Andrew Bujalski roque

Viens, c’est sur des geeks qui programment des jeux d’échecs. Sur cette description sommaire, j’ai rejoins Palpatine pour voir Computer chess. La caméra (d’époque) traîne entre des geeks soixante-huitard à grosses lunettes et des dinosaures numériques pourvus de gros moniteurs, réunis dans un motel pour un tournoi d’échecs un peu particulier, où les programmes s’affrontent les uns contre les autres (et les pièces sont déplacées manuellement sur un échiquier parce qu’il n’y a pas encore d’interface graphique). Je crois d’abord à un documentaire explorant la faune et la flore de cet étrange concours qui, avec son président à cheval sur le règlement et ses participants qui se connaissent tous, ressemble un colloque universitaire de seconde zone. Mais l’illusion documentaire cède au délire fictionnel lorsque ce petit monde en vase clos entre en collision avec un groupe de thérapie de couple, qui vit lui aussi sur une autre planète.

Peu à peu, le film perd pied et le spectateur prend le sien. On est pris de nostalgie pour l’époque du rétroprojecteur (on déplace des pièces sur film transparent pour reproduire et commenter les parties) et de tendresse pour les personnages dont on se moque fraternellement : le président du concours, qui prend son rôle très au sérieux ; l’original qui erre dans le motel plein de chats, à la recherche d’une chambre à squatter parce sa réservation n’a pas été prise en compte ; le parano-mégalo persuadé, joint au bec, que le Pentagone surveille ses algorithmes ; le jeunot qui ne comprend pas plus le programme sur lequel il travaille que les filles (c’est-à-dire l’unique fille du concours – trimballer un ordi d’une chambre à l’autre constitue leur seule activité nocturne) ou encore le mystique qui considère que les voies de l’informatique sont, comme celles du seigneur, impénétrables et prône la vie de famille comme remède à la folie lorsque le jeunot lui explique que leur programme est mauvais parce qu’il ne veut pas jouer contre d’autres programmes. Face à la complexité qu’on ne s’explique pas, l’ordinateur se voit attribuer une volonté propre, et l’autre, avec lequel on interagit à l’aveuglette, est bientôt vu, lui aussi, comme une machine – l’homme, cette curieuse boîte noire.

Mi-fou mi-roi, Andrew Bujalski est apparu à la suite de la projection, via webcam, pour répondre aux questions qu’on n’osait pas poser. Ce n’est pas un vieux barbu, comme j’aurais cru, mais un jeune gars hyper sympa, qui répond au comment et élude le pourquoi. Ouais, pas besoin d’explication. Allez, viens, on va boire une bière, je prendrai un Coca.

Mit Palpatine, qui essayait de deviner avec quel langage les nerds programmaient.

Les bons sentiments, les bons sauvages, et cetera, et cetera

The King and I, c’est le roi du Siam et moi, institutrice anglaise venue pour éduquer ses femmes et ses enfants, c’est-à-dire moi, spectateur occidental venu assister à une comédie musicale précédée par son excellente réputation. Le spectacle est effectivement de fort bonne tenue : les costumes sont chatoyants, les décors efficaces et les danses sympathiques, tout comme les acteurs-chanteurs qui ne font pas les choses à moitié – la louange unanime vous dira cela beaucoup mieux que moi. Mais voilà : cette attendrissante Mary Poppins en Thaïlande finit par me mettre mal à l’aise lorsque je comprends que son effronterie de femme qui ne s’en laisse pas compter trouve sa source dans un aplomb moralisateur. Le féminisme même du personnage devient une émanation du colonialisme : le bon sauvage (même le plus grand des bons sauvages, leur roi) est si peu moderne que n’importe quel homme occidental (même une femme, simple institutrice) est plus éclairé que lui.

Heureusement pour lui (ou pour nous), le bon sauvage est bon : c’est-à-dire qu’il a du cœur mais aussi, et surtout, qu’il accepte de se laisser occidentaliser. Même si cela ne se fait pas sans heurts, le roi sait ce qui est bon pour lui et pour son pays : il fait instruire ses enfants (même s’il est inacceptable que le Siam soit si petit sur le planisphère venu d’Angleterre) et ses femmes (qui ont la décence de rester obéissantes), les habille à l’européenne pour faire bonne impression auprès de ces barbares d’Anglais qui voudraient mettre le Siam sous protectorat, et assouplit juste assez l’obligation de se prosterner devant lui pour que cela devienne un élément comique récurrent, tout comme le tic de langage latinisant qu’il emprunte à l’institutrice et dont il ponctue chacune de ses phrases, et cetera, et cetera.

Le divertissement du second acte, qui vient comme un cheveu sur la soupe, est chargé de montrer le triomphe des Lumières, aveugles à l’idiosyncrasie d’une autre culture que la leur : le vernis européen est respecté avec une adaptation express de La Case de l’Oncle Tom (caution express d’anti-esclavagisme donc, causalité express, d’anticolonialisme), les tenues traditionnelles se donnent à voir comme des tenues de scène et les chœurs traditionnels, qui déclenchent les rires par leurs anaphores suraiguës, commentent moins l’action que la perspective d’une autre culture, qui réduit la leur à du folklore. Plus que la vision occidentale sur non-occidental, ce divertissement donne à voir la vision de l’Occidental sur la vision qu’il espère que le non-Occidental a de lui. Qu’il espère… que dis-je ? Qu’il est persuadé que le non-Occidental a de lui : les approximations des autochtones ne sont sources de comique que parce qu’on présume qu’elles résultent d’une certaine maladresse et non d’une résistance culturelle. La méprise est toujours d’actualité lorsqu’on la débarrasse de sa condescendance coloniale : on minimise totalement l’altérité des valeurs d’une société à partir du moment où elle a adopté les symboles de la nôtre, méconnaissant et les fondements symboliques de notre société et leur absence de structuration dans d’autres (ces symboles ne sont pas partout structurants).

Si The King and I est moderne, ce n’est pas par anticolonialisme (que l’institutrice aide le roi à préserver l’indépendance de son pays n’ôte rien à sa visée missionnaire, fût-elle laïque) ni même par féminisme, mais par sa double croyance, dans le progrès et dans sa capacité à s’imposer au reste du monde. À la limite, le progressisme ne serait qu’une forme beaucoup moins agressive d’occidentalisation. Et le progrès, là-dedans, c’est qu’on n’est toujours pas capable d’appréhender une autre culture – même celle de Broadway, me répondront sûrement les enthousiastes du genre. En lisant Paris Broadway, je me dis que l’interprétation de Lambert Wilson n’a peut-être pas aidé : en misant tout sur l’aspect comique de son personnage, il fait du roi un sombre crétin flat character, et ne met pas du tout en avant l’ambivalence d’un monarque tiraillé entre la coutume et l’intuition que son pays a besoin d’ouverture. Sans compter qu’avec le cast semi-couleur locale, j’ai pendant un bout de temps fouillé dans ma mémoire, à la recherche d’un hypothétique épisode de mainmise britannique sur le Siam, qui expliquerait la présence d’un roi blanc et anglophone. Non, encore une fois, c’est l’Occidental qui rêverait que tous ses interlocuteurs le soient. Voir brusquement sa propre altérité en se retrouvant dans l’autre, comme face à soi-même, c’est le privilège des anthropologues. Eux voient le miroir quand nous sommes tentés de nous admirer dans son reflet. Pimpant et entraînant, comme toute comédie musicale qui se respecte.

Un cygne de la main

Tandis que la rhapsodie pour orchestre d’Emmanuel Chabrier, Espana, sonne bien espagnol, on a du mal à voir en quoi le Concerto pour piano n° 5 de Camille Saint-Saëns serait L’Égyptien. Ce que j’ai pu trouver de plus approchant, c’est un paquebot moderne et luxueux, avec de grandes baies vitrées, qui glisserait à l’aube sur le Nil1. @_gohu, lui, a dû aller jusqu’en Asie pour trouver l’inspiration. C’est dire si le morceau est d’un « exotisme volontairement superficiel » – quoique dépourvu de la langueur capiteuse qui y est souvent associée.

Pour la sensualité, il faut attendre le Concerto pour harpe en mi bémol majeur. Non qu’elle soit particulièrement audible dans la partition de Reinhold Glière : les doigts de Xavier de Maistre m’ont plongé dans une fascination qui m’a fait percevoir chaque son avec acuité et à peu près rien du morceau dans son ensemble. Expérience aussi bizarre que ce beau gosse à la Cocteau (beauté orphique), que l’on verrait bien avec une raquette à la main lorsqu’il revient saluer à petites foulées tranquilles.

La rapidité avec laquelle Yutaka Sado se met à diriger le Lac des cygnes n’en est que plus déroutante. Je peux vous dire qu’il s’est fait essorer, le volatile ! On croirait voir une cassette vidéo accélérée du cygne blanc. Cela m’enthousiasme autant que cela me fait rire, ce qui est loin d’être le cas d’Agnès Letestu, l’air consterné. Mais j’ai visiblement contaminé Palpatine en marquant les têtes des quatre petits cygnes avec mon museau de souris, le chef sautant assez pour compenser les entrechats que je me suis contentée de marquer avec les mains.

 

1 « Le passage en sol est un chant d’amour nubien que j’ai entendu chanter par les bateliers sur le Nil », confia Saint-Saëns. Hé, j’y étais presque !

Bête à corne

Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, au théâtre de la Ville

Rhinocéros. Cette pièce de Ionesco, je ne l’avais jamais vue, ni lue, ni étudiée. Dans ma culture littéraire, elle se résumait à une pièce de l’absurde dénonçant la montée du totalitarisme. Evidemment, ce n’est pas ça. Pas seulement. Pas vraiment. On pourrait mettre à peu près n’importe quelle idéologie à la place de ce que les Italiens ont vu comme du fascisme ou les Français comme du nazisme : des idéologies progressistes, bien-pensantes, phénomènes de mode, végétarisme ou que sais-je encore. Ce qui est au cœur de la pièce et qui est proprement fascinant, ce sont les glissements qui s’opèrent au sein du groupe – comment, l’un après l’autre, pour des raisons qui peuvent être diamétralement opposées, des individus se convertissent à la doctrine qui les effrayait et qu’ils repoussaient.

Comment devient-on rhinocéros ? Il y a l’homme que sa nature, un peu brute, y prédisposait ; le mouton qui prend facilement peur et préfère suivre le mouvement (cela vaut un peu pour tout le monde : les employés de bureau, assez différents les uns des autres dans la première scène, forment à la seconde, habillés en écoliers, un parfait troupeau1) ; le bon voisin qui surprend tout le monde en faisant volte-face et qui rassure quelque peu (c’était un homme bien, après tout) ; le logicien qui se persuade à coups de sophismes ; l’esthète fasciné par Thanatos ou encore le chêne qui résiste mais n’est pas roseau. Et puis il y a Bérenger, celui qui doute. Il ne résiste pas de toutes ses forces : il doute. Le rhinocéros a un côté séduisant, c’est sa force. Il n’est pas à proprement parler contre nature – les rhinocéros sont une espèce à part entière –, ce n’est juste pas la nature de l’homme. À moins qu’avec son incroyable vitalité, le rhinocéros ne soit l’avenir de l’homme, un homme nouveau, plus fort. Autrement plus fort qu’un vieil alcoolique, dont on a tôt fait de mettre en doute la parole.

Bérenger est bientôt le dernier homme : s’il était dans le tort ? si, à prendre les autres pour des fous, c’était lui qui basculait dans la folie ? Impossible de savoir sinon par instinct… par intuition, se reprend-t-il immédiatement, craignant l’animal qui affleure. Une fois passé de l’autre côté, une fois l’homme devenu rhinocéros, il n’y a plus de communication possible, le dialogue est coupé : on est rhinocéros ou on doit le devenir. Face à l’animal mutique, il n’est plus possible de faire entendre son point de vue ni même de comprendre ce qui a motivé l’autre à devenir rhinocéros. Car le rhinocéros a la peau dure, il résiste à toute approche. Et à tout discours : le rhinocéros, quoique lourd de sous-entendus, est trop présent pour n’être qu’un symbole. La mise en scène prend ainsi le parti de montrer les animaux, tels quels, de montrer leur tête de rhinocéros, qui se balancent comme des algues dans un aquarium, lançant leurs cris de sirène. Ils sont trop présents pour n’être que symboles, trop présents pour n’être pas menaçants. Ils ne chargent pas, pas encore – c’est en tous cas ce à quoi l’on se raccroche – mais comment ne pas se sentir encerclé lorsqu’on est entouré par un si grand nombre ?

La menace latente fait apparaître le problème, qui réside moins dans l’existence des rhinocéros eux-mêmes que leur impossible coexistence avec les hommes :

« Les idéologies devenues idolâtries, les systèmes automatiques de pensée s’élèvent, comme un écran entre l’esprit et la réalité, faussent l’entendement, aveuglent. Elles sont aussi des barricades entre l’homme et l’homme qu’elles déshumanisent, et rendent impossible l’amitié malgré tout des hommes entre eux ; elles empêchent ce qu’on appelle la coexistence, car un rhinocéros ne peut s’accorder avec celui qui ne l’est pas, un sectaire avec celui qui n’est pas de sa secte2. »

(À l’inverse de la secte, il y a Wikipédia, qui donne le fin mot de l’histoire sur la controverse qui anime une grande partie de la pièce : unicornu ou bicornu, le rhinocéros ? Les deux, mon général.)

Mit Palpatine

 

1 « Mais dès que la vérité pour laquelle ils ont donné leur vie devient vérité officielle, il n’y a plus de héros, il n’y a plus que des fonctionnaires doués de la prudence et de la lâcheté qui conviennent à l’emploi ; c’est tout le thème de Rhinocéros » Ionesco, préface de janvier 1960.
2 Ionesco, préface de 1964.

Maps to the supernovas

Lorsqu’Agatha Weiss1, jeune fille qui porte de longs gants noirs curieusement assortis à son look de Star Wars fangirl, débarque à Hollywood, le chauffeur de la limousine2 qu’elle a louée lui suggère d’acheter une carte localisant les stars dans la ville. Pas besoin, elle se repère. C’est donc en la suivant que l’on va relier les personnages tous plus barrés les uns que les autres de Maps to the Stars : il y a notamment Havana, actrice médiocre hantée par le souvenir de sa défunte mère, bien plus célèbre qu’elle ; Stafford, son coach en développement personnel, aux techniques pour le moins originales ; et le fils de ce dernier, Benjie, enfant-star à la grosse tête (au sens propre comme au figuré, avec des épaules tombantes qui accentuent son étrange silhouette), déjà passé par une cure de désintox. On prend un plaisir presque pervers à essayer de distinguer des constellations parmi ces stars – presque pervers parce que plus ça va, pire c’est : hallucinations, pyromanie, inceste, suicide et tentative de meurtre se mettent de la partie, sans que le film se départisse un seul instant de cette distance qu’on dirait comique si elle n’accentuait encore plus la bizarrerie de ce monde asphyxié où l’on se récite la poème d’Éluard comme une comptine macabre. Sur toute chair accordée / Sur le front de mes amis / Sur chaque main qui se tend / J’écris ton nom

La liberté n’est arrivée que lorsque j’ai compris pourquoi le pluriel, pourquoi MapS to the stars. Trois couleurs, qui a décidément des journalistes qui savent conduire une interview, met le doigt dessus : les personnages sont systématiquement « seuls dans le cadre, ils ne sont jamais réunis à l’écran ». C’est que, chacun dans « sa petite bulle individuelle », reprend Cronenberg, il y a autant de cartes que de stars : chacun se pense au milieu d’une constellation, détruisant celles dont il ne se voit pas faire partie, se détruisant lui-même surtout, incapable de trouver sa place. La guerre des étoiles n’aura pas lieu mais le festival de supernovas qui la remplace est un vrai régal.

Mit Palpatine

1 Mia Wasikowska continue d’alimenter ma fascination pour les filles d’origine polonaise (bientôt un #PolishPower pour concurrencer le #CzechPower ?).
2 Robert Pattinson est passé à l’avant de la limousine depuis Cosmopolis. Son personnage conduit tout le monde et ne va nul part, malgré ses rêves d’apprenti scénariste. Trop sain d’esprit, sûrement.