Illuminations musicales

(Vous avouerez que c’est de saison.)

Finalement, je ne suis pas mécontente d’avoir eu cours samedi dernier. Car qui dit cours dans la banlieue nord-est de Paris dit qu’il est préférable de dormir chez Palpatine au sud-est de la capitale, plutôt que chez moi au sud-ouest. Et tant qu’à squatter la demeure de son hôte, autant profiter un peu de sa présence la veille au soir, d’où : concert à Pleyel.
 

Déjà, en parcourant les sous-titres du morceau de Britten, j’adore : Fanfare, Villes, Phrases, Antique, Royauté, Marine, Interlude, Being Beauteous, Parade, Départ, c’est chaotique et prometteur. Il me faudra « juste » trois de ces petits poëmes en prose pour soudain faire le lien, pourtant évident, entre Illuminations et Rimbaud. On est vendredi, il est tard, j’ai eu trois heures de gestion et quatre heures de PAO. Heureusement, Christine Schäfer, la soprano, me le fait vite oublier : les visions du poète auxquelles on ne comprend rien se font jour, prennent cor et vibrent comme de fascinants mirages dans le timbre de sa voix. Je le constate pour la troisième fois, après une lecture aveugle faite en classe pour le plaisir et le spectacle de Benjamin Porée sur Une saison en enfer, il me faut une voix pour apprécier les recueils de Rimbaud dont la lecture reste pour moi muette. Je préfère le poème expiré au poète inspiré : l’allégresse supposée de « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse » est frappée d’une drôle de suspension lorsque la voix funambule-somnambule s’y avance comme à regret, venue de très loin, de-siderare. Puis ce sont les mots de Marine, goutte à goutte, bien loin de la diction vague, emphatique et ressassée dont on noie la poésie – robinet contre tempête. Being Beauteous : « des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s’élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré », et les cercles de musique sonore se font spirales et tourbillons de neige qui s’enroulent autour de cet « Être de Beauté de haute taille », l’attaquent et le lèchent pareilles à des langues de feu, glaçantes, harassantes. Puis encore, cette annonce provocante et mystérieuse qui revient sans cesse : « J’ai seul la clef de cette parade sauvage. » La clef qui n’ouvre sur rien, celle qui met en mouvement : il suffisait de la portée.

 

Au fur et à mesure des concerts, Chostakovitch se définit peu à peu comme celui qui orchestre les mondes dévastés. La Symphonie n° 8 commence au crépuscule, non pas dans la solitude mais l’isolement : très vite les plaines désertes deviennent un véritable champ de bataille et la présence humaine, dont on semblait privé lorsque la musique se parlait à elle-même à voix haute et flûtée, déferle en masse, inhumaine, cruelle. La destruction ne signe pas pour autant la fin de la menace et lorsque la musique se remet à danser au-dessus des ruines, on ne sait pas si c’est pour provoquer ou fuir le danger. Celui-ci revient au pas de charge, dans une fanfare grotesque et terrible qui ne laisse pas un instant de répit à celui qui ne refuse de se plier à la fête. Allegro non troppo : les instruments se coupent violemment la parole, se réduisent les uns les autres au silence – le chef abat sa main de toute sa force comme le juge injuste son marteau – jusqu’à ce que tous se mettent à parler en même temps dans une surenchère de cacophonie. Le calme du mouvement suivant ne peut que préluder à une nouvelle catastrophe, dont les assauts insoutenables écraseront jusqu’aux illusions de la précédente mascarade. Ce qui en sort est ténu et s’éteint de lui-même dans le silence, sans qu’on s’en aperçoive.

 

Ouf. D’avoir dirigé cette fin du monde, Jukka-Pekka Saraste s’est assorti à sa ceinture de smoking et oscille entre le homard et le grand schroumpf – sans rien perdre de sa prestance, il faut le faire. De même, il n’y a que la violoniste médiévale (à cause de la robe qu’elle portait la première fois que j’ai vu l’orchestre de Radio France, et qui la faisait ressembler à une vraie dame de cette époque – ma violoniste préférée, tout en intensité) pour venir jouer la patte cassée sans béquille et saluer en équilibre : elle sautille à ravir. Et c’est donc ravie que je suis allée poursuivre la soirée chez Del Papa avec Serendipity, H., Joël et Palpatine.

Tanguera

Pourquoi les balletomanes auraient du (doivent ce soir) aller voir ce spectacle de tango au Châtelet :

L’héroïne s’appelle Giselle.
Les bons dockers et les mafieux, menés respectivement par Lorenzo, amoureux de l’apparition, et Gaudencio, se livrent pour elle à un West Side Story argentin.
La scène du balcon a lieu en haut des escaliers mais c’est le mac réjoui (gaudet Gaudencio) qui se prend pour Roméo (main du Titanic sur les lamelles des rideaux).
Du coup, forcément, c’est le bordel et Giselle prostituée donne lieu à une débauche de corsets : cabaret !
Lorenzo tue Tybalt sans même qu’il y ait de Mercutio, si bien que Giulietta (Giselle-Juliette) s’enfuit avec un mort en sursis. Le chant du cygne retentit au port, d’un coup de couteau et d’archet.

Les filles ne sont pas vraiment belles : danseuses, elles sont autrement séduisantes. Quant aux dockers, malgré leur belle gueule gominée, c’est une tuerie – à commencer par celui qui porte un tablier de boucher. Cette rapidité ! Cette liberté ! Durs et désinvoltes, ils envoient tout valser d’une jambe brusquement repliée en arrière, s’introduisent genoux en avant entre les jambes de leur partenaire et, d’un crochet, fauchent toute réticence. Les femmes se cambrent et se cabrent. Arrière ! Ils reculent alors le torse en avant, sans les mains, et les jupes se mettent à virevolter autour des hanches et des cuisses serrées qui pivotent à toute allure. Si jamais elles hésitent à se fendre d’un sourire, leurs jupes printanières s’en chargent pour elles ; je n’aurais jamais cru que le tango pouvait être une danse légère, légère. De simples gambettes que ces cuisses fermes et renflées. Et pourtant, une seule grande quatrième fendue jusqu’à terre tranche la question : leurs jambes sont une belle arme, une belle lame. Dans le cabaret, les duos se font duels. Gaudencio cherche à étrangler toute résistance, Giselle à briser là. Aucun abandon, elle refuse de ployer, devient raide et retorse, re-torse et cambré. Les autres prostituées s’enroulent autour des clients, les roulent en même temps que leurs fesses (dont l’un profite bien, tiens, je tiens là un argument pour mettre Palpatine au pas argentin lorsqu’il cessera d’être tout à la fois cadre, chômeur, entrepreneur, étudiant). Leur danse est trop séduisante pour qu’elles soient vulgaires et le plaisir est réel : à tel point que les saluts se muent en démonstrations où il n’y a plus de personnages qui se tiennent, seulement des couples, désireux de danser, de jouer, de l’énergie, de la force, et des sourires pour l’entailler. Le pied.

Lullaby, avec Poésy

Au début du générique, une femme déboule par erreur dans la chambre d’hôtel de Sam ; à la fin du générique, ils sont mariés depuis un an ; au début du film, elle est morte. Sam arrose d’alcool sa triste liberté et attend à l’hôtel un signe téléphonique de la défunte. Alors forcément, quand une autre femme, blonde cette fois, déboule dans sa chambre pour échapper à son soupirant-poursuivant et s’enferme dans sa salle de bain, il ne s’étonne plus de rien et demande tranquillement à échanger leurs places pour aller pisser. Piss off.

La rencontre, contre la porte, est abracadabrante ; la relation s’installe dans l’invraisemblable, jeu indéfini dans lequel Pi, c’est la jeune femme, n’a de cesse de subtiliser les clés au gérant de l’hôtel pour aller s’enfermer dans la salle de bain de Sam. Sans savoir qu’il a abdiqué des talents de musicien depuis la mort de sa femme, elle lui demande de chantonner pour elle, pour sentir une présence sans risque d’être touchée. La berceuse apaise Pi ; elle endort aussi l’âme endolorie de Sam. Pi en profite pour se faufiler hors de sa cachette, ne laissant derrière elle qu’un polaroïd… de Sam endormi. Elle l’a pris, pris en compte. Et si l’amour naissant ne nous renvoie jamais que notre propre image, elle lui permet néanmoins de se retrouver. Car si la porte fermée est pour Pi prétexte à ne pas sortir du monde rassurant des fantasmes, elle permet à Sam de se reprendre en main. C’est une chance pour lui que leur ébauche de couple n’aille pas main dans la main mais dos à dos, comme deux prisonniers ligotés à leur passé, qui prennent appui l’un sur l’autre pour se relever avant de (se) faire face.

 

 

Face à face forcément violent, porte enfoncée, irruption d’une alterité imprévue, totale. Et pourtant, après le réflexe de la fuite, Pi revient vers l’inconnu. L’un et l’autre ne s’émerveillent pas de leurs points communs, que les amoureux énumèrent habituellement avec plaisir, comme s’ils étaient à l’origine de leur affinité ; ils découvrent avec bonheur (un peu de peur, aussi, peut-être) toutes leurs idiosyncrasies et leurs petites lubies, aiment directement leurs différences et leurs différents, tout ce qui démontre à chaque instant un amour qui pourrait très bien ne pas être. A l’image de la porte qui a construit leur relation, ils aiment ce qu’il y a entre eux, qui les sépare et les soutient. Second temps de l’amour qu’ils ne réalisent qu’en arrivant au premier, celui des visages et des étreintes. Mais alors, la façon dont Sam (Rupert Friend) la rapproche de lui dans le lit dont elle vient de tomber, petite cuillère qu’il prend soin de ne pas faire tinter… et le visage de Clémence Poésy, plus vélane que jamais, grands yeux ronds, ronds et brillants, ronds au-dessus de pommettes saillantes où se trouve un grain de beauté comme un des éclats de peinture sur ses mains. J’ai un faible pour les profils gauche à grain de beauté et pommettes saillantes. Petite lubie pour Lullaby.

 

My Blueberry Nights

Dans ce film de Wong Kar-Wai, les nuits sont pleines de néons oscillant entre le bleu et le rose, entre blues et bluette. Nuits d’un bleu de myrtille écrasée où les sentiments tremblottent comme de la gelée. Blueberry : je pensais muffin, c’est en réalité de tarte dont il s’agit. Mais pomme, fraise ou chocolat, la myrtille vient toujours en second choix, celui qu’on ne fait pas. C’est ce sur quoi on se rabat, en se disant pourquoi pas. C’est ce qu’Elizabeth engouffre sans manières, mastiquant sous le regard de Jeremy, jeune patron d’un bar paumé qui a voulu lui remonter le moral ou peut-être le coeur, à grand renfort de chantilly. C’est ce que Jeremy continuera à préparer, et à jeter, chaque jour qu’Elizabeth (mais Norah Jones lui va beaucoup mieux) passera à errer dans sa propre vie. Jusqu’à ce que toutes les ruptures soient consommées, que le client alcoolique dont elle est la serveuse favorite soit quitté par sa femme et quitte la vie, que la joueuse de poker qu’elle a rencontré n’ait pas pris le temps de voir son père la quitter. Alors, alors seulement, elle peut renouer avec sa propre rupture ; alors, Jeremy a jeté le bocal de clés que des clients, qu’Elizabeth, lui avaient laissées. Des portes se sont fermées et l’on peut enfin en ouvrir d’autres sans être pris dans des courants de faux airs. La tarte aux myrtilles, dont personne ne voulait, trouve finalement une bouche de premier choix. Jeremy la préparait par habitude : il s’est habitué à Elizabeth. Pourquoi pas : pour toi.

Le prix de la danse

Le prix de l’AROP était cette année décerné à Fabien Révillon et Héloïse Bourdon – qui me l’a refilé : on ne voit qu’elle en scène, mais pour combien de temps encore ? Sa maigreur, plus encore que son discours emphatique et monocorde, m’a presque fait regretter d’être venue à la remise des prix. Ses chevilles aux tendons crispés sur des talons aiguilles m’angoissent comme si c’étaient une gorge agonisante. Comment peut-on laisser diminuer une danseuse aussi sublime ? Je lui aurais bien volontiers laissé tous mes petits-fours si elle avait consenti à relâcher son sourire tenu comme un équilibre périlleux. Entre l’effacement de la jeune femme et la bousculade des vieux aropiens autour du buffet, j’ai été prise de lassitude.  Heureusement, il y avait la touchante entrée en matière de Fabien Révillon qui a justifié son anxiété par ce que « la danse est un art muet » ; Karl Paquette en sweat à capuche, souriant sincèrement ; le petit rat sortie de son labyrinthe de lignes de bus ; JoPrincess, en compagnie de qui j’expérimente la sensation d’être petite – ce qui ne m’arrive pas souvent – sans être pour autant gamine – ce qui arrive un peu trop souvent ces temps-ci ; le mélange du caramel et du chocolat fondant au milieu d’un carré de sablé au beurre salé, l’alliance du chocolat et du cassis dans un macaron violet, et autres délicieuses bouchées que j’ai grignotées et fait durer en m’éloignant autant que faire se peut des conversations bruyantes et inaudibles, de toute cette fureur de juger. La danse est un art muet, cela n’a pas de prix.