Ténia, chimio, santé mentale automnale

Journal du début d’octobre

Jeudi 1er octobre

Les belles journées se vivent désormais comme un rab dont il faut profiter. Je me fais panneau photovoltaïque.


Au cours de stretching postural, on tente de maintenir la rotation de la jambe de terre en dégageant une jambe derrière sur plié. Je la perds. L’engagement musculaire se fait la malle dès la quatrième, sans même arriver jusqu’au pied pointé. Après le cours, K. me trouve l’air fatigué ; ça doit être vrai car je ne décline pas son offre de me raccompagner en voiture.


[TW truc gore] Il se pourrait que la chimio ne soit pas la seule raison de ma perte de poids et anémie… Les dix centimètres de couenne de jambon de pays que je retrouve sur le PQ en me torchant le derrière sembleraient après enquête être… un ténia. Ou un morceau de ténia, car apparemment la tête de la bestiole peut rester accrochée à l’intestin et se régénérer. Ce charmant parasite peut vivre jusqu’à trente ans et il est la plupart du temps asymptomatique. Quand symptômes il y a, ce sont troubles digestifs, diarrhée, fatigue, anémie, perte de poids, augmentation ou diminution de l’appétit… indiscernables donc des effets secondaires de la chimiothérapie.

La recherche dans Google Images et l’idée d’avoir un parasite dans le corps me dégoûtent presque davantage que le cadavre, lequel ne m’a pas du tout fait penser à un vers sur le coup. Un vers c’est sphérique, crénelé. Là, c’était blanc, un tube tout plat. Plat comme une tagliatelle, oui, je confirme à S., incrédule. Je ne sais pas s’il faut être médecin ou anorexique pour suggérer une telle analogie comestible. « Mais tu ne manges pas de viande« , objecte-t-elle. Certes, mais je suis pesco-végétarienne et une variété du parasite se trouve dans le poisson cru. Je repense aux makis de cet été, pourtant évités les jours les plus chauds. L’autre possibilité qui me terrifie, étant donné la longévité de la bestiole, c’est qu’elle soit là depuis huit, dix ans, ingérée en même temps qu’un tartare de bœuf — la dernière forme de viande que je pouvais encore manger quand déjà les autres me dégoûtaient. Je repense à la boutade familiale : « Mais t’as le ver solitaire ou quoi ? Comment peut-on manger autant sans grossir ? » Et si c’était vrai ? Et si je me mettais à grossir bien au-delà de mon poids pré-chimio ? Ça te fait encore plus peur, observe le boyfriend, mi-dégoûté mi-mort de rire par la bestiole. « Tu vas lui donner un nom ? Si elle est là depuis huit ans, ça fait un beau bébé. » Berk, berk, berk. Beaucoup de temps avant de réussir à aller me coucher.

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Vendredi 2 octobre

Cette rédaction que je repoussais, je la reprends et c’est vrai que cette seconde newsletter sur les rythmes du mouvement est un peu laborieuse. Mais j’avance, termine la première partie… et dois m’arrêter avant la plus amusante car je ne suis ni douchée ni sustentée alors que l’heure de la chimio approche.


L’infirmière va trouver une médecin pour les paresthésies apparues cette semaine (j’ai les orteils qui pétillent), mais ne transmet rien de la suspicion de ténia dont je lui ai fait part, qui pourrait pourtant avoir une incidence sur le poids, sujet sensible. On s’en fout, c’est noté, je prendrai rendez-vous avec mon généraliste. Encore un rendez-vous.

Salle commune. Un vieux qui téléphone longuement. Des bips qui se superposent. Beaucoup de bruit, que je continue à entendre paupières plombées. Puis insensiblement moins. Les infirmières se souhaitent bon week-end. Quand je rouvre les yeux (pas juste pour vérifier mon nom et ma date de naissance sur la poche de taxol), nous ne sommes plus que deux, neuf fauteuils vides. Le tensiomètre oublié autour du bras, je repars en somnolence (à 7-5, en même temps…).

Deux mères, une infirmière et une patiente (je reconnais la voix de celle-ci, spatialise celle-là) parlent de leurs grands enfants, partis de chez elles et qu’elles continuent à géolocaliser de temps en temps via Snapchat — pas pour espionner, se justifient-elles, mais c’est rassurant de savoir qu’elle est rentrée chez elle. L’aspect litigieux est néanmoins parfaitement assimilé puisque dissimulé :  « Parfois je fais l’idiote, j’envoie un SMS pour savoir si elle est bien rentrée, qu’elle ne se doute de rien. » Oo

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Samedi 3 octobre

De quatre à huit heures du matin, j’alterne cogitations involontaires paupières fermées et lecture sur téléphone paupières soulevées.


Je me suis inscrite la veille au soir à une matinée de conférences en visio sur la santé mentale des danseurs. Les premières interventions, un peu trop matinales pour un lendemain de chimio, ne m’intéressent pas plus que ça ; je me connecte tardivement pour les deux dernières. Il y a du retard dans le déroulé annoncé.

Première intervention, pas mal mais sans plus : beaucoup de temps pour formuler des évidences et un retour d’expérience qui ne nécessitait pas un format universitaire pour être partagé. En gros : le pôle santé s’est bien implanté dans l’école supérieure de danse étudiée parce que celle qui l’incarne est restée au plus près des danseurs, dans les studios de danse, à la cantine et à l’internat ; elle a été identifiée comme une personne de confiance par les élèves, facilement accessible et à l’écoute.

Seconde intervention : oh my god. Je suis dég’ que les autres intervenants aient empiété sur son créneau, parce que le gars a voulu rattraper leur retard et a parlé à toute blinde (genre moi quand je suis stressée) alors que son propos, passionnant et complexe, méritait d’être déroulé calmement. Voyant que je n’aurais pas le temps d’assimiler des concepts nouveaux pour moi et d’explorer les implications de la pensée exposée, j’ai pris des notes comme je pouvais et screenshoté les slides en espérant tout reprendre à tête reposée (et encore, j’en ai manqué un, tant il a été rapide).

L’intervenant est un ancien danseur reconverti comme psy, qui exerce en cabinet en parallèle de son doctorat. Sa manière de parler du contrôle des danseurs m’a limite donne envie de le voir comme psy ; je n’ai jamais été danseuse pro, mais me suis manifestement structurée mentalement avec les mêmes ambivalences.

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Dimanche 4 octobre

Des gâteaux maison sont vendus à l’entrée de la médiathèque par des parents d’élèves. Je repars avec deux romans de Jeanne Benameur, un de Fanny Chiarello et une part de gâteau choco-coco que je ne trouverais pas en boulangerie. L’inattendu (du stand), le hasard (du goût) me réjouissent, je suis assez calée pour pousser la promenade jusqu’aux ateliers Jouret, qui font ce week-end portes ouvertes.

J’espère retrouver l’illustratrice que j’ai découvert en ce même lieu et pourquoi pas acquérir une petite reproduction que je regrette un peu d’avoir reposée dans le bac cette fois-là. Je fais tout le tour, ne la trouve pas, sauf sur un trombinoscope qui me donne le numéro de son atelier : fermé. Elle expose à Paris, n’est pas revenue de son vernissage.

Je suis un peu trop gênée par le regard des exposants pour vraiment m’approcher ; j’aperçois et glane : du kintsugi souriant, des affiches austères obtenues par la manipulation (ludique, une visiteuse s’y essaye) de tampons de briques minuscules qui ont du être infernales à graver, une systématique des grands aplats colorés et arrondis, traversés de petits points plus rectangulaires. Je trouve ça un peu facile, mais en dépassant le stand, un tableau le ferme qui lui me plaît : ce sont les mêmes formes mais la couleur chatoie en dégradé, rend si douce cette Barbapapa. Tous ces gens qui font.

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Lundi 5 octobre

Herbes-algues, Ophélie sans eau

Je sèche le cours de stretching postural. Pas l’énergie, pas l’envie. Fatiguée de lutter contre moi-même, toujours s’efforcer, la moindre envie convertie en devoir. Le boyfriend a raison, je mets de l’enjeu partout. Je n’y arrive plus, je n’arrive plus à vouloir, je voudrais pourtant.

Sur le conseil de la psy, je liste mes tentatives de contrôle au quotidien. Ce journal y figure. Retenir ce qui s’est passé, le temps qui passe. Les TOC évidemment. Plein d’autres choses. Les lignes du carnet offert par H. se remplissent. Dans l’accumulation, je le vois, le boyfriend a raison, je suis psychorigide. Bordélique et adaptable, mais crispée de la psychée. Je me fais l’effet de quelqu’un qui tente de colmater une construction, un château de sable qui prend l’eau de partout, s’affole et s’épuise à retenir ce qui ne peut l’être. Soudain, j’ai envie, enfin pas envie, besoin, non même pas, je ne peux plus faire autrement que de tout lâcher, pas comme on lâche prise avec grâce et stoïcisme, non, lâcher l’affaire, tout abandonner. Je ne sais pas si c’est une étape constructive ou une impasse dépressive, je ne sais plus ce qui a du sens, où je le mets.

Je finis par m’en ouvrir au boyfriend, m’en ouvrir pas comme une confidence mais comme une noix qu’on ouvre, qu’on crack open, le soir alors que je devrais aller me coucher, et tout y passe, toutes les peurs, celle de sa disparition aussi. Je t’ai fait vivre un truc pas facile, il dit et c’est réciproque. Il dit aussi c’est une étape, c’est sûrement vrai et c’est de l’angoisse, les questions existentielles. Tiens, c’est vrai. Parce que ça ne bouclait pas comme de l’angoisse, je n’y avais pas pensé, ni donc à prendre un Stresam.

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Mardi 6 octobre

Et pourquoi tu serres les mâchoires ? Je n’ai pas la force de me faire psychologiquement secouer par mon ostéo grand manitou, alors j’esquive. Aujourd’hui le corps, demain la psyché ; aujourd’hui l’incarnation de la psyché, demain le corps analysé.

Ça va mieux, j’accepte de ne rien faire. Non que je ne fasse rien, mais je ne fixe pas de but à mes activités. Il y a l’appel du soleil, qui enjoint à profiter de lui malgré la grisaille annoncée, mais aussi l’appel de la sieste. Allongée dehors sur un mince tapis de yoga, je me rapatrie à l’intérieur après que les os commencent à passer à travers la chair.

Je lis un roman de Jeanne Benameur, où la lecture est justement suspectée d’être un truc de fainéant. Présent ? C’est une lecture qui ralentit, le récit comme son lecteur. Les choses sont posées, observés, et les gens écoutés, surtout lorsqu’ils ne parlent pas. L’autrice débusque la vie muette derrière les discours qui la lissent, bouchent l’accès aux fissures.

Une fatigue hivernale me prend au moment de ressortir pour acheter de la pulpe de tomates — je ne comptais pas ressortir, mais je comptais aussi me lancer dans un chili con patate douce, persuadée d’avoir tous les ingrédients. C’est enfin l’automne le soir dans les rues.

Trop de tueries dans Narcos. On se nettoie l’âme en entamant le visionnage de Robin des bois ; c’est une joie d’anticiper, de mimer les passages dont on se souvient bien, une joie de découvrir qu’on en avait oublié d’autres et des bons.

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Mercredi 7 octobre

La séance de psy est lacrymale. J’essaye de continuer à vivre normalement, mais la situation n’est pas normale, me rappelle mon interlocutrice. Mon corps, mon vecteur de vie est bouleversé, tous mes repères vont être bouleversés — peut-être pas tous, nuance-t-elle, mais beaucoup. La cartographie est à refaire, ce que je pense ou sais être un corps sain, en bonne santé, le cancer fait bouger les lignes, ma vision des choses va changer.

« Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de toutes les implications d’un cancer. Je pourrais vous les lister, mais j’ai peur de vous faire peur. » Elle m’invite à me renseigner sur la maladie, à me rapprocher d’autres patientes ou de lire leurs témoignages pour valider mes ressentis en les sachant partagés, et me donne les référence d’un livre sur fatigue dans le cancer, « puisque vous aimez lire » (moui). À la réticence que j’éprouve, je me rends compte que j’ai beau être arrêtée, je fais exactement ce que faisait ma mère en continuant à travailler : ne pas vouloir se considérer comme malade. Jusque là, j’ai évité autant que possible, les magazines Rose dans les salles d’attente, les forums de discussion, les cercles de paroles ; je n’ai pas voulu devenir experte de ma maladie, j’ai tâché de la laisser à l’hôpital, de la circonscrire au maximum, pour laisser la place à tout ce qui n’est pas le cancer et voir mes amies et lire et manger de bonnes choses et prendre des cours de stretching postural…

Je dois, il faut, il faudrait. Trop d’injonctions dans mes paroles. Ce que je me mets comme exigences dans une telle situation. La seule question qui vaille, explique la psy, c’est : est-ce que j’en ai envie ? est-ce que ça me fait du bien ? Si c’est regarder une série idiote, alors c’est regarder une série idiote. « Elle ne se rend pas compte ! », s’exclame rigolard le boyfriend le lendemain, quand je me demande si j’ai envie d’aller au cours de stretching postural ou si je considère qu’il le faut, « elle en a rajouté une couche ». Sur le moment, je n’ai pas vraiment envie d’aller au cours, mais je sais que ça me fait du bien ; les deux questions posées comme synonymes (est-ce que j’en ai envie ? est-ce que ça me fait du bien ?) peuvent être contradictoires.

L’écriture automatique tricotée, vous connaissez ? Je connais l »écriture automatique et le tricot, pas la combinaison : il s’agit, une fois la feuille noircie des pensées qui viennent sans distinction, de la faire pivoter à 90° pour continuer à écrire par-dessus, de manière à ce que l’ensemble soit illisible. Ne pas pouvoir se relire ! Je me cabre à l’idée (et me rappelle que ma psy parisienne avait voulu me faire écrire une lettre de rupture à brûler sans l’envoyer)(j’avais résisté à l’envoi, mais évité le symbole et la matérialité des flammes). Avec l’écriture automatique, l’idée est de reprogrammer le cerveau, pour tenir compte du process et pas du produit fini. Je cherche toujours la production, tout est produit. Je ne fais rien pour moi, mais toujours pour le montrer (à travers mon blog, les réseaux sociaux).


Soirée Narcos + la fin de Robin des bois.

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Jeudi 8 octobre

À chaque cours de stretching postural sa révélation : ma seconde se fait sans réelle rotation de la cuisse. J’ai assez d’ouverture de hanche pour ouvrir latéralement si bien je n’ai jamais vraiment fait partir la spirale de son origine (c’est la même chose qu’A-S avait tenté de me corriger cet été en retiré à la barre). De nouvelles sensations dans les muscles sur le côté et l’arrière des cuisses s’ensuivent.


Après le dernier épisode de la première saison de Narcos (je ne suis pas certaine de regarder les suivantes), nous poursuivons notre revival Disney avec les Aristochats. Le dessin, les expressions, les oies, c’est un régal.

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Vendredi 9 octobre

Départ à 7h30, chimio à 8h15. Je finis ma nuit dans un nuage sonore de bips (qui signalent la fin d’une poche), de meuleuse intermittente (gros travaux de rénovation à l’hôpital) et de paroles échangées entre patientes et infirmières (les dates de naissance sont toujours bien antérieures à la mienne). On sait tout des constantes vitales des uns et des autres. Comme d’habitude, j’ai 9/5 de tension au réveil ; une patiente qui a oublié son bêtabloquant est, elle, à 22. Vingt-deux ! « Faut pas détraquer nos instruments comme ça dès le matin », blague à demi une infirmière. La dame en face de moi fait très exactement le double de mon poids ; elle a un peu perdu, non ? Son mari fait attention à la maison alors elle aussi.


Journée à somnoler et doomscroller. Bismillah, c’est les ténèbres : je finis par chercher l’origine de l’expression (une tentative de flic pour s’infiltrer dans une discussion lycéenne).

Le chili sine carne à la patate douce est encore meilleur réchauffé.

Avec les températures, je passe au bonnet à l’intérieur. Évolution Pokémon hipster unlocked.

Soirée réjouissante à découvrir le Disney Kuzco sur le canapé-lit qu’on n’a pas pris la peine de replier.

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Samedi 10 octobre

guilleret le croissant pour le petit-déjeuner
pantalon en lin trop léger, qui ne chauffe plus rien sur les jambes
remplacé par un pilou-pilou
puis un peau à peau, lui si beau
nos kilos perdus mais pas pour tout le monde
je lui mangerais les fossettes
de son rire
pour rien on est bien
soleil intermittent doux à travers les voilages


Cinq, six kilos de perdus : le poids d’un pack de lait. C’est lourd.


Je tente l’écriture automatique tricotée conseillée par la psy, écrire ce qui vient, puis retourner la feuille à 90° pour continuer et rendre illisible à soi et aux autres, faire advenir quelque chose par la promesse immédiate du secret. L’esprit qui mouline si facilement cesse soudain lorsqu’il est ainsi mis sur écoute, il faut le leurrer, lancer des amorces artificielles, s’écouter écrire avant de transcrire en roue libre. Quelques mots s’écrivent que j’ai la tentation de vouloir conserver, retenir, ce n’est pas le propos. Moment de suspens avant de recouvrir l’écriture par l’écriture, mais il faut ce qu’il faut, j’emploie sans cesse le verbe, il faut, il ne faut rien, je l’écris, le remplace : je veux. Visuellement, l’écriture tricotée tient moins de la maille que du labyrinthe. Encore faut-il y entrer pour pouvoir en sortir.


Je ne me bats pas contre le cancer (les traitements le font pour moi), je me débats contre moi-même. Comme je ne suis pas assommée par la douleur ou la fatigue, j’ai l’illusion d’être en forme. Alors je pars d’un bon pas et suis toujours surprise de devoir rapidement ralentir. Alors j’attends de moi d’être capable d’écrire, ou d’apprendre, de persévérer en tous cas dans quelque chose de quelque ampleur, qui me donnera une sensation d’accomplissement, mais cela réclame une attention soutenue, que je ne suis pas capable de soutenir bien longtemps — assez longtemps néanmoins pour avoir l’illusion que c’est une question de volonté, pour approcher la spirale de l’auto-détestation, l’angoisse de ne jamais y arriver. Quand le questionnaire de l’hôpital me demande si j’éprouve de la difficulté à me concentrer pour lire un livre ou regarder un film, c’est en toute honnêteté que je coche : « Pas du tout. » Parce que mon seuil est autre, il passe sous les radars.

Je prends conscience de tout cela en m’informant sur la fatigue liée au cancer, sur conseil de la psy. Elle ne veut pas m’affoler, mais il vaut mieux que je sache. Cette fatigue a un nom spécial, l’asthénie. Elle peut perdurer des mois voire des années après la fin des traitements. D’où l’affolement appréhendé. Abattement plutôt. Et colère dissimulée dans la mâchoire qui se crispe à nouveau.

Les mots me manquent régulièrement ces derniers temps. Des béances à l’oral. Plutôt qu’avec des synonymes, mon cerveau meuble avec des approximations sonores : si je cherche échancré, je ne parviens après un temps de latence à mouliner qu’à élagué (au sujet du maillot de bain très Alerte à Malibu repris par le boyfriend pour l’entrée « rescue » d’Inktober). Ma mère avait oublié son code PIN de carte bancaire pendant son cancer, je m’en souviens. Le même depuis des décennies, et plus rien face au pavé numérique. Il avait fallu que la banque le lui renvoie par courrier ; la suite des quatre chiffres n’avait rien ravivé. Pas de bon sang de bon soir mais c’est bien sûr. Juste quatre chiffres qui auraient pu en être quatre autres.

Je n’en suis pas au brouillard cognitif, ce n’est pas handicapant au quotidien, mais mes capacités mentales sont un peu diminuées. J’ai du mal à l’accepter, quand mes capacités physiques sont déjà diminuées. Ça touche à l’identité. En prépa, j’étais la fille qui danse ; au conservatoire, la fille en prépa. Il faut que ça bouge ou que ça gamberge vite pour que l’estime de soi se maintienne à niveau.

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Dimanche 11 octobre

De réussir à articuler ce qui s’est joué hier soir, cela va mieux. Ou peut-être est-ce d’avoir encore des cuillères. Ou de n’avoir pas zappé les quelques mouvements de yoga au réveil.

Petite barre de danse jusqu’aux petits battements : c’est bénéfique. Il faut que je réussisse à maintenir ce niveau d’activité physique, sans me décourager à  chercher une progression qui ne m’est pour l’heure pas accessible. Ne pas le penser comme reprise (vers une remise à niveau), mais comme pratique en soi.


Goûter avec les filles de la danse du mardi chez Monsieur M., salon de thé bobo de Roubaix. Brookie pistache et chocolat chaud (au lait d’avoine) avec de la crème de marron (une riche idée) : je nourris bien mon ténia. Cela me fait grand plaisir de les retrouver. Elles me racontent entre autres les hauts faits de mon remplaçant de l’Opéra-de-Paris, qui enchaîne après la barre avec huit grands pliés au milieu. F. a dû se munir d’une gourde de plus grande contenance et L. a du mal à descendre les escaliers le lendemain… mais y trouve de l’énergie pour le reste de la semaine. Des nouvelles sont apparues, ne cessent d’apparaître, probablement attirées par la tête d’affiche ; j’espère ne pas engendrer trop de déceptions lorsque je reprendrai le cours. Dans la voiture au retour, j’apprends que la fille de la discrète T. est une pianiste concertiste internationale.

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Lundi 12 octobre

Cours de stretching postural : nous sommes deux et passons l’heure à réapprendre à marcher. Le but pour moi : ne pas perdre la rotation externe de la jambe lors du transfert de poids (et aussi, ne pas déposer son poids à chaque pas, garder une petite tension sous la voûte plantaire, pousser sur le gros orteil à l’arrière pour repousser le sol comme si on se projetait depuis des starting blocks, maintenir le sternum vers le haut, la tête en arrière). C’est fou comme une action si simple qu’on n’y pense plus devient d’une complexité effroyable lorsqu’on commence à la décomposer consciemment ; tous ces muscles à activer d’une certaine façon selon une certaine temporalité semblent impossibles à concilier. C’est pourtant une étape indispensable si on veut rééquilibrer l’ensemble pour être en chaine musculaire et ainsi avoir un mouvement efficient qui n’use pas (ou peu ou beaucoup moins) le corps.

Chez moi, le muscle au niveau de la patte d’oie est faiblard, je mets bien vingt minutes à le sentir et à l’engager. À force d’explications et d’asticotage, je finis par voir, par ne plus voir que ça : mes mollets qui se tournent vers l’extérieur, entraînant les genoux vers l’intérieur. Je suis encore plus en-dedans que je ne le pensais ! Mais c’était catastrophique, je m’exclame alors qu’avec beaucoup de concentration et d’effort pour maintenir la rotation en dehors, j’arrive simplement à des jambes… droites. Toujours aussi portée sur le ménagement, la prof confirme : « C’était vraiment catastrophique. Là, pour la première fois, tu as les jambes droites, youpi. » Au lieu de me réjouir, l’avancée aurait tendance à me déprimer. Il y a encore beaucoup de catastrophes rétrospectives comme ça à venir ? Il n’y a rien qui va, en fait. Cette impression, partagée par mes camarades dépitées, me rassure un peu. Ou plutôt, à les rassurer (en vain), je m’extirpe du dépit dans lequel je les constate s’enfoncer.

Ce sont les appuis au sol qui débloquent la compréhension de l’organisation de la chaîne musculaire pour moi : lorsque j’avance le pied, je dois penser à mettre davantage de poids sur la tranche externe (et basculer le poids vers le gros orteil seulement lorsque le poids est passé dans l’autre jambe et que le pied à l’arrière sert la propulsion). J’ai l’impression d’avoir le pied en haricot en faisant ça, mais ça déverrouille la cheville et me laisse la possibilité de faire tourner le tibia ; le mollet se trouve ainsi bien derrière comme il se doit d’être, au lieu de lorgner vers l’extérieur.


La consultation est une série de petits rires polis d’incrédulité. Un ténia. « Ce n’est pas commun », observe mon médecin généraliste. Il doit étudier les traitements : « On n’en voit pas souvent par ici. » Et de répéter une nouvelle fois que, normalement, ça vient de la viande de porc mal cuite. J’opine du chef, en bonne pesco-végétarienne consciente de l’absurdité. Il me faut un certain temps pour que « porc » et « par ici » coïncident : à Roubaix, quartier de l’Alma qui plus est, c’est effectivement haram pour une bonne partie de la population ; les musulmans ne risquent pas de choper un ténia.

Je le signale tout de même à l’infirmière qui me rappelle pour faire le point entre les chimios. Elle est morte de rire : « Un ténia. Mais quelle idée, madame [souris] ! » Comment je m’en suis aperçue ? « Je vais l’écrire tel quel dans le dossier, ‘tagliatelle blanche’, ça fera rire les médecins. » Une médecin me rappelle peu après : elle veut des examens avant la prise du vermifuge. Je vais donc devoir garder encore un peu mon animal parasite de compagnie (alors que j’avais déjà signalé la chose il y a quinze jours).


Cours de stretching postural, rendez-vous chez le généraliste, passage à Lerclerc, à Paris Store, une machine lancée à étendre… j’ai peut-être présumé de mes forces ; elles y sont toutes passées. L’inflammation du boyfriend reprend. Je me couche pas sereine, alors qu’il claque des dents et gémis dans son premier sommeil. Je n’ai pas l’énergie que ça recommence… (Heureusement, cette fois-ci le Doliprane contient la fièvre.)


Quand soudain, 23h45 je me souviens avoir mangé une bouchée de jambon de Parme dans l’assiette du boyfriend, pour voir si ça passerait, si je pourrais mettre entre parenthèses mon régime pesco-végétarien le temps de parer la fonte musculaire des chimios. C’est cru, le prosciutto. Est-ce que j’aurais chopé le ténia dans cette unique bouchée ? Tout ça pour une vaine tentative de diversifier mes sources de protéines ? (Laissez-moi avec mes œufs et mes légumineuses.)

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Mardi 13 octobre

Deux allers-retours matinaux au laboratoire pour récupérer les pots puis en rendre un. Prélèvement pour analyse parasitologique des selles : belle manière de (ne pas) dire qu’il faut pitrouiller son caca avec une spatule pour remplir au tiers un pot qui ressemble en plus gros aux pots de colle qu’il y avait avant les tubes UHU. On glisse ensuite le pot dûment étiqueté à son nom et prénom (pas moyen de me défiler, c’est mon caca) dans un sachet opaque à sceller, où figure une espèce de symbole radioactif — beware, biological hazard, risque infectieux. Ça fait drôle de prendre le métro avec de la merde dans son sac.


Contrecoup de la journée d’hier : je suis fracassée de fatigue. Doomscroll assommant et sieste comateuse dans la chaleur du boyfriend, les pois blancs de la couverture existent doucement dans la lumière automnale quand je rouvre les yeux avant de me rendormir.

Porridge d’automne : flocons d’avoine, pomme, purée de noisette, cannelle, sirop d’érable, le tout arrosé de lait de riz et passé deux minutes au micro-ondes. Le combo, déjà testé froid avec des Weetabix, est adopté.

Le soleil arrive pour la golden hour, intense, déchirante. Je me fais une demie-heure, trois quarts d’heure de sanatorium sur la terrasse — c’est l’expression du boyfriend qui ne voyait pas le livre dans mes mains d’où il était. Reliques. Une très belle lecture, intense, déchirante elle aussi, mais dans le retrait de la lumière, dans le silence qu’elle fait autour de trois vies arrêtées-continuées.

Auto-détestation de doomscroll en soirée, après un divin filet de maquereau fumé. Je n’ai plus trop d’appétence pour le poisson cuit, mais alors le maquereau fumé… je ne m’explique pas l’effet que ça me fait.

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