Illuminations Ianesques

Hippolyte et Aricie, suite orchestrale de Jean-Philippe Rameau

Cette musique me fait penser à un rinceau végétal qui délicatement s’enroule autour de statues tout de muscles et de drames noués, animant le marbre d’élans et de soupirs. (À un moment, je surprends les personnages hiératiques en pleine bourrée auvergnate ; c’est assez curieux.)

Les Illuminations, pour voix haute et orchestre à cordes, de Benjamin Britten

Anne Deniau a dit de Nicolas Le Riche qu’on ne pouvait pas être fan de lui. C’est la même chose avec <3 Ian Bostridge <3. Je joue à la fan girl parce que c’est drôle, mais en vrai, la courbe d’appréciation du ténor passe toujours par une petite phase de déception. Cela a sûrement à voir avec le fait qu’il se définisse comme chanteur plutôt que ténor : sa voix ne séduit pas d’emblée ; elle n’est pas forte et chaude, ne vous embarque pas avec elle. Mais elle article étrangement, étire, claque et intrigue, et au bout de quelques phrases, on écoute, oui, vraiment. On regarde également : sa voix est une synecdoque de son corps, lui aussi sec et sexy, le charme éminemment british.

Highlights des illuminations…

Phrase : “J’ai tendu […] des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.”
Je retourne les mains vers mon T-shirt, mais seul Palpatine lit l’inscription : Dance with me?

Parade : il titube et éructe comme un érudit sortirait du pub – un bizarre cocktail de flegme et de tension, l’haleine chargée de sarcasme.

Fanfare, Interlude, fin de Parade : trois fois, la phrase “J’ai seul la clef de cette parade sauvage” et trois fois, avant de lâcher l’épithète, il reprend “de cette parade” d’un ton où la menace le dispute au mystère, avec une telle sorcellerie que j’en espère presque qu’il donne cette unique phrase en bis (évidemment non).

Nous finirons sur une image : Ian Bostridge de dos, en première position, le poids du corps légèrement décalé sur la gauche, tête de même, comme si le voyageur Caspar David Friedrich marquait un temps de pause pour se ré-acclimater des sommets perdus à l’entrée d’une ville braillarde.

Symphonie n° 5 en majeur, dite Réformation, de Felix Mendelssohn

Autant le romantisme pictural me botte, autant son pendant musical a tendance à me faire le même effet que les peintures de la Renaissance. Une demie-heure d’ennui luxueux.

(Confirmation pour JoPrincesse : j’avais déjà entendu la symphonie italienne et dispensable du compositeur – je me suis fait sourire moi-même à la relecture.)

One charming night

Malgré son costume qui tombe à la perfection et lui donne une allure folle, Ian Bostridge n’est pas charming. Il y a en lui quelque chose de tranchant, une intelligence aiguë, un regard perçant, des os saillants, une réserve austère, qui font de chaque rencontre une reconquête. Il faut en passer par un instant de déconvenue, un oh, il n’est peut-être pas si bien que ça, en fait, moins que dans mon souvenir, pour retrouver ensuite ce qui est à l’origine de ce souvenir : une voix, une articulation, qui transforme le chant en parole.

Ce n’est pas une voix qui décoiffe1 ; pas l’un de ces tuyaux d’arrosage sonore qui vous submergent lorsqu’ils projettent dans votre direction. Pas de débordement chez Ian Bostridge, qui va chercher en lui-même la source de la parole, creuse un corps déjà maigre pour en extraire le chant juste, à chaque fois exprimé in extremis, quand bien même les phrases interminables prouvent que ses réserves sont chaque fois suffisantes, quoique chose fois épuisées. Chez lui, la parole est chantante par ses intonations davantage que par son air. On la voit sillonner ses tendons, tendre son corps au point de lui faire plier un genou, soulever les pieds, et se faire expulser d’une caresse ou d’un claquement bien senti.

Surtout en anglais, à vrai dire. Les extraits qu’il chante en français sont plus secs que nerveux ; je ne saurais dire si cette aridité est à imputer à Lully et Rameau ou à leur interprète, mais c’est moins ma tasse de thé. Alors que quand il chante en anglais, oh my god ! De « One charming night » (extrait de The Fairy Queen, Purcell), sans livret, je ne comprends guère que la litanie des hundreds and thousands, mais cette comptabilité est dressée avec tant de poésie qu’elle me rappelle immédiatement les milliers oscula de je ne sais plus quel poète élégiaque latin… Avec lui, les anges n’ont plus rien de niais (« Waft her, angels, through the skies », extraits de Jephtha, Haendel) et Jupiter devient un charmant diablotin (« I must with speed amuse her / Lest she too much explain » extrait de Semele, Haendel). Je me laisse bercer par la musique, agacer par sa voix – tout à fait délectable. Les bis ne sont pas de trop, annoncés d’une voix de ténor, forcément (on devrait toujours avoir un ténor sous le coude pour annoncer les bis), jusqu’à ce que la chanteur déclare « La voix, ce soir, y’en a plus ». Finita. Ahlalala…


1
Remarque capillaire idiote : les cheveux tirés vers l’arrière lui donnent un petit air d’aigle inquiétant à la David Bowie.

 

Baroque et britannique

Concert du 26 mai

Dans ses voyages à remonter le temps culturels, Palpatine visite généralement le XVIIsiècle et les alentours avec son binôme baroque, le XIXe, XXe et XXIe avec moi. Cette répartition, qui s’est mise en place d’elle-même, m’a bien arrangée bien pour ce qui est de la peinture, n’étant pas sensible le moins du monde à la peinture classique (il me faut le storytelling érudit d’un Daniel Arasse pour m’y intéresser), et cela ne m’a pas dérangé pour ce qui est de la musique : même si, du peu que j’en ai entendu, je sens que cela pourrait me plaire, je n’ai pas a priori de prédilection pour ce genre et le répertoire symphonique a laissé à ma curiosité un champ d’exploration assez vaste pour commencer à me faire une culture musicale.

Le pli est pris et puis un jour, l’Orchestre de chambre de Paris décide de programmer un concert dont les compositeurs ne sont pas contemporains mais compatriotes. Et surtout, invite Ian Bostridge pour chanter. Ian Bostridge, sur le programme du TCE de Palpatine, c’est le ténor en face duquel une souris porte un petit cœur. No way que je le loupe à Paris dans du Britten, tant pis pour l’équilibre de mon univers. Le jour J, j’ai un CD de Ian Bostridge dans mon sac au cas où, une place à 30 € pour être sûre de l’entendre et de le voir, une princesse à mes côtés, quatre sablés de la paix de chez Gosselin (c’est comme des calumets de la paix pour non-fumeurs), hâte et le trac, comme si j’allais passer un examen. Sauf que l’examen, comme la guerre de Troie, n’aura pas lieu : personne ne croise ni le fer ni le regard. J’aurais dû m’en douter, l’ironie du sort ne pouvait qu’être britannique. Rien, donc, n’a lieu, sinon la prise de conscience que rien n’aurait jamais lieu, déjà passé. Cette leçon vaut bien un fromage un sablé sans doute.

 
Bien, me direz-vous, mais que joue-t-on à une soirée de l’entente cordiale ?

Une Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis de Vaughan Williams (de l’importance des italiques). Je ne connaissais ni l’un ni l’autre, mais c’est beau comme une nuit qui se lève – je sais que le jour se lève et que la nuit tombe, mais là, je vous assure que c’était la nuit qui se levait, comme on aurait levé un malentendu : tout est soudain plus respirable, plus ample, et ça enfle de beauté. (Par moments, on dirait presque du Arvo Pärt).

Abdelaze ou la Revanche du Maure, de Purcell. Cela correspond davantage à ce que j’imagine spontanément sous l’étiquette baroque : une ritournelle savante qui délasse comme un massage1 – un vrai massage, hein, qui tapote les muscles quand il faut et vous surprend par sa poigne, pas une caresse pseudo-sensuelle qui irrite à la longue (quand le CD qu’on a mis en fond sonore avec replay automatique tourne depuis deux heures).

La Symphonie n° 103 de Haydn, « Roulement de timbales ». Sir Roger Norrington s’en donne à cœur joie. Le chef qu’on croyait pépère, parce que confortablement installé sur sa chaise pour diriger (première fois que je vois un chef diriger assis), se révèle un cabotin de première, qu’on adopterait volontiers comme grand-père pour des veillées loufoques pas piquées des hannetons. À chaque fin de mouvement ou presque, il se retourne vers le spectateur : tadaaaaa, c’est trois fois rien mais je vous ai bien eu, hein ? À la fois roublard et bienveillant, il s’amuse, on s’amuse et ça fait plaisir. Je n’avais pas fait un concert aussi joyeux depuis longtemps !

 
Mais où est le Hugh Grant du monde lyrique ?

C’est dans le Nocturne de Britten que chante le ténor qu’on attendait toutes tous (en vrai, il était programmé avant l’entracte, mais il faut bien faire monter le désir ménager un peu le suspens). Nocturne. L’obscurité se confond avec la noirceur – moins dans les thèmes des poèmes, même si on y trouve massacres et linceuls au milieu des abeilles et des rossignols, que dans les sonorités, beaucoup plus abruptes. La voix de Ian Bostridge tranche, éructe, s’étire, parfois à la limite du récitatif : la séduction qu’elle exerce n’a rien de facile ni d’enjôleur. Elle déçoit les fantasmes pour aviver l’admiration (qui, la représentation s’éloignant, pourra à nouveau se parer de petits cœurs). Voilà encore un artiste dont on ne peut pas être fan, en dépit de tous les fantasmes fanatiques que son élégance britannique pourra susciter à côté. (La veste cintrée, la pochette, tout est comme la voix si juste…) Ian Bostridge n’entretient pas la groupie attitude. Seulement voilà, Nocturne incluait le poème Midnight’s bell goes ting, ting, ting de Thomas Middleton et ledit poème incluait ces vers :

The nibbling mouse is not asleep,
But he goes peep, peep, peep, peep

Si Ian n’avait pas parlé de moi, je n’aurais pas sautillé partout à l’entracte en faisant peep, peep, peep et l’absence d’humeur sautillante ne m’aurait pas poussé à demander un autographe – ce que je ne fais jamais2, parce que je trouve toujours cela décevant, ces gribouillis qui ne constituent en aucun cas une trace de ce qu’un chanteur nous a donné à entendre3. Sans compter que la bonne élève qui sommeille en moi, celle qui comptait les carreaux et a failli faire un AVC le jour où le prof d’anglais a défiguré son cahier par un énorme ASV4 en travers de la page, a toujours peur que ça déborde : pas sur la photo ! pas sur le livret !

Après une bafouille gênée contenant great, really great et thank you, la souris jura mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus. Halte à la dédicace et vivent les tags sur les programmes. Tous en c(h)oeur : Iaaaaan <3

Pour une chroniquette qui s’attaque à de vrais enjeux d’interprétation, allez faire un tour chez Carnet sur sol.


1
 J’étais en thalassothérapie la veille – ceci expliquant peut-être cela.
2 Je crois que le dernier était de Gwendal Peizerat, parce qu’il patinait bien, avait des cheveux longs comme mon papa et faisait très gentiment des dédicaces aux gamines de sept ans.
3 Je le conçois plus pour un auteur (même pas en rêve je prête mon Daniel Pennac avec dessin-dédicace).
4 Auxiliaire, sujet, verbe : c’était une séance sur la forme interrogative.   

Britten and Bostridge

Mille tonnerres d’Aix : des gouttes commencent à tomber si bien que l’on traverse la ville en vingt minutes, au pas de course. À l’entrée, Palpatine retrouve un mélomane habitué des salles parisiennes, qui a une place à revendre. J’appelle mon amie P. qui, ni une ni deux, enfourche son vélo à talons et nous rejoint. Quelques minutes plus tard, c’est le déluge : alors que l’on a chacun rejoint sa galerie respective, on annonce que le début du spectacle est décalé d’un quart d’heure pour laisser une chance aux spectateurs pris par l’orage d’arriver à l’heure – alors qu’on peut toujours courir à Paris en cas de grève des transports. Essayant de faire abstraction de ma voisine qui se ronge les ongles avec de petits bruits de succion, j’en profite pour admirer la salle, que j’aime décidément beaucoup : le bois, quasi orange, lui donne un aspect chaleureux ; les galeries de deux rangs seulement et le dénivelé des places d’orchestre assurent une visibilité très confortable ; et plus rare encore : la climatisation est gérée à la perfection, maintenant une température agréable sans que l’on sente le moindre souffle d’air froid. Une réussite tant sur le plan du confort que de l’esthétique, qui rappelle une conque de bateau – ce qui tombe très bien, entre les inondations annoncées et le titre des morceaux de Britten qui ouvrent le concert.

 

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L’entrée du port de Marseille (histoire de rester dans la région des vacances) par Vernet


Les Quatre interludes marins, qui vont de la clarté de l’ « Aube » à l’agitation de la « Tempête », en passant par un « Dimanche matin » et un « Clair de lune », ont la pureté d’une peinture classique mais sont animés d’une force romantique : une marine qui prend vie – et ce n’est pas un mince exploit, si vous voulez mon avis. Théophile Gauthier aurait pu en faire le sujet d’une de ses nouvelles fantastiques. Imaginez un peu : les nuages dérivent dans le ciel, immense, tandis que la lumière du matin grimpe peu à peu le long des édifices et des palais, qui s’éloignent jusqu’à perdre leur caractère monumental, jusqu’à ce que l’on soit sorti du port, pour se retrouver en haute mer, sans autre horizon vertical que le mât ; la navigation suit son cours, sa course, de jour, de nuit, au clair de lune, donc, avant de se faire happer par une splendide tempête où les cuivres mugissent, par-dessus l’écume des archets.

 

 

Ian Bostridge reclining on a chair

Ian Bostridge, par Simon Fowler
Après googlage, je découvre que mon futur époux a un petit air de Hugh Grant
– c’est-à-dire s’il était lord et ténor. 
 

Si Ian Bostridge n’est pas venu chanter sous ma fenêtre la Sérénade pour ténor, cor et cordes, c’est parce qu’il savait que je serai en première galerie, laquelle ressemble beaucoup à un balcon. Paisiblement assise, je me suis laissée séduire par sa voix de parfait gentleman. Même le bassonniste, qui semble pourtant tout droit sorti d’Eton avec sa coupe et sa tenue impeccables, n’a pas l’air aussi british. L’élégance simple d’un costume qui tombe bien, sur une grande silhouette maigre ; la main posée sur les boutons de la veste lorsqu’il chante et croisée bien haut derrière le dos lorsqu’il sort de scène ; ce flegme britannique, presque colonial, qui transforme l’éructation attendue (le corps est courbé au-dessus du ventre, la tête dirigée vers le bas) en parole bien tournée ; la diction qui suggère l’érudition d’un homme de bibliothèque et surtout, surtout, cette voix… Qu’elle chante des poèmes de Blake, Keats ou d’un illustre anonyme, elle est diablement sexy – étonnament sexy lorsqu’on s’attend à une éructation du chanteur courbé au-dessus du ventre, la tête . Sur « Every nighte and alle » (de l’illustre anonyme, qui a eu la brillante idée d’en faire son refrain), je suis à deux doigts de demander mes sels. À l’entracte, j’informe Palpatine que je vais devoir le quitter, ayant un ténor à épouser. Comme lui-même doit demander la main de Julia Fischer (ou Hilary Hahn, vu que la première est très prise), il ne m’en a évidemment pas tenu rigueur.
 

 

Tableau de Richter

Richter 

Replacée à l’orchestre avec P. et Palpatine mais pas tout à fait remise, j’assiste à la Sinfonia da Requiem. Que dire : c’est beau ? La soirée a décidé d’être parfaite. Si la métaphore marine avait encore cours, je dirais que je suis comme un poisson dans l’eau. Enrobée de sonorités délicieuses, je déguste ce morceau de Britten avant de passer à la sixième symphonie de Chostakovitch – une symphonie-digestif, rien que ça. Le piccolo-papillon ne cesse de voler au-dessus du gouffre et de la mêlée, ouvrant des brèches de légèreté en pleine tension. J’entends les tableaux de Richter et Sabrina : l’insoutenable et la légèreté renvoyés dos à dos, l’un contre l’autre, les contraires s’adossant pour mieux contraster lorsque, soudain, la fine paroi qui les sépare est déchirée. Il n’y en a pas un qui est le mensonge de l’autre, comme pour le personnage de Kundera : ce sont deux mondes qui s’ignorent – jusqu’à ce que l’un fasse irruption dans l’autre. Pour passer de l’un à l’autre, sûrement, le chef est toujours sur le point de décoller. Pas de bénédiction ternaire avec sa baguette, Gianandrea Noseda bat la mesure comme un forcené (c’est un miracle s’il s’en est sorti sans tendinite au coude). Il compense à lui seul les mines impassibles du London Symphony Orchestra : l’énergie qu’il y met est telle qu’on croirait parfois sa direction chorégraphiée par un Robbins – mode rivalité de rue dans West Side Story. La pose finale par laquelle il s’arrache à la musique aurait mis d’accord les Jets et les Sharks. Non mais, qui c’est le chef, ici ?