue de m’étonner parfois encore. On est habitué à entendre que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Richard Stallman, lui, revendique une liberté d’expression qui va jusqu’à la liberté d’insulter – et je ne suis pas entièrement certaine qu’il s’agisse d’un problème de vocabulaire. Cette liberté radicale ne tient que dans la mesure où l’on ne cherche pas à imposer quoi que ce soit à l’autre. Même si on est convaincu que ce qu’il pense ou fait, c’est de la merde – et qu’on lui dit ! –, on ne cherche pas à le sauver malgré lui, à le libérer de ce que nous considérons comme une dépendance ou un esclavage. On laisse l’autre libre d’être enchaîné si c’est son choix, s’il a fait le choix du non-choix. C’est une conception de la liberté particulièrement dérangeante dans le pays des droits de l’homme et de son universalisme autoproclamé ; cela protège pourtant en politique d’une ingérence à outrance (par exemple, le colonialisme, moyen de propager la bonne parole – pour éviter les exemples à chaud).

Je peux relâcher mon sac : mon Mac et moi n’encourons que le mépris de ne pas adhérer totalement au plaidoyer libriste. Ouf ! La conférence se finit par la vente aux enchères d’une peluche gnou pour la défense du logiciel libre.

write(0, « Philosophie. Acounamatata !n », 28);

Le mascara qui ouvre les yeux plutôt que le regard


Mascara volume effet faucille

Vous feuilletez un magazine féminin où apparaît cette publicité. Que voyez-vous ? Un regard bien chargé pour vanter la puissance technique du produit (au mascara sont donc ajoutés eye-liner et ombre à paupière) et quelques signes ostentatoires de richesse pour lui donner de la valeur : grosse bague et énorme bracelet en or où l’on retrouve le monogramme de la marque, histoire de bien imprimer, mais aussi piscine où l’on ne nage surtout pas, même avec un mascara waterproof. Tout juste trempe-t-on négligemment la tête en arrière pour mouiller les cheveux.

Cette image du luxe est tellement banale qu’on n’y prête pas spécialement attention. Sauf si un détail retient notre attention : les chaussures d’homme au bord de la piscine, juste à l’endroit où est accoudée le modèle. En y regardant bien, on discerne même un bout de pantalon sur la gauche. Si l’on en croit l’angle de la prise de vue, cela pourrait être le photographe qui surplombe notre sirène. Il s’agit en tous cas du regard d’un homme, qui entre en contradiction avec celui du public des magazines dans lesquels la publicité est insérée. Ce sont en effet des femmes qui se penchent sur ces pages, sur la sirène bardée de mascara, dont les yeux cherchent de toute évidence ceux d’un homme. Cette discordance entre le spectateur ciblé par l’image et le spectateur inclus dans l’image illustre pour moi cette bizarrerie des magazines féminins : les femmes s’y regardent avec un regard d’homme – d’homme fantasmé puisque absent de ces pages.

Habituée à feuilleter ces magazines depuis que je suis petite (Elle, Madame Figaro, Femme actuelle et Avantages chez ma grand-mère ; Biba, Cosmo puis Marie-Claire chez ma mère) et à sauter les pages mode et maquillage (c’est-à-dire un tiers du magazine au bas mot) pour avaler rapidement les rubriques culture, cuisine et BD, je n’y avais jamais prêté attention. Jusqu’à ce que Palpatine attrape une de ces publications sur la table basse et la feuillette mi-répugné (c’est étiqueté « propagande pour dindes gloussantes » dans sa tête) mi-fasciné : « Tu es sûre que c’est bien pour les femmes ? Parce qu’elle sont toutes à poil, là. » Et d’imaginer illico le potentiel du magazine pour la masturbation. On aurait donc, en schématisant, des magazines avec des femmes dénudées pour les hommes… et pour les femmes (seuls les homosexuels auraient de beaux torses d’hommes pour se rincer l’œil). S’agit-il alors de l’intériorisation par les femmes du regard que les hommes portent sur elles ou de la nature du désir qui se forme par projection dans un cas et par identification dans l’autre ? À moins que la publicité que l’on prend pour un miroir de cette différence n’en soit en réalité à l’origine…

 

Are they (m)ad men or are we crazy women to think so?

La question est tout à fait bien posée par une scène de la saison 3, épisode 2, de Mad men et il n’est pas anodin que ce soit à travers la publicité. Peggy, seule rédactrice de l’équipe, est aussi la seule à douter que le clip d’une midinette bien roulée soit indiqué par vendre du Diet Pepsi à des femmes rondelettes : « I don’t mind fantasies, but shouldn’t it be a female one? » À quoi son boss lui répond, catégorique : « Men want her and women want to be her. » Est-ce une réalité humaine, comme Don a l’air de le penser, ou la vision historique d’une époque où la femme est d’abord la femme de son mari et doit lui plaire pour attirer son attention et mettre un tant soit peu d’animation dans sa routine pavillonnaire ? La question est d’autant moins rhétorique que la série force souvent le trait, comme pour nous rassurer sur le chemin parcouru en un demi-siècle (bouh, ils sont condescendants à l’égard des Noirs et des homosexuels, bouh, ils fument comme des pompiers et pensent que c’est sans effet sur la santé, bouh, ils laissent tous leurs déchets par terre lorsqu’ils vont pique-niquer, bouh, bouh, bouh).
 

 

Ou encore, pour les spectateurs de la série : doit-on considérer Peggy comme une prude, ainsi que le font ses collègues (et elle est indéniablement coincée sous certains aspects, même si elle ne dit pas non à une partie de jambes en l’air), ou comme une femme ambitieuse qui ne sait pas trop quoi imiter, du comportement sans gêne de ses collègues masculins ou de celui sans pudeur des secrétaires ?
 

[Et que penser de ce moment où, devant son miroir, Peggy esquisse quelques poses en poussant la chansonnette et se ravise brusquement : décidément trop tarte pour elle ou déçue de n’être pas à la hauteur du modèle (qui chante affreusement faux, soit dit en passant) ?]

 

Voir rouge
 

 

Après ces quelques considérations, on a vite fait de voir rouge : vernis, ombre à paupière et lèvres surtout, envahissantes au point que la même photographie conviendrait parfaitement pour vendre un rouge à lèvres. Ces lèvres entrouvertes en une pose d’extase maîtrisée se retrouvent dans toutes les publicité. J’en ai presque la nausée, maintenant, lorsque je feuillette rapidement plusieurs magazines. Cette volupté constante n’agace plus, ne donne plus envie : elle énerve, rend mou comme une partie de jambes en l’air que l’on a trop fait traîner au lit ; elle ôte le nerf qu’a une femme ou un homme et qui les rend désirables car vivants – et non figés dans la langueur d’une pose par laquelle ils pensent se substituer au fantasme de l’autre sexe.

Il y a bien quelques féministes qui s’en détournent purement et simplement (au profit d’un mensuel comme Causette, par exemple – chroniquette à venir) et d’autres, plus extrêmes, qui mènent une croisade contre eux (les magazines, pas les hommes – quoique…). Mais c’est oublier un peu vite, d’une part, que tout n’est pas forcément bon à jeter (même dans Grazia : à ma propre surprise, j’ai découvert chez le dentiste une critique de film – L’Apollonide, pour être précise – pas mal rédigée du tout) et d’autre part, qu’il y a un lectorat pour ces publications, et consentant, que je sache. On ne fait pas évoluer une société en en écartant derechef la moitié : ni en s’isolant des hommes, forcément machistes (les apparences des assemblées Tupperwear sont sauves, même si l’on y parle droits des femmes), ni en ignorant toutes ces femmes, les pauvres, qui ne sont pas des intellectuelles et ne-pensent-donc-pas-mais-penseraient-comme-nous-si-elles-en-avaient-la-chance.

Moralité amorale : pour contrer le désir narcissique qui tourne à vide, je vote pour la réintroduction des hommes dans les magazines féminins. Que les femmes puissent baver sur des têtes bien faites et des corps pas trop faits plutôt qu’en baver à coups de régimes et nœuds aux cerveau. Au fait, pas que des Musclor, hein, y’en a aussi qui aiment les gringalets (tant qu’à prêcher pour sa paroisse…).

Uncommun law

« Je veux juste passer à la librairie juridique. » Voilà une annonce qui me remplis généralement d’effroi lorsque je suis à Paris avec Palpatine. La librairie juridique est la seule librairie – avec la librairie religieuse et/ou de sciences occultes – où je n’ai aucun plaisir à fouiner et où je dois faire appel à ma formation d’éditrice pour y trouver un quelconque intérêt (les éditions juridiques sont parmi les plus soignées) et faire passer le temps.

 

 

À Londres, on est accueilli par un canard en plastique en tenue de juge, presse-papier factice pour des pavés de 400 pages au bas mot. Ses collègues se trouvent sur le comptoir de la caisse, en panoplie d’enquêteur et de policier – élémentaire, mon cher Donald duck ! Comme je reconnais facilement mes congénères, je débusque une toute petite souris en pâte Fimo – juge, elle aussi, avec une perruque à croquer.
 

 Une des trois petites sur la droite. Ultra-choupie. Et ce n’est pas la seule.

 

Dans la même vitrine, moult petits objets, et notamment une série de boutons de manchettes, dont celui-ci :

 

Quand l’esprit british croise l’humour d’avocat, cela donne aussi des bloc-notes second degré :

 

Crise de fou rire : cela va tellement bien à Palpatine.

 

Rire jaune : cela va tellement bien à A.

 

Non seulement les avocats britanniques semblent rire volontiers, mais ils rient intelligemment : à l’entrée de la librairie se trouve une étagère de classiques littéraires, qui suggère qu’on ne juge bien les hommes qu’en ayant fait ses humanités. J’aime cette vision décloisonnée des choses (quand cela est plus disciplinaire chez nous, il me semble), qui sous-tend une conception des études littéraires comme étude des hommes à travers les livres et non des livres à travers leur seule technique – même si le style d’écriture importe, en témoigne un ouvrage tel que l’Oxford Guide to Plain English. Apprendre à éviter la langue de bois et à s’exprimer le plus clairement possible, voilà qui n’est pas du luxe et que je n’ai pourtant qu’entrevu rapidement lors de mon premier master 2. Placer ses jambes lorsqu’on prend la parole, préférer le verbe au nom ou encore articuler en ouvrant la mâchoire, de façon musculaire et non pas seulement phonétique… j’ai davantage progressé en un semestre que lors des deux années de fac. Ce cours d’ « anglais professionnel » mériterait d’être donné indépendamment du cours de langues dans lequel il s’inscrivait.

Et pour terminer cette visite surprenante, de l’humour éditorial avec une collection d’ouvrages de révisions baptisée Nutshells (tout est là, in a nutshell – et en schéma, se hâtera de préciser Palpatine).

 

 

London. Love that city.

Estomac sur pattes, mode d’emploi

Vous avez fait URL ou IRL la connaissance d’un charmant animal une charmante demoiselle souris de compagnie. Parce qu’on ne devrait jamais se livrer sans mode d’emploi, voici celui de l’estomac sur pattes. 

La règle de base

L’estomac sur pattes a faim toutes les quatre heures. Fréquent, vous trouvez ? Cela correspond à l’âge d’or de l’enfance où l’on vous donne la becquée à heure fixe : petit-déjeuner à huit heure, déjeuner à midi, sacro-saint goûter à quatre heure (après avoir fixé pendant vingt-cinq minutes cette feignasse de grande aiguille qui tarde à pointer vers le 12), dîner à vingt heure. En grandissant, il faut logiquement rajouter le goûter de minuit (alternance sucré-salé oblige). Mais retenez bien ça, c’est la clé de l’entente cordiale : 8, 12, 16, 20. 

Les risques encourus en cas d’infraction à la règle 8.12.16.20

Un estomac sur pattes qui a faim n’a pas seulement envie de manger, il en a besoin. Après les gargouillis, signal d’alerte fort heureusement audible, cela se traduit par une crise de manque qui se transforme en envie de vomir. Alors, selon le tempérament de votre estomac sur pattes, soit il se transforme en mollusque apathique auquel vous ne pouvez rien demander qui nécessite une connexion neuronale, soit vous n’avez pas de chance et il devient agressif. Comme Ron dans le dernier tome (oui, c’est pour ça qu’il est insupportable). Comme moi. Si elle n’est pas nourrie avant minuit, la souris se métamorphose ainsi en gremlins – alors que je suis un si mignon mogwaï le reste du temps (comment ça, ce n’est pas crédible ? Il est midi seize et je vous dis que si !). 

Dans son environnement naturel

On ne remarque pas que l’estomac sur pattes en est un quand il est chez lui. Il a toujours une galette de riz à grignoter avec un morceau de gruyère en attendant que l’heure du filet de limande au four ait sonné. 

Chez vous

Si vous avez toujours une galette de riz à grignoter avec un morceau de gruyère, vous ne remarquerez pas non plus que l’estomac sur pattes en est un. Sauf à constater la vitesse à laquelle vous devez renouveler le stock – proportionnelle au temps que vous laissez passer entre deux repas. Est-ce que les chips peuvent remplacer les galettes de riz, qui vous donnent l’impression de bouffer du polystyrène ? Non, désolée. L’estomac sur pattes fait attention à sa ligne, et comme il sait qu’il a besoin de beaucoup manger, il mange sain. Ce raisonnement ne s’applique pas aux tablettes de chocolat, l’estomac sur pattes les aimant au moins autant que leur homonyme abdominal. Et si vos placards sont vides ? Malheureux, vous avez intérêt à retrouver un paquet de pâtes et à rappliquer dare-dare au premier « À table ». 

Au restaurant

Si vous tenez vraiment à inviter un estomac sur pattes au restaurant, il faut savoir ceci : l’estomac sur pattes préférera payer sa part plutôt que se priver de dessert pour alléger votre note. Le dessert fait partie intégrante du repas et il peut même influencer le choix du plat, s’il a l’air vraiment très bon et très sucré. Ne demandez donc pas à votre estomac sur patte s’il a la même carte que vous ; il l’a seulement prise par la fin. Ne lui parlez pas du tout, d’ailleurs : le choix est crucial et l’hésitation parfois cornélienne ; vous risquez de le déconcentrer dans sa comparaison entre le petit jarret de porc rôti au miel et épice sur son lit de choucroute du chef, le colombo de dinde aux amandes et ananas servi avec du riz grillé, et la pastilla de canard au miel et aux épices douces mit pommes nouvelles*. Il est très difficile de tenir une conversation en mettant en balance l’exotisme de l’ananas, la noblesse du canard et l’obélixisme du jarret de porc. Plus vous observerez le silence, plus vite vous pourrez passer la commande et engager la conversation. 

En voyage

C’est généralement lors d’un séjour à l’étranger que se révèle la vraie nature de l’estomac sur pattes, car l’exploration d’une ville ne génère pas forcément la découverte d’un restaurant engageant et abordable toutes les quatre heures. Dès que vous entendez « J’ai faim », ouvrez grands vos yeux et cherchez un point de ravitaillement toute affaire cessante. L’estomac sur pattes, conscient que voyager implique des efforts, s’est déjà retenu avant de lâcher ce J’ai faim et il risque de devenir irritable si ce n’est pas déjà le cas (c’est justement la preuve qu’il s’est retenu). Plus il aura faim, plus il deviendra exigeant, et plus vous aurez envie de l’étrangler avec la dragonne de son appareil photo. Pour éviter d’en arriver à de telles extrêmités, on ne saurait trop recommander le port de la pomme, ce kit de survie à peu près universel, qui permet de retarder l’explostion de la bombe une fois que le compteur, J’ai faim, s’est enclenché. 
Si décalage horaire il y a, ne sautez pas un repas, ajoutez celui de la destination de départ à celui de la destination d’arrivée. Si vous êtes en Allemagne ou assimilé et que vous prenez un gros Frühstück (même qu’une dame vient vous dire que vous mangez « wie ein Berg »), n’espérez pas tenir jusqu’au dîner : estimez-vous heureux de sauter le déjeuner et n’essayez pas de décaller l’heure du goûter. Sauf si vous êtes en Angleterre, auquel cas, on vous autorisera à ne pas faire mentir le five o’clock. Celui-ci revêtant un caractère sacré, préparez-vous à passer du temps dans les salons de thé.  

Chez vos parents

L’estomac sur pattes fait généralement très bon effet auprès des parents, car il honore la cuisine familiale et répond généralement par l’affirmative à la question de savoir s’il en re-veut (pourvu que le plat ne comporte pas de champignons). L’estomac sur pattes passe ainsi pour un bon vivant et il faut au moins lui reconnaître cela : il est contraignant mais pas difficile de lui faire plaisir, puisque manger est une joie qui revient assez souvent. 

* Comme je ne suis pas là pour vous torturer, ces plats existent vraiment, au Café du commerce.