Éloge de la variation

Le concours de promotion du corps de ballet de l’Opéra de Paris, c’est YouTube IRL. Même pas besoin d’appuyer sur replay pour repasser une variation : l’armée de quadrilles s’en charge avec sa variation imposée. Dix-huit premières variations du pas de trois du Lac des cygnes (acte I), suivies par onze Gamzatti (acte II) et six paires d’ailes noires en tutu blanc qui rembobinent la variation d’Odile (acte III) à coups de tours attitudes.

La difficulté des variations imposées se dessine au fur et à mesure des passages : ici un passage par la cinquième délicat (tantôt escamoté tantôt arrêté), là un début houleux (les épaulements s’entrechoquent et la pauvre quadrille ressemble alors à une bille ballotée dans une grande boîte en fer). Les premières candidates font surgir des points d’achoppement différents, qui se trouvent plus ou moins soulignés par les suivantes, comme un chemin frayé à travers champ, qui finit par devenir un chemin de terre à force d’être emprunté. C’est une véritable carte des difficultés qui apparaît, avec son relief escarpé, ses montagnes à gravir et le vent qui souffle à leur sommet, faisant pencher les danseuses dans leur diagonale de tour. À chaque fois, le public, se méprenant pour Éole, retient son souffle en espérant que celle qui s’est éloignée des côtes et tangue dangereusement va vite redresser la barre. D’autres mènent leur barque en ayant manifestement le pied marin, mais heurtent soudain un récif sous-marin : Juliette Hilaire surnage avec ses chaussons définitivement brisés tandis qu’Hannah O’Neill, ayant trébuché sur un petit sautillé sur pointe*, repart ni vu ni connu. On leur pardonne d’autant plus facilement qu’elles nous ont habitué à un rythme de croisière. Je m’en étais fait la réflexion une fois en voyant Myriam Ould-Braham trébucher : mieux vaut surprendre le spectateur par un accident de parcours que le laisser tout crispé d’avoir pour la danseuse serré tout ce qu’il pouvait, dents, poings et fesses.

Mais la technique n’est pas qu’affaire de difficultés. C’est avant tout une question de maîtrise, c’est-à-dire d’apprentissage bien sûr mais aussi de choix. On identifie au niveau macro les écoles de danses (par nationalité : française, russe, américaine…) mais il existe au sein de ces écoles, au niveau de chaque individu, tout un tas de manières de faire – de faire un pas et de faire avec un corps qui n’est jamais le corps idéal et qui est surtout toujours différent de celui de la voisine (même à l’Opéra de Paris, qui a probablement le corps de ballet le plus homogène qui soit). À partir de ses facilités naturelles et de ses handicaps, chaque danseuse développe une manière de danser qui lui est propre et qui va infléchir la façon dont elle aborde les rôles. C’est là, ancré dans un physique qui ne l’explique pas entièrement, que surgit le style, au croisement du corps et de l’interprétation, entre donné et conquis.

Et c’est passionnant à observer. Prenons par exemple les redoutables tours attitude en dehors de la variation du cygne noir. Laura Hecquet les prend très resserrés, très rapides, au risque de les faire paraître rabougris et d’avoir un atterrissage un peu brutal : comme elle reste musicale, l’arrivée abrupte fait apparaître toute la sécheresse du cygne noir, de cette mauvaise bête avec ses mauvais tours – on n’a pas franchement envie d’être à la place de Siegfried. Héloïse Bourdon, quant à elle, plus grande et moins rapide, prend ses tours attitudes planés, avec une descente moelleuse, au risque d’arriver en retard et d’ôter du piquant à son personnage : c’est que son Odile n’est pas une mauvaise bête, c’est une reine ensorceleuse, fière et envoûtante, qui vous empêche de détourner le regard – on comprend pourquoi Siegfried se laisse si volontiers prendre au piège.

Les variations imposées permettent de mieux percevoir le continuum entre technique et interprétation, celle-là s’effaçant derrière celle-ci à mesure que l’on monte de classe. La différence de maturité est flagrante. Jamais je n’avais remarqué à ce point la jeunesse des quadrilles : leur visage aux traits légers et leur corps fluet, mais aussi leur danse à l’image de leurs préparations propres et posées, trop visibles pour n’être pas scolaires. Les erreurs de jeunesse (qui ne s’est pas lancée dans Kitri comme une bourrine ?) se confondent avec un enthousiasme mi-fonceur mi-naïf, qui leur fait choisir comme libre des variations d’étoile canoniques, que les danseuses osent de moins en moins aborder à mesure qu’elles se rapprochent du rang stellaire : 7 variations de Petipa/Noureev sur 18 chez les quadrilles, 2 sur 11 chez les coryphées et 1 sur 6 chez les sujets.

L’audace ne paie pas toujours, mais elle en impose parfois. Le port de tête royal de Roxane Stojanov arrache ainsi un « qu’est-ce qu’elle est beeeeeelle » au petit chignon à côté de moi (un peu plus tard, Forsythe, moins chanceux, écopera d’un « c’est bizarre »). La vérité sort de la bouche des enfants : Roxane Stojanov, véritable petite tsarine dans Paquita, possède une classe indéniable (et solide avec ça, la bougresse). Mais la perle que ce concours m’a permis de découvrir, c’est Amélie Joannides. Elle possède dans le buste et les bras une fluidité qu’on ne voit guère, dans la compagnie, que chez Myriam Ould-Braham. Encore quelques années, un peu de travail sur la musicalité, des protéines pour passer les fouettés à l’italienne et cette jeune danseuse devrait faire merveille.

En attendant, le jury, qui ne transige pas avec la solidité technique, a promu Jennifer Visocchi, sexy et provoc’ à souhait dans le Grand Pas de Twila Tharp, et Ida Viikinkoski, avec un Printemps, heu, printanier. La même variation a été présentée par Emma d’Humières et Léonore Baulac, si bien que j’avoue ne plus trop me souvenir qui l’a dansée comment. D’une manière générale, l’arrivée de Benjamin Millepied a opportunément ravivé l’amour de tous pour Robbins (10 variations libres) – et de certains pour Balanchine (4 variations libres, qui ne détrônent pas encore les 6 de Noureev). Aucun lien, évidemment, avec le fait que 4 des 5 danseuses promues ont choisi l’un de ces deux chorégraphes – c’est naturel. Tout aussi naturel que de passer du printemps à l’automne sans hiver ni été. L’automne de Laura Hecquet, sans être aussi insipide que celui qui avait valu à Sae Eun Park sa promotion comme sujet (son Odile était elle aussi hors sujet), m’a moins ému que le souvenir de Letizia Galloni – mais comme ce n’était pas cette année, il n’y a pas eu ce léger sentiment de malaise qui accompagne la sortie de scène d’une danseuse dont la variation a été mieux interprétée par quelqu’un de la classe d’en-dessous (toujours délicat, ce genre de choses). Quoique Laura Hecquet me laisse de marbre, son indéniable allure (et sa patience) se trouvent récompensées. Voilà qui devrait redonner espoir à certaines danseuses comme Leila Deilhac, plus mature que la plupart de ses collègues (j’allais écrire « camarades » ; la plupart sortent de l’école) et qui l’a montré en choisissant la variation en vert de Dances at a Gathering, variation de la maturité si l’on se souvient de la présentation qui en avait été faite lors de la séance de travail avec Sabrina Mallem (mais où est-elle passée, d’ailleurs ?).

La maturité. Lorsque les danseuses en font preuve, la variation imposée ne semble plus l’être. Le lieu commun, de cliché répété par des générations de gambettes, devient l’espace où l’identité permet par contraste d’apprécier davantage l’altérité. On compare non plus tant pour trouver le meilleur (même si c’est le principe du concours) que pour trouver ce qui diffère, ce qui est spécifique à chaque danseuse. On s’aperçoit que l’interprétation tient parfois à pas grand chose : dans la variation du pas de trois du Lac des cygnes, c’est le port de tête lors des temps de flèches (tête en arrière : jouissance explosive ; de profil, menton baissé : provoc’ / menton levé : superbe…) tandis que dans la Bayadère, toute la force expressive semble se concentrer dans la préparation de la diagonale en remontant (plus ou moins royale, délicate, épaulée, cambrée…). Tout cela n’est presque rien au regard de la richesse chorégraphique des variations, mais la différence est incroyable – incroyablement excitante pour le spectateur.

Quand on en est là, c’est gagné, tout n’est plus question que de personnalités. Commence alors la litanie des noms, qu’il faut prononcer avec ferveur, comme un bouquet de feu d’artifice : Camille de Bellefon, qui m’a fait découvrir une nouvelle variation d’Arepo (quand diable se décidera-t-on à le programmer ?) ; Lucie Fenwick, la grande perche aussi grande que sexy quand elle traverse la scène dans sa tenue électrique d’In the middle ; Laurène Lévy, musicale et élastique à souhait pour un autre extrait de Forsythe, exactement comme je l’aime dansé (rien que la main flex qui descend devant le spectateur tient en haleine) ; Charlotte Ranson, le doigt mutin en muse d’Apollon (si ce n’est pas mutin, on a l’impression de voir un bras dans le plâtre) ; Marion Barbeau, que j’aurais bien vue classée un peu plus haut avec sa Bahkti ; Laure-Adélaïde Boucaud, bassin et queue de cheval au taquet dans le Sacre du printemps de Béjart (la chorégraphie en elle-même fait toujours son effet mais il faut avoir le courage de la proposer – et cette année, la vague néoclassique américaine a beaucoup amoindri le contraste qu’il y a habituellement entre le classique et le contemporain, finalement peu représenté) ou encore Héloïse Bourdon, moins pour sa variation des Mirages que pour celle du cygne noire, réellement splendide (alors que je l’aurais davantage imaginée en cygne blanc – heureuse d’avoir été surprise !). Si l’on s’en tenait uniquement aux prestations du concours, c’est elle qui aurait dû monter. Et pourtant, la promotion de Laura Hecquet, si elle fait soupçonner que les dés sont pipés, est en soi plus juste, car elle promeut une artiste plus constante (Héloïse Bourdon a une présence-néon : éteinte quand elle est paralysée par le truc, incroyablement lumineuse quand elle est sûre d’elle).

C’est l’éternel problème du concours comme mode de promotion : les impératifs de la compagnie impliquent des décisions qui relèvent davantage d’un manager (gestion à long terme d’un groupe) que d’un jury (évaluation ponctuelle d’un individu). Sans même parler des décisions parfois arbitraires, on se trouve rapidement à rejouer la dichotomie philosophique entre le juste (reconnaître Héloïse Bourdon comme ayant fait le meilleur concours) et l’éthique (promouvoir une danseuse qui le mérite depuis longtemps). Comme les danseurs tiennent à la façade démocratique du concours, qui leur permet d’être vus dans la variation de leur choix une fois l’an, même s’ils sont très peu distribués par ailleurs, je serais pour que l’on transforme le concours en fête : deux journées portes ouvertes où les danseurs pourraient présenter à leurs pairs et au public une nouvelle facette de leur personnalité. Quoi, on peut toujours rêver !

 

D’autres avis chez le petit rat, Amélie, Blog à petits pas… 

*Le concours se sera déroulé sous le signe du sautillé sur pointes : non seulement il y en avait dans deux des trois variations imposées, mais d’assez nombreuses candidates ont rentabilisé leur entraînement en choisissant des variations libres qui en contenaient (Giselle mais pas uniquement).

La prochaine fois, je viserai le Zodiac

À force de regarder des séries TV criminelles pleines de scientifiques, on oublie qu’il n’y a pas longtemps encore, il n’y avait ni smartphone ni ADN. Les pièces à conviction étaient photographiées après avoir été retirées de la scène du crime et on faisait tout à la main, traquant les empreintes digitales et réalisant des études de graphologie (parce que la politesse était encore une valeur en vogue et que même les criminels prenaient la peine de vous adresser un petit mot). Autant dire que c’est une époque bénie pour les réalisateurs, non seulement parce qu’une lettre est plus photogénique qu’un SMS, mais parce que la résolution d’un crime s’apparente à la résolution d’un casse-tête, qui a le double avantage de prendre du temps (plein de matière pour 2h de film) et de laisser place au doute (donc à l’interrogation et au mystère).

C’est ainsi que Zodiac, vu à la télé cette semaine, distille le charme des romans d’Agatha Christie, quand bien même la structure fédérale de l’état américain entraîne la multiplication d’enquêteurs, Miss Marple et Hercule Poirot devenant les héros d’un cross-over corsé. Les faits sont montrés, datés, soupesés, le spectateur mène l’enquête, à l’abri des coups de théâtre de la science moderne pour laquelle, en dehors de la preuve, tout est littérature – preuve qu’elle n’y entend décidément rien. Zodiac se suit comme un récit, est un récit – à tel point qu’il sera rédigé de manière intra-diégétique par Robert Greysmith, dessinateur dans un journal qui a suivi de près toute l’enquête.

C’est pourtant à ce point de l’histoire, lorsque le dessinateur se met à écrire son livre, que le charme d’Agatha Christie laisse place à la fièvre de Thomas Pynchon. L’étendue à la fois spatiale (les crimes ont lieu à des endroits éloignés les uns des autres) et temporelle (l’affaire court sur plus de vingt ans) conduit une telle accumulation de faits et de soupçons que, comme dans Vente à la criée du lot 49, on n’est bientôt plus à même de les embrasser. On ne peut plus jongler avec, les ordonner et désordonner au gré des nouveaux éléments et des hypothèses émises par un enquêteur ou un autre : on ne peut plus que suivre. Pour vérifier la cohérence du récit, il faudrait un second visionnage ; on se contente de ce que notre mémoire défaillante ne nous signale pas d’incohérence.

Se produit alors ce curieux revirement, qui fait de Zodiac un film à la croisée des enquêtes policières d’hier et des séries TV criminelles d’aujourd’hui : on ne cherche plus à comprendre, on veut savoir. Savoir, comme Robert Greysmith qui, obsédé par l’affaire au point de risquer y laisser sa famille et sa santé, sent qu’il pourra guérir de cette obsession une fois qu’il aura regardé le tueur dans les yeux en sachant que c’est lui. Je veux le regarder dans les yeux et savoir que c’est lui. Il n’est même pas question de le savoir en prison : ce n’est pas un homme qu’on veut envoyer derrière les barreaux, c’est le chaos qu’il a soulevé et qui nous dérange bien plus encore que ses meurtres. S’ils n’étaient pas gratuits, dérangeant notre raison qui veut une cause à toute chose et donc un mobile, ces meurtres seraient banals, selon l’aveu même d’un policier sur l’affaire. Si l’on veut à tout prix savoir, alors même qu’on a cessé de chercher à comprendre, c’est pour y mettre fin : une fois que l’on sait, notre esprit peut définitivement classer l’affaire.

Du moins le croit-on à la fin du film, car les images des meurtres ressurgissent à l’esprit dans les jours qui suivent. Zodiac réussit là où les séries échouent (ce qui les rend du coup consommables à la chaîne – l’échec narratif devient une réussite commerciale) : on a beau finir par savoir qui est le meurtrier, on ne comprend toujours pas pourquoi il a tué. David Fincher se garde bien de donner des explications, gardant intacte la fascination que suscite la pulsion de mort. Dans La prochaine fois je viserai le cœur, Cédric Anger va plus loin et met carrément de côté l’enquête pour se focaliser sur cette pulsion et la fascination qu’elle suscite. Si la caméra suit la main qui zippe le blouson et s’arrête sous le menton de l’homme qui s’habille pour aller chasser du gibier humain, ce n’est pas pour préserver l’identité du tueur, qui sera connue dès la scène suivante (et qui est en réalité déjà connue depuis la bande-annonce du film). L’énigme n’est pas l’identité du tueur, c’est sa personne : à la fois assassin et gendarme, scrupuleux dans le crime comme dans son devoir. On aurait aimé ne jamais voir sa tête et pouvoir le considérer comme fou. Mais plus que fou, il est humain et le portrait qu’en fait Cédric Anger est d’autant plus dérangeant qu’il ne s’installe pas dans le cliché : l’homme est solitaire mais pas asocial ; il n’a aucune relation amoureuse, mais le déjeuner familial dominical montre clairement qu’Oedipe n’est pas en cause ; il a clairement un problème avec les femmes, mais pas au point de ne pas inviter au restaurant sa jeune aide ménagère qui en pince pour lui, etc.

Même les scènes de masochisme ne parviennent pas totalement à en faire un fou à lier, les bains de glaçons prenant même des allures d’entraînement. Elles infirment en revanche la liberté de conscience dont se targue le tueur, bien moins à l’aise avec ses meurtres qu’India dans Stoker. Si pour celle-ci le meurtre est une jouissance, il s’apparente davantage au soulagement d’une éternelle frustration pour le gendarme tueur (éternelle, car loin de le soulager, l’acte charnel ne fait que renforcer son besoin de tuer). Il choisit ses victimes comme d’autres choisiraient une fille à draguer (Oh, non, se lamente Palpatine quand une rousse se fait prendre en stop) et le spectateur assiste, impuissant et fasciné, au bal des voitures de location et du sang qui ne tarde pas à les maculer. La résolution de l’affaire ne résout rien ; elle met fin au film sans mettre fin au mystère. La fascination exercée par le meurtre et la pulsion de mort demeure, même si on a tenté de l’oublier en se passionnant pour une brève chasse à l’homme. Permission denied, la battue échoue. Le criminel sera finalement confondu par son emploi du temps – le suspens n’était pas narratif mais humain : on s’attendait à se prendre le film de Cédric Anger en pleine tête, il a visé le cœur. Et s’avère bon tireur.

Gourmandise douce-amère

– Life is tragic.
– But it’s good.

Ce bref échange, entre deux garçons dépités d’être invisibles à côté du chanteur de leur groupe, donne à lui seul le ton de God Help the Girl. Loin d’être évacués par l’esthétique rétro du film, prompte à présenter le présent comme un heureux souvenir, la maladie de l’héroïne et le regret des amours manquées se trouvent enrobés d’un voile nostalgique qui en fait mieux passer l’amertume. Avec simplicité, sans hyperbole lyrique ou mélodramatique, comme jeunesse se passe. On contemple l’étrange beauté du spleen dans le regard d’Emily Browning (Eve), la maladresse juvénile dans le corps d’Olly Alexander et le visage d’Hannah Murray (bouche ouverte, comme Adèle), et l’on s’aperçoit que les sourires font affleurer les blessures, que les courses les plus enjouées enjouées sont des errances déguisées. But it’s good. La bande-son pop, qui aurait pu affadir le film, l’adoucit juste ce qu’il faut pour réconforter les jeunes âmes ébréchées, rafistolées à coups d’amitié. Et l’on n’en finit plus de chantonner God help the girl, she needs all the help she can get.

Cousu de fil blanc comme neige

De tous les extraits de Kafka étudiés en cours d’allemand, je crois n’avoir retenu qu’un mot : übersehen. Un mot formidable : über-sehen, voir par-dessus, c’est à la fois se rendre compte et ne pas faire attention à, voir du dessus et ne pas voir de regarder au-delà. Il n’y a pas de meilleur mot pour rendre compte de White Bird in a Blizzard, film dans lequel Kat, une adolescente calme mais pas apathique, grandit sans s’inquiéter outre mesure de la disparition de sa mère.

Lorsque son père lui annonce sa décision de déclarer la disparition à la police, elle continue de piocher dans son pot de glace, mine contrite, vaguement mal à l’aise. Factuelle, elle confirme à l’inspecteur que la piste d’un amant est tout à fait plausible, sa mère prenant un malin plaisir à draguer son petit ami – celle du suicide aussi, tant les signes de dépression étaient évidents chez cette parfaite desperate housewife (parfaite Eva Green). Un meurtre ? Encore faudrait-il un corps. Kat opte pour l’hypothèse de l’amant et continue à vivre comme on hausserait les épaules.

Pourtant, le corps reste central, dans les rêves de Kat, où elle aperçoit à peine sa mère, masse blanche recroquevillée dans une tempête de neige, comme dans sa sexualité, de plus en plus assumée à mesure que s’estompe le fantôme de sa mère qui, avec sa silhouette de mannequin, ne cessait de reprocher ses courbes à sa fille. L’absence de la mère semble à vrai dire un soulagement pour sa fille, qu’elle enviait, mais aussi pour son mari, à qui elle reprochait sa médiocrité. Autant dire que le mystère, qui sera élucidé dans les cinq dernières minutes du film, est volontiers éludé : lorsque Kat rend visite à l’inspecteur, c’est dans le but avoué de le draguer – et elle n’a pas peur de son désir. La scène, meilleur dialogue préliminaire qui soit, marque la fin de l’enquête policière et le début d’une quête sensorielle et humaine : le corps désirant a pris la place du cadavre que l’on s’attendait à trouver. Fascinant le spectateur, il arrête le regard au moment même où, voyant un personnage ne pas voir, on devrait voir intensément ce qu’il ne voit pas. Übersehen. Le malaise, s’il y en a un, vient de là, mais le tout est filmé et joué avec une telle pudeur (Shailene Woodley) qu’il est à peine plus perceptible qu’un oiseau blanc sous une tempête de neige.

Mit Palpatine

And now…

L’instant… quête impossible et jeu de chaises musicales pour le danseur-comédien qui déplace table et chaise pour essayer de retrouver ce moment, à l’instant, où il était assis, et celui d’avant, où quelqu’un d’autre l’était et ne l’est plus. L’instant, c’est toujours une chaise vide. Lorsqu’elle est occupée, lorsqu’on a voulu saisir l’instant, on l’a figé : le danseur, encadré de lumière comme une photographie sépia dans un album, voit ses mouvements suspendus, le geste perdu.

Pour vivre, pour danser, il faut accepter de perdre l’instant, de voir le geste mourir à l’instant où il se fait – oublier et se souvenir à chaque instant que l’on est mortel pour que cela ne nous empêche pas de, et nous pousse à : vivre. Tant pis si, ensuite, on ne parvient pas à l’isoler, pas plus que l’on ne parvient à distinguer les gestes ultra-rapides et confinant au mime des danseuses, même si l’on croit apercevoir une tasse levée, un ventre arrondi ou un coin de vitre essuyé. La danse n’est pas plus une suite de pas que la vie est une succession d’instants : c’est une vision, déclare Carolyn Carlson – où ce qui vient s’ajouter ne cesse de modifier ce qui précède, le tout n’étant jamais identique à la somme de ses parties, l’arbre n’étant pas la somme de ses branches, il a bien fallu croître.

L’illusion que l’on pourrait vivre sa vie comme une égalité mathématique disparaît avec les chiffres digitaux projetés en haut à droite en fond de scène, au terme d’un compte à rebours qui n’a rien déclenché, pas d’explosion, pas d’implosion – la vie a toujours déjà commencé. J’ai crains un instant la fin du spectacle, mais j’aurais dû m’en douter : Now n’a pas d’horaire de fin, seulement une durée. Car l’instant n’est pas une fleur que l’on cueille à telle heure (prononcez l’heure du décès), c’est un arbre qui ne cesse de s’élever, tout comme s’élèvent les danseuses aux longs cheveux lâchés, promenées par les hommes sur de petites planches à roulettes – plutôt que des statues, des divinités, qui traversent la scène comme me traverse l’esprit la figure de Cérès croisée chez Yves Bonnefoy : même mystère, même impression de ce qui est présent depuis le commencement mais, fragile, n’est pas assuré d’être éternel.

Forêt de symboles, montagne projetée en arrière-scène comme l’homme dans Sils Maria et danseurs en contrebas… Now, c’est l’écologie qui, perdant sa science et son savoir de mauvaise conscience, devient émotion, conscience de ce que ce n’est pas le temps qui passe mais nous, de ce que l’arbre nous survivra et finira par mourir à son tour, de ce que la montagne survivra à l’arbre puis elle-même s’érodera. Et cela se régénérera en centaines et milliers d’années, bien après nous, après bien des générations.

Ce vertige du temps incommensurable, Now le fait danser. Chaque artiste a sa manière de le faire sentir. La photographe Beth Moon, elle, a photographié des arbres centenaires, sans couleur, sans présence humaine. Des photographies que l’on aurait très bien pu voir projetées dans Now. En les découvrant, j’ai d’abord regretté qu’il n’y ait aucune silhouette humaine pour nous donner l’échelle, avant de comprendre que l’échelle qui importait n’était pas spatiale mais temporelle. Les légendes mythiques ou historiques associées à ces arbres ne font que souligner l’éphémère de l’être humain qui, comparé à la longévité de ces spécimens, semble soudain ne pas vivre beaucoup plus longtemps qu’un papillon. L’homme ne peut être qu’absent de ces photos car celui qui y aurait été le sera bientôt.

 

Beth Moon

 

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Le jour où j’ai découvert ces photos, je suis tombée sur un autre projet photographique qui y a fait curieusement écho : les pénis montrés par Nathalie Bagarry à côté du visage couvert de leur propriétaire ressemblent à de petits troncs des arbres, pourvus d’une écorce bien fragile…

L’éphémère, la fragilité, le temps… tout cela, on le sait, mais le savoir nous sert surtout à ne pas le voir ; l’art, au détour d’un tableau esthétique, nous le fait soudain sentir. La dernière fois qu’une telle fenêtre s’est ouverte, c’était à la lecture de Kundera et, saisie par le froid, je me suis dépêchée de la refermer. Elle s’est rouverte il y a peu : me voilà a priori au quart de ma vie, encore trois fois ce que j’ai vécu, trois petits tours et puis s’en vont. Now aurait pu prolonger cet effroi mais, cette fois-ci, le froid n’est pas entré par la fenêtre. Le mouvement de Now a balayé toute trace d’anxiété : la musique profondément nostalgique de René Aubry rend nostalgique d’une autre vie que la vôtre, celle des hommes et des femmes qu’interprètent les danseurs, une vie que vous n’avez pas vécue, que vous voyez déjà passée en une heure et demie, mais qui enrichit soudain la vôtre, s’y ajoute comme si vous l’aviez vécue – l’art comme extension de l’expérience, qui permet de dérober un peu de maturité aux années. On sourit comme on sourirait, attendri, devant les photos de notre enfance, d’un sourire qui se fige lorsque l’homme sur scène se met à rugir : Smile ! Smile ! Les raisons de sourire risqueraient-elles de venir à manquer ? Mais les lumières couleur d’automne baignent la scène, douces comme un âtre où l’on vient de redémarrer le feu, réconfortant, apaisant. Ce qui nous dépasse ne nous écrase plus ; on sent même que l’on pourrait y appartenir. En petites monades qui habitons quelque part dans le macrocosme, nous n’avons plus qu’à essayer de nous y trouver chez nous, pour la durée de notre passage.

Beauté de la poésie : le rectangle de lumière, qui figeait au début du spectacle la pose d’un seul danseur, dessine au final le contour d’une maison où les danseurs se retrouvent – entre eux et avec eux-mêmes.

Avec Now, Carolyn Carlson ne saisit pas l’instant : elle nous dessaisit de la crainte de le laisser filer – un exploit que la simplicité de sa danse et l’authenticité de sa quête de sens et de poésie en viendraient à nous faire occulter.

 

Et maintenant… non, rien : continuons. Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas où on va qu’on ne peut pas avancer.