Lundi 14 septembre
Cours de stretching postural : à nouveau des pauses obligatoires, un temps de récupération presque aussi long que les exercices. On travaille la torsion au niveau des côtes dans les arabesques à grande hauteur (arabesques plongées) : face à la barre, on part d’une planche puis, montant la jambe, on ouvre complètement la hanche et on tente d’avancer le buste en sens inverse ; on meurt un peu du dos, surtout des dorsales, qui ne consentent que moyennement à se creuser.
On doit faire les raï avant la transfusion. Je ne sais pas encore que cela signifie « recherches d’agglutinines irrégulières », je pense à la chaîne italienne Rai Uno. L’hôpital n’a pas envoyé l’ordonnance au labo. Quand j’appelle (du labo), on me dit que ce n’est pas la peine, qu’on le fera sur place (à l’hôpital). Je me suis déplacée pour rien et l’attente sera majorée.
Dad et ma belle-mère arrivent, on discute dehors sur la terrasse. Avec eux, on ne goûte pas, on prend l’apéro. Quand on a pris l’apéro, on part au resto, en voiture, en déposant le boyfriend au coin de la rue pavée, pour qu’il n’ait pas trop à marcher comme on le fait d’ordinaire des personnes âgées, comme Dad et ma belle-mère l’ont fait les jours passés avec leurs parents. Le restaurant que j’avais repéré est fermé ; j’en trouve un autre dans la rue qui a des moules à la carte, le boyfriend en rêve, mais il n’y a plus de moules, plus personne n’a de moules depuis la braderie, ils n’ont pas encore été livrés. Faute de moule, on mange des croquettes de crevettes et du welsh — au cheddar pour le boyfriend, au maroilles pour Dad qui ne recule jamais devant le gras. De fait, j’en suis la première surprise en goûtant dans les assiettes, la version au maroilles est plus « légère » que celle au cheddar. Dad se régale, il est ravi de sa découverte vraiment, il faudra qu’il trouve la recette pour en refaire (cuisiner ? ironise ma belle-mère ; c’est dire s’il est motivé).
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Mardi 15 septembre
Je fonds en larmes quand l’infirmière m’annonce qu’il y en a pour six heures, je vais passer la journée avec eux — la journée et pas la matinée, pile le jour où Dad est là. J’explique et j’entends à nouveau son père vient de Dordogne dans le couloir puis la patiente va être contente : la médecin est d’accord, son chouchou opine du chef, on peut intervertir l’injection de fer et la tranfusion sanguine, je serai sortie avant midi. La patiente est contente.
Quand ils me récupèrent en voiture, mon père et ma belle-mère débordent d’enthousiasme pour leur chambre d’hôte et la table du petit-déjeuner, tu n’imagines même pas, ils me racontent les mets, le choix, la douzaine de pots de confiture, attends regarde, ils ont pris une photo.
On peut déjeuner ensemble sur la terrasse puis visiter la villa Cavrois une fois que mon père et ma belle-mère sont revenus du musée de la Piscine, où je les ai laissés aller seuls pour me reposer (huit de tension). Cinq ans que j’habite Roubaix et je n’avais toujours pas visité la ville Cavrois. Cela ne m’attirait pas plus que ça, mais ça me fait plaisir aujourd’hui de la visiter avec eux, avec leur ébaubiement. 1840m2 habitables, mais pas de chambre unique pour chacun des 7 enfants. Ils ont en revanche leur propre salle à manger, avec un escalier en colimaçon dédié pour descendre au jardin sans passer par la terrasse des adultes. Les espaces sont démesurés, et plein de détails improbables, comme un pèse-personne intégré dans le mur ou des bidets à roulettes qui s’escamotent sous le lavabo.


L’offre est généreuse, profiter de la voiture pour faire des courses, mais déambuler dans les immenses rayons de Leclerc devient compliqué, sans même parler de se baisser. Je ne parviens pas plus à payer les courses que le dîner de la veille, mais je repars avec un épluche-légume et un économe pour remplacer l’un cassé, l’autre volatilisé.
Encore une fois santé à l’apéro, on en a bien besoin : le boyfriend et moi de la santé, Dad de son verre et des suivants. Le boyfriend n’aura pas plus de ramen que de moules ; le restaurant affiche complet quand nous voulons réserver en début d’après-midi. Ce sera couscous et grillade, bien arrosé, joyeux. Mon père écarte soigneusement les légumes en prélevant une louche de bouillon pour arroser sa semoule, nous laisse grand prince sa part de carottes. On évoque les souvenirs d’un séjour au Canada encore vifs malgré les quinze ans qui ont passé, même si on n’a pas exactement les mêmes (cette animatrice ? du hockey bottine ?), j’apprends que mes grands-parents paternels avaient divorcé et attendu cinq ans avant de se remarier pour rétablir un loupé fiscal, et Dad déclare qu’il faudra qu’il se refasse un Welsh, qu’il cuisine voyez-vous cela, c’est dire s’il est motivé. Il s’asticote avec ma belle-mère, les rôles sont bien rodés, le boyfriend et moi en soutien-provocation. Eh dis-donc ! Ma belle-mère a raison, plus Dad vieillit, plus il ressemble à sa mère : le doigt pointé pour provoquer, je n’avais pas fait le rapprochement, mais la maladresse dans les gestes plus brusques, certains tics de bouche ou cette manière de jouer à l’idiot, carrément. Il ne nie pas.
Mon père est plus démonstratif que d’ordinaire, m’écrase dans d’agréables accolades quand vient le moment de se dire au revoir, ça lui a fait, m’a fait, très plaisir de nous voir.
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Mercredi 16 septembre
9h30 – 15h : transfusion

Même chambre que la veille. J’ai pris de quoi attendre, slalome entre les dégoûts sur le plateau repas.![]()
Jeudi 17 septembre
Équipée sauvage avec les 5 kg du chat dans le dos et le boyfriend qui titube au mieux pour nous rendre chez la vétérinaire.
Et c’est tout, la fatigue accumulée me tombe dessus. Les analyses sanguines corroborent le ressenti : les globules rouges sont bien remontées, mais restent en-deçà des seuils attendus. Plaquettes au top, en revanche, la chimio aura bien lieu.
En l’absence de sauce sriracha, le boyfriend a la bonne idée d’ajouter un peu de ketchup aux épices dans le chili sine/con carne — umami sucré.
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Vendredi 18 septembre
Le ciel bleu-radieux derrière la vitre commence à se voiler quand je suis enfin prête à sortir. Le soleil ne me réchauffe que par intermittence ; je transforme la promenade au parc Barbieux en traversée pour aller chercher du pain frais.
Ça et avancer dans la rédaction de ma prochaine newsletter pour avoir l’impression d’avoir un peu vécu cette journée avant la troisième visite à l’hôpital de cette semaine. Je suis dans la petite salle cette fois-ci, c’est une première. Seulement quatre fauteuils, soit sept machines de moins à bipper. Je pionce une heure sur les deux, et à nouveau une heure en rentrant.
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Samedi 19 septembre
Pour la première fois cette semaine, je n’ai rien à faire, rien de programmé dans le temps en tous cas. Sensation de week-end, de convalescence.
Fin de la cinquième saison de The Boys. La clôture est réelle, les discours d’adieux des personnages mourants beaucoup moins.
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Dimanche 20 septembre
Réveillée tôt par mes intestins, je me rendors de ce sommeil luxueux où tout est calme et volupté quand on en émerge.
En vue du goûter chez moi, je m’active pour faire un peu de rangement et de ménage ; c’est minime, mais déjà épuisant. Un fond de colère m’accompagne dans la tâche — d’être prisonnière de leur récurrence ? d’avoir tant traîné à le faire ? de vite fatiguer ? de ne pas être immédiatement aidée du boyfriend, qui fait la partie la plus pénible plus tard ? Je ne sais que la tension dans mes mâchoires. Le plaisir pourtant de retrouver l’espace (plus) dégagé.
Le soleil arrive peu avant mes invitées. Je ne sais pas exactement qui vient, je n’ai rien organisé, A. s’est chargée de tout. C’est comme une visite à une malade, mais en plus festif, dehors, sur la terrasse, avec des chaises de jardin et de bureau, un tabouret puis un ballon de Pilates quand S. nous rejoint, il n’y a jamais eu autant de monde à asseoir chez moi. Mugs et tasses pêle-mêle sur la table, la conversation rebondit et les gâteaux maison sont délicieux (celui vegan aux pignons de pain et romarin… il faut vraiment que je demande la recette). S. doit les réduire en bouillie pour pouvoir les manger, mais elle peut, et ne s’en prive pas, ça fait drôle mais plaisir à voir, comme ça me fait plaisir de voir le sourire de N. sous ses lunettes rondes, la beauté réservée d’A. en broche et beau pull rouge et les boucles d’oreille d’H. qui dansent de leurs trois ovoïdes orange. H. et S. prennent plaisir à échanger quelques mots en allemand ; j’échoue pour ma part à me faire comprendre sur la Sachertorte, un peu moins sur l’Apfelstrudel. H. répète ce que je pense avoir dit avec une ampoule tout juste allumée dans la voix ; mes tentatives semblent lui demander autant d’effort que nos expressions idiomatiques (vous les Français vous avez beaucoup d’expressions avec des légumes, comme le beurre ? avec les épinards ?).
L’interphone sonne une heure plus tard peut-être, alors que je nous pensais au complet. Une invité surprise, m’a-t-on annoncé. Ma prof de stretching postural émerge des escaliers, deus ex machina. La surprise est réelle. Elle fait partie de ces gens que je ne connais qu’arrimés à un lieu, qui n’existent que de façon légendaire en dehors. La légende arrive sur ma terrasse, précédée de son prénom, que le boyfriend, incrédule, fait précéder de l’article défini : LA professeure dont il a tant entendu parler ? Il se fige un instant, quelque chose passe dans ses yeux qui évoque un candidat juste avant son épreuve. Peur éclair d’être jaugé ou jugé, scanné à tout le moins. S. et moi avons spontanément réajusté notre posture.
Notre guest star a apporté un gâteau, en plus. Je suis touchée du geste, honorée de sa présence (je crois que c’est comme ça qu’on dit l’immense plaisir mêlé de respect). Elle ménage son effet, un gâteau qu’on n’a jamais goûté, un tiramisu à la framboise, annonce-t-elle en ouvrant la boîte du pâtissier sur un de ces gâteaux en couches, génoise moelleuse, mousses et gelées fruitées, qui ont du goût sans en avoir, toujours un peu le même, celui du sucre. Elle ne goutera pas les autres, ça fait partie de son côté péremptoire, et ne boira pas son thé en même temps, c’est avant ou après. J’en prends une part pour y faire honneur, même si je déclarais cinq minutes avant devoir m’arrêter après trois tranches de cake et autant de gâteau vegan ; le sucre m’achève. Heureusement, l’enthousiasme du boyfriend prend la relève ; avec ses allergies, c’est le premier gâteau qu’il peut manger.
Alors que le soleil a tourné, notre guest star déclare avoir un peu froid et devoir y aller, elle a un autre anniversaire, son gendre crois-je comprendre, et je comprends mieux le pantalon noir (elle qui vante toujours les couleurs) et le décolleté emperlousé. Plus tard, le boyfriend me dira qu’il ne l’imaginait pas comme ça, personne à dire vrai, mais lui développe le ça : « ce côté vieille bimbo ». Dit sans jugement, mais avec perplexité. Les gens qui la connaissent et en parlent à ceux qui ne la connaissent pas préfèrent la qualifier de personnage, éventuellement haut en couleur.
On emboîte le pas à notre guest star. Son départ ne provoque pas celui des autres, mais notre rapatriement à l’intérieur, chaises de jardin comprises, pour au final rester par terre après avoir refait ensemble, à la demande d’H., l’exercice de ports de bras sur la musique de La Bayadère. On dirait une secte, rigole le boyfriend alors que nous invoquons toutes le feu sacré de nos paumes levées. Le goûter continue ainsi sans plus rien manger, jusqu’à ce que l’heure de la pâtée soit déjà dépassée — trop peureux, le chat n’a pas paru, au grand dam de son harem d’admiratrices en puissance.
La journée m’a ravie, épuisée.
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Lundi 21 septembre
Plus de jus, je procrastine le cours de stretching postural en sachant déjà que je n’irai pas. Je veux retrouver des forces pour le dîner chez I. avec S. qui dans le bus déclare que je suis un enfant, c’est évident, avant de m’expédier à l’ephad, la maison des aînés, tiens c’est pour toi. Quatorze ans de moins et voilà ce qu’on se permet, tss. Un appartement qui se découvre, fenêtres hautes, I. qui sautille-tape dans ses mains de nous voir chez elle, de délicieuses verrines dans des gobelets en carton, une mousse au chocolat maison mangée à trois petites cuillères dans le grand pot, des gratouilles au chat, du scroll de justaucorps, j’ai la vingtaine à nouveau — et le privilège d’être raccompagnée au métro.

