69 poétesses

Il m’a fallu recopier le titre de cette anthologie de poésie pour soudain apprécier le nombre de poétesses comme clin d’œil éditorial : Érotiques, 69 poétesses de notre temps. J’ai retrouvé quelques autrices que j’avais déjà lues et appréciées : Suzanne Rault-Balet (un peu) ; Hollie McNish, découverte via son improbable recueil Je voudrais seulement que tu fasses quelque chose de toi ; Sophie Martin, dont une amie elle aussi paléographe de formation m’avait offert le très chouette Classés sans suite (pas contre une suite, d’ailleurs — à ces écrits sinon aux histoires d’amour ratées relatées) ; et Coline Pierré, dont j’ai adoré l’Éloge des fins heureuses. En tombant sur son poème inédit, je me suis rappelée l’avoir lu sur Instagram… c’était elle, c’était lui qui m’avait incitée à mettre le recueil de poésie dans ma liste d’envies disponible à la médiathèque.

[…] je veux qu’on tourne des films brûlants
où personne ne couche avec personne
qu’on regarde une heure trente durant
le va-et-vient obsédant
des mains qui hésitent à s’attraper
[…] je voudrais qu’on se branle sur la
•••••••••••••••••••••t  e  n  d  r  e  s  s  e
[…] vas-y prends-moi sur-le-champ
•••••••••••••••••••••dans tes bras
[…] caresse-moi encore
•••••••••••••••••••••l’avant-bras
[…] écarte grand tes
•••••••••••••••.     doigts
•••••••••••••••••••••.   que je glisse les miens
••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••entre tes
••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••phalanges
que j’enfonce bien profond
•••••••••••••••••••••mon nez dans
••••••••••• ••••••••••••••••••••ton cou
[…] oh oui viens là que je t’enlace
mon amour
viens là qu’on ne se baise pas

Viens là, Coline Pierré

Voilà, c’est ça qu’on veut : pas tant le sexe que le désir.

…

Érotiques ne l’est pas toujours, érotique, si l’on entend par là ce qui suscite le désir. Ce dernier est sondé comme un visage aimé dont on se demande s’il est aussi toujours aimant, le désir dévisagé dans ce qu’il comporte d’équivoque, de doutes, douleur, chagrin, révolte. Les sections sous lesquelles les poèmes sont rassemblés le disent assez : il y aura des orgasmes mais aussi des tabous, la sexualité évoquée dans ses aspects les plus divers depuis la masturbation jusqu’à l’enfantement. Bref, ces écrits de femmes ne sont pas un décalque de leur homologues masculins prêts à fantasmer une sensualité chaude, douce et excitante. On y trouve finalement assez peu de corps d’hommes, pas de blason qui objectifierait sous couvert de louer. C’est une sensualité, une sexualité à la première personne (ce qui n’empêche pas qu’elle puisse être adressée). L’érotisme y est, dixit Ariane Lefauconnier qui a établi et préfacé le recueil, « une force qui nous aide à sentir les pulsations du réel. Et à prendre place, charnellement, dans le monde. »

Évidemment, la sensualité des uns n’est pas celle des autres. Il y a des poèmes que j’ai survolé, les oubliant à mesure que je les lisais (les envolées lyriques où l’on fusionne avec la nature, pas trop mon kiff), et d’autres qui se sont incarnés, m’ont donné envie d’en conserver un bout, un ou deux vers ou parfois plus, de les caresser à nouveau du bout du clavier en les recopiant. J’ai imaginé aboucher ces vers volés pour créer un nouveau poème polymorphe (et fantasmé un système d’infobulles où l’on lirait à chaque fois de quel poème est extrait chaque vers), mais la flemme a remplacé la flamme et à une lettre près, voici de simples extraits (sans […] avant et après pour alléger).

…

fines ondulations
derrière un bateau lent

en mémoire dans la peau
l’amour fait hier soir

« Présents inattendus », Zeina Azzam


Une clé qui hésitait dans une serrure
Une chambre qui tremblait
Visible par l’entrebâillement de la porte
Quatre étoiles aux quatre coins du ciel

« Carrefour », Roja Chamankar


le corps de la jeune fille a finalement dit oui
à la fin de l’enfance,

« Énergie érotique », Chase Twitchell


Les vieilles filles
Assises devant leurs portes
Égrènent les prénoms
D’amants qu’elles n’ont pas eus.

[…] Tu me prends par la main
— Tu la tiens comme une amulette que tu aurais volée —

« Au pas d’un enfant dans une église », Aurélia Lassaque


Tous les corps que je touche
raides et froids
Les bouches que je goûte
insipides
[…] Je croise des âmes :
je ne les rencontre pas.

« Je me perds… », Louise Giovannangeli


Un passant comme les autres
si je n’avais pas senti ton indécision
devant la rivière frontalière.

« Le passant », Silvia Eugenia Catsillero


je n’ai rien à vous dire
voulez-vous m’aimer ?

je n’ai rien à vous dire
et si on se faisait plaisir ?

« Chuchotements », Kettly Mars


et je regardais vos lèvres qui articulaient nos baisers à venir

« Vous », Samantha Barendson

C’est autre chose que l’expression « suspendu à ses lèvres »…


On rentre de soirée
On crée un corps-chimère avec :
les seins de F
les fesses de C
les cuisses d’A
et on lui fait l’amour
à deux

« Nuptial », Florentine Rey


Jouissons nous l’un de l’autre à notre aise.

Sonnet XVIII, Louise Labbé


Traverse les algues arme-toi de coraux hulule gémis
Émerge avec le rameau d’olivier pleure fouissant des tendresses occultes

« Petites leçons d’érotisme », Gioconda Belli

C’est fouissant des tendresses occultes qui a réveillé un écho intime, mais j’admire aussi le décorsetage grammatical, la juxtaposition gentiment délirante du langage vas-y hulule gémis sans virgule


oui ces choses dites
rien qu’avec des mots, tu te rends compte
faisaient ruisseler nos cuisses ou nos joues

et on dissimulait le trouble
derrière des lunettes noires ou des regards vitreux

« Choses dites », Nancy Huston


Grandis en moi
j’en ai besoin.

Inonde-moi avec vigueur
et écoute-moi gémir
en annonçant ma nouvelle naissance.

« Jouis de moi maintenant que je suis tienne », Ana Maria Rodas


je n’entends que nos souffles
dans le sac et ressac
tandis que le ciel enroule des
spirales de nuages anthracite
un vortex qui nous relie
à tout ce que nous connaissons
et à tout ce qui existe sans nous

à présent je couvre votre corps du mien
pour le protéger du froid votre corps
[…]

l’espace-temps s’est rétracté
sur la plage 74
et maintenant il explose
c’est un orgasme
de l’univers tout entier

« Tectonique de la plage n° 74 », Fanny Chiarello


Quand une caresse est trop de plaisir pour la peau
Et qu’il faut
Que ça finisse ou crier.

[…] Et je regarde ton sexe et il est doux comme une oreille d’âne.
Et je respire avec ton sexe assoiffée comme pardon une vieille dame qui ne veut plus que de l’eau sans dents.
Et je tiens ton sexe comme dans la rue deux hommes se voient et se serrent la main. […]

« Entoure-moi… », Milène Tournier

Et la palme des comparaisons les plus (im)pertinentes-improbables revient à…


nue viens te glisser
sois l’aube ouvre-toi
sur mes doigts

« Zaatar », Safia Karampali Farhat


Par instants
Tu laisses ton visage se faire mordre
Par mon regard

J’en avale les plissures
Offertes à la rage
Du coït

[…]

L’éclosion de nos paupières au matin

[…]

Nous jouons à la balle
Avec nos orgasmes ronds
Entrecoupés de rires d’enfants
Réconciliation entre deux âges

« Au bord du bord », Laura Lutard

La tendresse de cette réconciliation des âges… <3


sucebaise oh cette adorable bite
[…] mon DIEU l’adoration que c’est de baiser !

« Baiser avec amour, Phase I », Lenore Kandel

Le lyrisme végétal me barbe, mais le lyrisme cash, ça passe (et ce verbe-valise, cœur sur la traductrice). 


oui oui oui, oh mais oui plus bas

« instruments », Douce Dibondo

J’ai lu oui oui oui, oh oui mais plus bas et l’ironie au sein de l’exaltation me plait si bien que je conserve mon erreur de lecture. 


J’ai des envies de sexes durs comme du verre. […] Du cri arraché au plaisir comme celui de l’oiseau soudain désencagé.

« Mensonge », Michèle Voltaire Marcelin


Comme elle se voyait chasseresse
Sous ses airs de vestale
Et effrayait sans qu’ils le comprennent
Ceux qui pensaient la comprendre

« Six décennies », Ananda Devi

My kind of girl…


Tantôt amante folle de désir, tantôt en quête de sagesse pure

« Stupéfaction », Ayecha Afghân


L’année dernière je m’abstenais
cette année je dévore

sans culpabilité
ce qui est aussi un art

« Circé », Margaret Atwood


évidez en mon corps cet organe qui ne m’appartient pas
si j’avais pu le faire glisser telle la mue d’un serpent
vers le crime de ne pas être mère
ce n’est pas la patrie que l’on divise mais le corps des femmes

« À présent ne me parlez pas des hommes », Müesser Yeniay


je m’enracine en toi
chaque pouce de terre gagné
me relie à toi

lichen à son roc
liane à son tronc
langue à son palais

[…] tempo s’agapo
tu frissonnes en moi
tu m’accueilles en toi
mon cri ricoche aux parois de tes gorges

je ne t’ai pas approchée une fois
sans que
puis le geyser

« Comme une évidence », Murielle Szac

Voilà une anacoluthe qu’elle est belle. 


Tu me portes et m’allonges
sur le drap mou de l’eau
En dessous
là où nos hanches se touchent
la lumière trace une résille d’or tremblante
qui nous emprisonne dans les mailles du temps

« Écume », Laure Anders


silencieuse comme l’étude
comme une bibliothèque comme la mort

[…] impatiente comme une prière
[…] frénétique comme un colibri

« cinquante nuances de branlette », Hollie McNish


Cette lune dans le ciel
ne serait-elle pas
mon ovule fécondé ?

Ven nocturne sec et froid.
Mon fœtus
bouge violemment.

Trois haïkus, Minako Tsuji


pendant que tu m’embrassais, m’embrassais, tes lèvres chaudes et gonflées
comme celles d’un adolescent, ton sexe gros et sec,
tout en toi si tendre, flottant au-dessus de moi,
au-dessus du nid des sutures, au-dessus des
fissures et des déchirures, avec la patience de qui
a trouvé un animal blessé dans les bois
et reste à ses côtés, qui ne le quitte pas
avant qu’il soit rétabli, avant qu’il puisse fuir à nouveau.

« Jeune mère », Sharon Olds


Je ne les recopie pas car ils les faudrait dans leur intégralité, mais je me les note :  « Une jambe pas rasée de Luba Yakymtchouk» et « Que n’ai-je un pénis ! » d’Erica Jong.

…

J’aime qu’il y ait tant de noms que je ne connaisse pas parmi ceux que je relève. Parcourant les notices biographiques en fin d’ouvrage, je me suis étonnée-rassurée de la diversité des parcours, de toutes ces femmes de tous âges que je ne connais pas, qu’on ne connait pas, peu, et qui écrivent quand même, au milieu ou en marge d’autres activités. (Une vieille anxiété s’est signalée aussi d’un petit serrement sur soi quand j’ai croisé dans les dates ma date de naissance, et d’autres aussi ultérieures.)

Fragments verticaux

Roberto Juarroz : un nom que je ne me souviens pas avoir croisé pendant mes études de lettres, que j’ai découvert récemment au détour d’un blog et que j’ai recroisé dans la foulée à la fin de Camille va aux anniversaires. J’ai eu l’impression que c’était un signe, j’ai emprunté ce que j’ai trouvé de lui à la médiathèque : Fragments verticaux, traduit par Silvia Baron Supervielle (tiens, que devient Jules ?). Debout devant le rayonnage poésie, la forme fragmentaire m’a plue avec ses courtes entrées numérotées, mi-mystérieuses mi-catchy, et le livre en lui-même avec sa couv’ vieillotte, le papier dont on voit la trame et surtout sa typo aux o, c, b si ronds, l’interlettrage tranquille, on allait prendre le temps de la lecture.

Je l’ai pris, ce temps, puis de moins en moins, j’ai accéléré, lisant à l’aveuglette ce qui me passait au-dessus pour m’arrêter quand j’étais retenue. Le fragment comme « forme tangentielle de poésie et aperçu de l’architecture profonde et secrète de la création humaine » est devenu de plus en plus méta-, de moins en moins ce que j’avais envie de lire : la poésie ci, la poésie ça, la poésie à la bouche, la poésie nulle part. Beaucoup d’auto-référentiel dans ces fragments verticaux ; j’aurais peut-être eu plus de chance avec les divers recueils de poésie verticale listés en début d’ouvrage. Je suis allée jusqu’au bout pour m’assurer que je ne laissais pas en chemin quelques morceaux à ramasser, mais bon, voilà, alors même que je m’en suis mis plein les poches trouées, la rencontre est manquée.

Pourtant, j’étais prête à renoncer « à la tentation du développement », d’accord que « la réalité ne se livre que par fragments et dans des moments exceptionnels ». Mais des épiphanies ? « Comment mettre en sûreté ces rapts révélateurs de l’ouvert et nous rapprocher d’eux avec le mot juste ? »

…

Tout ce qui suit est citation (fragment de fragment ?) ; je laisse tout en corps de texte normal pour faciliter la lecture et mets d’éventuels commentaires idiots entre parenthèses.


Presque poésie

1
La mémoire me manque : je me rappelle trop. Je me rappelle, par exemple, que je n’étais pas.

13
Il faut affûter la vie comme un crayon et copier à la dictée.

24
Éteindre une lumière m’éblouit plus que l’allumer.

(Vérifié avec ma mappemonde de chevet.)

72
Chaque chose porte en soi son antithèse. Elle ne pourrait pas exister sans elle. La condition de la réalité est sa propre contradiction. Imaginer une réalité sans contradiction est une autre contradiction.

80
Mon habitude de moi me sauve quelquefois, mais je ne sais pas combien de temps je pourrai la faire durer.

81
Les ruines sont une autre façon des semailles. […]

85
Pour trouver un paradis, il faut avoir été expulsé d’un autre paradis. En revanche, pour rencontrer un enfer, aucun préalable n’est requis.

…

Presque raison

24
Il n’est pas possible de vivre ni d’écrire tous les jours. […]

30
Le progressif ne pas avoir le temps pour faire ceci ou cela, peut conduire à ne plus avoir le temps pour ne pas le faire.

53
Développer quelque chose, c’est le perdre. Il faut trouver le moyen de le faire croître ou décroître vers soi-même. C’est pourquoi l’idée d’implosion est en physique si séduisante. Seule une explosion invertie semble impliquée, par une hausse illimitée de densité, la présence du noyau essentiel d’une chose. […]

54
Il n’est pas pareil de lire un poème le jour, que de le lire la nuit.

83
La mémoire est un jeu bifrons : d’un côté vers plus et de l’autre vers moins. […] La mémoire vers plus est accumulatrice, impérieuse comme une croisade contre l’oubli. La mémoire vers moins ressemble en revanche à un sapeur du dépouillement, qui progressivement écarte les souvenirs parasites à la recherche du filon le plus enfoui, au bord du rien, dans la vapeur étrangement créatrice qui s’élève du vide. […]

90
À la fin de sa vie, Borges déclara que le langage est poésie fossile. Par conséquent la poésie est et fut langage non fossilisé.

140
Comme on doute de n’importe quelle foi, on pourrait également douter du manque de foi. Douter du non-croire, douter de l’incrédulité. Il se peut que celle-ci soit une dimension plus créatrice du doute. Et nous conduise à une autre façon plus libre de la foi : la foi dans le doute.

151
Il y a des êtres qui seront toujours trop créateurs pour avoir un destin.

172
[…] Et il est parfois plus difficile de se séparer de ce qui pourrait être que de ce qui est.

195
Le flot illimité d’images, non seulement se saisit du regard, mais aussi de la pensée, à laquelle, contrairement au paysage et à la peinture, il ne lui est pas permis de retour. L’empressement hallucinant étouffe la cadence naturelle de l’être humain et l’absorbe pathologiquement d’une mouvement précipité qui altère son véritable rythme.

(S’il pensait cela de la télévision, que dirait-il de TikTok ?)

…

Presque fiction

33
Le zéro équivaut au néant, au vide ? Pourtant, placé à droite d’un chiffre, il sert pour le renforcer. Cela se produit-il avec toutes les choses, si on leur ajoute un zéro ?

42
Rompre le dialogue intérieur conduit irrémédiablement à la folie. De même que l’intensifier à l’excès. L’autre chemin pour devenir fou, c’est transformer ce dialogue en monologue.

51
Ce qui existe, console-t-il ce qui n’existe pas ? Ce qui n’existe pas, console-t-il ce qui existe ? Ou les deux se désolent-ils mutuellement ?

67
Parfois la pensée m’empêche de lire.

(Pensée improbable : créer des kits de magnets poétiques pour frigo. Un set par poète, avec ses tics / mots-clés favoris. Ici, par exemple : la poésie, ce qui est, ce qui n’est pas, centre, périphérie, être, ne pas, réalité, moitié, contradiction — évidemment à compléter de connecteurs la, le, est, de, du, etc.)

75
Il se fatigua de vivre. À cela s’ajouta la fatigue de devoir mourir. Il trouva alors le moyen de regarder ailleurs. Et bien qu’il ne vît rien, au moins cessa-t-il de se sentir fatigué.

78
[…] attendre, c’est l’art de peupler le vide sans le remplir de fantômes. Et cela suffit. L’attente la plus pure est celle qui se déprend de son objet.

79
[…] Dieu doit être une création de l’homme. Cela est plus important que le fait que l’homme soit ou pas une création de dieu. […] l’homme n’existe pas s’il ne crée pas dieu. […]

87
Tout se trouve au terme d’une longue patience. Tellement longue qu’elle semble parfois outrepasser la vie.

88
Il faut avoir la prudence de ne changer que par parties, puisque changer complètement c’est adopter l’inconnu inconditionnellement.

94
Même si on ne s’en aperçoit pas, toute aurore est cruelle parce qu’elle est une promesse qui ne va pas s’accomplir. Ou qui s’accomplira à moitié.

101
Au moment de partir, ne pas regarder derrière. Ou regarder si loin derrière que devant et derrière se rejoignent.

109
Le monde est une serre pour les contradictions. Que se passerait-il si la serre était détruite ? Les contradictions supporteraient-elles les exigences extrêmes de l’hiver ?

110
Oublier qu’un résultat peut s’invertir, équivaut à oublier la vie. […]

Véra Pavlova, animal céleste

8 raisons de tomber amoureuse de Véra Pavlova

1. Elle porte le nom d’Anna Pavlova.

2. Sa photo sur la quatrième de couverture.

3. Elle a écrit ce poème, qui m’a décidée à emporter L’Animal céleste avec moi alors que je le feuilletais debout dans le rayon, hésitante :

Et Dieu vit
que cela était bon.
Et Adam vit
que c’était excellent.
Et Ève vit
que c’était passable.

3. Elle écrit en musicienne, la métrique rigoureuse et a-logique, pleine de dash. Le compte n’y est jamais, mais il est toujours bon :

Pour un quart — juive.
Pour moitié — musicienne.
Pour trois quarts — ta moitié.
Et tout entière — qui ?

En hiver — un animal
Au printemps — une plante
En été — un insecte
À l’automne — un oiseau
Le reste du temps je suis une femme

La balance

Sur l’un des plateaux — la joie.
Sur l’autre — le chagrin.
Le chagrin est plus lourd.
Voilà pourquoi
la joie est plus haute.

4. Elle fait tourner les têtes, a l’art de rendre les syllogismes vertigineux :

Si tu as de quoi désirer
tu auras de quoi regretter
si tu as de quoi regretter
tu auras de quoi te souvenir
si tu as de quoi te souvenir
c’est que tu n’avais rien à regretter
si tu n’avais rien à regretter
c’est que tu n’avais rien à désirer.

Si tu as peur d’oublier — écris.
Si tu redoutes d’écrire — souviens-toi.
Si tu crains de te souvenir — écris.

J’écris. J’ai peur.

5. Rien d’aride dans sa pensée, son esprit est plein de sensualité, et sa sensualité pleine d’humour.

La pensée est imparfaite
si elle ne tient pas en quatre vers.
L’amour est imparfait
s’il ne tient pas dans un seul ah !
[…] La vie est incomplète
si elle ne tient pas dans un seul oui.

Ils s’aiment. Ils sont heureux.

Lui :
— Quand tu n’es pas là,
c’est comme si
tu t’étais retirée
dans la pièce voisine.

Elle :
— Quand tu t’en vas
dans la pièce d’à côté,
c’est comme si
tu n’étais plus là.

Il m’a regardée
à pleine bouche
et m’a embrassée
sur le bout du nez.

Debout devant le miroir
j’apprenais à dire non.
Non. Non. Non.
Mais le reflet disait :
Oui.

Andreï et moi, on se promène en barque.
Andreï et moi, on nage vers l’île.
Andreï et moi, on s’allonger sur l’herbe.
Andreï et moi, on regarde le ciel.

Soudain — son visage à la place du ciel.
Au lieu du soleil — des lèvres rouges.
[…]

(Rien qu’à la répétition, aux actions, on sait où ça va mener
dénouement sûr mais retardé
— prescience du désir qui le fait advenir.)

6. Elle est magnétique d’assurance lorsqu’elle joue à la poétesse fatale, désinvolte.

Oiseaux, cessez de piailler à mes oreilles
Sapins, cessez d’agiter vis bras vers moi
Anges, cessez de m’épier par le trou de serrure des étoiles —
Je ne puis rien faire pour vous !

L’inversion est magnifique !

J’ai brisé ton cœur.
Maintenant je marche pieds nus
sur ses débris.

Border le dormeur dans son lit,
poser un baiser sur son front
et percevoir soudain sur l’oreiller
sa barbe et ses cheveux bouclés
selon le point de vue de Salomé…

[…] Au demeurant, fais comme bon te semble :
c’est à celui qui pleure de commander la musique.

7. Le jeu n’est jamais si futile qu’il ne soit contrebalancé, ancré dans quelque tristesse qui justifie d’en rire pour en sortir.

S’asseoir au bord de la rivière
et jeter dans l’eau ses tourments,
en jeter encore
et les voir voguer
au fil de l’onde
trop légers
pour couler à pic.

Si l’on regard longtemps une fleur
sur le papier peint,
on finit par voir autre chose,
par exemple — une silhouette.
Notre vue nous aurait-elle trompé ?
Ou bien la silhouette serait-elle lasse
de faire semblant d’être fleur ?
Si l’on se regarde longtemps dans le miroir
on peut voir une image
qui n’est pas du tout la nôtre.
Notre vue nous aurait-elle trompé ?
Ou bien la mort
nous a-t-elle approché de si près ?

Ne pas aller en prison
ne pas se couvrir de dettes
ne pas se survivre…
Merci, Seigneur
s’il y a tant de choses
à te demander.
Rêves malpropres, songes creux,
avilissant babil…
Merci, Seigneur
de ne pas m’écouter.

En écrivant un poème
je me suis coupé la paume
avec une feuille de papier.
L’éraflure
a prolongé d’un quart
la ligne de vie.

8. Elle est indéniablement russe.

[…] Chez nous, si tu t’approches d’une fenêtre
et regardes longtemps à travers,
tu es sûr de pleurer.

Le poème est un répondeur téléphonique.
L’auteur s’est absenté. Il y a peu de chances qu’il revienne.
Le cas échéant, laissez un message
après avoir entendu le coup de feu.

Takuboku, ceinture noire de nostalgie

Les Fumées de Takuboku ne sont pas des haïkus mais des tankas, une forme plus ancienne de poésie japonaise, qui obéit aussi à une construction syllabique précise (en 5-7-5-7-7 syllabes). Wikipédia m’apprend au passage que ce ne sont pas vraiment des syllabes, mais des unités phonétiques appelées more. More more please.

Ces considérations formelles ne sont pourtant pas celles qui me viennent à la lecture : les tanka originaux imprimés en regard de leur traduction plantent des torii bancales sur les pages, leurs trois lignes verticales comme des noren à la porte des restaurants. J’ai eu envie de tracer leurs longueurs inégales au stylo-feutre et de toutes les mettre bout à bout, comme une ribambelle de fanions soulevés par le vent, mais me suis fait prendre de court par la date de retour à la médiathèque. Des fois, je me dis qu’il serait plus créatif de prolonger une lecture par autre chose que des mots à son propos.

En trois lignes de Takuboku, le passé te met une petite claque spatio (partie II) temporelle (partie I). Autrefois, il y a trois ans, huit ans… et voilà que le pays se confond avec une jeunesse perdue. La locution revient si souvent que je l’ai cherchée et repérée dans la VO (ce sont les mêmes signes lorsqu’il est question de « son village », au cas où l’on douterait que le pays soit un foyer davantage qu’une nation). C’est un peu comme une énigme de Mickey Mag, sauf que la réponse ne se trouve pas en retournant le livre, il n’y a pas de linguiste pour m’expliquer pourquoi tantôt il y a et tantôt il n’y a pas ce galet refermé d’une boucle, que je soupçonne un moment d’être l’équivalent d’un point médian ou d’un pied-de-mouche (¶) qui sépare les mots ou les unités formelles.

…

Sur ce train le receveur
et soudain revoir
l’ami d’école d’autrefois

…

À la fin des vacances
la jeune enseignante d’anglais
n’a pas reparu

…

Je voudrais à nouveau m’appuyer au rebord
du balcon
de l’école de Morioka

Me revient l’image de la coursive extérieure d’une école où sont effectivement accoudés des élèves, mais impossible de me souvenir dans quel animé. Est-ce une architecture fréquente au Japon, les salles de classe sur plusieurs étages autour d’un patio ?

Au registre des questionnements culturels, je relève aussi  « l’odeur des mochis grillés » : ça se grille un mochi ? Comme des chamallows ?

…

Ces livres qu’alors nous aimions tant
pour la plupart
ont cessé d’être lus

Vous aussi vous visualisez une pile de Bibliothèques roses à couverture rigide défraichie ? (Il manque un mot pour désigner un anachronisme spatio-culturel.)

…

Comme une pierre
dévale la pente
je suis arrivé à ce jour-ci

…

Lui qui m’avait conseillé les œuvre de Su Feng
trop pauvre
dut quitter notre école

…

Mon cœur aujourd’hui encore
sent monter les sanglots
mes amis s’en sont allés chacun sur leur chemin

…

Celui qui calligraphiait si bien ses vœux
trois ans
que je l’ai oublié

…

Mes amies s’en sont allés de tous côtés
huit ans après
ils restent sans nulle renommée

…

Est-il mort le maître qui autrefois
m’a donné
ce livre de géographie

…

La balle
que j’avais lancée sur le toit de l’école
qu’est-elle devenue

…

La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue

Ce tanka a actionné la manivelle d’un orgue de Barbarie qui passait parfois au pied de l’immeuble de mon enfance (ou l’ai-je rêvé ?).

…

Le vert tendre des saules
en amont de la rivière
je le vois à travers des larmes

Il faudrait dessiner un saule dont toutes les lianes seraient le calligramme répété de ce tanka.

…

La pluie tombe sur la ville
je me souviens de gouttes
sur les fleurs violettes des pommes de terre

Ceci n’est pas une pomme de terre, certes.

J’ignorais que les pommes de terre fleurissaient. Fleurissent.

…

Quand je foule la terre de mon pays
pourquoi mon pas devient-il plus léger
et mon cœur si lourd

…

De retour au pays cette douleur en moi
la route a été élargie
le pont est neuf

…

À la fenêtre de ma classe
d’autrefois
une femme que je ne connais pas

De l’autre côté de la fenêtre > de l’autre côté du miroir

…

Une page de biographie à la fin du recueil m’apprend que Takaboku est mort à 27 ans seulement. Tout cette nostalgie qui semblait émaner d’un vieil homme, écrite par un vingtenaire ? Je me suis presque sentie flouée sur le moment, avant de me rappeler que le ressenti n’a pas d’âge, que peut-être à l’échelle de sa courte vue, c’était la même saison ?

Journal de lecture : L’exil n’a pas d’ombre

Quand je retourne les livres à la médiathèque, je regarde toujours ce qui vient d’être déposé sur les chariots. Un volume aux rayures caractéristiques des éditions Bruno Doucey a attiré mon regard : L’exil n’a pas d’ombre. J’avais bien identifié l’étagère occupée par Jeanne Benameur au rayon roman, mais je n’avais pas songé à aller la chercher au rayon poésie, alors que c’est d’une telle évidence lorsqu’on l’a lue !

 

Des mains qui caressent pour ne pas saisir, une femme qui lit en lien avec un homme analphabète… certains éléments font écho aux Mains libres ; j’ai aimé les retrouver. Ils prennent ici une autre ampleur, dans le désert, dans la marche d’une femme seule, suivie, sans être poursuivie, par un homme.

Les vers libres de Jeanne Benameur ont ouvert un espace lorsque je les ai lus dans le métro ; ils ont agrandi ma chambre lorsque je les ai lus au lit, avant de troquer la lampe de chevet contre la lumière plus faible de la mappemonde, transition vers les ombres. J’aurais du mal à en dire plus, alors je vais me contenter de recopier des extraits :

Je voudrais approcher.
Tout est loin.

J’essaye d’appeler des visages devant mon visage.
Je les dessine derrière mes yeux.

Il faut que quelqu’un vous regarde pour avoir un visage.

Il avance en posant son pied largement sur l’empreinte de son pied à elle. […] Il entre dans sa façon d’arpenter la terre. Il la connaît par le pied.

La voix ne fait qu’amener au dehors le silence du dedans. Le mot n’a plus d’importance.

De son pied nu, il couve la trace de la fille comme l’oiseau couve l’œuf. Depuis qu’elle a quitté le village, il marche derrière elle.

Il caressait sa propre ombre. Pour qu’elle ne le quitte pas.
L’ombre d’un homme, c’est précieux. Ça dit à l’homme qu’il existe sur la terre.
[…] Ceux du village riaient.
Pas elle.
Pas la fille au livre.
Elle lui donnait un regard au passage et ses yeux lui disaient aussi qu’il existait.

C’est quand elle dort qu’il l’apprend.

S’il savait voler, il serait là, au-dessus d’elle, très haut. […] Si haut que pour l’apercevoir, elle devrait pencher la tête en arrière, à l’équerre du cou.
Alors elle ne serait plus qu’un visage au-dessus du sable, qui scrute.
Et il pourrait la contempler.

(L’image est folle — la puissance d’un masque.)

À laisser le souffler aller et venir comme dans sa poitrine à elle, il est plus proche.

C’est ma joie qu’ils ne supportaient pas ?
Sans eux
ma joie.
Sans eux.
Une joie pour une fille toute seule.

Ils ont déchiré mon livre.

Moi je ne veux pas que le jour soit plein
avant même que d’être
Je veux que chaque jour soit neuf.
[…] Je nourris ma journée de rêves
et j’espère
en le sommeil.

J’ai abandonné les tâches de chaque jour
J’ai trahi mon corps de femme ?
J’ai regardé sans envie
le ventre rond
des jeunes villageoises.

Et neuf mon regard sur chaque chose
quand je revenais
de mes rêves.
C’est cela vivre.

Je peux dire que j’ai aimé
les gens à ma façon
Une voix parfois pouvait me garder
longtemps
dans ses parages
Je marchais dans le cercle de la voix

Ils ont déchiré son livre. Pourquoi ?
Elle voulait juste entendre les paroles sans les voix.

Mon cœur a connu l’allégresse.
J’ai marché légère.
J’ai traversé des lieux.
Je voyais chaque chose comme jamais je n’avais vu.
J’ai vu le sable
dans le sable
chaque grain distinctement.
J’ai vu le ciel
dans le ciel.
Le bleu
dans le bleu.
La lumière.

[…] Chaque chose est entièrement
une autre chose
et le monde n’en finit pas.
C’est ma joie d’aujourd’hui.

Je veux que ton corps ouvre mes mains.

Que veut celui qui appose ses mains tout autour du corps
d’une femme endormie sans la toucher ?

Viens, homme de la nuit.
Toi qui m’a approchée sans me réveiller
toi qui as respecté la limite de mes rêves
la limite de mon corps endormi
Viens.

Il faut que chacun de mes doigts apprenne la musique de
chacun de tes doigts inscrits.

J’écrirai les mondes et les mondes
dans le sable
et sur l’eau.
J’écrirai
ce qui ne se voit pas
ce qui ne se touche pas
Et tes mains borderont mon corps
pour que je ne me perde pas
dans l’immensité.