Week-end East End

Tea

 

Le risque de revenir encore et toujours au même endroit, c’est de transformer le voyage en pèlerinage et de courir d’un point à l’autre pour checker tous les points de passages obligés : en gros, un spectacle à Covent Garden, un cream tea chez Richoux, du ravitaillement chez Fortnum & Mason, un vagabondage sans achat à la librairie entre les deux, un tour devant les manuscrits de la National Library, un Sargent à la Tate Gallery, le concours de portrait annuel à la National Portrait Gallery, un dîner au restaurant-à-risottos à Shepherd’s Market et une balade dans un des parcs de la ville en mode beware of the squirrels. Il y a bien eu un spectacle à Covent Garden, un cream tea chez Richoux et un passage (fructueux) à la librairie, mais pour le reste, Pink Lady m’avait soufflé quelques adresses gourmandes à tester et Palpatine s’est chargé de la nouveauté urbaine en me faisant découvrir l’East End, quartier dans lequel je n’avais fait que plonger mes orteils en l’accompagnant chez son tailleur lors d’un précédent week-end il y a bien deux ou trois ans.

 

Profiteroles surgelés

[Londres surgelé ou Elyx s’apprêtant à avoir les yeux plus gros que le ventre]

 

Palpatine a un rapport assez obsessionnel aux villes qui lui plaisent ; il ne sera pas en paix tant qu’il n’aura pas tout quadrillé, enregistré et relié chaque quartier dans son GPS mental ; et il faudra de toute manière repasser pour voir comment l’endroit a évolué. Du coup, je me suis laissée promener dans tout l’East End, en commençant par le Spitafield Market, juste à côté de notre hôtel. S’y vendent des fringues plus ou moins vintages, des doll dresses à col claudine (j’ai hésité mais ça faisait vraiment cosplay) et des chapeaux designed in England et (hand-)made in China (j’ai hésité à en prendre un quatrième et le vendeur, croyant que j’étais dans une dynamique de substitution plutôt que d’ajout, m’a fait un prix sur le troisième – son collègue mad hatter était formel : le framboise plutôt que le gris). Aux stands de vêtements se mêlent des stands de bouffe, qui vont du cupcake vegan au sandwich viandard hardcore, grillé au chalumeau. J’opte pour un roll aux falafels (même si grrrr, ce n’était pas la boulette-avec-graines-de-courge que je voulais, j’ai dû admettre que c’était bon), tandis que Palpatine décrète un peu plus loin sur Brick Lane une nouvelle victoire de canard avec son duck and blue cheese burger, dont le making-of est en soi un spectacle : la choupie serveuse à acné a le coup de main pour aligner tous ses petits pains sur la plancha, les petits sceaux pré-portionnés de canard, les morceaux de bleu, de chèvre ou de cheddar face à leur pain respectifs, et tout ça retourné, hop, hop, assemblé avec un peu de verdure vite fait, pour dire, arrosé d’une pression de miel, le tout sur les petits pains à présent grillés et tartinés de chutney d’oignons, splosh, splosh, on s’assure du plat de la main que tout tient ensemble et bonne appétite ! J’ai piqué un morceau à Palpatine : c’est le genre de choses qui fait envie à manger, mais pas du tout à digérer. Anyway… j’ai goûté Brick Lane, une espèce de Camden Market bobo, même bazar réjouissant, sans l’attitude rebelle-de-la-society hyper marketée. Seule trace de violence, verbale : l’ardoise d’un pub qui ne veut pas de vegans chez lui, « no fucking hamster here » ; le gus est exaucé : il n’y a personne… Peu de touristes hormis nous-même, des locaux, des bobos, plutôt, toujours plein de trucs à manger, et des murs décorés.

 

Street art héron

[Comble du héron qui fait le pied de grue][Pas loin, une boutique avec un magnifique parapluie qui fait disparaître la pluie sous les constellations, pour vous seulement, discrètement, égoïstement : poétiquement.]

Panneau Bricklane

Street art hérisson

  Street art en calligraphie arabe

 

La balade a continué dans des rues moins stylées, voire presque moches, mais on s’en foutait, Palpatine sur sa lancée, moi trimballant toute guillerette mes nouveaux haut-de-forme, melon et feutre framboise dans grand sac en papier kraft que j’ai fait danser en le balançant par sa poignée. Arrivés au Victoria Park, on s’est dit qu’on habiterait bien un lieu un peu excentré comme ça, avec des bancs et des canards en pleine ville.

Grisaille au Victoria Park

 

Il faisait toujours gris, gris mieux que pluie, gris pas exigeant, qui autorise à ne prêter qu’une attention distraite à ce qui nous entoure et à parler pour le plaisir de parler, de porno, là, pourquoi pas, de comment ce n’est pas tagué pour les femmes, parce que la choupie teen n’assure pas le choupi maigrichon, mais souvent un mec bedonnant / tatoué / avec une coupe mullet, au secours, cela devrait être interdit aux moins de trente ans, mais quand même, Palpatine est heureux du retour en grâce des petits nichons et moi de trouver un banc libre, parce que je commence à fatiguer. Erreur de débutant : je n’ai pas mangé sucré, et je vais le payer parce que Palpatine a décidé de me traîner jusqu’au stade olympique. Où il n’y a rien. Mais justement, argue-t-il. C’est l’inconvénient qui va avec l’avantage d’avoir un GPS sur pattes, qui aime à appréhender une ville depuis ses marges : on se retrouve à marcher dans des coins paumés, bretelles d’autoroutes désertes, talus de terre, grues à l’horizon. Après moult râleries de ma part, enfin, une immense station déserte de métro aérien, qui passe de manière étonnamment fréquente pour un endroit qui ne dessert rien. Et nous ramène donc vers la civilisation, à White Chapel, plus précisément, pour jeter un œil à la White Chapel Gallery, espace d’exposition d’art contemporain que je transformerais volontiers en studios de danse.

Pas de Tate, pas de National Gallery ; hormis le nez mis à White Chapel, la seule exposition du week-end aura été samedi une galerie de photos de danseurs par Rick Guest. Je les avais déjà presque toutes vues en ligne, mais les gigantesques tirages hyper brillants (au point que s’y reflètent les photos accrochées en face) accentuent le parti pris esthétique de l’artiste : le grain recherché n’est pas celui de la photo, mais de la peau, avec ses imperfections, plis, taches, bleus, pores, poils. On est si peu habitué à voir ainsi la chair que ces corps tantôt taille réelle tantôt plus grands que nature mettent quelque peu mal à l’aise. Le premier réflexe est de se dire que cela ne flatte pas les danseurs, l’effet étant renforcé par des vêtements usés voire troués (on ne dira pas où dans le cas de Steven McRae). Une certaine beauté transpire pourtant peu à peu de de ces corps fatigués, probablement parce qu’on ne saurait dire s’ils sont plus travaillés ou malmenés, en résistance ou en accord avec leur vieillissement naturel et inéluctable.

 

The black horse

 

De beauté, en revanche, je n’en ai trouvé aucune à ma fatigue – fatigue hivernale lambda, à laquelle est venu s’ajouter le coup de speed pré-BAT au bureau et le froid de la chambre d’hôtel. Je ne suis pas très patiente d’ordinaire, mais lorsque je suis fatiguée, il ne me reste plus aucune marge : la moindre contrariété m’irrite au plus au point et c’est comme cela que dimanche, après avoir râlé d’avoir marché jusqu’au stade olympique, puis avoir été refoulée à la mini-exposition sur Alice au Pays des merveilles 15 minutes avant la fermeture de la British Library (c’était pourtant mon non-anniversaire, ai-je chouiné, dépitée, sur le bloc de béton où je me suis laissée tomber), je me suis retrouvée à pleurer de rage chez Fortnum & Mason parce que le thé, trop infusé, avait pris un goût infâme (je m’étais pourtant précipitée pour écoper le maximum de feuilles). La serveuse, à qui j’ai demandé de l’eau chaude, a cru bien faire en remettant encore plus de thé dans une nouvelle théière brûlante, ce qui a donc donné un thé au goût encore plus âcre, versé pour moitié à côté de la tasse, et une frustration plus grande encore. Le divin carrot-cake de la maison (aka THE carrot cake), un temps porté disparu sous beaucoup trop de frosting, méritait mieux que cela pour son retour. D’autant qu’il devait compenser la fermeture dans la gare de Foyles et de Peyton & Burnes (adieu lemon-seed cake, adieu millionaire’s shortbread). Heureusement, Palpatine est d’un flegme tout britannique (les Anglais ne savent pas infuser le thé, voilà tout, pas de quoi en faire un cheddar) et nous avons croisé @_gohu et @mimiskaya, à qui j’ai pu montrer mes nouveaux chapeaux… et qui se sont retrouvés juste à côté de nous dans l’Eurostar, because Hugo et Palpatine ont fait le même calcul en prenant des places pourvues de prise électriques dans le wagon le plus proche de l’arrivée – bande de geeks !

 

Reflet

 

Alors voilà, les clouds, les silver linings, tout ça… J’ai été heureuse de retrouver Londres, bien sûr, mais le meilleur du week-end, en vrai, c’était de retrouver Plapatine, qu’il faut écarter de Paris pour qu’il cesse deux secondes d’être obnubilé-accaparé par son travail (bon, il a quand même pris quelques appels pro, déplacement professionnel oblige ; j’en ai profité pour me resservir un second petit-déjeuner chez Pod et prendre des photos dans les rues alentours). Le meilleur du wee-end, c’est de faire un tour de magicobus le soir pour regagner notre quartier, truster le premier rang à l’étage, et se lancer dans un concours de photo de nuit, photos de pluie. C’est, parce que les desserts du resto ne nous inspiraient pas, picorer raspberries et blueberries dans la chambre d’hôtel, après avoir rigolé comme des idiots devant la machine à pièces du Tesco : zut, t’as pas fifty pence ? J’ai twenty. Attends, attends, moi aussi. Et de vider nos porte-monnaie avec toute la ferraille qu’on ne se donne jamais la peine de déchiffrer.

Le meilleur du week-end, c’est de discuter ensemble dans l’obscurité d’un bar à l’ambiance si tamisée qu’il faut limite sortir le téléphone pour lire le menu. Entre deux cuillerées de la best onion soup ever (avec du cidre !), je m’enthousiasme sur ma lecture du moment, poursuivie quelques heures auparavant dans l’Eurostar : le schisme de la philosophie (occidentale) d’avec la sagesse (orientale), voilà pourquoi faire de la philosophie m’a amusée puis lassée ! J’avais un angle mort dans ma réflexion et François Jullien met le doigt pile dessus ! Palpatine renchérit : c’est pour cela qu’il n’a jamais réussi à accrocher ; les métastructures de la philosophie occidentale lui ont paru bien creuses après la lecture de Confucius. Le lendemain, comme un fait exprès, on se retrouve à lire des extraits de Confucius dans la libraire que j’affectionne tant avec son escalier en bois – Palpatine s’extasie sur un aphorisme, cherche comment a été traduit « l’homme de bien » (gentleman, of course), on baguenaude parmi les couvertures colorées qui englobent de leur vivacité classiques ardus, ouvrages de vulgarisation et vulgaires essais remâchés. Mes doigts courent d’excitation sur les dos du rayon danse, sortent tous les livres un à un ou presque. Je prends un petit glossaire de pas : malgré sa finesse, il me semble plus complet que mon gros Larousse dédié (où ballets, danseurs et chorégraphes réduisent il est vrai la place accordée aux termes techniques), mais surtout, il y a la transcription phonétique des pas en français et je rigole toute seule d’imaginer prononcé avec l’accent anglais un pah d(u) boo-RAY ou un p(u)-TEE r(u)-tee-RAY soh-TAY. La librairie fermait ; je me suis dépêchée d’aller chercher Geek sublime. Writing fiction, Coding Softare au rayon biographie, où jamais je ne l’aurais cherché.

Il faut dire que nous avions un peu traîné chez Richoux, bien après nos baby scones. On ne pouvait tout de même pas partir en plein suspens : nos voisins parviendraient-ils au bout de leur high tea ? Nous avons suivi avec intérêt leur avancée, discuté leurs choix stratégiques (ne laisser aucun finger sandwich pour faire une pause dans le sucré, erreur, erreur, et garder la pâtisserie pour la fin, halala, si vous croyez qu’après les scones vous serez encore en état…), crié un peu vite à la défaite en captant un « too much sugar » adressé au serveur et fini épatés de les voir tout engloutir sans paraître spécialement écœurés – alors que le mec était parti avec un sacré handicap en prenant un chocolat chaud !

 

Vue de nuit depuis le magicobus

[À bord du magicobus]

 

Oui, le meilleur du week-end, ce sont ces discussions, ces vagabondages, ces délires ordinaires. C’est causer philosophie devant une onion soup, parler p0rno en plein parc et commenter un high tea comme un match de foot. C’est, simplement, marcher dans la ville côte-à-côte en oubliant toutes les heures assises des semaines passées, sentir le corps se délier, l’esprit s’aérer, laisser la place aux surgissements et aux perspectives croisées plutôt que de juxtaposer des monologues remâchés.

 

Souris-fantôme

[Quand d’éphémères rayons de soleil sont apparus samedi matin et que, Palpatine sous la douche, je n’ai plus eu aucun témoin, je n’ai pas résisté à jouer à la souris fantôme.][Faire l’amour ou des photographies, deux moyens de s’approprier une chambre d’hôtel, était-il très justement écrit dans un livre dont je ne me souviens ni du titre ni du nom de l’auteur (photographe) – tout juste un souvenir de couverture blanche, Minuit ou P.O.L.]

La vieille dame qui murmurait à l’oreille des haricots

Peu à peu, je deviens réceptive à la sensibilité japonaise. Déjà, la lenteur a disparu dans un frémissement de l’être. C’est quelque chose que je trouve très beau, cette attention portée à toute chose de manière égale, également délicate : au frémissement des feuilles, des haricots rouges, aussi bien que de l’âme humaine. Ce continuum replace l’homme dans son environnement et ouvre la possibilité d’un rapport apaisé au monde. Il faut simplement prendre le temps, nous dit la vieille dame qui encourage ses haricots rouges sur la longue route qui les attend avant d’être dégustés confis, au cœur d’un dorayaki ; accepter que tout prend du temps, c’est-à-dire que nous sommes mortels et que, peut-être, ce n’est pas si grave : même si nous ne réussissons pas notre vie, nous dit-elle, nous pouvons lui donner un sens, en tant qu’observateurs du monde, qui faisons exister la beauté qui s’y trouve en la contemplant.

Attentifs aux belles choses, nous devenons attentifs aux autres, et c’est une belle relation que celle de cette vieille dame aux mains tordues et du gérant d’une échoppe de dorayakis à qui elle est venue réclamer un job malgré ses 76 ans – elle a toujours rêvé de travailler dans un endroit comme cela, dit-elle, rapportant se délicieuse pâte de haricots confits pour persuader le « patron » de l’embaucher. C’est rare, au cinéma, de voir de belles histoires, intenses, qui ne soient pas des histoires d’amour (ni d’amitié, ni de famille) – entre des personnages de générations différentes, qui plus est. À ces deux générations se joint d’ailleurs une troisième en la personne d’une jeune cliente qui irait bien au lycée, mais dont la mère préfère qu’elle ramène de quoi manger – les dorayakis ratés du patron, en l’occurrence (elle est encore collégienne).

Le passé des personnages, leur futur très incertain, ou trop certain, tout est évoqué par touches, et c’est à peine si l’on quitte l’échoppe de dorayakis, un instant, pour raccompagner chacun chez soi dans la nuit noire, voir la lune, observer le frémissement des feuilles, le soleil qui filtre à travers, et les fleurs des cerisiers qui marquent à elles seules le passage des saisons. C’est très beau sans être jamais esthétisant – et plein d’humour ! Car la vieille dame est un sacré personnage, qui n’hésite pas à houspiller celui qu’elle appelle révérencieusement « patron »… Il faut l’entendre pousser un soupir d’aise à la première bouchée de dorayakis, puis un uuuh d’incrédulité (j’adore cette langue pleine d’onomatopées !) en apprenant que, jusque là, le patron n’avait jamais réussi à en finir un seul : « Malgré vos compliments, vous me décevez. » Les Délices de Tokyo, eux, m’ont enchantée.

 

Forcément, le film ouvre l’appétit : je ne vous raconte pas le bonheur ensuite de croquer dans un tempura crevette chaud et croustillant – avec un bol de soupe, exactement comme dans le film. Même envie pour moi et Paplatine – qui a eu le culot de me tapoter sur la cuisse d’un air entendu lorsque la vieille dame a objecté au patron que cela ne la dérangeait pas, que c’est vivant, les jeunes filles saoulantes. Outrée, j’étais ; je l’ai mimé haut et fort, bouche bée puis de Donald Duck courroucé. Non mais, je t’en foutrais de la jeune fille saoulante… je suis un délice de souris. Au moins.

 

Therese

Le sujet de Carol n’est pas Carol mais Therese, Therese Belivet, sorte de Peggy Olsen qui aurait emprunté le minois d’Audrey Hepburn. Le film n’aurait probablement pas la même saveur sans son bonnet mutin et ses grands yeux verts écarquillés… devant Carol, donc, la femme fatale américaine dans toute sa splendeur, riche, blonde, mise en pli impeccable et sourire en coin rouge, rouge, rouge. Carol est l’objet : l’objet du film, l’objet de la fascination de Therese, totalement bewitched – dixit son petit ami Richard qui désespère de jamais la voir devenir sa femme. Therese lui rétorque qu’elle aime les gens avec qui on peut parler librement ; nice, répond Richard, le sourcil levé, reprenant à son compte l’ironie dont est chargée la scène : lorsqu’elle est en présence de Carol, Therese n’a plus rien du moineau volubile qu’elle peut être en présence de ses amis ; c’est à peine si elle peut aligner un mot, muette de désir pour cette femme si autre, qui cultive le mystère malgré elle, comme s’il devait y avoir quelqu’un d’autre retranché derrière son image de femme séduisante, suave, grave, capiteuse1…

Objet du désir, Carol est pourtant loin d’être passive : c’est elle la femme d’expérience, qui fait des avances à Therese. Elle est jeune, lui rappelle Abby, son ex et amie de toujours2 ; sait-elle au moins ce qu’elle fait ? Elle ne l’a jamais su. Comme un primum mobile, Carol attire à elle tous les regards, subjuguant Therese comme elle a autrefois tourné la tête à son mari, et détermine bon gré mal gré la conduite de ceux qui l’entourent… jusqu’à finalement se décider à prendre sa propre vie en main – non sans avoir poussé Therese à faire de même en l’encourageant à montrer ses photos. Ce revirement estampillé c’est-la-vie donne à Carol l’épaisseur qui lui manquait un peu, substituant au vague mystère la nostalgie bien réelle d’un être qui sait ce qu’est de perdre le lien avec les êtres qu’elle chérit. Et là, avec cette épaisseur, voilà enfin quelqu’un que Therese peut étreindre…

Un sourire et de grands yeux, Cate Blanchett et Rooney Mara, la fascination amoureuse à l’état pur.


1
À défaut de l’odeur, suggérée par la gestuelle du parfum déposé sur les poignets, passés dans le cou, le spectateur entend sa diction langoureuse – qui, d’après le générique, a requis un coach !
2 « It was over between Abby and I long before it was over for us. » Le renversement chronologique nous a fait sourire, Palpatine et moi, mais il contribue habilement à soustraire l’histoire à la morale. Pas de jugement pour les femmes légères vis-à-vis de leur compagnon… et pas de circonstance atténuante non plus pour lesdits compagnons malheureusement amoureux. La pitié qu’on aurait pu avoir pour le mari est évacuée par le chantage qu’il exerce sur Carol pour la garde de leur fille ; reste un petit pincement au cœur pour Richard, ce personnage occulté sans ménagement par sa bienaimée.

 

Rhapsodie pour deux pigeons

Toujours à l’écoute de son public, le Royal Opera House m’a demandé, quelques jours après la représentation, de répondre à une enquête de satisfaction. La chorégraphie, le casting, les décors, les costumes, l’orchestre, le chef, etc., étaient-ils very good, good, fairly good, fairly poor, poor, very poor ? À moins que nous n’en ayons aucune idée – mais ce n’est pas grave, s’empresse-t-on de préciser dans le mail, qui chérie le profane comme l’initié (on nous demande ensuite combien de ballets on a vu et il y avait une case over fifty – spéciale Pink Lady). Je peine à savoir ce qui est le plus incongru : le recours à une étude marketing quantitative pour un art par essence qualitatif ou le simple fait que l’on nous demande notre avis quand, à l’Opéra de Paris, on doit déjà s’estimer heureux d’avoir une place. No armrests, précisait mon billet à l’amphithéâtre, où pour 27 £ / 35 € on a un fauteuil sans accoudoirs, certes, mais surtout sans les genoux des voisins qui vous rentrent dans le dos. Cela m’a rappelé la notion de visibilité réduite du Sadler’s Wells, pour le moins éloignée de celle de l’Opéra de Paris : dans un cas il manque à peine un mètre à partir du haut de la scène ; dans l’autre, il reste péniblement un tiers du côté de la scène. Autant dire que les rois de l’understatement en font des tonnes lorsqu’il s’agit de relation client – et inversement à notre détriment.

Du coup, lorsqu’un champ libre se profile, où exprimer ce qui nous a également incité à venir (en plus de découvrir les ballets ou de retrouver un cast qui vous met des étoiles dans les yeux), je m’exclame qu’un voyage à Londres ne saurait être complet sans un spectacle à Covent Garden et un cream tea chez Richoux. De fait, on peut difficilement faire plus British que ce programme full Ashton, délicieusement kitschouille. Certes, j’aurai probablement oublié Rhapsody d’ici un mois, mais ces danseuses qui courent sur pointes en parallèle, c’est tout de même ravissant, non ? On en occulterait presque les prouesses techniques de Steven McRae, dont un saut où je n’ai pas réussi à comprendre quelle partie du corps faisait quoi à quel moment, bien que l’étoile ait eu l’obligeance de le répéter trois fois d’affilée.

Malgré une partition moins pyrotechnique, sa partenaire, Natalia Osipova, s’en donne à cœur joie, si bien qu’on oublie volontiers qu’elle n’a pas la désinvolture nécessaire pour donner un air champêtre à ce qui, de toute évidence, se veut une garden party sur fond de temple romain – loin de la fort urbaine mythologie balanchinienne à laquelle me fait, je ne sais trop pourquoi, penser ce genre de divertissement brillant et abstrait, sans que je parvienne vraiment à comprendre pourquoi je trouve l’un plaisant et l’autre ennuyeux. Peut-être est-ce à cause de la drôlerie des sissones-girouettes qui ballotent le soliste dans toutes les directions ; ou bien des sauts décalés, presque random (dieu les informations savent comme il est difficile de programmer du hasard), du corps de ballet masculin, où je vois surgir des grenouilles coassant à tour de rôle (on serait dans un dessin animé qu’un petit marteau serait sorti de mon œil pour jouer à les assommer comme des taupes).

*

Si Rhapsody ressemble à la marmelade à feuilles d’or créée par Fortnum & Mason pour le dernier Jubilé de la reine, The Two Pigeons, moins tape-à-l’oeil, a la simplicité du scone. Comme le petit gâteau, qu’on a envie de mettre tel quel dans sa bouche mais qui s’ouvre pour être tartiné, le ballet d’Ashton se déguste en deux parties, de part et d’autres d’un second entracte pas franchement utile mais sans doute réglementaire en ces terres de triple bill. Et puis, le tutu de la Jeune Fille est plein de clotted cream : des couches et des couches froufroutantes comme le roucoulement d’une tourterelle ! Lorsque Lauren Cuthbertson bat des ailes, coudes pliés en arrière, mains posées sur le faux cul du tutu, l’imitation est parfaite, et le rire qu’elle suscite n’est pas de moquerie mais de tendresse. Le romantisme qui nimbe le couple principal évite en effet de tomber dans le ballet de boulevard, tandis que le ridicule assumé de la gestuelle aviaire évite en retour l’écueil de la mièvrerie. Mention spéciale pour les a-coups de tête de profil, accueillis par des éclats de rire.

La métaphore filée, qui avait de quoi faire craindre le pire, relève juste comme il faut une histoire autrement abracadabrantesquement plate : le Jeune Homme, lassé des bouderies-minauderies de la Jeune Fille qu’il essaye de peindre, la laisse en plan pour suivre une gitane affriolante, qui elle-même le laissera tomber comme une vieille chaussette une fois qu’elle aura rendu jaloux le chef du clan, laissant le Jeune Homme retourner, penaud, auprès de sa Jeune Fille-oisillon blessé. Là où c’est chorégraphiquement intéressant, c’est qu’Ashton reprend le geste froufroutant de la Jeune Fille qui bat des ailes pour l’adapter à la gitane : ses épaules se secouent d’une manière approchante, mais cette fois, bras en avant, pour faire valoir un décolleté… pigeonnant (même si, vu le physique de la par ailleurs magnifique Fumi Kaneko, le geste fonctionne surtout comme signe). La battle à laquelle les demoiselles se livrent n’est en que plus savoureuse ; dans la reprise saccadée des mouvements de la gitane par la Jeune Fille, on entend clairement « Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, cette dinde ? » Le Jeune Homme et le chef tzigane se chargent, à l’acte suivant, d’une compétition plus musclée, avec roulades-bras-de-fer-si-tu-perds-tu-vas-en-enfer.

Le détour par le camp tzigane, en même temps que de fournir un prétexte à des danses de groupe vaguement plus exotiques, dans la plus pure tradition du divertissement, permet un changement de ton au retour du fiancé prodigue : plus éloigné qu’au premier acte de la volaille de La Fille mal gardée, plus proche d’un cygne mourant. Heureusement, all is well that ends well : on se charge de requinquer notre pigeonne à coup de repentir amoureux pour que la catachrèse soit remotivée et que nos deux jeunes gens puissent à nouveau roucouler comme des tourtereaux, rejoints sur scène par des pigeons en chair et en plume (Palpatine soupçonne qu’il y ait plus de deux oiseaux sur le plateau, un par déplacement à effectuer). Un jour, quand même, il faudra qu’on se fasse une histoire toute volatile du ballet.

 

Ensemble séparément

Pourquoi vous n’habitez pas ensemble, avec Palpatine ? La question revient souvent. Je réponds souvent en riant que nous sommes l’un et l’autre bien trop bordéliques pour cela. Nous sommes des conservateurs de la pire espèce, sentimentaux envers le moindre bout de papier non-administratif. Vous n’imaginez pas le capharnaüm. Surtout que nous ne sommes pas bordéliques de la même manière : Palpatine envahit l’espace par piles, surtout sur le canapé et les chaises, tandis que je laisse les objets là où ils me sont le plus utiles, donc, oui, le déodorant dans le salon, parce que c’est là que je m’habille ; les lunettes de piscine dans la cuisine, parce que même en cuisinant peu, j’épluche plus souvent des oignons que je ne fais des longueurs ; la tenaille dans la salle de bain, parce que l’échangeur, cassé, reste parfois coincé ; et un certain nombre de trucs par terre, parce qu’au moins, ils n’iront pas plus bas.

Non mais sérieux ? Ah. C’est un sérieux handicap, pourtant, d’être bordélique. Mais soit. Lorsque j’ai emménagé dans mon studio et que la mère de Palpatine lui demandait si ça allait entre nous, j’ai trouvé la parade : je n’allais tout de même pas passer de chez ma mère à chez mon mec ; c’est so XIXe siècle, du père au mari. Non, j’allais vivre seule un peu et apprendre à me débrouiller. Argument imparable pour l’empotée du logis que je suis j’étais.

Mais maintenant, ça fait deux ans… Je pourrais arguer le manque de place et le marché de l’immobilier ; ce serait crédible. Mais ce n’est pas la raison véritable, celle que l’on a tant de mal à faire admettre auprès d’une certaine partie de notre entourage : nous sommes mieux chacun chez nous. Pour des raisons pratiques, déjà : avoir chacun son chez soi, c’est vivre dans son bordel comme on l’entend, pouvoir aller se coucher sans craindre d’être réveillée deux heures plus tard ou de se faire grogner dessus par une souris-ours, avoir des meubles en bois apparent ou entièrement peints en blanc, ou encore assurer la non-contagion par une mise en quarantaine du malade #CâlinsVirtuels. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas l’essentiel. Parce que, si l’on ne considère que l’aspect pratique, il y a aussi des désavantages. Nul besoin de vivre une double vie pour que s’applique l’adage Qui a deux maisons perd la raison : même si, au bout de 6 ans, les objets du quotidien ont été dédoublés, deux brosses à dents, deux paires de chaussons, deux râpes à fromage, il arrive encore de buter sur une pénurie de culottes ou de pester parce que le fichier dont on a besoin est resté sur l’ordi que l’on n’a pas pris.

Tu as peur du quotidien… Arrivé à ce stade, c’est généralement le diagnostic de mon interlocuteur, qui, par quotidien, entend prosaïque. Cela me fait doucement rire. Je veux dire, Palpatine lave des culottes que j’hésite à chaque fois à mettre au sale ou à la poubelle (je me dis que je les jetterai propres et du coup, rebelotte), et je retire au Sopalin les cheveux de Palpatine dans la douche (pour tout vous dire, ça me fascine : comment peut-il en avoir encore sur la tête alors qu’il y a à chaque fois de quoi garnir une perruque ?). Le glamour, on l’a abandonné à Berlin lors de notre premier voyage ensemble, où, la Wurst aidant, nos intestins ont fait connaissance (l’intimité sexuelle est une chose, l’intimité intestinale en est une autre, ce n’est pas Carrie Bradshow qui me contredirait).

Ce n’est pas le quotidien que je redoute, pas ce quotidien. Mais cela a rapport au temps, d’une certaine manière, un rapport d’être au temps, dans le temps. Quand je suis chez Palpatine ou chez moi avec lui, je glisse malgré moi dans une posture d’attente. Il ne s’agit pas d’attendre réellement (sauf pour passer à table, mais je commence sans lui), mais d’être en quelque sorte sur le qui-vive, dans l’attente, dans le désir, de l’interaction, de l’autre, de son surgissement. En étant sous le même toit, il me faut deux fois plus d’efforts pour me concentrer, i.e. rentrer en moi. Même si la télé est éteinte, même si Palpatine ne jure pas en codant toutes les deux minutes (Paris est déjà en bouteille), j’ai un mal fou, par exemple, à écrire des chroniquettes chez lui ; les rares fois où j’y arrive, c’est en m’isolant dans la pièce à côté, succédané d’un chez soi. Ce n’est pas pour rien que Virginia Woolf militait pour une chambre à soi (essai que je dois toujours lire, d’ailleurs). Je crains qu’à vivre à deux, je finirais par en vouloir à Palpatine de ce que, dans l’attente de lui, je ne me suis pas résolue à faire – même en sachant le reproche infondé, même en sachant que j’attends trop de l’autre. Je le sens déjà au bout d’une semaine passée d’affilée ensemble : j’ai presque plus de déplaisir à le quitter que de plaisir à le retrouver.

Je me souviens du Vates que je regardais avec des yeux ronds lorsqu’il disait détester être amoureux. C’est le seul homme que j’ai jamais entendu parler de ce phénomène de dépendance – sans lui, je croirais à une soumission essentiellement féminine, conditionnée par l’histoire, sorte de scorie d’une domination masculine profondément intériorisée. C’est ce qui me fascine le plus, je crois, dans les lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren ; comment la féministe raconte à l’homme qu’elle aime tout ce qu’elle fera pour lui, le ménage, la cuisine (je vous jure, tout une lettre sur ses talents pour cuisiner les pommes de terre et cacher le goût de la viande avariée pendant la guerre…) – et comment, par instants, elle dit se détester de penser cela. Le rôle endossé (celui de la parfaite femme au foyer) est historiquement marqué, mais importe peu au regard du mécanisme ; il s’agit de se soumettre entièrement à l’autre, se donner entièrement à l’autre, l’obliger à nous prendre avec lui, en échange de quoi on attend tout de lui. Le caractère paradoxal du don, que Kundera avait très bien vu en ce qui concerne les cadeaux1, fonctionne aussi pour le don de soi. Se soumettre volontairement à l’autre devient un moyen retors de s’imposer à lui, sans que la dépendance soit jamais jouée. Elle est réelle et potentiellement douloureuse : passionnée.

C’est la passion que je crains. Je suis assez monomaniaque2 pour sentir que je dois craindre la passion. Que je ne dois pas oublier, ne serait-ce qu’un instant, que Palpatine et moi sommes et serons toujours deux êtres distincts, jamais transparents l’un à l’autre – mais que c’est justement cela qui nous permet d’être si proches : être distincts. J’ai mis du temps à m’apercevoir que notre relation s’est construite en prenant la passion comme repoussoir – et la passion est si communément admise comme représentation paroxysmique de l’amour, qu’autour de moi, au début, on ne me trouvait pas très amoureuse. Quand nous nous sommes rencontrés, Palpatine sortait d’une relation fusionnelle. Il a connu la passion. Moi pas. Il est plus simple, j’imagine, de se tenir à l’écart de ce que l’on a éprouvé, de résister à la fascination de la passion quand on l’a vécue pour le meilleur (d’où la tentation) et pour le pire (d’où la résistance). Parce que c’est une tentation, oui, de ne faire qu’un, de ne se définir que l’un par rapport à l’autre, d’être transparent l’un à l’autre.

Alors oui, quelque part, j’aimerais bien habiter avec Palpatine, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Je suis même convaincue que ce sera d’autant moins une bonne idée que j’en aurais plus envie. Habiter chacun chez soi m’aide à trouver et à garder l’équilibre. Ni trop raisonnable ni trop passionné. Ni trop loin, ni trop près, comme deux aimants qu’il faut sans cesse ajuster pour qu’ils continuent à s’attirer sans pour autant se coller ni s’ignorer. Ivry-place d’Italie. L’essentiel dans le fait de ne pas habiter ensemble, pour moi, du moins, c’est ça : la dynamique que cela instaure.

Ce que j’ai présenté de manière essentiellement négative (ne pas tomber dans la relation passionnelle) a un envers positif, peut-être moins compréhensible si on l’expose de but en blanc : le luxe de la solitude. Un luxe, car il n’est pas question d’isolement, seulement de pouvoir se retrouver seul avec soi-même, au calme, et de faire ce que l’on a envie de faire sans aucune considération extérieure, manger ce que l’on veut au moment où l’on veut, lire en prenant toute la place sur le canapé, dormir en étoile de mer, s’absorber dans ses pensées et les prendre pour seule autorité. C’est une relâche délicieuse que de s’autoriser non pas à être soi (par opposition à une personne que l’on s’efforcerait de paraître au yeux de l’autre, des autres), mais à n’être rien de défini, en deça des rôles sociaux que l’on endosse, au travail, avec ses amis ou en amoureux3. Je ne fais rien que je m’interdirais en présence de Palpatine, mais je le fais sans penser au regard que je pourrais rencontrer. En somme, je suis dans mon studio comme un enfant dans une cabane, retranché du monde extérieur pour mieux le recréer en miniature et s’y replonger ensuite. Plus je passe de temps chez moi seule, plus je vais avoir envie de nouvelles lectures, de séances d’écriture, de spectacles à voir, de brunch entre amies où faire et défaire le monde… La solitude, loin de me couper du monde, m’y propulse avec une énergie renouvelée.

Et cette vie cultivée à part, je peux à nouveau la partager avec Palpatine. Si on fonctionne en vase clos, qu’a-t-on à offrir à l’autre, qu’a-t-on à en attendre ? On se vampirise puis on passe à quelqu’un d’autre. J’ai remarqué que Palpatine et moi échangeons plus sûrement sur un film que nous avons regardé chacun de notre côté que sur un film que nous avons vu ensemble ; quelque part, on a l’impression que, parce qu’on a vécu quelque chose ensemble, on l’a vécu de la même façon (même si c’est faux ; les souvenirs le rappellent de manière cruelle : on ne voit parfois pas de quoi l’autre veut parler, parce qu’on a de ce souvenir une clé d’entrée totalement différente – quand on ne l’a pas tout bonnement égarée…). Ce n’est pas pour rien que l’on parle d’histoire d’amour : pas parce qu’on enjolive, mais parce qu’on se raconte l’un à l’autre, dans un récit à deux voix.

Évidemment la parole ne fait pas tout, évidemment on a besoin de la présence de l’autre, même pour la sentir simplement, sans rien faire ensemble de particulier. Évidemment, j’aime regarder un épisode d’How I met your mother en m’appuyant sur une épaule osseuse, avec un cou pas loin où faire des bisous ; j’aime les câlins où je fais la petite cuillère – et même ceux où je fais la big spoon ; j’aime quand nous sommes tête-bêche sur le canapé, avec nos ordinateurs sur les genoux, à caresser sans y penser la jambe à côté de nous, comme on le ferait d’un chat ronronnant… ces moments ordinaires de vie commune, je les apprécie, comme n’importe qui d’autre. Mais c’est comme la musique baroque : passé une certaine durée, ce qui m’apaisait commence à me hérisser. Quelques heures en duo sur le canapé, c’est sympa ; un week-end entier, et j’ai des envies d’expulsion.

Alors bien sûr, tout ceci n’est qu’une question d’équilibre, et chacun le trouvera d’une manière différente, pourquoi pas au sein d’un même foyer. Pour moi, habiter des appartements séparés est la manière la plus simple de matérialiser cet équilibre, de le faire advenir et de le retrouver lorsque je le perds. C’est le soupçon d’égoïsme dont j’ai besoin pour ne pas me laisser fasciner au point d’en oublier les autres, moi compris.


– Pourquoi vous n’habitez pas ensemble ?
– Pourquoi habitez-vous ensemble ?

 

 


1
« En l’espace de quelques années, Laura donna à sa sœur et à son beau-frère un service de table, un compotier, une lampe, une chaise à bascule, cinq ou six cendriers, une anppe et surtout un piano que deux robustes gaillards apportèrent un jour à l’improviste, en demandant où il fallait le mettre. Laura Rayonnait :  »J’ai voulu vous faire un cadeau qui vous iblige à penser à moi, même quand je ne suis pas avec vous. » » Kundera, L’Immortalité, « L’addition et la soustraction », p. 155.
2 Il y a toujours eu une personne dont j’étais plus proche que les autres, même si cette personne a varié dans le temps, au gré des classes dans lesquelles je me suis trouvée, des déménagements et, plus largement, des rencontres que j’ai pu faire. Je fonctionne en binôme.
3 Cela me fait penser à la distinction que fait Kundera entre vivre et être :
« Vivre, il n’y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux.
Mais être, être est un bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l’univers descend comme une pluie tiède. »
L’Immortalité, « Le hasard », chapitre 16, p. 381.