Ma grand-mère se fait conduire par sa fille chez sa petite-fille, découvrir où j’habite. Elle est manifestement très heureuse d’être là, d’être reine.
Mum a réservé pour l’occasion une chambre d’hôte dans ma rue. Je découvre ainsi l’intérieur de ces grandes maisons bourgeoises qui me fascinent tant.
Ma grand-mère, elle, découvre enfin La Piscine, qu’elle a vu à la télé, en film et en reportage. Elle va pouvoir le dire aux copines. D’ailleurs, réflexion faite, on repassera le lendemain à la boutique du musée pour acheter un second exemplaire du Connaissance des arts dédié. C’est de famille, réflexion faite.
Ne voyez-vous pas Edith de Downton Abbey…
… dans ce tableau de Cyprien Boulet ?
Au restaurant italien, ma grand-mère attrape son verre à deux mains, comme un enfant se gardant d’être malhabile. Je la visualise toujours avec la serviette dans l’autre main que celle du verre à pied, pour tapoter les traces de rouge à lèvres.
Dans les rues, ou non pavées, ma mère est toujours trois mètres devant, ma grand-mère trois mètres derrière, l’une agacée par les pas de geisha de l’autre. Pressée par le froid, aussi. Ma grand-mère pense que nous avons été trop optimistes ; elle, s’est habillée suffisamment chaudement. En réalité, ma mère et moi serions tout à fait bien avec nos cachemires si nous marchions à notre rythme habituel : notre baromètre vestimentaire inclut la chaleur dégagée par la marche, et nous n’avons pas pensé que celle de notre grand-mère équivaut désormais à rester assis dehors sur un banc.
Tous sont mouillés, d’ailleurs, quand ils existent. Je pense au petit fauteuil du magasin de danse, qui permettra une halte assise — et pas du tout de musarder entre les justaucorps, qu’allez-vous penser ? Mum m’offre celui que j’avais essayé il y a un moment et renoncé à prendre, pas sûre, un peu cher. Me revoilà enfant gâtée.
On s’invite à tour de rôle, Mum au restaurant italien, moi à l’Arrière-Pays où l’on fait descendre la moyenne d’âge, ma grand-mère chez Pancook, trois Welsh évidemment, elle n’avait pas mangé de frites depuis des années.
4 avril
Au soleil les yeux mi-clos
les branches du saule pleureur prolongées par mes cils arc-en-ciel
je sens dans mes doigts le sang battre contre la tranche du livre refermé
sur ma joue la promesse du printemps qui se fait désirer
Week-end du 8-9 avril
Parfois les visites amicales me transforment en guide touristique blasé de ma propre ville, et parfois, elles inversent la vapeur et rouvrent un espace de découverte au sein du bien trop (peu) connu. Après le restaurant La Clairière, trouvé grâce aux renseignements végétariens de C., Melendili m’a entraîné à la Wilderie, qui l’avait fait saliver sur Instagram : pourquoi diable ne vais-je pas plus souvent bruncher ? Jus pressé, tartines de houmous d’asperges et saumon gravelax, dans une profusion de saveurs que je n’irais jamais chercher par moi-même (légumes anciens, purée de poids cassés, pousses de choses que je mange uniquement poussées…), et voilà ma vibe bobo rallumée en un rien de temps.
Je rentre pour la première fois dans la boutique de Meert sur les talons de Melendili. Je n’aurais pas pensé à venir y sniffer du thé, ou juste rassasier ma curiosité, après avoir trouvé leurs gaufres insipides. Plaisir de faire les boutiques, d’entrer et de sortir, regarder, commenter, sans intention aucune de rien acheter.
Lundi de Pâques et magret de canard en E2.
Nous allons voir l’exposition sur Isamu Noguchi au LaM, musée d’art moderne de la métropole lilloise, et Villeneuve-d’Ascq se met à exister pour autre chose que sa fac tristounette. Je n’étais pas allée au musée depuis des lustres ; ça me ravigote et me décrasse la fibre culturelle.
Surtout, pouvoir discuter au long cours, et pas par tranches de deux heures espacées de deux mois. Je pourrais prolonger le thé du matin toute la journée ; Melendili doit me rappeler d’aller me doucher.
10 avril
É. <3
11 avril
Elle m’avait prévenue, j’avais oublié les dates. Le plaisir n’en est que plus grand : Luce, dans le coin pour raisons professionnelles, passe dîner à la maison. En semaine. Pour une seule soirée. Je ne sais pas si ça m’était déjà arrivé depuis que j’ai emménagé à Roubaix, de refermer la porte derrière quelqu’un peu avant minuit, avant le dernier métro, après avoir passé des heures à papoter, d’abord autour d’une tarte salée, puis sur le canapé. C’est la seule chose qui me manque réellement ici, les bouffées hebdomadaires, impromptues, d’amitié.
12 avril
Collages non collés
J’ai tiré la petite table basse blanche devant la porte-fenêtre et je découpe d’anciens programmes de spectacle au soleil. Cela me fait du bien de suivre des trajets méticuleux aux ciseaux. Il faudra faire avec le dépit final. Les collages non collés sont restés en plan quelques jours avant d’être glissés dans une pochette transparente, comme un puzzle pour un jour plus inspiré.
13 avril
Pour éviter que notre choré donne l’impression d’un patchwork avec nos petites phrases chorégraphiques juxtaposées, chaque groupe en apprend des bouts à d’autres, de manière à les tuiler. Sur les 2 comptes de 8 de contemporain avant-après notre diagonale classique, il y a un plié dos arrondi qui enchaîne sur un saut qui fait demi-tour. J’ai une légère appréhension quand les filles me le montrent, mais ça va ensuite au gré des répét, je fais petit, ça passe. Jusqu’au moment où. Le retour du lumbago.
14 avril
Overdose de choréologie, j’ai du mal à rester courtoise dans ma communication non-verbale.
15 avril
La journée de désintégration (sic) de la fac est annulée : soulagement d’avoir enfin un week-end à soi.
RDV avec l’ostéo grand-manitou. L5 déplacée. Ligament L4-iliaque déplacé. La routine. Une thoracique tournicote dans le mauvais sens (au moins je sais pourquoi je ne cambre plus). La lordose lombaire se tient en cyphose : je suis une crevette géante. Je plaisante, mais la séance est plus calme ou plus triste que les autres fois : lassitude ? décalage horaire ? Elle est moins survoltée, revient tout juste de Cuba, où elle possède une maison qu’elle fait rénover pour trois fois rien. La séance suffit à lui payer les plans de l’architecte.
Lundi 17 avril
Préparation procrastinée jusqu’au stress intense. Lorsque c’est mon tour de diriger les 17 petites boules d’énergie mal coordonnées en éveil-initiation : tourbillon, j’attrape juste des regards brillants, des bouilles qui répètent mes onomatopées, des bras qui se tendent, oublient avoir une articulation centrale nommée coude, des Regarde ! Comme ça ? avec des foulards qui restent accrochés aux collants par je ne sais quel miracle d’électricité statique. Avant d’être un peu dépassée par les événements, il y aura eu notre grand cercle, moi qui rivalise d’énergie avec eux pour essayer de canaliser la leur, des regards à la ronde comme une caméra embarquée dans un match de quidditch, changements de niveaux à tout va peu recommandés pour le lumbago — Pourquoi t’as une grosse ceinture comme ça ? — je n’ai jamais été autant dans le plié, pour me mettre à leur taille, ne pas les écraser de la mienne, qui ne les impressionnent pas du tout de toutes façons.
Ma séquence est très approximative, ma gestion du temps clairement mauvaise, j’ai évidemment parlé trop vite, mais les retours de la formatrice n’y font rien, je suis contente de moi. Au soulagement se mêle une forme d’euphorie légère, comme il y a une décennie à la fac, lorsque j’avais senti l’écoute polie de mon auditoire devenir captivée par ce que j’exposais, moi, rendez-vous compte, ce fut l’unique fois ; l’enseignante pouvait bien être dubitative sur quelques points de technique narrative, j’avais la classe avec moi, c’était inédit, l’adrénaline de l’oral-pensum transformée en quasi-jubilation. Je les ai perdus ensuite, mais brièvement, j’ai eu les enfants avec moi.
Impression soleil couchant
Jeudi 20 avril
Les enfants sont en nombre impair, me voilà en binôme avec Lucien. On doit inventer une petite choré par deux : qu’est-ce qu’on fait ? On conspire, on fait simple, on balance les bras, puis les pieds, on monte et on descend, sans se perdre des yeux. Depuis la position accroupie, on fomente un tour en l’air ; ça crée des liens, mine de rien, de s’attendre accroupis pour un tour en l’air surprise, c’est pas rien, t’es prêt ? Yeux brillants, grand sourire et petites fossettes, évidemment qu’il est prêt, il n’a même pas besoin de répondre ; on retombe accroupis en tournant sur nous-mêmes, et on pourrait dévisser vers le haut, qu’à cela ne tienne, nous dévissons vers le haut pour nous redresser. Il faut un salut, aussi, alors nous nous inclinons l’un vers l’autre, un bras dans le dos.
C’est comme ça qu’un peu plus tard, j’ai eu le droit à mon premier « T’es trop belle » suivi, au câlin suivant, par « Et en plus t’es super gentille ». Prise au dépourvu, je me suis trouvée transformée en mi-cuit au chocolat, le cœur fondant. Vous ai-je dit qu’en plus cet enfant a des chaussettes renard ?
Vendredi 21 avril
Ma camarade E. me rapporte qu’une des jumelles lui a demandé où était passée sa ceinture lombaire : qu’elle nous confonde m’a dédouanée de régulièrement l’appeler par le prénom de sa sœur.
Parlant prénom, je suis épatée par le revival de prénoms anciens : Lucien, Simone, Céleste, Léonie… Sans compter les prénoms que je n’ai jamais entendus de ma vie, qui m’obligent à consulter leur orthographe sur la liste d’appel pour ne pas faire répéter trois fois les enfants.
Samedi 22 avril
Un bref moment sans enfant, N. assise en tailleur dos au miroir relève la tête de l’ordinateur devant lequel elle multitask : « Je pourrais pleurer de fatigue. » +1
Je ressors hébétée de cette semaine de 6 jours avec des 6 ans. Lessivée.
Dimanche 23 avril
100 % de réussite au DE pour les 3e année. Y’a plus qu’à refaire la même l’année prochaine.
Lundi 24 avril
Le risotto est moins long à touiller quand il vient m’enlacer.
Mardi 25 avril
Bonne conduite au cinéma. Sans Laure Calamy, j’aurais probablement trouvé navrants ces inspecteurs lents à la comprennette et ces chauffards à la beaufitude outrée, mais voilà, il y a Laure Calamy en vengeresse implacable et bafouillante, et sa présence suffit à faire basculer le film du bon côté de l’absurde : je ris à plusieurs reprises en donnant des esquisses de coups de poing sur le torse du boyfriend.
Juste avant, nous testons sur un bout de comptoir une échoppe coréenne qui vient d’ouvrir : leurs raviolis me sortent un peu de mon répertoire de saveurs quotidien — mandu is the new guyoza.
Raviolis coréens, avec une sauce sichuanaise pimentée (en haut) et avec une sauce au vinaigre (en bas)
Jeudi 27 avril
Après-midi solo au sein de cette semaine de vacances en couple. Je fais une boucle qui part et revient chez mon ostéo-grand-manitou ; entre le cours collectif et le rendez-vous individuel, du temps à meubler, à dérober, au soleil : je passe par un coin de Lille que je n’ai pas encore tout à fait mappé, par un parc en fleurs, en tulipes même, pour acheter une nouvelle paire de pointe (nouvelle comme neuve mais aussi d’une marque dont je n’ai encore jamais testé les chaussons) et prendre en dessert-goûter une glace à l’italienne, peut-être davantage pour ouvrir un espace de déambulation printanière dans la ville que pour le pur plaisir des papilles. Celui associé à la ville buissonnière s’amoindrit un peu à mesure que je retrouve une zone cartographiée par cœur et passages obligés ; trop de monde déjà.
Tulipes au parc Jean Lebas
Cacahuète et yaourt-mangue
Cour de musculation en chaînes musculaires : d’habitude, je le suis le soir après les cours ; d’y venir un midi, tout est plus léger, ça me rappelle les pauses déjeuner où je m’échappais de ma vie salariée pour aller prendre un cours à Éléphant Paname. Il y a une adolescente que je n’ai jamais vue le soir, mais qui, par sa posture de pré-pro, me rappelle des souvenirs — ça me semble loin, maintenant. On travaille l’en-dehors, et je découvre une fois de plus que, quoique pas de main morte, je faisais les choses à moitié : je sentais les rotateurs tourner les cuisses par derrière sous les fesses, mais pas la continuité qui les tire par devant. Cette fois-ci, l’énième découverte ne m’abat pas, me rend même plutôt guillerette : je commence à comprendre (comprenez : sentir) des choses. Me fait même plutôt rire la tête horrifiée de la prof constatant les a-coups de ma tête de fémur dans l’acétabulum (il y a comme des crans à passer, qui craquent).
Vendredi 28 avril
Makrout géant : je pense à @_gohu, qui réagit au quart de tour sur Instagram.Festival de mapping vidéo, sur la mairie de Roubaix
Dimanche 30 avril
Restaurant 1 est fermé.
Restaurant 2 et sa serveuse malaimable comme une Parisienne délocalisée nous font poireauter une demie-heure avant de nous informer qu’il n’y a plus qu’un seul plat à la carte, et plus de cidre non plus pour faire passer le quinoa, mais que le restaurant 4 propose de la viande et sert encore à cette heure si l’on veut.
Restaurant 3 croisé avant le restaurant 4 peut nous proposer un brunch sucré mais plus de salé : eux aussi ont été dévalisés.
Restaurant 4 en réalité ne sert plus à cette heure.
Restaurant 5 in extremis se rappelle à moi, bien que je n’y ai jamais mis les pieds. Il est 14h30, la cuisine fermera après nous.
Je m’étais mépris sur la qualité des plats, si peu instagrammables. Ce que les photos de Tripadvisor ne disaient pas, c’est que le burger désespérément lisse et ses frites pâlotes sont en réalité savoureux, pain brioché au beurre et frites crousti-moelleuses. Rien d’extraordinaire, mais c’est bon. À la carte, des classiques qu’il ne viendrait à l’idée de personne de revisiter ; en dessert, des profiteroles, de la mousse au chocolat, du tiramisu. Bon, sans surprise, c’est ce qu’on demande au chef, et ce que promet le lieu, avec ses banquettes sombres, ses luminaires nombreux, ses boiseries pleines de miroir, ses serveurs et serveuses en tenue de garçon de café parisien.
C’est fou comme on trouve exactement la clientèle qu’on s’attend à trouver dans ce genre d’endroit, s’étonne le boyfriend. Nous faisons chuter la moyenne d’âge. Un ou deux couples dans la cinquan-soixantaine. Une très vieille dame avec sa fille aux cheveux blancs. Elle mange des escargots, évidemment. Puis un plat copieux, et un dessert avec ça, elle ne va pas se laisser abattre. Nous sommes dimanche. Son nez, ses gestes maladroits me font penser à mon arrière-grand-mère tradi, mamie de Bourges. Pour le boyfriend, c’est sa grand-mère, une de ces petites vieilles qui ne disent rien, ne parlent pas, mais s’enfilent tout ce qui passe, avec un appétit incroyable pour une corpulence si discrète ; son père lui-même n’en revenait pas, elle mangeait tout ce qu’il préparait, deux plats par repas ; le boyfriend se voûte légèrement et mime des deux mains qu’il rabat vers sa bouche, tout, sa bouche se retient de rire, ses yeux rient déjà en billes de flipper dans les orbites alors que ses mains se bâfrent toujours, un véritable évier, je m’insurge et je ris (je peux, la vieille dame est déjà partie depuis un moment) ; cela me fait si plaisir de le voir à nouveau rieur, riant.
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Au moment de nous quitter, il me dit ma chérie et ça me tombe sur le cœur comme une douche chaude sur des muscles courbaturés. (La première fois, je me suis retenue de ne pas grimacer à cette appellation kitsch dans laquelle je ne me reconnaissais pas. Les fois suivantes, je n’ai rien répondu, me retournant intérieurement pour voir à qui, quoi en moi, ce surnom pouvait être destiné, comme on se retourne pour vérifier qu’un regard nous est adressé. Aujourd’hui, dorénavant, la douche chaude comme un met rare.)
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Le parc Barbieux, bondé, m’aère les jambes sans m’aérer l’esprit. Les fleurs de magnolia sont déjà presque toutes tombées, l’arbre fuchsia presque verdoyant.
Pendant les vacances,
quelque part entre le 24 et le 30 avril
La reprise consistera en 20h de danse en 4 jours. J’aimerais cette fois-ci ne pas me blesser, même si je ne me fais pas trop d’illusion avec une telle montée en régime. J’avais projeté de m’entraîner quotidiennement pour augmenter progressivement la sollicitation musculaire et cardio, mais c’était oublier la fatigue et le repos. Tout ce que je peux dire est que je n’ai pas rien fait, même si je doute que ce sera assez.
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Quand É. est là, je gravite autour de lui. Rien ne m’empêche de faire autre chose, et je m’y emploie, à faire autre chose, je me propulse d’une pièce à l’autre pour y déplacer les objets, les assigner à un endroit qu’ils occuperont le temps d’être à nouveau utilisés, j’écope les casseroles dans l’évier, j’écrase les bouteilles de lait ou de Coca vides, mais quand les possibles sont rouverts par la trêve d’un ordre temporairement reconquis, je reviens vers lui, É., le canapé, et si j’ouvre le clapet de l’ordinateur, ce n’est pas pour écrire, mais passer d’un onglet à un autre, mails, timelines, Duolingo comme une casserole de plus dans l’évier, pardon una pentola.
Il n’y a que lorsque je le sais je le sens à travers la cloison dans le lit où il est allé se recoucher que je parviens à me concentrer, comme si la cloison et le sommeil conjugués atténuaient la force d’attraction juste ce qu’il faut pour qu’il n’y ait plus à s’en arracher. Je vole, plus que du temps, de la concentration — et la dilapide sitôt sa présence revenue. Je suis koala, collante, enveloppante, là, juste là, sur le canapé, insatiable de peau, d’odeurs, de câlins, de discussions, je m’éloigne d’une fesse ou deux quand même, reste là, dans un entre-deux d’action et d’inaction, de plaisir à être là et de déplaisir à rester là, un entre-deux parfaitement calibré pour (et imparfaitement masqué par) les cartes postales d’Instagram.
Sortir du canapé, de la paresse et de chez moi devient un acte d’arrachement. Il faut lutter, et je suis toujours surprise, ensuite, de la facilité qui suit, de la facilité qu’il y a à se mouvoir, à se promener, à faire ce qu’on voulait ou qu’il y avait à faire — l’inertie du mouvement me rendant incrédule de l’inertie qui tantôt me maintenait dans une posture indéfiniment statique.
É., de son propre aveu, fait l’effet d’un trou noir. Autour de lui, le temps s’étire, la volonté se distord, l’injonction à la productivité s’éloigne, la distance avec tout le reste se creuse. C’est incroyablement apaisant, d’abord. Dans un premier temps. Tout le monde n’a pas le pouvoir d’ouvrir des parenthèses d’éternité chaque après-midi. Mais je ne sais pas encore comment négocier le second temps, le retour, quand le temps condensé en une éternité est passé comme un rien. Quand je m’aperçois que je n’ai rien fait. Et certes ne rien faire n’est en soi pas grave, est même appréciable et salvateur à petite dose, mais qui finirais-je par être si je ne faisais qu’être — là, et pas ceci ou cela, telle ou telle ?
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Mon ex était un hyperactif forcené de travail. L’impératif dans lequel il tenait ses plans d’évasion sociale, comme il disait, l’a conduit à un burn-out qu’il n’a jamais admis du vivant de notre relation. Je m’étais habituée. L’abus, c’est quand il s’arrêtait en pleine rue en vacances pour répondre à un mail : qu’il attende que l’on soit attablé et que j’hésite entre toutes les options du menu ! Quelques minutes après une petite mort, il pouvait se remettre à résoudre un bug ; je le savais, le sentais à son absence (les caresses suspendues, le regard tourné vers la computation des méninges). Je crois que j’avais pris le parti de m’en amuser, je riais de lui ; puis le rire a jauni, de dépit je le renvoyais devant son écran.
Ce n’était pas qu’une question de porosité extrême (voire d’identité) entre le pro et le perso, ou plutôt cette confusion pro-perso n’était pas qu’une question de timing et d’agenda ; elle colorait tout. Tout devait être optimisé, rentabilisé (une tendance qu’avec ma peur de gâcher, j’ai très bien assimilée). Il fallait partir à la dernière minute, toujours, et finir par courir, par être en retard parfois, pour ne pas perdre du temps à être en avance (de fait, on a beaucoup attendu sur les quais de gare) ; les villes ne se visitaient pas, elles se quadrillaient, jusqu’à être assimilées, mappées ; les programmes de salles de spectacles se compulsaient, il fallait tout voir, tout caser (les concerts étaient le seul moment où il entrait dans un état proche de la méditation qui lui aérait la cervelle — et permettait parfois à un bug de se décoincer, le loisir devant rester un temps de récupération utile). Il fallait, toujours. Une personnification, jusqu’à la caricature, de la thèse de Corbin sur la société des loisirs (le temps du travail industriel puis salarié a coloré le temps personnel devenu un temps de loisir, clairement délimité et soumis au même impératif de rentabilité).
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On peut dire que je suis passée d’un extrême à l’autre, en terme de rapport au temps et à l’activité dans le compagnonnage. Du faire à l’être. Mon curseur oscille, accroche encore entre les deux. Auprès de mon ex, je semblais à la traîne, dilettante ; auprès du boyfriend, je traîne mon impératif d’accomplissement, acharnée.
Probablement étonné par ce revirement d’ancrage, on m’a demandé dans mon entourage : et ça te suffit ? Ce n’était pas une question piège, on s’enquérait avec sollicitude, l’étonnement abouché au souci de. Mais ça m’a fait intérieurement grimacer, à mettre dans le mil d’inquiétudes irrésolues. Est-ce que c’est comme avec le choixpeau magique, est-ce que ce qu’on veut vouloir a une incidence sur ce qu’on est et peut devenir ? est-ce que ça peut me suffire si je veux que cela me suffise ? Et c’est quoi, ça ? Comme souvent, c’est l’indétermination qui est inquiétante. Est-ce que « ça », c’est l’influence d’un compagnon avec qui je me sens si bien ? la vie que je me prépare, une fois passée la projection des études jusqu’au diplôme de professeur de danse ? Je ne sais pas si ci, si ça, si finir mon bouquin sur la danse, si quoi que ce soit suffira à faire taire le sentiment d’inaccomplissement qui me taraude de temps à autres.
Pourtant j’ai l’impression d’être en bon chemin, vers quelque chose de plus apaisé. Peut-être que de moins s’accrocher à la volonté, on devient moins vélléitaire ? Un peu comme en danse, où l’on progresse quand on comprend comment prendre le mouvement moins en force (laquelle cesse de se confondre avec l’effort). Bref, je suis à point pour reprendre un peu de suivi psy. Et passer une partie non négligeable des vacances à regarder le chat se prélasser sur son coussin, s’étirer sur le canapé, dormir dans l’armoire, pour mieux se cacher et surgir de derrière les rideaux comme une fusée poilue dans ses quarts d’heure de folie.
Il est minuit sur le chemin du retour, les festivités nous tombent dessus dans la rue depuis les étages. Premier baiser, premier rat écrasé, première photo, premier pet asphyxiant, première mousse au chocolat sur lit de praliné, une nouvelle année.
Nouvelle année, nouveau téléphone nouvelle protection d’écran. Plaisir de scroller sans sentir ses doigts accrocher.
3 janvier
Le soleil d’hiver, certains jours…
— quand il fait enfin jour, et pas seulement
gris foncé,
gris clair,
gris foncé.
Stage de rentrée, sur des extraits de chorégraphies de Jiří Kylián. Très chouette mais très dur pour une reprise, sachant que l’on danse en une journée ce qui est d’ordinaire notre volume horaire hebdomadaire, dans un style qui ne nous est pas familier. Je manque d’énergie, de précision, de rapidité — mais d’abord d’énergie. Falling Angels est incroyablement rapide, encore plus que ça n’en a l’air en le voyant, prévient l’intervenante.
Écrivez, écrivez, nous dit-elle aussi. C’est un conseil que, comme tout bon conseil, on ne suit jamais assez — ou assez tôt ou à propos. Je ne sais pas trop ce que je ferai de toutes mes notes sur les métaphores utilisées pour nous approcher de la justesse dans les trois extraits visités, sachant que je ne les maîtrise pas assez pour imaginer les faire travailler un jour à mon tour. Et je n’ai rien écrit sur son français dont elle a égaré quelques mots pendant sa carrière aux Pays-Bas, son visage qui me semble typiquement Dutch dans l’expression, ou encore son sweatoversize arc-en-ciel fluo pastel ; les bandes présentes sur la poitrine se prolongent en tombant sur les manches, pourtant. C’est joyeux et un peu désabusé. Vous êtes en école supérieure, quand même. Et on n’a pas le niveau, je sais. Mais école pour devenir professeur, pas interprète. Elle ne lésine pas pour autant sur son enseignement, et nous pousse-encourage.
Wait — for — me
articule-t-on silencieusement dans la diagonale de Whereabouts Unknown. J’ai l’impression de traverser un paysage de Moebius.
5 janvier
Premier lumbago de l’année, quand je ne sais pas encore que ce n’est que le premier lumbago du mois.
Je ne suis pas certaine que ce soit de la douleur physique que l’ostéo me soulage le plus, et pourtant douleur lombaire il y a. J’en ai parlé à mots (dé)couverts dans ma chroniquette du Tourbillon de la Vie (toujours planquer l’intime dans le récit de réception d’un objet culturel).
Début janvier, 10 ans plus tard, je visionne pour la première fois Graines d’étoiles.
10 janvier
Fierté de trouver le livre d’une amie à la médiathèque / légère honte de ne pas l’avoir encore lu. Autrices, les grandes effacées qui ont fait la littérature, de Daphné Ticrizenis.
12 janvier
Examen de formation musicale. Je n’ai jamais eu un jury aussi adorable de ma vie. L’un des jurés interrompt mon exposé sur Pygmalion de Rameau pour me demander si je connais le nom des trois grâces (qui apprennent à danser à la statue). Elles ne sont pas nommées dans le livret et mes souvenirs mythologiques remontent, je sèche. Guilleret, il se concentre pour énumérer : Thalie… Aglaé… attendez… Thalie, Aglaé… Euphrosyne ! Je ne les aurais pas apprises pour rien ! Il y a toute la connivence de qui a bûché pour cette épreuve ; candidat, juré, même combat, même danse : on peut s’épauler.
Entendu à la pause déjeuner par notre professeur de formation musicale, qui nous le rapporte une fois les résultats communiqués : « Quand elles savent, elles savent vraiment ! » Et quand elles ne savent pas… (On tente, on improvise.)
17/20
Le résultat rend risible le stress préalablement accumulé, malgré la chance d’être tombée en œuvre inconnue sur un morceau si clairement scandé que je ne pouvais pas douter de sa mesure. Tout ça pour ça ?
13 janvier
Cours surprise avec les danseurs d’Alonzo King, mais j’ai déjà raconté, joie, joie, joie.
Je me dis que je devrais sortir plus. Je ne sors pas plus.
16 janvier
Juste avant qu’elle parte, je fais découvrir les gözlemes à Mum. C’est un plaisir de cuisiner pour elle, elle est si bon public, bien meilleur que mes plats.
Dans la tentative de cuisiner pour que devoir se nourrir ne se substitue pas au plaisir de manger, il y aura aussi une tarte épinards-roquefort-raisins secs et grana padano, ainsi qu’un retour à la polenta (sauce tomate : fausse bonne idée ; huile d’olive : riche idée).
17 janvier
Sortie scolaire universitaire à Calais pour une visite de la ville et une rencontre avec les membres d’une association d’aide aux migrants. J’essaye de voir la ville autrement que comme une proche ouverture touristique sur la mer, mais j’ai l’impression de dessiner d’imagination au feutre blanc sur une photo (les grilles sous les ponts, les cabines de plage qui ont pu servir de refuge à des exilés sans toit, les côtes de l’Angleterre qu’on aperçoit en ce jour sans brume…).
Pique-nique frisquet face à la mer. Brièvement être un pixel rouge qui danse sur la plage.
17 janvier
Un cours avec la kiné-ostéo-prof-grand-manitou = une révélation Aujourd’hui, j’ai découvert qu’après plus de 20 ans de danse classique je ne savais pas utiliser mes orteils. Apparemment, il faut appuyer sur les phalanges distales en exerçant une force en arc et pas seulement sur les phalanges proximales. J’ai tellement fait gaffe à ne pas crocheter mes orteils que je les ai mis au chômage technique.
18 janvier
Atelier d’écriture imprévu à la fac. Plaisir de cette parenthèse ludique, surprise des fragments d’intimité qui se partagent dans le groupe, y compris et peut-être même davantage par des personnes qui n’ont pas un rapport aisé à l’écriture.
19 janvier
Casquette perdue (détestation de soi et grosse contrariété, qui va jusqu’à la tristesse) puis retrouvée (le soulagement évide ce qui aurait pu être une joie).
20 janvier
J’appréhendais cette performance à créer sur le thème de la frontière, mais sans usurper la parole ou le parcours d’un migrant, sans danser à sa place, sans focalisation interne. Autant dire que la frontière était floue… Une fois soustrait le mauvais goût, n’est restée que la gêne, la mauvaise conscience, l’omission de qui n’aime pas voir, et j’ai assemblé un court solo à partir de là, à partir de mouvements qui me semblaient aller juste ensemble. Et j’ai adoré, danser intime et dérisoire, cela faisait si longtemps.
21-22 janvier
Week-end en amoureux, restaurant et burger végétarien le plus gras de mon existence. Le steak de légumes pané au panko (la chapelure japonaise) est une bonne idée en soi ; encore faudrait-il l’essorer en le sortant du bain de friture.
26 janvier
Hôtel de Ville de Roubaix façon Disneyland Paris
27 janvier
Une amie passe à la télévision pour parler de sa boîte de production. À l’aise, lumineuse. Surprise : une de mes photos passe incidemment à la télé avec elle.
28 janvier
Vendredi matin, pendant les grands jetés, la prof de danse a crié mon prénom : « ne mets pas tes bras derrière toi ! » Je n’ai pas eu le temps de corriger avant l’atterrissage : second lumbago du mois. Hardcore cette fois. Ce n’est pas tant la douleur aiguë de l’instant où le disque pincé proteste et les muscles alentours se verrouillent pour protéger la zone — celle-ci, je la connais, paralysante mais brève —, qu’une intense crispation en continu. Elle s’intensifie dès que je tente de m’asseoir, diminue quand je marche, mais ne disparaît pas, même si je reste allongée ou debout. Je maudis le généraliste qui ne me prescrit aucun anti-douleurs alors que je rêve de Lamaline, mais bizarrement, je suis de bonne humeur, d’excellente humeur même, occupée à me dandiner-divertir-travailler devant l’ordinateur posé sur la cheminée, à tenir jusqu’au rendez-vous avec l’ostéo — cinq jours.
29 janvier
Alors que je me disais qu’il serait peut-être temps de me désabonner de la newsletter de Charly Clements, voilà que la dessinatrice nous encourage à soumettre un dessin pour une carte de Saint-Valentin sur le site Thortful. Mes premiers essais murins sont rapidement rejetés (enfin… acceptés mais sans être ajoutés au catalogue, donc introuvables). La modération a été très rapide, bien inférieure aux 15 jours annoncés ; peut-être la résolution est-elle trop juste. J’essaye avec un dessin vectoriel : cette fois-ci la modération prend du temps (rejet également).
Je repense à ce dessinateur qui soumet pendant des années des cartoons au New Yorker sans se décourager, s’amuse des rejets, en fait même un motif de fierté. Si j’essayais ? Je ne suis pas dessinatrice, je n’ai aucune légitimité, et partant aucun ombrage à prendre de rejets dans un domaine qui n’est pas le mien. Si je m’entrainais à échouer joyeusement ? à en faire le prétexte d’un élan créatif renouvelé ? Nouvelle lubie : faire accepter un de mes dessins. Parmi tous mes essais, essayer d’en transformer au moins un, faire exister quelque chose en-dehors de mon cercle amical, me donner les moyens de.
Je perds l’attention d’É. et cela me fait prêter l’oreille à ce qu’il se passe derrière nous. Des éclats de voix. Rends-moi mon téléphone. Tu te fous de ma gueule. Tentatives de récupération, esquives, ils bougent dans l’espace vide du RER comme dans une cour de récréation, mais ce ne sont pas des enfants. Rends-moi mon téléphone. La répétition est suppliante, mais le ton ne l’est pas, ni en colère, plutôt neutre (pour ne pas envenimer les choses ? parce qu’elle sait que c’est vain ?). Tu te fous de ma gueule. Ça se charge de colère. Tu ne trouveras rien, il n’y a rien. On se demande avec É. s’il faut intervenir, et surtout comment. On se lève, on se place derrière eux, derrière les portes. Tu te fous de ma gueule : sur le téléphone confisqué, il scrolle à toute vitesse une discussion de toute évidence graphique privée. Il n’y a rien. Tu te fous de ma gueule. Les monologues rayés continuent de se juxtaposer, mais la présence d’É. derrière lui l’a fait descendre d’un ton. Terminus : tout le monde descend. Il voudrait la planter là, trace dans la colère. Elle lui trottine après. Rends-moi mon téléphone. Cette fois l’imprécation a fonctionné, si l’on veut : on regarde avec incrédulité l’écran briller au sol ; il l’a jeté derrière lui avec force comme un fumeur énervé se débarrasserait d’un mégot. La violence physique écartée dans l’immédiat, on ne s’en mêle pas, espérant que la jeune femme poursuivra son chemin seule plutôt que si mal accompagnée. On poursuit le nôtre. Quelques centaines de mètres plus tard, derrière les vitres de la voiture venue nous chercher, des éclats de voix percent l’habitacle : ce sont les mêmes qui s’obstinent à faire couple et s’invectivent, encombrés de paquets.
Noël, c’est aussi la bûche dans la cuisine avec le colonel Moutarde.
Ma grand-mère fatigue debout à émietter le saumon ; je prends le relai. J’ausculte du bout des couverts la chair translucide, tout juste précuite, écarte le blanc, le gris, le gras, les arrêtes prises dedans. J’émiette. Derrière moi, chacun s’affaire ou attend une tâche de Mum, qui orchestre la brigade de cuisine. Le riz, les épinards et le biscuit à la cuillère sont réservés. Le caramel menace de brûler. Les blancs comment à monter en neige dans le robot pâtissier. La vaisselle s’accumule et disparaît en fonction de la disponibilité de l’évier. Les torchons n’ont pas le temps de sécher. Il faut étaler la pâte feuilletée. Encore un filet à émietter. Où sont rangés les plats qui vont au four ? Au final, j’aurai juste (un peu trop) cuit les blinis, émietté le saumon, concassé la nougatine refroidie. Trois arrêtes m’auront échappées mais toutes retrouvées dans ma part de koulibiac, c’est justice.
Noël, c’est aussi Mum qui s’affale crevée dans le canapé au moment de lancer les festivités ; elle est en cuisine depuis le milieu de l’après-midi.
Ma grand-mère a installé sur le buffet l’immense crèche provençale de feu mon grand-père : les santons par dizaines, mais aussi les petites maisons fabriquées en cageot, le ciel peint en carton, la rivière en papier d’alu. Ce n’est pas affaire de religion, mais de collectionneur. Il y a d’ailleurs quelque part un fichier Excel avec le nom de tous les santons acquis année après année à Aubagne, et des casiers numérotés pour les ranger, réalisés sur mesure pour correspondre aux formes variées (n’oublions pas le montreur d’ours, l’âne, le mage agenouillé, le meunier avec ses sacs de farine sur l’épaule). On s’amuse de l’Arlésienne toute poitrine dehors, de la facture plus ou moins léchée des figurines et inévitablement, on se remémore les anges de ma cousine et moi. La peinture de santons bruts en terre cuite avait occupé un après-midi d’enfance, avec des résultats très contrastés. En bonne élève appliquée, j’avais peint la robe bleu pâle, les cheveux blonds, la bouche rouge, lèvres légèrement séparées, et les ailes blanches avec, comble du raffinement, de légers traits argentés — un ange parfaitement niais. Ma cousine, moins patiente, plus anticonformiste, avait barbouillé son santon selon l’humeur du moment : robe noire, yeux charbonneux, cheveux roux dégoulinant en flammes de l’enfer — meet Lucifer. Montre-moi ton santon, je te dirai qui tu es. Chaque année, on s’en rappelle en riant, chacune plus admirative du santon de l’autre (plus appliqué, plus orginal), mais se moquant également de l’un et de l’autre, l’ange kitsch et l’ange hard rock.
Noël, c’est aussi É. qui offre un caganer à ma grand-mère, un santon typiquement catalan qu’on ne retrouve pas dans la crèche provençale, pantalon baissé, en train de déféquer.
Noël ne serait pas vraiment Noël sans tête de moine, ce fromage qui se froufroute à la manivelle et se mange avant même d’avoir été déposé dans une coupelle. C’est probablement l’aliment de fêtes auquel je tiens le plus, bien davantage que le foie gras (boudé comme toutes les viandes depuis que je suis devenue presque VG), les huîtres (objets d’un désamour) ou le saumon fumé (banalisé). Cette année, la sainte-trinité a d’ailleurs été partiellement rétrogradée de l’entrée à l’apéritif, de sorte que nous avions encore faim pour le koulibiac et sa divine pâte feuilletée maison. Un peu moins en revanche pour la mini-fondue savoyarde qui a suivie, le Mont d’or ayant été chargé à lui seul de remplacer le plateau de fromages. L’omelette norvégienne au sorbet poire a glissé toute seule, minuit à l’approche.
Noël, c’est aussi chercher la recette du Mont d’or au four, s’apercevoir qu’on n’a pas de vin blanc et, qu’à cela ne tienne, le remplacer par du champagne.
Maison Kaufman & Broad de série américaine avec salon cathédrale (et des lézardes de plus en plus grosses). Flûtes ouvragées en cristal épais (caisse de champagne achetée via le CE). Pulls en cachemire (Bompard dans les paquets ou sur Vinted). Cadre argenté sur un guéridon (bouille ronde de mon cousin qui a depuis coupé les ponts). Carafe à vin de dessin animé, à soulever à deux mains (pour aérer un vin bouchonné : 2006, c’était il y a 16 ans. 16 ans à la cave). Assiettes assorties (d’un service désuet). Tapisserie murale, cadres et tapis épais (parfois élimés).
Noël chez ma grand-mère, c’est aussi me rappeler que, même sans rang de perle, sans messe, sans être propriétaires, sans en avoir le mode de vie quotidien, nous sommes des bourgeois, nous avons la chance d’une certaine aisance, l’habitude des belles choses et de parfois les oublier.
Mi-bas noirs dans des sandales dorées : c’était déjà un choix contestable niveau mode ; cela s’est révélé une mauvaise idée niveau sécurité.
Noël, c’est aussi Mum qui tombe dans l’escalier et n’en finit pas de chuter. Le tube de Voltarène aura été son premier cadeau.
Noël c’est aussi et surtout la lumière, toutes les lumières, celles qui flambent autour de la bûche dans la cheminée, en guirlande dans le sapin, en reflets qui tintinnabulent silencieusement sur les boules et l’ange en verre, le long des parois des flûtes en cristal, sur le plateau argenté, en bordure des cadres métallisés, sur les bolduc frisés, les papiers cadeaux bientôt froissés, dans nos yeux un peu plus myopes d’être fatigués, multitude de lumières prêtes à être transformées en bokeh par la mémoire, d’autant plus rayonnantes et chaleureuses qu’elles seront floues – un cocon qui nous récupère d’année en année. Je m’y sens bien l’espace d’une soirée, dans cette parenthèse d’enfance où l’âge adulte ne peut arriver.
Tout est toujours moins difficile qu’on l’imagine.
Mais aussi : tout est toujours moins facile qu’on l’imagine.
En évitant la contradiction : tout est toujours moins insurmontable et plus laborieux qu’on l’imagine.
Tout est toujours moins difficile qu’on l’imagine.
Me reconvertir comme professeur de danse ? C’était tellement loin, une lubie parmi d’autres. Pourquoi ne pas faire plutôt du chocolat (une spécialisation en sus du CAP pâtisserie, qui exige plus ou moins de se lever à 6h du matin), de l’ostéopathie (5 ans d’études), du graphisme (ma passion pour les secteurs encombrés ne se dément pas) ou de l’UX design (réaction allergique au bullshit nécessaire pour faire rétroactivement passer l’intuition pour le résultat d’une méthode) ? Pourquoi pas professeur de danse, alors ? Certes, je n’ai aucune affinité avec les enfants, mais rien n’empêche d’enseigner à des adultes une fois le diplôme en poche — diplôme spécifiquement créé pour protéger les enfants, mais chut, il faut bien s’illusionner un peu si on veut faire la moindre chose dans la vie.
Je suis revenue à la danse comme je m’en étais éloignée : de manière presque inconsciente, évitant précautionneusement d’y regarder de trop près. Après tout, demander au ministère de la Culture la transformation de ma médaille de conservatoire en équivalence pour l’EAT* n’engageait à rien… J’ai envoyé un dossier et reçu la dispense, tamponnée sur un livret de formation.
Au point où j’en étais, je pouvais envoyer un dossier de candidature, ça n’engageait pas à grand-chose : 5 places pour l’une des deux formations publiques de France avec une filière dédiée à la danse classique (et la seule sans audition), c’est peu, je risquais de n’être pas retenue. Autant voir avant de fantasmer, il serait toujours temps d’aviser. J’ai envoyé un dossier et reçu un mail d’admission.
– Oui ; mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ?
J’ai fait semblant de croire que la décision avait été prise par l’école. Admise, il aurait été bête de reculer. J’ai annoncé que je m’éloignais au boyfriend tout frais, trouvé un appartement le premier jour de visite à Lille et Roubaix, dit au revoir à ma psy, qui m’a parlé de flèches plus faciles à mettre quand on savait où les décocher, posé ma démission, fait mes cartons, déménagé, bref tout enchaîné pour éviter de penser à quoi tout ça engageait. J’étais embarquée.
Mais aussi : tout est toujours moins facile qu’on l’imagine.
J’étais consciente qu’il y aurait du travail (notamment pour l’épreuve de musique qui à elle seule m’a convaincue que je ne pourrais pas bachoter les UV théoriques seule dans mon coin), mais confiante sur ma capacité à reprendre des études (les ayant quittées seulement 7 ans auparavant, souligneront les mauvaises langues qui n’auront pas oublié mes interminables master 2). Après tout, j’ai toujours été une bonne élève…
La bonne élève bonne à rien
C’est justement là le problème que je n’avais pas été anticipé : j’ai toujours été une bonne élève. Attentive, consciencieuse, appliquée, en un mot : docile. En reprenant place à un petit bureau d’étudiante, j’ai repris mes réflexes d’étudiante, tous mes réflexes d’étudiante, ceux qui aident à rédiger un devoir ou à apprendre un cours, mais aussi ceux que j’avais oubliés avec délice, que je pensais morts et enterrés : la suée au moment de prendre la parole au sein d’un grand groupe, la déférence envers le professeur, fût-il intérieurement jugé sot, l’infériorité intériorisée face à celui-ci, la perfection-sinon-rien, sinon tu es nulle, indigne d’être aimée, à commencer par toi-même (surtout par toi-même) — bref, les affres classiques de la bonne élève, pas bête mais disciplinée, corsetée de discipline anxieuse. Manifestement, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.
Sauf qu’entre-temps, entre 20 et 30 ans, je suis devenue quelqu’un d’autre que cette bien-surnommée psychokhâgneuse. Et comme les amateurs de films de paradoxes temporels le savent, il est dangereux de court-circuiter les temporalités. Je ne peux pas à la fois avoir 20 et 34 ans, assumer mes idées et acquiescer à ce qui les contrarie, les taire et les soumettre au débat, avoir conscience de ce que je sais sans me laisser terrasser par ce que je ne sais pas. Trop de choses sont encodées de manière binaire chez moi, tout ou rien. Ça crée des courts-circuits, qui me renvoient parfois inutilement loin, avec une gestion émotionnelle de collégienne. J’ai cru tenir quelque chose en identifiant le déséquilibre hormonal créé par une pilule que mon corps ne supportait plus, mais cela n’a (évidemment ?) pas tout résolu. Aujourd’hui encore, dans ma deuxième année de reprise d’études, je bataille pour sortir d’une adolescence qui se rouvre parfois sous mes pieds sans crier gare.
L’allergie au bullshit
Je n’aimais déjà pas beaucoup la fac dans ma vingtaine (la tendance qu’ont les universitaires à passer plus de temps à polir leur boîte à outils qu’à s’en servir…) ; ça ne s’arrange pas avec la trentaine. Je deviens intolérante au bullshit, pire qu’au lactose. J’ai des envies furieuses de gribouiller de grands HORS SUJET dans les marges des plaquettes de formation. Il ne suffit pas d’inscrire « corps » devant « immigration et frontières » pour obtenir un cours qui fasse résonner la danse. Pas plus que l’existence de Danse avec les loups ne constitue une raison suffisante pour inscrire la lecture d’un essai d’éthologie sur le pistage des loups dans le cursus. Et on ne donne pas Surveiller et punir en lecture autonome à des L2 (non philosophes). Libre au professeur de nous faire faire des liens inattendus, mais c’est à lui de les amener dans son cours, au lieu de balancer l’ouvrage en nous demandant de lui trouver une justification. Oui à l’ouverture, non à l’absence de lien. (Et cette impression latente d’être impertinente si je souligne ce manque de pertinence…).
Le lien entre danse et pistage des loups n’a aucun fondement, mais je me suis bien amusée à réaliser cette illustration, j’en suis même un peu fière (les traces dans la neige imitent la notation Feuillet). J’ai décidé de prendre du plaisir là où je pouvais en trouver, à défaut de sens. (Avez-vous vu la main ?)
À partir de quel degré d’ouverture n’a-t-on plus de lieu propre ? Quand tout est de la danse, celle-ci perd toute spécificité, ravalée au rang de métaphore. C’est un peu dommage quand on sait qu’il n’y a en France que deux départements universitaires consacrés à la danse (à Lille, donc, et à Paris 8). À quelle légitimité peut-on prétendre quand on lorgne partout ailleurs que sur son sujet ? La plaquette annonçait pourtant l’étude des danses scéniques occidentales. En 1 an et demie, on peut compter sur une main les références aux danses classique, jazz et urbaines — la danse contemporaine raflant la mise.
Bullshit, bullshit, bullshit… je fais un usage disproportionné de ce mot, ces derniers temps. J’imagine qu’il traduit un ras-le-bol global de ce qu’on me fait étudier (ou de ce qu’on ne me fait pas étudier). J’ai la fac en ligne de mire, mais l’école n’en est pas entièrement exempte. À force de l’invoquer à tort et à travers, je commence à être écœurée par la choréologie, outil pourtant fort pratique pour analyser des composantes du mouvement qui passent généralement sous le radar. Je n’entends plus le propos, seulement une litanie un rien sectaire. Lorsque l’enseignante dessine une énième fois sa rosace sur le paperboard, j’ai envie de mordre : avec ça, on a tout et rien dit. La répétition a vidé le schéma de sa substance, et l’on s’on mis à aduler l’outil au lieu de s’en servir. Apprenez-moi ce que vous savez, je vous en remercie vivement, mais par pitié ne faites pas semblant ; je sais désormais quand vous n’en savez pas davantage.
Mais bullshit, ne serait-ce pas non plus un mot fourre-tout que j’utilise pour mettre à distance ce qui échappe à mes attentes ? Un rempart que brandirait ma réticence au changement ou ma culpabilité de ne pas arriver avec un bagage technique suffisant ?
La crise de légitimité
Ce regard critique devrait me permettre de compenser mes réflexes de bonne élève docile, et de trouver la position qui pourra être la mienne en tant que professeur. Mais la contradiction affole mon curseur intérieur plus qu’elle ne l’aide à se positionner. À remettre en cause tout ce que je croyais savoir sur la danse ou même sur moi, je finis par douter de tout, à commencer de moi.
On n’arrête pas de nous répéter que nous sommes avant tout des danseurs, que nous devons rester des artistes en devenant professeurs, et cette lutte contre l’idée que les professeurs de danse seraient des artistes de seconde zone est noble. Sauf que c’est la réalité que nous renvoie le monde de la danse : j’ai échoué à devenir une interprète professionnelle, je n’étais pas assez douée ou travailleuse pour cela, et à une ou deux exception près, il en va de même pour le reste de la promotion.
Il n’en reste pas moins vrai que les qualités de danseur et de pédagogue ne se recoupent que partiellement : un excellent danseur ne fait pas forcément un bon pédagogue. Mais quid de la réciproque, ne cesse de me souffler une petite voix intérieure : un danseur moyen peut-il se révéler excellent pédagogue ? Comment transmettre des choses qu’on n’a pas (pas encore ?) soi-même maîtrisées ?
J’essaye de me rassurer comme je peux en me répétant ce mantra : tous les maîtres nageurs n’entrainent pas l’équipe de natation olympique ; certains apprennent juste à nager. Et j’essaye de me dépatouiller avec ça, avec l’exigence de la danse classique et son corollaire, un apprentissage particulièrement ingrat. J’essaye de lutter contre l’élitisme que son idéal a instillé en moi. Je me demande parfois si j’ai bien fait de me lancer dans cette reconversion quand je me surprends à avoir un réflexe de répulsion devant des storys d’apprenties danseuses pataudes. Heureusement, il y a aussi des moments en studio où le jugement s’évapore dans la relation : mercredi dernier, j’ai croisé le regard d’une jeune élève à fond dans son épaulement Raymonda, toute tordue, tout sourire ; en me voyant sourire, elle s’est mise à sourire plus grand encore. Ça, là, c’est ça que je cherche. Je cherche ma place, quelque part en quiconque, pas bien sûre de l’exercice à venir alors que la musique va bientôt commencer.
* EAT = épreuve d’admission technique, préalable nécessaire pour s’inscrire à la préparation au diplôme d’État.
Ich bin dein Mensch au ciné. Wow. Tony Erdmann vibes, but so much more. Ce film allemand est sorti en France avec un titre anglais légèrement plus lisse que l’original : littéralement, I’m your man aurait du s’intituler I’m your human, soulignant l’étrangeté de l’humanoïde que l’héroïne est censée tester comme partenaire romantique, alors qu’elle n’en a nulle envie. Le gag komisch vire à la thérapie en se prenant dans un enchevêtrement de désirs qui transforment la comédie romantique SF en mélodrame existentiel. C’est tellement juste d’être décalé que ça m’a pas mal remuée. Il faudrait un article entier pour commencer à rendre justice à ce film et apaiser les questions qu’il soulève ; si cela ne me taraude plus trop, c’est uniquement parce que j’ai pu en discuter avec Alena sur Twitter.
2 juillet
3 au 9 juillet
Je n’étais pas revenue en Dordogne depuis les 60 ans de mon père, il y a 3 ans, et je n’avais pas séjourné chez lui depuis… quelques années de plus.
Ça matche entre le boyfriend et mon père. Ils sont plus surpris que moi : je n’avais pas grand doute depuis le week-end campagnard et festif de l’été dernier. En voyant le boyfriend parmi ses potes, dans une atmosphère barbecue-bière, j’avais eu l’impression de retrouver les tablées auxquelles j’assistais enfant lors des week-ends paternels. De fait, mon père a été ravi de trouver un compagnon de grillade et de rosé… et de bière et de vin rouge, le premier soir uniquement : au lit, dans l’ancienne chambre de mon demi-frère, le boyfriend s’est mis à glousser que Daniel Craig le regardait. J’ai jeté un coup d’œil dépité au poster avant d’éteindre et qu’il se mette à ronfler ; jamais 007 n’aurait emballé avec une haleine aussi avinée.
Ce que je n’avais pas anticipé, sous-estimant le patriotisme breton, c’est que ça matcherait aussi entre le boyfriend et ma belle-mère. Plougastel, la Trinité-sur-mer, Quiberon… il y a eu du name-dropping gorgé de souvenirs, des galettes de sarrasin, et dame, ça a communié dans l’ode au beurre salé. C’est vraiment une vraie bretonne, ta belle-mère, qu’il répète, épaté par cet inattendu rassemblement de la diaspora bretonne en Dordogne. Et de mentionner avec émotion le far aux pruneaux du déjeuner, comme un trésor d’enfance perdu subitement ressurgi ; j’ai cru qu’il n’allait pas s’en remettre.
On a fait découvrir au boyfriend quelques coins sympas de la région, l’occasion pour moi de ranger dans la bonne ville les souvenirs de Sarlat, du vieux Périgueux ou de Saint-Léon. Ce dernier ne m’évoque rien. Mais si, on y a été, on avait attendu des plombes un feu d’artifices. Encéphalogramme plat. C’est en voyant la forme de lanterne des lampadaires que je me suis souvenue des bestioles qui tournaient autour, de l’atmosphère médiévale très Gaspard de la nuit et de la lune comme une perle d’huître avec ses écailles de nuage. Écrasée par le soleil, Saint-Léon ne se ressemble pas du tout. Mais on y a pris un pot. Gobelet ou paille ? La main de ma belle-mère est déjà au-dessus du bouquet de pailles, alors je me hâte de préciser : une paille jaune. Elle soupire-rit : mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? Sans répondre, je dirais : une adulte heureuse comme une gamine d’avoir une paille assortie à sa limonade artisanale. On repart dare-dare ; on a le pot efficace, ici.
Guinguette gourmet : rillettes de truite à l’aneth et aux baies roses, et délicieuse burrata de *chèvre* avec des courgettes marinées
Dîner avec mon demi-frère et sa nouvelle copine. On ne s’était pas vus depuis 3 ans, 5 avant ça. Le boyfriend se retient de faire du rentre-dedans à ce qui pour lui crie le macronisme flamboyant. Pantalon à carreaux, montre, mocassins, portefeuille en cuir fait maison, gouaille et bronzage assortis ; pour moi, ils font le show.
Quand on n’est pas en train de manger, on digère. Parfois, on digère et on fait autre chose en même temps : lire un roman à l’ombre des feuillages (ich bin’s), lire un polar au soleil (ma belle-mère), dessiner sur sa tablette (le boyfriend), regarderécouterdormir ronfler devant le Tour de France (papou). Malgré cette inactivité chronique, je mets du temps à retrouver le temps long des grandes vacances. Il survient quelques jours avant le départ, enfin accordé au bruit des cigales… que je n’avais jamais entendues en Dordogne. (Avant mon départ, une copine parisienne m’avait souhaité un bon voyage dans le Sud. La Dordogne, le Sud ? Ce n’est pas la Provence, hein. Mais finalement, peut-être que si, un peu, à force d’errance climatique.)
10 juillet
Trois tout petits bols, heureusement très très bons (l’aubergine fumée !), et moi n’ayant pas très très faim après le marathon périgourdin : le rattrapage d’anniversaire de Melendili a lieu dans un resto grec du 5e arrondissement. On déjeune avec entrain et on bitche mollement. On est bien en terrasse avec nos lunettes de soleil, puis au jardin du Luxembourg avec deux boules de la Fabrique givrée (il fallait nous voir avec nos mini-cuillères en carton-bois, pas encore sorties de la boutique, à goûter et faire goûter tous nos parfums).
11 juillet
L’ostéo me demande combien d’heures par semaine je danse dans l’année. Addition rudimentaire : pas tant que ça, environ 6 heures. Elle rétorque que pour le corps, c’est déjà beaucoup, c’est considéré comme une pratique intensive. Je tais qu’une danseuse pro dirait que beaucoup de danse, c’est cette même dose mais quotidienne, pas hebdomadaire.
Conseils pour la tendinite : boire beaucoup, ne pas croiser les jambes au repos, aller marcher dans la mer froide. Cela va être l’occasion de découvrir Calais et les autres plages du Nord.
12 juillet
Depuis quelques années qu’A. est expatriée au bout du monde, je vois bien à chaque retour que c’est le marathon pour essayer de caser tout le monde. Je le perçois aussi à mon échelle dérisoire de déménagement à 3h de Paris (Lille-Paris, c’est 1h de train, mais avec le métro de part et d’autre ainsi que les temps de sécurité minimaux, on est plus proche des 3h) : impossible de passer du temps de qualité avec toutes les personnes que j’aimerais à chaque week-end parisien (mensuel, en gros). Mais se voir pour dire qu’on s’est vus, j’ai vite abandonné. Du coup, quand j’ai compris que j’allais faire 40 minutes de métro aller pour être casée dans un emploi du temps affolé entre un petit-déjeuner amical et une après-midi familiale, ah pardon, encore précédé d’un déjeuner amical, j’ai refusé. Pas grave, on se verrait une autre fois, plus apaisée ; j’avais pleinement conscience d’être celle qui avait fait faux bond au rendez-vous initialement prévu, passé chez le médecin.
Je ne pensais pas déclencher de chamboulement émotionnel, ni de chambardement de planning (mea culpa, amie d’amie que je ne connais pas). Demi-mauvaise conscience de mauvaise amie : j’aurais peut-être dû me rendre disponible pour elle, pour qu’elle ait l’impression d’avoir vu tout son cercle amical et rompu l’isolement de sa vie au bout du monde, quitte à n’en pas retirer grand-chose moi-même. En exigeant une réciprocité d’intérêt dans l’instant même et non dans la durée de l’amitié, je me suis certes montrée franche (la mondanité ne m’intéresse pas, je ne ferai pas semblant de la confondre avec les discussions que nous méritons d’avoir), mais aussi égoïste. Et pourtant, demi-mauvaise conscience seulement : cela nous a permis de passer un vrai bon moment ensemble. Les quelques heures que nous avions devant nous n’ont pas été de trop au regard des tranches de vie que nous nous sommes empiffrées… et de l’heure liminaire passée à fatiguer son fils pour qu’il s’endorme dans la poussette (cet enfant est d’une zenitude incroyable).
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Dans le studio de ma grand-mère parisienne, on discute tous rideaux tirés. Son hypocondrie rend compliqué de convenir d’un rendez-vous, mais tout est facile une fois qu’on se retrouve. Elle a toujours des anecdotes, des questions qui relancent la conversation sans en avoir l’air, et un quelque chose au chocolat à m’offrir.
Elle se plaint de ses douleurs d’arthrose, et je m’étonne que le médecin ne lui ait rien donné pour les soulager : elle a de la Lamaline, mais ne la prends pas sous prétexte que sa voisine (de résidence médicalisée) a éprouvé des vertiges et cru tomber. Je la rassure en disant que j’en ai pris, que mon autre grand-mère en a pris, que ça n’a rien fait – à part faire disparaître la douleur, le but quoi – et la rabroue un peu pour m’assurer qu’elle va la prendre. « Tu m’engueules, c’est bien », s’exclame-t-elle toute contente. Je. Bon. Peine perdue.
J’apprends accessoirement qu’elle prend des anxiolytiques depuis 50 ans. La durée m’impressionne plus qu’elle ne me surprend. Une semaine plus tôt, à l’apéro, mon père disait lui aussi en reprendre. Ma tendance à l’anxiété ne vient décidément pas de nulle part.
13 juillet
Changement de briques rouges entre Montrouge et Roubaix. J’ai pris mon billet le matin même comme on arrache un pansement, avec moi dans le rôle du pansement, collé à la peau douce du boyfriend (ironie, ma libido est revenue juste à ce moment ; je me savais l’esprit de contradiction, voilà que j’ai le corps assorti).
En entrant, l’appartement me semble moins démesurément grand que ce que je projetais, mais il est aveuglement blanc, plus propre et lumineux que ce que je fantasmais, baigné de calme. Est-ce vraiment là que j’habite ? Ai-je cette chance, et pas seulement pour les vacances ? J’ai fait le tour du locataire, les plans de travail propres, les sols sans poils de chat, les pousses de succulentes même pas mortes.
Plaisir d’être seule : manger à l’heure qu’on veut, faire l’étoile de mer dans le lit, se coucher à l’heure qu’on veut, pas de voix radiophonique, d’intonations journalistiques, d’énervements ou d’enthousiasme YouTubesques, tout live en mute.
Le soir, ça pétarade. J’aperçois quelques fusées dépasser des toits depuis la terrasse (là où les feuilles se dessinent à contrejour sur la photo), mais renonce à me rendre en centre-ville : le temps que j’arrive, ça sera terminé. Pas si sûr vu l’incessant prolongement (mais là, c’est sûr, le temps que j’arrive, ça sera terminé). Repeat once more avec une autre commune limitrophe.
14 juillet
Barre de danse de reprise. Je me doutais que ce serait dur, pas qu’il me faudrait réapprendre à danser.
Chou blanc d’artifice. Je me retrouve toute seule comme une crétine sur la place de la mairie, avec trois idiots à pétards. Roubaix, c’est la banlieue de Lille et ça fonctionne comme à Paris : les banlieues anticipent d’une journée pour laisser à la capitale le jour-J. Retour dépité comme une gosse à la limite de chialer (deux jours plus tard, avant même la fin de la plaquette de pilule, j’ai mieux compris pourquoi). Prête à tourner dans ma rue, je m’arrête : des djeuns lancent des fusées depuis le parc Barbieux. Sans le savoir, ils m’en offrent deux de consolation, dont une avec des escarbilles dorées.
15 juillet
Barre de danse. Où sont passées mes arabesques ? mes muscles ? mon en-dehors ? La tendinite en revanche ne manque pas à l’appel, sous forme latente.
Retour à la médiathèque. Tous ces livres disponibles qui me tendent gratuitement leurs pages, ça me rend fébrile ; la cueillette risque à tout moment de dégénérer en razzia, je suis déjà passée dans les bande-dessinées au rendez-de-chaussée, les livres s’empilent dans mes bras, je ne pourrai jamais tout lire, mais ce gros livre sur le sel, le gras, la chaleur et l’acide dans la cuisine, il me le faut, et cet article, là, sur l’arnaque des bouquins de développement personnel ? Je ne vais quand même pas emprunter le magazine ; ce genre de parution, on y passe un temps pas si court pour au final rester sur sa faim ; je regarde juste… et je finis par lire l’article assise sur la moquette en tailleur, comme les mômes dans les rayons manga de la FNAC.
16 juillet
Avant de reprendre un entraînement spécifique à la danse, mieux vaudrait commencer par me remettre en forme. Ça tirera moins sur le tendon, en plus. Je mixe yoga, renforcement musculaire préconisé par la kiné (beaucoup de relevés pieds parallèles) et training cardiaque proposé par une prof de danse classique.
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Retrouvailles avec mon parc.
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Recette de riz croustillant au curcuma, issue de l’app Jow. En lieu et place du croustillant, j’obtiens un plat pâteux, qui conviendrait davantage à une préparation d’arancini qu’à une dégustation autonome. Le boyfriend me sauvera la seconde portion (sans cesse remuer à feu fort) ; ce n’est pas mal du tout quand c’est croustillant.
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Sur Twitter, on me parle de la technique takadimi pour la lecture de rythmes. J’arrive à peine à prononcer les syllabes ensemble, mais je suis rapidement surexcitée : c’est exactement ce qu’il me faut pour progresser, fixer des syllabes pour chaque rythme de manière à ce qu’ils fusionnent et que la prononciation d’un ensemble de syllabes se fasse automatiquement sur le bon rythme. Ta-di- : double croche. Ta–mi : croche pointée double. Takadimi : deux doubles croches. Dans la vitesse takadimi devient souvent takadémi (comme une académie), mais peu importe.
17 juillet
Training similaire à la veille avant que ne monte la température – avant même le petit-déjeuner d’ailleurs, histoire que les burps ne se mélangent pas aux burpees. Pas de doute, la tendinite est de retour.
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Journée à 37° avec une baie vitrée exposée plein Sud. Rideaux tirés, je me mets à trier mes photos de Norvège : illusion de fraîcheur.
Ce faisant, je me rappelle un certain nombre de règles :
prendre patience et ne pas précipiter ma déception : les photos que je découvre pour la première fois sur un grand écran ne sont ni triées ni traitées ; elles paraissent forcément moins bonnes que celles de mes précédents voyages, cristallisées dans le souvenir de quelques clichés sélectionnés et retouchés ;
il ne sert à rien de doubler les prises : même moins bonne techniquement, la première sera quand même meilleure ; l’instinct de la vision se perd dans sa conscientisation ;
corollaire : si je veux prendre à la fois des photos au réflex et des photos avec l’iPhone pour pouvoir les partager facilement en ligne, il faut que je commence par la photo au réflex ;
trouver comment afficher un niveau à bulles sur le viseur : sur toutes mes photos, l’horizon penche naturellement vers la gauche ; quand j’essaye de rétablir l’horizontale, ça se met à pencher vers la droite ;
lors du traitement, commencer par régler la balance des couleurs ;
voir comment ça rend en baissant un peu l’exposition – souvent je préfère ;
désaturer l’image jusqu’au noir et blanc peut la ruiner (gâchis de golden hour)… ou lui donner une dimension inespérée (disparition des couleurs affadies, remplacées par la lumière).
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Article de la BBC : « The way we view free time is making us less happy »
Souvenir de L’Avènement des loisirs de Corbin et de cette idée que le travail contamine notre perception du temps jusque dans nos loisirs, lesquels constituent moins une temporalité à part entière qu’un négatif du temps de travail. D’où une tendance à organiser ses loisirs et ses vacances sous forme d’activités panifiables (boire un verre avec machine jeudi à 18h30, cours de danse tous les lundis de 19h à 20h, sortie au parc samedi après-midi, visite de Naples du 14 au 16, de Bari du 17 au 18…).
Je continue à le sentir alors même que j’ai démissionné de mon CDI et bénéfice de vacances universitaires indécemment longues. Il y a un impératif de productivité latent ; il faut que j’ai fait quelque chose de ma journée, un dessin, une lecture, un ensemble de tâches ménagères, n’importe quoi qui s’énonce et s’énumère. Et encore, ces journées justifiées ne suffisent-elles pas toujours, cumulées, à justifier une semaine ou un mois. La vie, comme une série, semble exiger des arcs narratifs longs en sus de bons épisodes divertissants dans leur unité. Peu importe ce que je fais, je ne fais rien si je n’accomplis rien, si je n’aboutis pas à une création, fusse la transformation de moi-même (angoisse latente de procrastiner la reprise de mon projet de bouquin sur la danse ; je ne le finirai jamais, je ne ferai jamais rien). Voyez, ignorez le spectre de la mort, cette date de péremption du temps individuel. Quand on a peur de manquer de temps, on a surtout peur de ne pas avoir vécu (ce temps imparti)(comme il aurait pu être vécu). Angoisse latente du gâchis.
L’article ne se risque pas jusque-là. Pragmatique, la journaliste propose des stratégie pour maximiser la perception de notre temps libre, sans voir l’ironie qu’il y a à redoubler notre adhésion à la perception du temps tel qu’il est défini par notre société. Quoique, sans voir… la lucidité ne permet pas d’échapper au paradoxe. À chaque tentative d’évasion dans le repos, la paresse, la méditation, on est talonné par le temps productif ; pour échapper à sa culpabilité, on lui cède le repos comme temps de récupération nécessaire pour se remettre à l’ouvrage. Et voilà les vacances vidées de leur vacance.
Je repense souvent à cette vidéo découverte sur le blog d’Eli, d’un YouTubeur depuis soupçonné d’agressions sexuelles, qui avait couvert une feuille de cases représentant chacune une journée de sa vie – passée et future, en se fondant sur l’espérance de vie moyenne. Coloriées, les cases permettaient de visualiser les années lycées, les études, le premier boulot, des dates-clés personnelles… et rapidement, on en venait au ratio vécu-restant à vivre, butant sur la finitude de la feuille (pas du tout angoissant, comme visualisation). Une fois qu’il nous avait bien collé le seum avec ses cases en nombre fini, il proposait de jouer sur leur taille via la dilatation des souvenirs, plus prégnants dans la nouveauté (le premier baiser plutôt que le 326e) et la fin (apparemment, la dernière impression peut faire complètement basculer la teneur émotionnelle d’un souvenir – soignez vos cérémonies de clôture et ne ghostez point).
Depuis, je me demande régulièrement ce qui vaut mieux pour s’épanouir : se botter le cul pour multiplier les expériences (fusse de tester un nouveau resto ou de partir quelques jours en rando) ou tenter de se soustraire au temps productif en cultivant le temps long, l’imprégnation par répétition des jours et des lieux, sachant que seule cette dernière donne ce goût d’éternité, mais aussi qu’elle sera balayée et concaténée sitôt la parenthèse fermée ?
18 juillet
Journée à 40°. Hésitation continue : se faire des bains de chaleur pour éprouver la fraîcheur par contraste*, au risque de se fatiguer le corps plus vite ? ou s’économiser en restant le plus au frais possible, au risque de ne plus supporter la chaleur dans laquelle il faudra retourner dormir ? Cette crainte me fait demeurer dans mon salon-étuve, alors que je pourrais installer ma chaise de jardin et bouquiner dans le hall de l’immeuble, orienté plein Nord et très frais. Je conserve cette option comme un joker qu’on se trouve bête d’avoir encore en main alors que la partie s’est achevée, et me contente de la fraîcheur relative de mon couloir et de ma cuisine par intermittence, avant de retourner dans l’étuve du salon (au besoin, un saut sur la terrasse me convainc de la différence entre cuire et avoir chaud).
La veille, rester avait le goût ludique de l’exploit dérisoire ; ce jour-là, l’amusement a disparu, remplacé par l’inertie et la résignation. C’est fou cette facilité avec laquelle on renonce à ne pas subir.
Allongée sur mon tapis de yoga devant la cheminée comme la silhouette des plaquettes de sécurité aérienne qui suit la bande lumineuse du couloir à quatre pattes, cherchant l’air sous le nuage de fumée, j’écoute sans bouger une conférence d’Hugo Marchand.
* Les douches froides sont éliminées d’entrée de jeu : trop désagréables sur l’instant, risquant de surcroît de me faire éprouver la chaleur tout de suite en sortant.
19 juillet
La bibliographie pour la rentrée est arrivée. Lecture obligatoire au choix du premier semestre : Histoire politique du barbelé ou Les Chasses à l’homme. En licence danse. Pas surprise, mais dépitée quand même : quel rapport avec notre sujet d’étude ? Et pourquoi faut-il que ce soit toujours glauque en plus d’être hors-sujet ? Est-ce une question de légitimité, sur le mode : voyez tout ce que le prétexte de la danse permet de penser de la société ? Et de très réel, parce que les rapports de domination, ça c’est la réalité vraie, pas du chiqué plaisant, trois pas de bourrée et deux pirouettes aux alouettes. Je ne vois pas comment défendre la danse comme champ de recherches légitime si on étudie principalement des ouvrages qui n’ont rien à voir avec elle dans l’une des rares universités françaises à avoir un département qui lui soit dédié. Il y aurait pourtant tant de choses à explorer, que ce soit au niveau esthétique, sociologique, philosophique ou historique… Rien qu’en piochant dans mes lectures d’été, La Vocation de Julia Schlanger aurait pu être proposée, en lien avec Danser, enquête sur les coulisses d’une vocation de Pierre-Emmanuel Sorignet (que je n’ai toujours pas lu). Bref. Pas penser, pas s’énerver, lire.
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Conférence avec Hugo Marchand écoutée allongée par terre sur le tapis de yoga. Je suis surprise par la maturité de ses propos, leur intelligence articulée. Cela me donne envie de le revoir sur scène, alors que j’ai toujours été bloquée par son air de beau gosse qui n’arrive pas à oublier qu’il l’est. Mais peut-être cela a-t-il changé depuis ? J’en touche deux mots à JoPrincesse : elle l’a vu sur scène il y a quelques mois seulement et en garde la même perception que moi. Damned.
20 juillet
Séance d’ondes de choc chez la kiné. Révision de ce qu’il faut faire et que je fais déjà (boire beaucoup, rester en équilibre sur demi-pointes pendant des séries de 40 secondes). La mise au point concerne plutôt ce qu’il ne faut pas faire : pas encore de relevés (je pensais justement me renforcer) ni a fortiori de barre de danse. Même en anticipant et faisant uniquement ce qui, pour une classe de danse, est un échauffement ordinaire, j’ai repris trop vite. Je commence à me demander si j’arriverai un jour à me débarrasser de cette tendinite. J’oscille entre le découragement, le déni et la paresse. Seule bonne nouvelle : je peux faire les séries d’équilibres en seconde position et ainsi avoir la vague impression de travailler mon en-dehors en même temps.
Bref échange avec la kiné sur le manque de préparation physique chez les danseurs. Son formateur en kiné du sport lui a rapporté que c’était à peine mieux chez les pro et qu’ils attendaient de ne plus pouvoir faire autrement pour consulter : « Quand une danseuse vient vous voir, c’est qu’elle a vraiment mal ; ce n’est pas comme un footballer… » J’ai ressenti une pointe de fierté mal placée, avant de me rendre compte que c’est complètement con comme comportement, contre-productif à souhait. Si j’avais su que des séries quotidiennes de relevés auraient suffi à me renforcer musculairement pour éviter une tendinite de ce type…
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Refus de revivre un premier semestre comme l’an dernier, à me trimballer Foucault. Expédition à la BU de droit-gestion (tout de suite le fun) pour récupérer les livres à lire avant la fermeture estivale : métro, GPS, 303 RAZ, 305.8 CHA, le hold-up est une réussite, à un coup de chaud près (je suis habillée pour 21°, la bibliothèque n’a pas encore exsudé les 40° de l’avant-veille).
Quitte à être de sortie à Lille, autant aller au ciné. La prochaine séance de Decision to leave me laisse un bonne heure, soit un crumble aux deux chocolats à la boulangerie Brier.
Decision to leave au cinéma : malsain et jouissif. Cela m’aurait moins étonnée si je m’étais souvenu de Park Chan-Wook comme du réalisateur de Mademoiselle et Stoker. Un enquêteur développe une fascination bien peu professionnelle pour l’épouse d’un alpiniste retrouvé mort, qui le lui rend bien. On ne sait bientôt plus qui mène l’autre, ni où – à sa perte oui, mais de quelle manière ? Aux trois-quarts du film, le dénouement que je commençais à anticiper est déjoué, et je me demande s’il est encore possible de sortir de cet imbroglio avec une fin digne de ce nom. Emprise et défiance entraînent des renversements si incessants dans la relation de pouvoir que c’est tout juste si on n’en oublie pas le détail au fur et à meure. Et pourtant, ça finit, ça finit par faire sens, je crois. C’est une phrase de l’héroïne qui a fait tomber la pièce : son amour à elle a commencé quand son amour à lui a disparu, dans le moment même de son expression. Passion serait sûrement plus juste qu’amour, il n’empêche : chacun cesse d’aimer l’autre au moment où il se compromet pour lui ; son intégrité brisée, il n’y a plus de sujet aimant, et l’objet à son tour devient sujet.
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Les lectures pour la rentrée, la musique à travailler, diverses tâches administratives que je repousse… Je les récapitule dans tous les sens ; j’ai déjà l’impression que tout s’accélère, que je vais être submergée. Pour museler l’angoisse et qu’elle me laisse dormir, je liste tout sur un bout de papier en dessinant à côté des cases à cocher. Je m’endors, la to do list sur la table de chevet.
21 juillet
Journée de motivation administrative : je fais et je coche. J’attends plus d’une heure dans la salle d’attente du médecin qui, quand vient mon tour, me retire deux bouchons de cérumen (même pour moi qui aime exploser les points noirs, c’est crade), et je coche : prendre rdv médecin. Bonus rigolo pour l’impression d’être ivre pendant dix minutes ensuite (pression sur l’oreille interne) ; malus pour l’acouphène qui ne part pas. Toujours sous le pouvoir de la to do list, je m’installe devant mon ordinateur, saisis plein de codes, photographie, transfère, vérifie les destinataires, relis, envoie des mails, un justificatif, et coche : activer CB / envoyer RIB / envoyer certificat médical (je rajoute l’entrée juste avant de la cocher) / mail à agence. Dans l’après-midi, je passe mon plumeau tout neuf dans les interstices du radiateur qui n’a pas connu un tel traitement depuis un temps immémorial ; le plumeau ne survit pas, mais je coche : passer plumeau radiateur chambre. J’en ai ma claque, clairement, mais à chaque case cochée, je sens un soulagement. C’est une drogue : le soir venu, je télécharge le dossier de réinscription à la fac juste pour l’imprimer, et je finis par le remplir, trouver et imprimer toutes les pièces complémentaires (non, mon bac n’a pas disparu pendant l’été).
C’est l’envers de la procrastination, rien n’est impossible, je suis fière de moi, j’exulte, proclame à JoPrincesse l’impression de pouvoir déplacer des montagnes. Elle vient de faire un enfant et découvre avoir la ressource nécessaire pour s’en occuper sans quasi dormir, alors bien sûr que je peux déplacer des montagnes. Elle le dit sans préambule et sans mais, comme l’amie qu’elle est, et je la crois. Je peux déplacer des montagnes, il suffisait de s’en apercevoir.
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« Vous êtes d’ici ? » Je réponds oui en pas moins de trois syllabes, hésitant à décevoir mon interlocuteur par mon incapacité à répondre à sa prochaine question. Il me demande où est l’avenue Jean Lebas, soit l’un des trois noms de rue que je connais à Roubaix. C’est l’artère principale qui relie la gare à l’hôtel de ville, mais ça me met en joie, je commence à être du coin.
22 juillet
Je fiche trois chapitres des Chasses à l’homme, j’en lis un autre, espérant instaurer ainsi un rythme de travail.
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Je vous ai déjà dit à quel point j’aime la médiathèque de Roubaix ? Parfois, je retourne juste une ou deux BD avant de rapporter le gros de l’emprunt pour le plaisir d’y passer (et pragmatiquement alléger le dernier trajet retour, il est vrai). Là, je m’y rends sur le chemin pour la visite guidée du centre-ville. Une bibliothécaire est en train de réordonner les chariots de retour, et comme celui qu’elle manipule a l’air de contenir des bandes-dessinées, je lui demande si elle veut les miennes. Réponse révélation : non, celles-ci vont sur le chariot avec la bande violette, vous voyez, là, comme sur les livres. Cela fait un an que je fréquente l’endroit et n’avais jamais remarqué ce code couleur. Ça m’a rendu un peu honteuse, et joyeuse aussi, comme si la réalité s’était un peu élargie, organisée, ou que j’avais été admise dans un nouveau cercle d’initiés.
23 juillet
Une routine yoga-étirement-renforcement s’est mise en place : c’est un soulagement de voir que la discipline revient et avec elle, la sensation d’un corps plus aiguisé, mais la contrainte commence à se faire sentir dans l’effort supplémentaire, purement psychologique, que je dois faire pour m’extirper du lit.
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Un chapitre de fiché, un chapitre de lu. Efficace ou laborieux ? Plus agréable est la lecture de la bande-dessinée Les heures passées à contempler la mère.
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N’écoutant que la trentaine rugissante, j’achète un Dyson sur le Bon Coin et paye l’option remise en main propre. Puis j’angoisse un brin en voyant que l’application n’a pas prévu d’option pour annuler la transaction au cas où l’objet ne serait pas conforme à sa description. C’est n’importe quoi, je n’ai pas besoin d’un aspirateur, et il est loin, 50 minutes de bus, dans quoi me suis-je lancée, l’acheteur ne valide pas ; est-ce que je pourrai annuler la procédure ? L’acheteur a validé mais il ne m’envoie pas son adresse, il attend d’être rentré chez lui, comme si j’allais lui cambrioler le Dyson que j’ai déjà payé, je fais n’importe quoi, je n’ai toujours pas l’adresse ; vers 15h30 je relance, 15h30 c’est vraiment l’après-midi, et voilà, je peux enfin me mettre en route. Comme souvent, l’action calme le gyrophare mental. Le bus me dépose dans un coin sans charme et je finis le chemin en suivant les indications GPS de l’application Ilévia. Ah, le rectangle vert était un champ ! J’ai bien fait de mettre mes chaussures de rando pour aller le chercher, cet aspirateur. Je coupe à travers champ, donc, du blé à ma droite, des petites feuilles vertes à ras de terre à ma gauche – je m’amuse des courbes qui interrompent le tracé rectiligne en bout de champ, on voit que la machine a dû manœuvrer. On aperçoit une église au loin, vraiment le cadre est bucolique ; il y a même quelques coquelicots devant les épis. Je crois que j’ai passé la frontière belge sanas y prendre garde.
Le jeune homme au Dyson est fort aimable, il me laisse essayer l’engin et insiste pour brancher le chargeur, que je vérifie son bon fonctionnement, mais je suis complètement déconcentrée par les chats qui peuplent le salon et qui n’en finissent pas de se détacher du décor : un blanc à tâches rousses sur le canapé, un simili-siamois mais à poils longs qui court entre les chaises derrière, un sombre et fin en haut de l’armoire, celui-là je craque, mais c’est la chatte norvégienne la plus câlin ; elle déclenche l’usine à ronron dès que je lui gratouille la tête. La dame assise derrière moi qui n’a pas décollé la tête de son téléphone à mon arrivée entre dans la conversation, après présentation du jeune homme : c’est une ancienne éleveuse de chats à la retraite, elle a même gagné des prix de beauté, un chartreux, non ? Si vous vouliez savoir qui vend un Dyson à moins de moitié prix, la réponse est donc : un foyer peuplé de chats, où l’on a acheté le modèle du dessus pour enlever tous les poils du canapé.
À peine sortie, au coin de la rue, une voiture s’arrête pour me demander son chemin, persuadée qu’avec mon Dyson à la main, je suis des parages. J’explique que non, désolée, je suis en expédition Le Bon Coin, et je recroise le regard rieur du conducteur et de sa passagère lorsqu’il me laisse passer à l’intersection que nous avons tous deux empruntés. Je traverse le village, parallèle au champ, pour un arrêt de bus un peu plus proche. Lorsque les portes du bus s’ouvrent un peu plus loin et que le chauffeur m’aperçoit avec mon épée ménagère, il sourit. Forcément j’appuie sur la gâchette en essayant d’attraper ma carte de bus. Je crois que je fais sa journée. Calé entre mes jambes, mon fidèle destrier ne moufte pas de tout le reste du trajet. Je ne sais pas ce qui me réjouit le plus au final, de ce nouvel aspirateur que j’abandonne par terre à mon retour, ou de l’expédition héroï-comique occasionnée (la tendinite, elle, sait).
24 juillet
Ce genre de rêve à caractère sexuel dont j’aurais préféré ne pas me rappeler. Surtout quand il inclut l’ex et se finit à 6h30 au son d’un « police » que j’ai cru entendre à ma porte. J’imagine que je dois m’estimer heureuse pour le rab d’une demie-heure sur l’heure légale de perquisition.
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La dose homéopathique d’un chapitre à lire et ficher par jour est trop laborieuse : je me plonge dans la lecture et finis Les Chasses à l’homme dans la journée. Mieux valait profiter de la concentration : il m’en faut pour saisir la logique de raisonnements qui n’en ont pas. Grégoire Chamayou analyse en effet les discours de justification qui ont accompagné les différentes chasses à l’homme (contre les esclaves antiques, les Indiens d’Amérique, les esclaves d’Amérique, les pauvres, les ouvriers étrangers, les migrants…), de manière très intelligente et pédagogique à la fois ; on saisit bien dans chaque cas les mécanismes à l’œuvre. C’est à la fois fascinant et terrifiant de se rappeler qu’on raisonne souvent à partir de nos angles morts, élaborant des raisonnements qui justifient a posteriori une position antérieure (position sociale, situation émotionnelle…) que l’on a pourtant l’impression d’adopter comme une conséquence. Il est difficile d’avoir conscience d’où l’on raisonne, et de faire la part entre tropisme déterministe et acquis argumenté.
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Twitter m’apprend qu’une exposition sur la place des femmes dans l’espace public est rendue gratuite pour ses derniers jours dans un lieu de Roubaix que je ne connais pas – c’est l’occasion qui fait le larron. Je me rends donc à La Condition publique, une ancienne halle de stockage de textiles réhabilitée en lieu culturel, dans une ambiance proche du 104 à Paris. L’architecture du lieu me plait beaucoup ; je me rends compte au passage que ce sont les arches qui m’intriguaient quand je me rendais chez la kiné – intriguée, mais pas bien curieuse.
Pour ce qui est des expos en elles-mêmes… J’essaye de m’y rendre perméable parce que j’ai l’impression de manquer quelque chose, mais l’art contemporain me laisse souvent perplexe. Les discours me paraissent creux quand il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent concrètement. Ça ne nourrit pas vraiment, mais je picore ça et là : des trouvailles et de l’ingéniosité, plus que de la beauté. Je prends quand même des photos, preuve qu’il y a des éléments que je veux garder avec moi. Je m’en retourne chez moi avec une impression de facilité, pas comme jugement mais comme possibilité : on peut faire feu créatif de tout bois.
J’rais bien au calindrome. (Petit frémissement en constatant sur l’autre face que la « rue de l’épaule », quartier pauvre de Roubaix, est dans la direction opposée à la « plage de tous les possibles ».)
Portraits d’Yseult YZ Digan
Icy and Sol
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Skype du jour avec le boyfriend : pas de la papote, une vraie discussion qui se déploie, dans laquelle on s’oublie… et qui finit par me déclencher des bouffées d’élans amoureux. Il y a des moments comme ça, on a l’impression d’accéder à la beauté bonté d’âme. À l’entendre, j’ai l’impression de la voir, pourtant retenue par des yeux opaques et brillants comme des billes noires – ce n’est pas une image, on ne distingue pas l’iris de la pupille. Je voudrais qu’il continue à parler sans s’apercevoir que je ne cherche plus à poursuivre la conversation, mais aller dîner, c’est bien aussi.
Soirée à rédiger l’entrée de ce journal sur la visite guidée de Roubaix. Je partais pour quelques lignes, mais le plaisir de raconter a pris le dessus sur l’évocation. Du mal à m’endormir.
25 juillet
En dix jours, la répétition a pris le pas sur le rituel, il faut que je change d’enchaînement matinal si je ne veux pas rompre cette habitude en cours d’ancrage. Je lance la première vidéo de Yoga with Adriene en non lu dans mes mails.
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Tempura au cinéma et pas même envie de tempura en sortant : je pense qu’on peut parler d’un échec. Alors que le film était d’une durée équivalente à Decision to Leave et diffusé dans le même cinéma, cette fois-ci j’ai eu le temps d’avoir mal aux fesses. Ce ne sont plus des atermoiements entre amoureux timides, c’est un malaise social continu ; la solitude crée une souffrance telle que l’héroïne ne l’endure qu’en parlant avec son double schizophrénique – double qu’il va falloir plaquer avant de pouvoir aller à la rencontre d’une altérité un peu plus incarnée. Cela dit, l’avantage à tout ce malaise, c’est que j’en ressors avec une impression de fluidité extraordinaire dans mes propres rapports humains.
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Je me suis mis en tête d’illustrer le post sur la visite guidée de Roubaix avec des dessins, et commence ainsi avec la mairie. En important une photo de référence dans l’application de dessin, j’ai la tentation de « décalquer » puis je me reprends : si c’est pour faire ça, autant utiliser directement la photo. Il y a ce paradoxe que le dessin sera plus réussi s’il est moins juste ; en lui infusant mes imperfections, il prendra ma patte et le cumul de tous les traits bancals lui donneront un air de guingois sympathique. Une fois les volumes et principaux éléments placés, il n’y a plus besoin de penser à grand-chose, c’est agréable, je suis juste là à dessiner sans me demander à chaque trait si je ne suis pas en train de gâcher l’ensemble, et j’ai même la disponibilité d’attention pour suivre en même temps un podcast : Tous danseurs, l’épisode avec Philippe Noisette.
Je suis surprise (mais en y réfléchissant, finalement pas tellement) qu’il n’ait pas eu de formation journalistique ; il y est allé à l’enthousiasme et au culot, spectateur curieux avant tout. De fait, on sent beaucoup d’émerveillement et de tendresse dans sa parole. Pour toutes les découvertes qu’il a faites et fera, pour les chorégraphes et surtout les danseurs – et même pour les balletomanes, qui pour certains en connaissent plus que lui, selon ses propres mots. J’ai trouvé ça très classe, quand les professionnels du milieu ont souvent le tacle facile envers cette communauté de spectateurs. Son appel à retourner en salle et à se lancer davantage à la découverte des chorégraphes moins connus m’a en revanche prise en flagrant délit de paresse : je vais beaucoup moins au théâtre depuis la pandémie, et souvent sur un nom qui m’est familier. Le fait de désormais y consacrer mes journées n’y est peut-être pas étranger.
26 juillet
Yoga with Adriene spéciale surfeurs, qui convient aussi aux non-surfeurs. Je confirme, séance qui fait du bien, sensation d’avoir le dos en place.
Premiers épisodes de The Handmaid’s Tale : glaçant et addictif. Surtout avec le biais induit par Elisabeth Moss, dont j’admire les rôles.
27 juillet
Arrivée du boyfriend… avec son chat. C’est une première et il est terrorisé, rampant de cachette en cachette (dans les toilettes, derrière la cuvette des toilettes, derrière la porte de la cuisine en angle aigu, puis sous le meuble de lavabo pour la vue sur le couloir et donc sur toutes les portes de l’appartement). On alterne sollicitations pour le faire sortir, caresses pour le rassurer et laisser en paix pour qu’il se remette de ses émotions.
28 juillet
Le chat a pris la confiance, on l’a retrouvé dans le tiroir à collants, comme chez lui dans le bac à chaussettes. Il s’installe donc partout sauf sur le coussin que j’ai mis à sa disposition sur le rebord de la fenêtre (en hauteur, cachette du rideau, position de commère).
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On fait très bien la sieste sur le tapis de yoga sur la terrasse.
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Une série de superhéros où les superhéros sont des pourris… Je voulais bien croire à l’ironie cinglante et à la critique intelligente (l’épisode des Avengers réalisé par Joss Whedon, quoi), mais le boyfriend avait beau me la vendre, l’univers ne m’attirait pas assez pour que j’y aille de moi-même, surtout après avoir entamé The Handmaid’s Tale. Puis Alice en a parlé sur son blog et The Boys a acquis l’attrait d’une référence entrée en écho. Ce n’est pas que je valorise l’avis d’Alice davantage que celui de mon compagnon, ne vous méprenez pas, mais retrouver une référence dont j’ai déjà entendu parler par ailleurs créé un effet de reconnaissance et me la rend désirable ; de simple recommandation, c’en devient un hasard insistant. Ah mais je connais, ça… enfin je connais… peut-être est-ce le signe que je devrais en prendre connaissance, justement. Ou comment j’ai fini par lire La Vie mode d’emploi sur recommandation d’un crush Happn alors que Melendili avait fait son mémoire de master sur Pérec. Ce mécanisme peut avoir quelque chose de passablement vexant pour la personne qui a initié la recommandation, parce que je parais passer outre et me décider sur l’avis d’un tiers. Pourtant, c’est parce qu’un proche dont je valorise l’opinion m’en a parlé que je m’en souviens lorsque quelqu’un de plus éloigné m’en donne l’écho.
Le premier épisode m’a donné envie de voir la suite, voilà.
Et une tatin d’échalotes
29 juillet
Le boyfriend parle parfois dans son sommeil, mais rarement de manière intelligible. Cette nuit néanmoins, j’ai pu ajouter une nouvelle phrase à ma collection, constituée jusqu’à présent de ce seul joyau : « Les paillassons, c’étaient des paillassons » – le ton ne laissait aucun doute sur le fait que le paillasson était un eurêka. Tentant de me rendormir après avoir été réveillée par le chat, je l’entends parler de quelque chose comme des « gencives de porc ». Hein, quoi ? Je lui demande de répéter en enlevant mes bouchons d’oreille et il répète, sur-articulant comme à l’adresse d’un interlocuteur intellectuellement limité, inattentif ou dur de la feuille : « Des barquettes de blanquette de porc. » D’où j’ai conclu qu’il dormait. L’incongruité de cette aberration culinaire en forme de tongue twister a fait passer l’agacement d’être réveillée en pleine nuit. Essayez un peu de prononcer ça sans fourcher, des barquettes de blanquette…
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C’est laborieux, je compte sans cesse les pages restantes en les mettant en regard avec les pages tenues par ma main gauche, mais ça finit par le faire : ma lecture hors-sujet du premier semestre est fichée.
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Je confirme qu’on fait très bien la sieste sur le tapis de yoga sur la terrasse.
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Je profite de la gratuité du vendredi soir pour faire découvrir le musée de La Piscine au boyfriend. Même si l’architecture du lieu prime sur les collections, il y a toujours quelque élément qui retient mon attention. Cette fois-ci, c’est un volume de la tussothèque ouvert à une page de 1895 de tissus pour cravate : je n’aurais jamais imaginé qu’en 1895, on pouvait porter une cravate avec des éclairs rouges satinés.
À chaque fois, je me dit que je devrais venir régulièrement le vendredi soir, me créer une routine d’observation, de dessin ou d’écriture in situ. C’est l’effet de promesse du banc que l’on croise sans s’arrêter : tout ce qu’on y rêverait et lirait et écrirait si on avait eu le temps, juste là ; et quand on a le temps comme je l’ai, on ne le prend guère, on sort son téléphone.
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Dîner à l’Étoile syrienne, restaurant sans aucun charme au menu unique, généreux : houmous, houmous de betterave, houmous à la coriandre, taboulé, caviar d’aubergines fumées, salade fattouche, écrasée de pommes de terre au cumin, moussaka, boulgour à la tomate, riz safrané. C’est presque la même chose qu’avec Mum la dernière fois, mais pas tout à fait (pas de mélasse de grenade dans la salade fattouche, les houmous parfumés à la place des feuilles de vigne et des lentilles cuisinées). J’aime cette idée de variation (comme dans le ballet), avec des saveurs qu’on retrouve et des décalages-découvertes. On cale assez vite et pourtant, on n’est pas lourd : l’effet des épices, d’après le boyfriend. Tout est incroyablement parfumé.
30 juillet
J’ai retiré les pulls de la penderie pour que le chat puisse s’y installer à loisir sans les faire tomber. En échange, je requière son enfermement au salon pendant la nuit : c’est formidable, une bonne nuit de sommeil.
(La négociation n’a pas tant lieu avec le chat qu’avec son maître.)
Le chat est tellement habitué à sa fontaine à eau qu’il touille le bol de sa patte pour que l’eau remue avant de boire. J’essaye de ne pas rire quand je le vois faire ; j’échoue presque à chaque fois.
31 juillet
Une bonne journée de vacances, lecture, écriture, promenade au parc Barbieux, deux épisodes de The Boys, des croissants chèvre-épinards.
Le boyfriend me fait écouter un extrait de monologue d’Artaud, et d’un coup il me semble impossible que Kundera n’en ait pas eu connaissance. Je retrouve L’Insoutenable Légèreté de l’être dans ma bibliothèque pour lui lire quelques passages sur le kitsch comme négation de la merde – je ne m’attendais pas à ce que le Folio sur lequel j’ai bossé pour mon mémoire de lettres soit déjà si jauni…