Peindre le bonheur

Vendredi, j’ai rejoint Mum à Versailles d’où nous sommes parties en voiture pour Giverny. La route sous le soleil d’automne reléguerait presque l’exposition au rang de prétexte, tant les couleurs vous mordorent le coeur. N’ayant pas trouvé mes lunettes de soleil au moment de partir de chez moi, j’ai emprunté à Mum le décalque blanc des siennes noires, avec leur film Instagram intégré – l’automne telle mère telle fille sur les routes de Normandie. Le bien que cela fait de voir l’horizon…

Cela faisait une éternité que je n’avais pas fait une exposition avec Mum ; j’en avais presque oublié la joie. Cela ne fait aucun pli pourquoi j’ai hérité de ses goûts picturaux : je ne les ai pas hérités comme un bagage culturel ; elle m’en a transmis le goût au cours d’expositions visitées de manière bien personnelle, en s’extasiant devant tel ou tel trait, qui vibre, qui parle (dans une exposition Camille Claudel, elle fait les causeuses en se recroquevillant et en chuchotant dans des échos d’onyx)… et en passant sans pitié sur les tableaux qu’elle juge peu réussis. Et là, il a changé de voiture. Ce n’est pas parce que c’est accroché qu’il faut aimer.

Dans l’exposition d’Henri-Edmond Cross présentée au Musée des impressionnismes, ce sont avec les Blanchisseuses en Provence et leur palette très Puvis de Chavanne que je retrouve ces plaisirs de gourmandise partagées ; comme lorsqu’on déguste ensemble des gâteaux, se dire le plaisir de ce qu’on goûte le décuple. J’aime la lumière pâle qui transperce les pins, les brindilles suggérées par des traits à la limite de l’abstraction, et me sens synesthésiquement obligée de faire la bande-son des grillons. Kssss, ksss, kssss.

Je tombe ensuite en fascination devant un paysage provençal pointilliste à l’arrière-plan éclatant, tandis qu’une dame au premier plan se met à causer avec nous de l’exposition, de la valeur des oeuvres et de que sais-je encore – une conversation partagée entre la gaité de l’échange inopiné et la crainte de ne plus pouvoir se soustraire au flot de paroles. Nous restons là un certain temps, et le tableau s’imprime lentement dans ma mémoire, comme un transfert sur un T-shirt.

Paysage provençal (l’image est minuscule, mais reproduit mieux les couleurs que les autres que j’ai pu trouver).

Le recoin qui abrite les aquarelles du peintre me permet de deviner le sens de ce mot croisé un peu plus tôt et qui m’amuse tant : vermiculé. Ce ne sont plus les points qui font frémir les toiles, mais les trous qui laissent apparaître le papier entre les vermicelles enculés de couleur – l’aquarelle noodle. Cela fonctionne très bien pour les frondaisons des arbres et, d’une manière générale, j’aime beaucoup les arbres du peintre. Bonjour, j’aime beaucoup vos arbres. Les feuilles de palmier estampes, les couleurs touffues, le pin dragon qui vole au-dessus d’une ferme…

Des pins vermiculés, donc.
Petit enfant sur la plage (et son arbre vermiculé)
La Ferme (soir). Vous aussi, vous voyez le dragon volant ?

Les expositions du Musée des impressionnismes sont petites mais bien faites. On en ressort l’appétit gai et les jambes légères. J’aime pouvoir, en quelques salles, traverser l’oeuvre d’un homme et voir se dessiner des périodes, des hésitations stylistiques. C’était particulièrement visible dans l’exposition consacrée à Signac, et on le voit aussi un peu ici : dans la palette de couleurs, pâles au début, criardes à la fin (“montée en puissance chromatique” dixit le panneau introductif), et le trait, qui oscille entre l’aplat invisible, le vermicelle et le point plus ou moins gros, parfois carré. Comme souvent dans le pointillisme, c’est plus ou moins réussi selon les toiles et la densité des points : écartés, ils donnent l’impression d’un remplissage mécanique ; en essaims, ils se mettent à vibrer, à faire vibrer les couleurs, et c’est alors, souvent, la Provence de mes étés d’enfance qui se lève devant moi. Les paysages de prédilection des impressionnistes, la période picturale préférée de ma mère, ceux et celles qui me parlent… c’est tout un, quand j’y pense.

Pour passer dans la dernière salle, on contourne un groupe d’enfants allongés par terre devant une feuille polycopiée et des gommettes : la plupart remplissent leur arbre de gommettes éparses comme ils rempliraient aux feutres un espace délimité par les gros traits noirs d’un livre de coloriage (certains ont d’ailleurs arrêté les gommettes pour accélérer le processus et finir aux pastels) ; l’un d’eux en revanche, plus patient ou perspicace, s’attarde sur le feuillage de son arbre en superposant une myriade de gommettes jaunes, vert clair et vert foncé. Du pointillisme en gommettes. Lui, il a tout compris. (Les médiateurs organisant ces ateliers aussi.)

Avant de partir, nous passons par la salle d’exposition bonus, en sous-sol, où se trouvent exposées les oeuvres très dorées d’Hiramatsu Reiji, un peintre japonais qui répond au japonisme de Monet en s’emparant du motif des nymphéas. C’est très graphique, à la limite des arts décoratifs ; je verrais bien ça sur un kimono… ou des tote bag à la boutique.

La nuit commence à tomber lorsqu’on repart, en rendant au serveur son chocolat liégeois sans liégeois, avec du Nutella fondu en guise de chocolat. Le passage à la boulangerie du coin efface la déception, et l’on finit de peindre le bonheur sur nos bouches barbouillées de miettes.

 

Affiche de l'expo : Henri-Edmond Cross, peindre le bonheur

L’exposition est désormais finie, mais pour vous faire une idée des tableaux présentés, vous pouvez consulter ce blog (les gens qui photographient sans regarder ni les tableaux ni les gens devant lesquels ils se plantent ont tendance à m’exaspérer, mais il faut bien avouer que c’est commode quand il s’en trouve un dans le lot pour ensuite tout mettre en ligne et permettre de retrouver facilement ses tableaux préférés).

Le Grand Atelier de la sieste

Aix et Marseille se partagent un même thème et un même titre, L’Atelier du midi, pour deux expositions qui mériteraient d’être réunies : placer la billetterie à 800 mètres du musée en prévision d’une file d’attente inexistante et aligner les tarifs sur ceux du Grand Palais (soit 9 € pour les jeunes) est un chouilla prétentieux pour une moitié d’exposition. Même si des grands noms y figurent, à côté d’artistes secondaires – certains mineurs, d’autres réservant de belles surprises, plus intéressantes que moult toiles de Cézanne, avec lequel je n’accroche pas plus que cela.

 

affiche de l'exposition

Afficher deux noms connus comme bornes, entre lesquels on place ensuite tout ce que l’on veut : la technique marketing de la Pinacothèque est encore à l’heure du jour. À la mode également : la typographie déstructurée, déjà vue pour un festival de jazz – les coups de pinceaux prennent la place des sons étirés à l’ennui l’infini.

 

Des panneaux aux phrases alambiquées écrites blanc sur bleu, on retiendra en gros que la problématique retenue tourne autour de la ligne vs la couleur, donnant ainsi à Matisse le fin mot de l’histoire. Découper dans la couleur : la seule note de surprise pour moi, avec un tableau de Maillol et les toiles d’André Lhote, que je ne connaissais pas. Je commence à m’interroger. Peut-être a-t-on trop vu les impressionnistes pour pouvoir à nouveau les regarder. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les autres mouvements et les peintres secondaires attirent davantage l’oeil : ils introduisent un léger décalage, un pas de côté, un souffle d’air à distance de la montagne Sainte-Victoire et des oliviers figés dans la brume de chaleur. Pour le reste, on a si bien assimilé la manière de voir des impressionnistes que leurs tableaux virent au cliché : on s’attarde davantage devant la carte de la Provence dessinée à l’étage du musée, qui géolocalise les tableaux, que devant n’importe lequel d’entre eux. Le savon cher à Ponge ne décrasse plus l’oeil du visiteur, il est devenu une marque du folklore provençal. Tandis que La Vague de Maillol, elle…

 

Maillol, La Vague

 

Sur notre faim, nous faisons un tour dans les expositions permanentes : quelques Cézanne, encore ; un tableau du XVe siècle si vif qu’on le dirait surréaliste (des seins tout ronds, comme détachés du corps, d’albâtre) ; un jeune marquis en robe rose, le corset remplacé par une armure – car le rose, proche du rouge, était alors une couleur pour les vaillants ; un portrait étonnant d’une vieille femme, dont on ne sait pas qui y est peint, ni qui l’a peint, ni même à quelle école il appartient. Dans l’ensemble, on a l’impression d’un bric-à-brac qu’un conservateur a aussi vaillamment que vainement tenté de mettre en perspective.

À Marseille, le MuCEM donne la même impression : ce musée, très réussi d’un point de vue architectural, est malheureusement rempli de vide de ce qu’on a pu trouver à droite à gauche, qui pourrait servir de support aux scolaires pour les cours d’histoire sur la démocratie, les religions et les cultures autour de la Méditerranée. Les expositions temporaires ne semblent pas valoir mieux : Au bazar du genre, que Palpatine a parcourue et que, n’ayant pas le statut de chômeuse et pressentant l’arnaque, j’ai découverte à la librairie via le catalogue d’exposition, ne réussit guère à faire passer le bric-à-brac pour un concept muséologique. 

Si l’on ajoute à cela que pas mal de tableaux du musée d’Aix provenaient des réserves du musée d’Orsay, on en arrive au constat qu’il reste encore pas mal d’efforts à faire pour que le Midi propose une offre muséale qui ne soit pas une démonstration de la culture locale à l’attention du Parisien en goguette (plus tolérant face au vide du musée parce qu’en vacances) – de fait, le Parisien est plus au courant que le Marseillais pour le MuCEM. Comme si Marseille ne pouvait voir que les rives de la Méditerranées et qu’on ne devait montrer des impressionnistes* que leur production sur la Provence lorsqu’on s’y trouve. Allez, on se réveille, l’heure de la sieste est passée.

 

* Ou plutôt, comme on me le faisait remarquer sur Twitter : impressionnistes, post-impressionnistes, fauves, cubistes… L’expo brassait les mouvements (pourvu qu’on reste dans le Midi) ; c’est moi qui fais une fixette sur les impressionnistes dont j’ai soudain fait une overdose.