Journal de non-rentrée

Mardi 1er septembre

J’ai laissé le téléphone sur la table la veille au soir ; c’est une très bonne chose de ne pas pouvoir l’attraper depuis mon lit, de me lever et m’étirer avant toute chose. C’est toujours pareil avec ces quelques minutes de yoga matinal : quand je le fais régulièrement, cela me paraît dérisoire, je n’en vois plus tellement l’intérêt, mais quand je reprends après m’être arrêtée, je mesure à ce que j’ai perdu les bénéfices de cette petite habitude.

La veille au soir également, juste avant de me coucher, j’ai établi une liste de choses que j’avais envie de faire, sans cases à cocher (réservées à la colonne des corvées). À la place, mue par je ne sais quoi, j’ai inscrit une durée, 1h de blog, 20 minutes de yoga, 20 minutes de LSF… D’une part je visualise le peu de temps que cela représente au vu d’une journée (chômée, entendons-nous) ; d’autre part, cela pourrait m’être bénéfique de considérer l’activité en elle-même (l’avoir pratiquée, écrire, par exemple) plutôt que de constater le peu de résultat ou d’avancée (comment ça, encore quinze entrées à rédiger sur le journal d’août ?). Essayer de rendre les transitions plus fluides, passer d’une activité à une autre sans repasser par le flottement du scroll téléphonique — non dans une perspective de productivité, mais de santé mentale (encore que je me sente plus épanouie quand je fais (j’ai fait ?) quelque chose).


D’ordinaire, je n’écoute de podcast que quand je m’épile les jambes. La chimio se charge cette corvée, mais en invente une autre, heureusement moins douloureuse : vernissage des ongles obligatoire. Alors j’écoute un podcast en apposant dissolvant, couche protectrice, couche protectrice, vernis sombre, en attendant que ça sèche, masque chirurgical sur le nez pour encaisser la puanteur. La formatrice en pédagogie du mouvement cause à côté de moi. Beaucoup de blabla, dont je retiens, tiens c’est vrai, cet étrange décalage souligné entre ce qu’on attend de nous à la rentrée, sur les starting blocks, et l’énergie qui baisse à la fin de l’été, dans le changement de saison. Sans surprise, la formatrice est elle-même dans un processus de formation en médecine chinoise.


Lunettes de soleil sur le nez, crâne crémé indice 50, je danse dehors et je me filme, barre à la rambarde de la terrasse puis, tapis de sol tourné, impro sur les somnolences musicales de Max Richter. Je prends plaisir à la fois au mouvement et à sa mise en scène.

Les vidéos sont décevantes. Je suis décevante, ou déçue. Mais en y retournant comme un papillon à la lumière qui le brûle, tard le soir, je trouve finalement plusieurs bouts à conserver, que j’édite depuis les toilettes car tels sont mes TOC.


Une fois connectée au MOOC, je visualise l’introduction à la LSF. Même lorsqu’elle ne signe pas, la formatrice parle avec les mains et surarticule — déformation professionnelle et surcharge cognitive qui nécessite un temps d’adaptation.


C’est au final une journée équilibrée. Grâce à l’énergie retrouvée, j’ai pu faire de multiples choses qui à leur tour m’en ont donné. Le cercle vertueux me rendrait presque euphorique et je le suis en découvrant sur Instagram que les Balletomanes Anonymes organisent un atelier dédié à mon ballet préféré (La Bayadère), mené par une de mes danseuses préférées (Héloïse Bourdon).  L’idée me démange d’y assister. En temps normal, je n’aurais jamais pu, j’aurais moi-même été en train de donner cours. Mais si j’assiste à un cours, cela ne veut-il pas dire que j’aurais la force d’en donner, que je devrais travailler ? Je sais bien pourtant que ça n’a rien à voir. Je parlemente avec moi-même, avec le boyfriend. Cela implique surtout un aller-retour à Paris, fatigant et majorant considérablement le prix par ailleurs raisonnable du cours. Mais l’excitation générée me fait penser que la psy avait raison, ça vaut le coup de se fatiguer à organiser des choses pour le plaisir (en dehors de la danse, bon, ça j’omets). Tu as déjà décidé, tranche le boyfriend qui m’y pousse.

Chat la tête appuyé sur une boucle de ceinture avec autour de lui un rouleau de Sopalin et une boîte de mouchoir où il est écrit "Douceur"
Douceur de la boucle de ceinture

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Mercredi 2 septembre

Yoga matinal dehors pour s’ancrer dans la journée, sa météo, son déroulé, même si la matinée prend déjà fin (couchée trop trad et double rendormissement dans le lit du boyfriend, contre lui, tout au bord puis dans le mien, à pouvoir m’étaler de tout mon large).


La journée est beaucoup moins équilibrée, avec beaucoup d’écran. C’est joyeux d’abord, insouciant, comme de faire l’école buissonnière (du moins j’imagine, je suis toujours allée en cours). Il y a plaisir à faire en pleine après-midi quelque chose qu’on ne s’autorise habituellement que le soir — se relâcher avant même qu’il n’y ait eu de tension, de chose à faire faite. Indulge in, c’est le terme qui me vient. Ce n’est pas l’heure et le plaisir est déjà là. Sauf qu’en fin de journée, je n’ai plus la sensation de m’être relâchée mais vautrée, et c’est le retour de l’à quoi bon.


Je m’enfile quatre épisodes de Vers la grâce, un documentaire sur l’école de danse de l’Opéra dont je découvre l’existence in extremis ; c’est le dernier jour de rediffusion sur france.tv. J’ai l’impression de voir les mêmes documentaires à quelques années d’écart : les générations se succèdent, mais l’approche ne change pas, les mots dans la bouche des élèves non plus, ni leur sociologie (Achille et Albane, ça ne s’invente pas). La couleur des justaucorps qui servent d’uniforme, peut-être, avec une micro fantaisie dans les bretelles des plus jeunes.

Je regrette que l’on suive toujours les élèves qui réussissent, je confie au boyfriend ; je leur porte la poisse, l’un redouble et l’autre ne rentre pas dans le corps de ballet — mais à l’école de la Scala. J’aimerais voir la suite, la carrière qui doit se décider quand elle n’est plus toute tracée. (Graine d’étoiles l’abordait, avait suivi des élèves dans d’autres écoles, sur d’autres voies, j’avais beaucoup aimé.)


Yoga with Adriene sur la terrasse, tout en lenteur et en respiration, juste bouger et être consciente du mouvement, synchroniser le mouvement sur la respiration puis la respiration sur le mouvement. Descendre dans son corps, je repense à ce que m’a dit la psy.


Bring your own ice cream to online ballet : l’équivalent d’un bookclub pour bunhead est proposé sur Substack par une balletomane que je suis. Il s’agit de regarder une certaine version de Jewels et de se retrouver ensuite pour en discuter. Je n’avais pas réalisé que ce serait en visio, j’imaginais je ne sais pourquoi un chat, et je me retrouve prise au piège d’une assemblée d’introvertis. La langue rend ma participation laborieuse. Dans le dernier quart d’heure seulement, ça prend et on rebondit en s’éloignant du sujet ; je ne sais pas si je réitérerais l’expérience.


Trop d’écran et encore deux épisodes de Foundation.

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Jeudi 3 septembre

Énergie en berne et prise de sang : les globules rouges ont rebaissé. J’arrive molle au cours de stretching postural, en repars avec davantage d’énergie. Ma compréhension de l’en dehors passe un cran avec un degré d’ouverture supplémentaire par devant en avançant le pubis. On travaille aussi à ce que les ports de bras soient effectivement portés par le dos ; en couronne j’arrive à trouver la bascule de la tête de l’humérus qui permet ça, moins en seconde. Il faut que je pense la montée du bras par la seconde comme un penché côté invisible (ça marche à droite, moins à gauche). Sentir la peau du dos qui se soulève, soutient. Tenter d’engager les muscles à partir des côtes.


Déjeuner tardif avec L. toute rose de sweat, barrette, ongles et cheveux. Nous retournons au café qui propose des options vegan et je mange plus de protéines animales que je n’en ai mangées depuis longtemps : deux œufs « parfaits » (en réalité ils manquent de coulant pour être mollets et donc parfaits) et du saumon fumé sur des english muffin. Je dois gratter la sauce épaisse que j’imaginais plus légère, au citron et aux herbes, pour avoir une chance de digérer. En face, L. avale son banana bread toasté à toute vitesse et parle de même, à la fois dans l’élocution et la pensée. Parenthèses et embranchements subits surgissent à tout moment ; je suis, mais il faut suivre, ça me demande un effort de concentration réel, que la digestion vient bientôt entraver. Plus explosif encore qu’avec Pink Lady (aimer le rose et parler vite, corrélation ou causalité ?). Son parcours se dessine en segments courts, posés sans lien, repris, doublés… et en même temps, une discussion n’est pas un CV.
Je lui mime un train de parc d’attraction pour lui dire ma surprise face à la vitesse et les revirements.


Le boyfriend l’énonce : il doit se faire à l’idée que dans cinq ans peut-être, il aura besoin de dialyses. L’angoisse qui se tapit en moi à partir de là…


Foundation est redevenu prenant depuis plusieurs soirées.
[spoiler] Le passé (comment traduit-on backstory ?) du personnage Mule me replonge dans le souvenir de Seven sisters avec sa politique de l’enfant unique meurtrière pour tout frère ou sœur. Les parents ont deux enfants et l’ordre les menace : dans un mois, quand on revient, vous n’en aurez plus qu’un. Ils tentent de noyer leur fils aîné alors que les voisins auraient bien voulu du bébé, et ça ne tient pas, je ne comprends pas, pourquoi sacrifier l’un de ses enfants quand on peut sauver les deux, et surtout pourquoi sacrifier l’être à la personnalité déjà affirmée, avec lequel on a déjà du vécu, plutôt qu’un bébé sans histoire ? (À moins que sans histoire justement, ni historique ni emmerdes ?)

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Vendredi 4 septembre

Une heure avant de devoir partir, je suis déjà coincée dans l’attente. Vous êtes stressée, je le vois, remarque l’infirmière en me branchant. Je suis soulagée de ne pas devoir subir encore le produit qui génère des nausées, mais c’est vrai, un peu sur le qui-vive de ce que me réserve le nouveau. Surtout, j’ai du mal à rester là, à revenir, me tenir dans les odeurs de l’hôpital, des déjeuners (quelle idée d’installer la salle d’attente de chimios dans une cafétéria ?). Je me génère désormais mes propres nausées, écœurée à la seule idée d’y retourner. Je pourrais pleurer au début de la cure, mais je ne pleure pas et ça passe. Cette fois-ci, ce ne sont pas des anti-nauséeux mais des anti-allergies qu’on me passe avant le taxol et je comprends pourquoi tant de personnes somnolaient  quand je n’avais pas la moindre chance de m’abandonner à faire un somme. On est complètement shooté. Vous allez avoir envie de dormir maintenant, m’a prévenu l’infirmière, et probablement plus du tout ce soir, c’est normal, les corticoïdes perturbent le sommeil.

La fin de la cure approchant, j’émerge davantage. Des douleurs de règle (en plein milieu du cycle) retardent l’administration de mon traitement. Nous ne somme plus que cinq, bientôt quatre, et la conversation s’est engagée. Les trois patientes ont des métastases aux os. L’une est relativement jeune, c’est une rechute huit ans après. Une autre dame plus âgée vient en cure toutes les trois semaines depuis quinze ans. QUINZE ANS. Toutes les trois semaines. Je n’arrive pas à savoir ce qui, de la longévité de la maladie ou du traitement l’emporte dans la stupeur (l’horreur ?). Et je suis là à me lamenter intérieurement de ma quatrième chimio d’un cancer pris à temps, sans métastase.

Les deux taxis conventionnés que j’ai pris conduisaient comme des fous en regardant à peine la route. Je n’attends pas et rentre en métro.

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Samedi 5 septembre

Cette chimio-ci ne donne pas de nausées, ce n’était pas du chiqué. L’horizon se rouvre en termes d’énergie ; je vais pouvoir récupérer, sans reperdre à chaque cure. En contrepartie, un nouvel effet secondaire apparaît et s’intensifie en cours de journée : j’ai les mains rouges, qui grattent un peu, puis qui brûlent, qui deviennent douloureuses aux jointures, à tout contact avec la paume. J’ai bien fait de ne pas réserver un cours d’initiation à la broderie.

Tomate-mozza-tapenade

Il y a du soleil pour la braderie de Lille que je fuis, comme on est bien en marge à Roubaix, suave mari magno. Je me rends à la médiathèque et je bouquine au soleil — avant, sur ma terrasse (Le mur invisible) ; après, sur les marches d’un immeuble de bureau en attendant I. (Écarlate). Je lui ai donné rendez-vous chez Monsieur M, un salon de thé qu’en plusieurs années je n’avais toujours pas testé. Le cake au chocolat est tout ce dont j’avais envie : moelleux et léger, pas gras, manifestement au cacao, avec des pépites de chocolat à l’intérieur et un nappage Nutella-like pour la gourmandise, un morceau de poire et de noisette pour la surprise.

I. m’a apporté les livres évoqués en DM Insta, sur la préparation des cours de danse amateur, et on parle beaucoup de ça, de nos cours, nos élèves, des comptes Insta de profs que l’on suit et de leurs épiphanies, ça nous occupe jusqu’après la fermeture. Ça nous fait du bien à toutes les deux, on n’a pas souvent quelqu’un avec qui parler péda — elle emploie le terme abrégé de nos études. Je repense au podcast d’Anne de Breilly écouté il y a quelques jours, où elle préconisait de lister toutes les personnes ressources de notre entourage pour la pédagogie, et de mettre en place des moments de partage. En se quittant, I. suggère qu’il faudra qu’on se fasse ça plus souvent, tous les mois, et je saute sur l’occasion, je renchéris : chez l’une ou chez l’autre, pour plonger dans les exercices.

En même temps que l’enthousiasme ressurgit une certaine anxiété, celle de bien faire. Ou de mal faire. Ou pas assez bien. J’aimerais enseigner sans avoir aucun objectif à atteindre autre que de faire progresser les élèves et qu’ils y prennent plaisir — pas tel ou tel niveau à tel âge. Elle abonde, c’est pour ça qu’elle ne veut pas enseigner en conservatoire, et je me rends compte à sa réaction que je vois des attendus partout, au conservatoire mais aussi en école privée — attentes de la directrice, des professeurs qui prendront le relai pour d’autres niveaux, attentes projetées sur tout un chacun autour de moi, mes propres attentes ? mes propres craintes ?


Soudain, c’est la fin de la saison 2 de Foundation. Je ne l’ai pas vue venir. J’aurais dû, au feu d’artifice final. Et cette fourberie-virtuosité narrative d’avoir complexifié un personnage tout au long de la saison pour le tuer au moment où on commençait à le cerner…

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Dimanche 6 septembre

Plier les phalanges me fait mal, effleurer, saisir, toucher aussi. Enfiler ou remonter une culotte brûle. L’appartement est sale. L’écriture renâcle. Le bruit des manettes m’agace. Je suis de méchante humeur. Heureusement le temps est estival, et la polenta assaisonnée comme j’aime, avec du paprika, des herbes de Provence, des olives coupées en petit morceau et de l’huile d’olive (globalement, si vous n’aimez pas la polenta, c’est que vous n’avez pas mis assez de sel ou d’huile d’olive).

J’anticipe des quartiers de pomme trempés dans du peanut butter pour le goûter, mais l’économe pour l’éplucher est introuvable — tiroir à couverts, côté couteaux, côté divers, lave-vaisselle, égouttoir, plan de travail, j’ai beau tout inspecter, puis le boyfriend après moi, l’outil reste introuvable. Ça me met dans une rage… pour un peu, j’exploserais contre le mur la pomme que j’ai dans la main. Méchante humeur, je vous disais.

La nouvelle saison de Gentlemen arrive à point nommé pour me décharger de cette violence rentrée.

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Lundi 7 septembre

L’infirmière qui vient me débrancher de la perfusion de fer est… une élève de barre au sol !

Gâteau au chocolat de la flemme d’OwiOwi : la texture est chouette, mais la prochaine fois, je modérerai la flemme et je ferai fondre du beurre parce que le goût de l’huile d’olive est trop prégnant (ou de cette nouvelle huile d’olive ? Gustativement, je préfère l’huile contaminée aux micro-plastiques que je prenais avant.)

Carottes rôties et pois chiches grillés au dîner (la feta a séché, je comprends mieux pourquoi elle est souvent entourée de poivrons dans les recettes au four)

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Mercredi 9 septembre

Une connaissance m’informe en DM Insta que les résultats du concours sont tombés avec une journée d’avance et je découvre, un peu incrédule, un courrier de réussite. L’euphorie prend le pas sur la journée ; je n’imaginais pas que ça me ferait autant plaisir.

Dans un second temps seulement, je découvre qu’il y a une note associée : je ne l’ai même pas eu de justesse, c’est passé large, royal, à faire ressurgir mon orgueil de bonne élève. Je repasse mentalement l’entretien, en tentant d’accorder de la valeur à ce que j’avais scruté et soupçonné de donner prise, prête à être prise en défaut. Ce qui aurait pu être insuffisant, bancal, a donc été estimé suffisant, bon même. Il a suffi d’un jugement extérieur pour fixer la valeur incertaine de mes propos. Je ne serais pas contre l’intérioriser. 18, ça sonne comme une validation, pas comme un laisser-passer. Je pourrais m’y adosser pour laisser advenir le tant attendu sentiment de légitimité, même si le concours me donne une légitimité comme (prof de danse) fonctionnaire — davantage que comme pédagogue, pourrait compléter mon sentiment d’illégitimité. Pourtant non : une grande partie du concours repose sur le fait de pouvoir être responsable de mineurs et soi-même facile à manager, c’est évident (enfin pas pour tous, apparemment), mais j’ai aussi été évaluée comme professeur de danse, par deux de mes pairs. Adoubée, un peu.

D’où l’euphorie, je crois. Qui peut aussi venir de la sensation d’avancer dans une période qui me met de facto sur la touche. Le lendemain du concours, j’avais mon premier rendez-vous avec l’oncologue. J’avais failli ne pas y aller (à l’oral, pas à l’hôpital).


C’est donc euphorique, tous problèmes envolés, que je vais rencontrer la psy de la Ligue contre le cancer. L’association propose des consultations (gratuites !! dans des délais moindres que le secteur libéral !) en plus d’activités en groupe. Des personnes pas toutes jeunes sont penchées sur leurs pinceaux dans une grande salle lumineuse quand j’attends mon rendez-vous. Les lieux donnent envie de revenir.

Là encore, la psy est plus jeune que moi, mais suffisamment différente,  extravertie, corps épanoui, pour que ça ne me bloque pas. Pas une seconde je ne me demande si elle pourrait me rattraper (et il ne s’agit pas de force physique en cas de malaise). La pauvre, je la bombarde, portrait de vie et de névroses complété en une heure chrono, et pas sous forme de conférence TedX bien rodée, anecdotes, suppositions, ellipses, résumés, ça part dans tous les sens, paperolles dépliées sur mon CV de patiente — l’anxiété racontée avec euphorie.

Le nombre de tiroirs que vous ouvrez ! s’effare-t-elle alors que je donne un exemple de cas de conscience autour d’une élève. Elle aurait pu dire : ça part loin ou it escalated quickly, mais ses mains et son regard ouvrent des tiroirs autour d’elle et j’aime bien l’image, avec tout ce qu’on peut y fourrer, des tiroirs à bazar.

Elle parle aussi d’anxiété de performance. On ne m’avait jamais apposé cette expression ; elle ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde.

Quand on s’approche du moment de clôturer la séance, elle a pris plein de notes et voit qu’il y a matière à travailler, trop, aussi elle tente de canaliser : quelle est la demande ? Je suis infoutue de répondre, de choisir, je voudrais juste continuer d’avancer dans le travail et ne pas me prendre l’anxiété en boomerang à la reprise du boulot ou plus tard dans les traitements, quand l’effet sidération se lèvera (même ça, je ne suis pas capable de le formuler aussi clairement sur le moment). Elle va y réfléchir, moi aussi.

On va aller au-delà du cancer, remarque la psy. Tout de suite, j’imagine que c’est un problème, je ne peux pas bénéficier de séances par La ligue du cancer si le cancer n’est pas le cœur du problème. C’est vrai, je le reconnais maintenant, c’est plutôt ce qui fait loupe sur le reste ; je n’y avais pas songé, est-ce que ça pose problème ? Elle me rassure que non, c’était pour savoir si c’était OK de déborder-travailler sur le reste. Légitimité mon amour. Même comme patiente.

Depuis, je cherche le dénominateur commun des fils tirés, et quinze jours plus tard, le contrôle — le besoin de rester en contrôle — se pose là. Les TOCs : une tentative de contrôle qui a dérapé ; l’anxiété de performance : croyance qu’on ne peut vivre sa vie qu’en la menant par la volonté ; le burn-out : vouloir tout concilier et garder sous contrôle ; le sentiment de culpabilité : croire que c’est de sa faute pour ne pas penser que c’est hors de portée.

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Jeudi 10 septembre

J’ai mal dormi car j’ai une journée à réussir. Comme souvent, j’ai tellement envie d’en profiter que la crainte de ne pas (en profiter, avoir l’énergie jusqu’au bout) me met en condition de ne pas. Heureusement, la prophétie auto-réalisatrice ne prend pas le train avec moi.

Mum me retrouve gare du Nord. Je nous guide jusqu’au canal de l’Ourcq de mémoire, de mémoire du jour du concours. La crêperie est pleine de gens riches et beaux (beauté sans âme, mais aisance et teint parfait), qui parlent de benchmark et de D.A. en se montrant des photos de pastèque sur ordinateur. J’avais oublié la faune parisienne. Je m’y fondais quand j’y habitais, maintenant je la regarde avec mon bob de touriste — ou mon crâne de bouddhiste, étole jetée sur les épaules pour résister à la fraîcheur de la porte-fenêtre ouverte. En face de moi, cheveux, lunettes, sourire, Mum est toute argentée ; nous avons grand plaisir à nous retrouver. Le mélange œuf brouillé, comté, artichaut et wakamé est très réussi ; je cède à la curiosité du tout sarrasin (galette, arrasin soufflé, miel de, glace au) en dessert, dépassant mon seuil de sucre.

Le temps est inespéré, le soleil avec nous. Nous passons l’après-midi sur les quais, les ischions dans le béton ou sur des bancs avant après avoir marché entre les glaciers pour choisir le nôtre, JJ Hings snobé au profit de l’échoppe où j’avais découvert le chocolat-poivre-épices (cannelle) après mon oral. Cette fois-ci, c’est un délicieux sorbet verveine à la petite cuillère. Zone quasi piétonne, lumière ou conversation, la vie se vit simple, intense cet après-midi, comme si elle m’avait été rendue. L’été que je n’ai (la maladie), que nous n’avons (canicules) pas eu.

Lorsqu’il est presque l’heure, nous hâtons le pas, Mum m’accompagne jusqu’aux studios bleus où a lieu le cours des Balletomanes Anonymes avec Héloïse Bourdon (première danseuse de l’Opéra de Paris, aka soliste, pour ceux qui ne le connaissent pas). Un mail nous a prévenus, elle n’arrivera que pour la seconde heure. L’échauffement est studieux, l’ambiance un peu terne — la professeure se sait de substitution et gomme sa patte, cherche l’efficacité. J’avais oublié ce que ça faisait de danser à l’étroit dans les studios parisiens, la proprioception étriquée. Je me surprends à penser être contente de n’avoir pas fait l’aller-retour uniquement pour cette occasion, de l’avoir transformée en prétexte à point nommé pour fêter l’anniversaire de Mum et passer l’après-midi que nous avons passée ensemble.

Puis Héloïse Bourdon arrive, fait sauter ses baskets sans se baisser et elle est là, plus à l’aise en jean et débardeur ample que nous ne le sommes en collants-justaucorps. Connaît-on le contexte de la variation ? Elle le raconte et je crains que ce ne soit du temps perdu devant une assemblée de balletomanes, mais elle raconte et déjà son interprétation, ses parti-pris émergent, sensibles, intelligents (j’y consacrerai une newsletter). Je ne sais pas qui d’elle ou de moi a les yeux le plus brillants — ou la petite fille, devant moi à la barre, qui danse mieux que nous tous. Le studio se peuple de tout un tas de Nikiya, plus ou moins agiles, plus ou moins âgées. Faut-il distinguer la maladresse de l’enthousiasme ? J’ai cinq ans et une jupe qui tourne, la jupe bleue et orange que Mum m’a offert pour mes trente-sept ans. Je me suis fait plaisir, j’ai sorti la tenue ad hoc, un peu trop (peu) habillée, avec une brassière orange elle aussi, comme dans le costume de l’Opéra. La danseuse la renomme crop top et salue le clin d’œil.

D’orange, il n’y a plus que mon foulard sur la tête une fois que je me suis rhabillée pour aller reprendre le train, comme si c’était habituel, le train comme le métro. La nuit a allumé des lumières partout et aux abords de la gare, je retrouve ma vingtaine, ma vie parisienne, celle que je ne pourrais plus tenir dans la durée, l’agitation et le bruit, mais que je peux encore traverser et revivre par bribes.

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Vendredi 11 septembre

L’oubli de la prise de sang se paye par trois heures d’attente sur place — six heures à l’hôpital en tout, avec beaucoup de doomscrolling et quelques relevés en utilisant comme barre une table haute. Une fois branchée, les anti-histaminiques font office de somnifère et je dors. Les fauteuils ont des volets rabattables au niveau de la tête, on peut se caler pour. Fatigue ensuite.

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Samedi 12 septembre

J’ai la force de quelques mouvements de yoga au réveil et le soleil matinal me fait sortir avec mes fringues de la veille pour aller acheter du pain frais — il fait frisquet au parc Barbieux.

Lecture au soleil et sieste de même, à même un tapis de yoga, avec translation sur le lit, quand même. Les pensées peinent à se former, la chimio attaque aussi le cerveau. De là probablement le blanc, l’impression d’être sous Stresam permanent : il n’y a pas assez de vitesse pour boucler. Ouvrir mes mails du conservatoire suffit pourtant à faire sortir l’anxiété de sa tanière ; je l’y refourre promptement.

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Dimanche 13 septembre

Cinquième saison de The Boys : il faut se réhabituer à la violence et, plus qu’à la violence (on sort de Gentlemen tout de même), au gore avec lequel elle se manifeste. Ça dégueule, explose, dégouline de partout, tripes et viscères. Le propos pourtant continue de faire mouche dans la surenchère.

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