Nicolas et Teshigawara

Nicolas s'effaçant devant Teshigawara

 

Apprendre au dernier moment qu’il y a une séance de travail publique avec Nicolas Leriche et que Le Petit Rat a encore quelques places sous le coude, c’est se transformer en mini-tornade pour, en dix minutes chrono, être douchée, habillée, le sac prêt. Sur place, toutes les balletomanes anonymes sont là. Mais c’est encore sur scène que cela parle le plus : pendant une heure, Saburo Teshigawara explique sa philosophie du mouvement, en expliquant le processus de création, tandis que Nicolas Leriche met son corps en mouvement. Au début, c’est trois fois rien : un balancement des bras, des hanches, des chevilles – on dirait un rêveur au bord de la mer. Peu à peu, le mouvement prend de l’ampleur, non pas en termes d’amplitude (à aucun moment le jogging ne risque d’entraver le geste) mais d’espace et de temporalité : on ne sait bientôt plus où il commence et où il finit, quoiqu’il s’agisse de pas extrêmement simples en apparence, essentiellement des marches et des balancements, parfois relevés par un saut à fleur de sol, toujours entraînés dans un déséquilibre perpétuel.

Le flux de mouvement fait penser à une espèce de Trisha Brown minimaliste, qui s’origine dans le souffle et se développe à partir des suites possibles pour un geste donné. La recherche se veut « scientifique » : le mot est répété plusieurs fois mais je crois que, dans le travail de Teshigawara, il signifie plutôt anatomique. Le chorégraphe explore les possibles d’une articulation, en dehors de pas identifiés, et doit pour ce faire lutter contre la mémoire des danseurs, dont le corps a assimilé certaines combinaisons de pas ou de rythmes toujours prêtes à ressurgir. Cette mémoire du corps, indispensable pour apprendre des chorégraphies, devient un obstacle dans la recherche d’un mouvement fluide, « fresh », qui ne soit pas guidé par une écriture mais un souffle : on comprend alors que si Teshigawara ne cesse pratiquement de parler, ce n’est pas tant – pas seulement – dans un but didactique. C’est par la voix qu’il guide le danseur, comme un guide spirituel (ou un dresseur de chevaux sur le bord du manège), qu’il le déroute s’il revient dans le chemin tout tracé de pas identifiés et le pousse à explorer et jouer des possibles de son corps.

Difficile d’imaginer une chorégraphie à partir de là : un tel flux de mouvement, imprévisible et pourtant évident, ne peut pas être écrit sans perdre de sa spontanéité (la fameuse « fraîcheur » dont il est sans cesse question). Pourtant, Teshigawara se refuse à parler d’improvisation. Cela en dit long sur ce qui a cessé d’être une pratique pour devenir une technique, rodée par Merce Cunningham : l’inspiration (à la Isadora Duncan, par exemple) a laissé la place à une théorisation du hasard, l’improvisation devenant une suite de pas ou de phrases chorégraphiques bien définis combinés de manière aléatoire. On ne se laisse plus guider par le souffle, on le retient pour tenir des positions improbables (cf. Cédric Andrieux). La spontanéité n’a plus aucune part dans ce processus combinatoire : pas étonnant que Teshigawara se défende d’improviser. Mais laisser le mouvement naître et se développer selon les possibles entrevus et ressentis à ce moment-là, qu’est-ce sinon la définition même d’une improvisation véritable ? Aucune facilité là-dedans, cela suppose au contraire un travail préalable immense, une pratique quotidienne pour se déprendre des mécanismes attachés à la danse classique et s’interroger sur l’origine du mouvement de manière à ce qu’il paraisse jaillir naturellement ensuite, une fois sur scène.

Ce n’est plus Teshigawara mais Nicolas qui nous fait comprendre tout cela : quittant peu à peu le rôle de traducteur pour celui d’interprète, qui est le sien, il reprend les idées du chorégraphe et les explique à sa manière, partageant quelques anecdotes de ce qui l’a lui-même surpris et enthousiasmé. À chaque fois, il peine un peu plus à rendre le micro, le garde même pour danser. On dirait un enfant qui interrompt ses parents dans la lecture du manuel d’utilisation pour montrer à son ami comment ça marche : non mais regarde, c’est vraiment génial, tu n’avais jamais vu ça, hein, ça change vraiment la manière de ressentir et d’envisager la manière que l’on a de se mouvoir, hein, c’est géant, non ? — Ce sourire… à ses adieux, il ne faudra pas crier bravo mais merci.  
 

Saluts conjoints

Merci à @IkAubert pour les photos.
Et aussi: Amélie, le Petit Rat, Palpatine, @marianne_soph… rajoutez vos chroniquettes en commentaire !

Ma vie avec Liberace

Affiche-Ma-Vie-avec-Liberace-Steven-Soderbergh

Scott : l’attention de l’amant ou de l’aide-soignant.
Liberace : le narcissisme de la star ou de l’indifférent. 
 

La bande-annonce m’avait un peu échaudée (et la souris, comme le chat, craint l’eau froide). Je ne savais pas si je pourrais résister à tant de paillettes, de bagouses et de costumes kitsch. Mais c’est précisément là que réside l’intelligence du film : avoir créé un décor qui empêche de croire que Scott, le type un peu rustique qui vit dans un ranch avec ses parents adoptifs et les chiens qu’il dresse pour les plateaux de tournage, ne devient le gigolo de Liberace que pour mener le même train de vie. Personne ne rêve de devenir un pianiste à candélabre que l’on admire davantage pour ses tenues extravagantes et son bagou d’animateur que pour son talent – si peu pianiste qu’il a cessé de jouer hors show. Et il faut une sacrée dose d’humilité pour se laisser relooker en grande folle quand on est gay à la Brokeback Moutain (humilité aussi de Matt Damon, terrible avec sa moumoute blonde). Admiratif devant la performance de Liberace, Scott ne cherche pas pour autant à l’approcher ; la rencontre n’a lieu que parce que l’ami qui l’accompagne l’entraîne en coulisses. Difficile de prendre ce jeune homme modeste et effacé pour un opportuniste. Difficile de le croire ébloui par un miroir aux alouettes. Sa fascination pour Liberace est d’un autre ordre, concentrée sur le personnage puis sur l’homme qu’il abrite – comme s’il en pressentait la fragilité.

Lorsque Scott, devenu l’homme à tout faire (tout mais surtout l’amour) de Liberace, le croise à la sortie de la douche, bedonnant, sans perruque, le spectateur est lui aussi interdit : comment un beau jeune homme peut-il réussir à désirer cet autre, vieil et sans glamour ? C’est à ce moment-là que je commence à soupçonner son amour de se nourrir de pitié – sentiments opposés mais qui sont tous deux en continuum avec l’empathie, sur le spectre duquel ils occupent chacun une extrémité. Une bien dangereuse pitié. Non pas comme dans le roman de Zweig, où la confusion des sentiments mène à leur perte une jeune fille handicapée, qui se croit à tort courtisée, et un homme dont la politesse et l’empathie compromettent la réputation : il n’y a pas de méprise entre Scott et Liberace sur la nature de leur relation, seulement une emprise grandissante de celui-ci sur celui-là. Liberace se veut tout pour Scott : ami, amant, frère et père. Il l’adopte, au propre comme au figuré, en échange de quoi Scott accepte d’être isolé de sa famille adoptive et de ne plus sortir (de sa prison dorée) pour ne se consacrer qu’à Liberace.

La nature exacte du sentiment qui les a unis n’a plus d’importance après plusieurs années à faire de l’autre le dépositaire de sa propre vie. Mais lorsque chacun présente à l’autre un miroir dans lequel se retrouver, il suffit que l’un se détourne pour que l’autre soit perdu. Liberace l’a comme anticipé ; il sait que Scott tendra un jour son miroir vers quelqu’un d’autre et, afin ne pas perdre son image, recourt à la chirurgie esthétique pour faire de Scott lui-même son reflet. Ce faisant, il lui offre moins cette opération qu’il ne lui prend son visage. Fatigué de donner, donner toujours, Liberace ne s’aperçoit pas qu’il prend avant d’avoir pu recevoir quoi que ce soit de tous ses prétendants ces prétendus ingrats. Lorsque Scott s’en aperçoit enfin, il est trop tard : Liberace s’est tourné vers un autre amant, plus jeune, et sans lui, Scott ne se reconnaît plus dans le miroir. Le regard qui l’a vu jeune, moins jeune, vieillir un peu, grossir aussi, comme un coq en pâte (le pop-corn comme petit plat de la vie à deux) puis se gonfler sous la muscu et les amphétamines, se déformer lors de l’opération esthétique et enfin se dégrader peu à peu sous l’effet de la drogue, ce regard s’est détourné. Privé de (quelqu’un qui connaisse) son histoire, en manque, Scott est condamné à répéter les mêmes gestes de toxicomane, jusqu’à ce qu’il guérisse de son addiction – à la drogue, à Liberace.

Celui-ci, des années plus tard, atteint du sida, reconnaîtra que, malgré son narcissisme, ils se sont aimés. Je t’aime pour ce que tu fais de moi et pour ce que je suis quand je suis avec toi : la déclaration d’amour quelque peu hallucinante d’égocentrisme, faite par Liberace à Scott dans le jacuzzi au début de leur relation, est reprise au générique, poignante de vérité. Oui, on aime aussi quelqu’un pour ce qu’il fait de nous, pour ce qu’il nous rend vivant. Et tout ce kitsch, qui masquait cet aussi, signifiait simplement : je ne veux pas mourir.

À lire aussi : la chronique de Mélanie Klein
qui s’approprie le pronom possessif du titre. 

Concert pour flûte et souris

L’ouvreur n’a plus de programme et seul Ravel m’est resté en mémoire après le rapide coup d’œil jeté au billet mais les premières notes de la flûte font apparaître Nicolas Leriche sur son rocher : L’Après-midi d’un faune, de Debussy. Pourtant, quelques mesures plus tard, l’imaginaire de Nijinsky a reflué devant la chaleur méditerranéenne et les décors marins d’Afternoon of a faun. Les gréements des archers rendent la vision de Robbins évidente : moi aussi, je vois bleu.

La station balnéaire laisse la place au sanatorium lorsqu’on attaque le Concerto pour piano et orchestre n° 3 de Bartók. Je me demande comment fait Paavo Järvi pour ne pas se retourner et hurler par-dessus le couvercle du piano : « ÇA VA, LES TUBERCULEUX ? » Il n’en fait évidemment rien et la caméra de mon imagination continue à arpenter les couloirs blancs de l’hôpital, s’arrêtant dos à la vitre d’une nurserie : je suis sûre qu’on a planqué un bébé dans le piano, Piotr Anderszewski n’arrête pas de faire des mimiques pleines de pédagogie, d’attendrissement et de voyelles. À ce rythme-là, on apprendrait le solfège avant d’avoir commencé à parler. Langue maternelle : piano. Un peu moins piano quand trois poussées sonores très cuivrées provoquent trois zooms out successifs – l’orchestre dans son ensemble, l’espace scénique, la salle qui l’entoure de ses balcons. Certaines musiques ont cette qualité de vous faire soudain prendre conscience de l’espace qui vous entoure, des volumes vides qui structurent les bâtiments aussi bien que votre vie, pleine d’inattentions – et de faire surgir le silence au sein de la musique, pour Bach ou Ysaÿe. Serendipity soupçonne le bis d’être de celui-là et je n’ai pas grand mal à le croire, tant la musique nous fait voyager à travers les âges de la vie. Je suis sûre que les cahiers de partitions, fermés sur les pupitres, sont des albums remplis de vieilles photographies, marquées d’un halo lumineux semblable à celui qui entoure le pianiste pour ce bis intimiste.

Il ne manquait que la main de Palpatine sur mon genou – appliquée paume conquérante comme un coup de cymbale alors que je l’ai rejoins au balcon et que la Symphonie en trois mouvements de Stravinsky s’ouvre devant nous. Au sens propre : traversée par une contraction tellurique tirée du Sacre du printemps, elle ouvre une brèche – un gouffre –, devant nous, dessiné par le cercle des musiciens qui ne cesseront de danser au bord du précipice, se tordant, se contorsionnant pour ne pas tomber, sans jamais cesser de danser, jusqu’à devenir de petites silhouettes noires de dessin animé, ces mêmes petites silhouettes qui hantent la caverne de Platon l’apprenti sorcier, peintures rupestres déformées par le feu. Fin du morceau : une éruption de lave filmée comme un dessin des siècles passés par Arte, travelling sur la lance dressée d’un Amérindien ou le cou d’un animal fantastique au croisement du diable et du lama. 

Le Boléro de Ravel mérite d’être vu d’en haut, pour repérer les instruments qui, un à un, entrent dans la danse, à commencer par le tambour et son bruissement imperceptible. Je mets plusieurs mesures à le repérer : le musicien est immobile à force de concentration et rien ne bouge que ses poignets. J’imagine déjà les crampes comme le jour, l’un des premiers en conduite accompagnée, où j’ai emprunté le périph’ bouché et ma cheville s’est crispée de devoir sans arrêt lever le pied pour n’avancer qu’avec l’embrayage (flex n’est pas la position naturelle du pied chez la danseuse, même amateur). Deux poignets pour tenir le même rythme d’un bout à l’autre et soutenir l’ensemble de l’orchestre, c’est un peu le défi du danseur sur sa table ronde, voué à aller au-delà de l’épuisement. Un à un, les instruments à vent s’approchent du cercle, solennel, de ceux qui jouent déjà et attendent, approchant leurs lèvres de l’embouchure, de sauter le pas, le premier souffle comme un soupir résolu où puiser l’énergie pour aller jusqu’au bout. Petit à petit, le son lève et Paavo Järvi, presque impassible au début, fait des gestes de plus en plus puissants pour soulever cette pâte sonore, toujours plus lourde des sonorités incorporées, jusqu’à ce que l’on arrive au point limite où l’on ne sait plus qui, de la musique ou du chef, dirige l’autre. Juste au moment où il semble sur le point de perdre la main, où elle menace de devenir incontrôlable, il s’arrache à sa fascination et finit enroulé dans un coup de baguette, face au public.

Elysium

Vue aérienne d'Elysium

Elysium, lieu de l’harmonie universelle, dont Bach semble consubstantiel

 
Un film de science-fiction, vraiment ? Accentuer les disparités de richesse en envoyant les beaux quartiers en orbite et rendre spatiaux les vaisseaux qui apportent leur cargaison d’immigrés clandestins suffit à peine à mettre à distance notre société actuelle. En 2154, la science a certes fait des progrès mais celui-ci n’a rien perdu de son ambivalence : pendant que, sur Elysium, il suffit de s’allonger dans un caisson de décompression pour être instantanément guéri d’une fracture ou d’une leucémie, sur Terre, les conditions de travail (à la chaîne) pour créer les robots ont régressé vers la fin du XIXe, début du XXe siècle européen, avec les dangers du XXIe. Le tiers-monde s’est étendu au monde entier, à l’image du Mexique ayant grignoté du terrain jusqu’à installer ses favelas à New-York. La planète bleue n’est plus que terre, sable et crasse – non pas à la manière, très esthétique, d’Oblivion et de ses étendues désertiques ; à celle des décharges à ciel ouvert que l’on peut voir dans tous ces reportages qui donnent immédiatement envie de zapper.

Ce qui fait d’Elysium de la science-fiction n’est donc pas la science. La science n’a pas fait de miracles ; elle n’a aucune influence sur les esprits qui l’emploient à préserver leur corps. Non, ce qui fait d’Elysium de la science-fiction, c’est de croire qu’un homme providentiel peut changer le cours de l’histoire. Un homme qu’une petite sœur des pauvres a remarqué enfant comme un être exceptionnel alors qu’il n’a rien que de très banal : l’intelligence pour monter des coups foireux (mais pas au point de ne pas se faire attraper, puisqu’il sort de taule), des baskets Addidas (fabuleux zoom de placement de produit), un nom simple, Max serait resté un gus paumé parmi d’autres, bien en deçà de son amie d’enfance devenue infirmière, s’il n’avait reçu une dose mortelle de radiations dans un accident de travail. Avec cinq jours à vivre, il ne lui reste plus rien à perdre que l’espoir insensé de s’en sortir en allant sur Elysium. Mais cet espoir, il ne peut pas le perdre car la science-fiction a ceci de commun avec la littérature jeunesse que la désespérance y est interdite. C’est une condition sine qua non : il est possible d’imaginer les pires situations, de monter des hypothèses si catastrophiques que l’on ne s’autoriserait pas à les formuler en d’autres circonstances, du moment qu’il reste de l’espoir, même infime, même fou. Sans cet espoir, aucun spectateur ne se risquerait à affronter l’angoisse, inévitable.

Max n’a donc plus rien à perdre. Son frère l’a très bien compris et pose une condition à lui offrir le ticket (au prix astronomique) pour Elysium : qu’il l’aide sur un coup qui pourrait rapporter gros et qui implique de pirater le cerveau d’un citoyen élyséen. Ah, et de se faire implanter tout un tas de ferraille dans le corps pour disposer de la force nécessaire à la mission – opération (sans anesthésie) à côté de laquelle la crucifixion du Christ est une partie de plaisir. C’est le début de la métamorphose en homme providentiel : la souffrance. Max n’a pourtant rien encore d’un rédempteur ; il assume même si bien son rôle de mercenaire que l’on bascule dans le film de guerre (ellipse de la guerre civile qui aurait fini par éclater en son absence ?). Coups de feu, course-poursuite, chasse à l’homme, coups et blessures le font heureusement atterrir auprès de Frey, son amie d’enfance infirmière, MILF d’une gamine condamnée à court terme si elle n’est pas soignée sur Elysium. Entre désir et altruisme, voilà l’amour du prochain rappelé à notre héros. Pour que le miracle ait lieu, il ne manque plus qu’une étincelle : la frère découvre que les données piratées permettent de reseter tout le système informatique d’Elysium ; et un retournement : les utiliser entraînera la mort du cerveau qui les a illégalement téléchargées. Car il ne doit subsister aucun doute sur la valeur morale du héros : pas de rédemption sans sacrifice, pas de soins pour tous sans la mort d’un homme, auquel on n’accorde que la concrétisation d’un universel (l’amour, la liberté, l’égalité) dans un particulier (la fille de Frey va pouvoir guérir) et non la vie sauve, potentiellement entachée d’égoïsme.

Récupéré par l’idéologie démocratique, ce messianisme religieux se traduit par la régularisation de tous les habitants de la Terre, reconnus citoyens d’Elysium. Ils ne sont pas rapatriés sur Elysium mais des navettes entières de caissons guérisseurs sont dépêchées sur Terre. Pas le paradis sur terre, donc (conçu pour un petit nombre de privilégiés, Elysium serait perdu si toute la population débarquait), mais comme dans la religion, la promesse d’une autre vie… celle que les privilégiés mènent et que cette mission humanitaire à l’échelle planétaire leur permet de conserver. En donnant à tous une chance d’aller mieux (une égalité de droits dans l’accès aux soins), ils ne créent pas l’égalité (de fait) mais régulent l’inégalité pour qu’au moins il ne se trouve plus personne qui n’ait plus rien à perdre. Les habitants de la Terre ne demandaient finalement pas grand-chose : l’espoir. Et les réalisateurs de science-fiction, magnifiques auteurs de paraboles, ne lésinent généralement pas sur ce point.

Mit Palpatine.

Pianistes siamoises et violon suspendu

Contrairement aux Animaux de Poulenc, je ne me sens pas l’âme d’une enfant modèle. J’ai encore envie de bavarder avec JoPrincesse quand les musiciens cessent de s’accorder et que le chef rentre en scène. Pas très concentrée, je rate une grande part du safari musical, même si j’entends le nasillement d’un canard du côté des bassons et que j’aperçois un aristochat agiter ses petites pattes blanches au-dessus des percussions, après m’avoir surprise au piano. Le carnaval avance masqué, on dirait un cortège d’animaux non pas costumé mais déguisé en foule urbaine. Renseignements pris, il s’avère que c’est précisément l’intention du compositeur : ne garder que les personnages humains des Fables de la Fontaine, quitte à pratiquer l’anthropomorphisme inversé. Plutôt drôle pour un compositeur qui me fait à chaque fois penser au poulain des tablettes de chocolat. Toujours en train de chercher la petite bête, je sais. Et je l’ai trouvée : c’est une grosse coccinelle qui dirige l’orchestre à coups d’envolées de 30 centimètres sur le côté.

 

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S’avancent ensuite les solistes siamoises pour le Concerto pour deux pianos enmineur1. Les sœurs Labèque, décrites par Palpatine comme la terreur des pianos, ne sont pas si redoutables. Si j’étais un piano, j’aurais bien plus peur de Berezovski – même si je m’abandonnerais facilement à ses frappes et caresses alternées. Le toucher des sœurs Labèque est de l’ordre du piquant, avec des doigts-stilettos assortis à leur talons aiguilles. Penchée sur son clavier, Katia en est de temps à autre brusquement éjectée, cheveux électrisés, comme une sorcière ébouillantée par les projections de son chaudron. Sa sœur Marielle, en face, offre une image plus apaisée (moins liftée, surtout, selon @IkAubert) mais l’une comme l’autre surprennent par des instants clairs et légers, perdus au cœur de la vallée orchestrale, comme des lucioles (une fée ?) sous cloche. Il reste quelque chose de la pureté enfantine chez ces sœurs un peu frappadingues, une joyeuse dureté qui les fait taper du talon dans un bis jazzy endiablé – le cliquetis de l’aiguille en guise de métronome (je soupçonne Katia d’y avoir mis des fers à claquettes). Je suis encore émerveillée par la solidité de ces chaussures.

 

 Katia-au-piano

 

Pendant la cinquième symphonie de Tchaïkovski, ce sont d’autres talons que l’on entend, tandis qu’ils s’esquivent aussi discrètement que possible vers la sortie : une violoniste a fait un malaise, raccompagnée par sa voisine. La place est immédiatement comblée par le collègue de derrière, show must go on, mais le violon est resté suspendu au pupitre par la crosse. Ce violon, c’est exactement mon esprit en concert : suspendu au milieu de l’orchestre, il n’a rien à y faire, mais il est parfaitement à sa place, très content d’être là, parfaitement incongru. On peut bien l’oublier, qu’importe : il est solidement arrimé, on finira par le retrouver à la fin de la pièce, quand il aura été mille fois frôlé par des caresses musicales. Certaines l’auront touché, d’autres n’auront même pas été conscientes, le faisant seulement dériver vers de nouvelles idées, curieusement associées. Et de temps à autre, il se réveille là, un peu vide, un peu sonné par ces drôles de pensées, qu’il essaye d’ajuster à ce qu’il entend, surpris que tout soit déjà si différent.

 

 photo violon-suspendu

 

Revenue à moi, j’ai à peine le temps de chorégraphier un adage que je reste suspendue en grand développé à la seconde, prise de cours par la fin du mouvement – à côté de moi, JoPrincesse a déjà imaginé le ballet en entier. Heureusement, il me reste encore un mouvement pour remarquer le nouveau bassoniste, plutôt mignon malgré des difficultés d’ordonnancement capillaire propres à ce pupitre (petite pensée pour Palpatine avec cette vue dégagée sur Lola, qui a dirigé tout le concerto des sourcils entre deux pom pom), et essayer de déterminer la composition de la baguette du chef. Il faudrait demander confirmation à Ollivander, mais je penche pour un crin de licorne et une carapace de scarabée en poudre. Avec davantage d’expertise, je me lancerais bien dans la rédaction d’un catalogue raisonné de la baguette. Il y aurait sûrement une pince de crabe, une écaille d’hippocampe et un poil de toon dans celle de Paavo Jarvi. Ou bien une dragée de Bertie crochue, allez savoir.

 

1 Ce qui est pratique, c’est que, placé en pair ou impair, tout le monde y trouve son compte.