Journal de fin septembre

Mardi 22 septembre

53.0 : la balance n’a jamais indiqué un poids aussi bas. J’étais au seuil de la maigreur ; je suis à présent au seuil de la dénutrition.

Je saute sur le ciel bleu et le saule pleureur radieux, dans mes fringues de la veille, direction le parc Barbieux. C’est fou qu’il faille sans cesse redécouvrir le bruit des graviers sous nos pas, et autres perceptions absorbées par les boucles de pensées. Quand je finis Danser jusqu’à soi et que je relève le regard, l’y laisse dans le feuillage, il je nous frémissons de petites perceptions leibnitziennes. La petite danse des arbres, écrit Coline Pierré. Quand on regarde vite, soi-même en mouvement, l’image est stabilisée, les micro-mouvements gommés ; il faut le temps long et la fausse immobilité pour que les oscillations minuscules de notre corps cessent d’annuler celles de ce qui nous entoure. La lecture sur un banc fait ça.

Le parc Barbieux a toujours des étonnements en réserve. Je n’avais jamais vu ce fruit rouge qu’on dirait en plastique translucide.

Attaqué par un akène noir de pissenlit géant, un promeneur secoue sa main, cherche ce qui l’a percuté : ce sont deux libellules appareillées l’une au-dessus de l’autre, à la verticale.

Je traverse le parc dans un ralenti bienheureux, jusqu’à la boulangerie, coup de chaud, fin de la forme : le ralenti du retour est tout autre, cacochyme plus que cinématographique. Après un bol de gaspaccho (au frigo depuis un mois, sorti in extremis en ce début d’automne), je n’ai plus la force que de comater, muscles grippés grippaux.

Après une généreuse salade de chèvre chaud (2 cabécous 1/2 par personne), nous regardons les deux premiers épisodes d’Adolescence, chacun un unique plan-séquence. Quand, dans l’école, un couloir débouche puis une porte se ferme sur un élève qui joue de la batterie, je me demande s’il ne s’agit pas d’un clin d’œil à (la BO de) Birdman. On pourrait croire que les transitions créent des temps morts, le temps de passer d’un lieu à un autre, mais c’est tout le contraire, il n’y a pas de pause, la marche de l’enquête ininterrompue nous fait sauter d’un personnage à un autre comme Tarzan à une nouvelle liane.

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Mercredi 23 septembre

On aborde la question du contrôle avec la psy. C’est évident dans les TOCs. Vous savez que c’est mauvais pour la santé ? me demande la psy après que je lui ai expliqué en quoi ils consistaient. J’acquiesce à l’évidence, le savoir n’empêche rien. C’est seulement après la séance que je me rends compte que je m’en doute, mais n’en sais rien ; je croyais au contraire qu’il était mauvais de ne pas se vider la vessie entièrement.

Les stratégies de contrôle n’ont pas évité ce qui vous est arrivé, n’ont pas évité le cancer… Je le sais, mais de l’entendre dire, je prends soudain conscience que, face à la preuve de leur inefficacité, je ne réagis pas par leur abandon, mais par davantage de contrôle. Je redouble de contrôle comme de vigilance. Je suis le mec de cette blague idiote, qui plante des presse-purée pour éloigner des girafes, et voit un biais de confirmation dans l’objection de son interlocuteur sain d’esprit : il n’y a pas de girafe par ici !

Le rapport au travail est ce qui nous occupe pendant la majeure partie de la séance. Est-ce que je me pense plus compétente ou performante ? La question me laisse perplexe… parce qu’il y a une différence ? je demande, tout en comprenant que mon incapacité à les distinguer lui donne sa réponse, constitue le nœud (un nœud ?) du problème. Elle doit expliciter plusieurs fois, je bute à reprendre les deux termes, compétences et… ? Compétence et performance. Le nom reste mieux que l’adjectif. Être compétente : avoir des outils adéquats dans son bagage ; être performante : s’attacher à avoir le meilleur résultat, aux classements. J’objecte que je ne vise pas quelque classement que ce soit pour mes élèves. Mais pour moi ?

Se rejoue la perplexité dans laquelle m’avait plongée, au cours de mes études, une page de grammaire latine expliquant le fonctionnement du superlatif absolu (être très bon) et du superlatif relatif (être le meilleur). Il me semblait qu’il y avait erreur, que ce devait être l’inverse, que l’absolu était d’être le meilleur. Il me faut toujours faire un effort pour entendre relatif comme relation à un groupe de référence. J’ai beau savoir qu’on peut être le meilleur en étant très moyen si le groupe dont on se distingue est mauvais — les aveugles, le borgne, le roi —, ça ne rentre pas. Très me semble bien faible pour un absolu. Il faudrait être très et, ça me semble plus sûr, le meilleur des très.

Viser la performance à la place de la compétence, c’est la voie directe vers le burnout, observe la psy. Alors justement…

On se quitte sur la suggestion de lister les occurrences du contrôle dans le quotidien. Le soir, lors de la préparation du repas, je ferme le robinet pendant que le boyfriend prend le temps de récurer un plat, puis je change de plaque de cuisson la casserole qu’il a posée sur un cercle plus large qu’elle. Ça, c’est du contrôle, analyse-t-il. Je ne peux pas faire comme je veux, je dois faire comme toi tu aurais fait. Sa remarque me perturbe : pour moi, ce sont simplement des gestes visant à éviter un gâchis (d’eau et d’énergie). Je le laisse bien couper les légumes comme il l’entend, même si j’aurais spontanément adopté une autre découpe.


Le troisième épisode d’Adolescence est incroyable, plan séquence en huis clos entre le coupable et l’experte psychiatre, fouille et affrontement psychologique. L’actrice réussit à la fois à paraître poker face et à laisser transparaître l’émotion, l’effroi, qu’elle nous communique d’autant mieux qu’elle s’efforce de les cacher à son interlocuteur.

Le quatrième et dernier épisode en revanche est décevant. Non seulement on ne se retrouve pas au tribunal comme on l’aurait anticipé, mais l’exploration familiale, parti-pris en soi hyper intéressant, est surtout larmoyante : la tension retombe comme un soufflet après l’épisode précédent.


peu à peu
peau à peau
trouver le chemin du sommeil
retrouver le chemin l’un vers l’autre
l’un contre l’autre
longuement
l’apaisement
et tout ce qui n’en est pas
peurs profondes ni sondées ni articulées
au bord et loin de l’excitation
peu à peu
peau à peau

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Jeudi 24 septembre

Le cours de stretching postural est assez intense, mais je tiens plutôt bien, avec pauses et exercice de saut zappé. Ça me fait du bien au dos. En sortant, je discute quelques instants avec une nouvelle intronisée par A. : elle me donne une piste qui se révèle parfaite pour trouver le cadeau d’anniversaire du boyfriend. L’affaire est rondement menée, au soleil de surcroît, avec une facilité qui semble rouvrir les possibles à l’infini, ville offerte à mes pas. Je modère tout de même mes ardeurs, traverser le Vieux-Lille pour un sorbet serait de trop, j’en ai confirmation sur la fin du trajet retour. Alors je lis Sauvage sur la terrasse. Météo et ressenti sont décidément alignés : c’est une belle journée.


J’ai testé les astuces Instagram de (1) faire bouillir le tofu dix minutes avant de le faire frire avec (2) un peu de farine dans l’huile et ça marche : moelleux à l’intérieur, croustillant à l’extérieur.


Premier épisode du Problème à trois corps : la Chine communiste n’est pas un ancrage fréquent dans les séries, le décentrage fait du bien. En revanche, toutes les scientifiques d’Oxford sont des (top) modèles et Keira-Knightley bis me fait sortir du personnage tant elle fait avant tout actrice. La complexité redoutée de cette série est pour le moment inexistante : il n’y a pas de cohérence à (r)établir à partir de pièces disséminées, la narration est telle qu’on attend sagement qu’on nous explique.

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Vendredi 25 septembre

Ça y est, la perte de poids a atteint le stade où on me prescrit des compléments alimentaires.

Aujourd’hui, je suis en chambre individuelle, c’est royal, je peux pioncer tout au long de la chimio. La dose a été revue à la baisse ; la médecin a trouvé mes mains trop atteintes.

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Samedi 26 septembre

[rêve] les grains de maïs et une partie du plat sont prélevés, mis dans un petit coffret pour que le reste soit… mélangé ? Il semblerait que mes affaires aussi, mon ours en peluche avec mes affaires dans un plus gros coffret et tous les coffrets dans une espèce de colonne Morris facettée que l’opposante fait pivoter, on suspend notre respiration, elle fait défiler nos prénoms, s’arrête sur celui de la traître et en une pression sur un bouton brûle ses affaires, le passage en revue continue, c’est mon tour mais j’ai bon espoir, ceux des autres sont passés, ça ne passe pas, mes affaires sont brûlées, l’ours en peluche avec eux, pourquoi ? je n’articule même pas la question tant la détresse me vrille mes pleurs, mes affaires auraient pu être récupérées, récupération dangereuse, mon ours a été détruit, irrécupérable, n’existe plus


Déballés sur le lit, il y a deux bols à ramen et des cuillères-louches comme chez Ginza, puis deux bols cette fois-ci remplis chez Ginza et nous sommes tous deux contents de porter la louche à notre bouche. Pas de place pour un dessert, la bougie emballée dans un mouchoir reste dans mon sac. Le boyfriend a 46 ans et rêvait de ramen depuis sa sortie de l’hôpital, le bouillon bien chaud bien riche tout porc.


Alors que je m’apprête à aller rendre des livres à la médiathèque, L. me demande si je me rends à la restitution de stage de la nouvelle promo de notre formation. J’avais noté la date dans mon agenda et oublié. Sous le régime de l’imprévu, le rendez-vous n’a plus rien d’une obligation antérieure, bascule dans le pourquoi pas, et pourquoi pas en effet, retrouvons-y nous.

Je n’avais pas anticipé y croiser mes collègues (c’était pourtant couru) ; cela me fait plaisir de les voir, mais, est-ce leur présence ? sont-ce les performances des étudiants ? je replonge dans l’illégitimité et la crainte de la reprise. Quelle étrangeté que ce microcosme dont je fais désormais partie, sans m’en sentir partie prenante. Je salue plein de gens, qui me font valser-vriller en moi, tour à tour ou à la fois (ex-)élève, camarade, collègue, connaissance, tout est mélangé, je ne sais plus sur quel pied ne pas danser. Les deux, aucun. Dans le noir, je peux au moins apprécier la danse sans projeter aucun regret, je crois, de ne pas être à leur place ou à leur âge — nous n’avons décidément plus le même, et ça aide, ça ou le cancer qui me dédouane de toute performance, me couvre mentalement dans mes manquements au-delà de ce que je serais capable de faire en bonne santé.

Les contemporains dansent du Bagouet, aux gestes très mesurés, tandis que les classique dansent du et à la manière de Kylian. Un classique du contemporain et du néo-classique contemporain, à la limite on pourrait ne pas savoir qui danse quoi. Sauf qu’on le sait très bien, c’est flagrant dans les postures. J’imagine ma prof de stretching postural, quelques rangs plus bas, redresser toutes celles des contemporains, sternum et/ou épaules tombantes. Ce qui me frappe, c’est que le mouvement semble arriver aux contemporains sans qu’ils l’aient décidé, comme s’ils découvraient au réveil un habit qu’on leur aurait enfilé pendant le sommeil ah tiens, ça m’est tombé dessus et ça tombe bien ; alors que les classiques ne sont que volonté à se lancer dans le mouvement, elles se tiennent prêtes, intenses dès avant de bouger, sautent dans leurs collants-justaucorps pieds pointés, muscles prêts à s’engager. Les classiques habitent leur corps, le mouvement, quand la plupart des contemporains semble le visiter. J’ai beau voir ce que ceux-ci ont de sain (une espèce de dialogue avec ce qui se présente, sans attentes, sans forcer), je reste fascinée par l’intensité de celles-ci (même si ça implique d’arracher par la volonté quelque chose qui s’échappe, le danser quand même — je repense à cette expression employée par Winnie Lim brute-forcing yourself into doing something).


Dans les gradins me rejoint une étudiante que je ne connais pas, avec qui j’avais échangé sur WhatsApp suite à ma petite annonce pour chercher un(e) remplaçant(e) pendant les traitements de mon cancer. Elle-même a été soignée pour un lymphome l’an passé. Elle me salue avec chaleur, comme si nous étions amies ; je n’avais jamais vu son visage, ne me souviens plus sur l’instant de son prénom.

À la sortie, je discute avec une autre L., étudiante en danse contemporaine qui s’était retrouvée cobaye dans mes cours d’entraînement le jeudi matin. Avec son sourire contagieux et son enthousiasme pour le classique, elle fait partie de ces gens que, sans vraiment connaître, j’affectionne particulièrement ; des relations comme des embryons d’amitié in vitro, qui n’ont jamais eu l’occasion de se développer. J’ai plaisir à la revoir danser. Quelque chose ne colle pas, pourtant ; à plusieurs reprises pendant la restitution, je recompte les années qui séparent nos promotions : elle aurait dû être diplômée l’année dernière, année sans redoublants annoncés chez les contemporains. À la sortie, elle me raconte qu’elle a dû être arrêtée six mois pour une tumeur à l’oreille. Six otites avec tympan percé et une bactérie qui menaçait de filer dans le cerveau ont masqué la tumeur et retardé le diagnostic. Mâchoire bloquée, douleurs atroces, mois sombres. Elle raconte ça sans pathos, avec le sourire (parfois désolé) et des yeux immenses, écarquillés ; j’y reconnais la sidération de la maladie, de la douleur. Elle le confirme : elle a découvert, sait maintenant ce que c’est d’avoir mal. Elle a finalement été opérée en urgence (quelques semaines plus tard, c’aurait été trop tard) par une chirurgienne experte en la matière : tympan, cristaux, os… c’était la première fois de sa carrière qu’elle voyait une oreille si détruite, et si jeune. Vingt-quatre ans, sourde d’un côté, des accouphènes dont on tait l’une comme l’autre qu’ils seront probablement à vie. Sidération. Ça fait beaucoup de cancers pour une seule école, pour de si jeunes gens.

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Dimanche 27 septembre

Cela commence à faire un moment maintenant : je n’ai presque plus de sourcils.

Je lis. Des blogs. La fin de Sauvage, de Julia Kerninon (Selvaggio). Nonbinaire, de Martin Page. À table. Sur une chaise en métal sur la terrasse. Sur un, plusieurs bancs en bois au parc Barbieux. J’écris un peu, à peine, ce blog seulement.

La tension dans la mâchoire ne me quitte pas. Mon corps ne décolère pas. Chaque tâche domestique me semble un scandale indû.

Le boyfriend ne resale pas mon dahl. C’est assez rare. Je m’en sers une grosse assiette.

Mon poids remonte un peu. Serait-ce assez pour que je sois en SPM ?

Sur le canapé à ses côtés, mon corps se détend un peu. Le Problème à trois corps m’horrifie juste ce qu’il faut. Ou déjà trop.

Qu’est-ce que je fais de mes journées ? de ma vie ?

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Lundi 28 septembre

[rêve] j’attends pour qu’on m’opère, au ventre je crois, j’essaye de me soulager dans des toilettes jamais assez abritées


Lors de la restitution de stage de samedi, j’imaginais ma prof de stretching postural brûler de redresser les sternums et épaules tombantes des danseurs contemporains — dans leur marche de profil, c’était flagrant. Je ne me suis pas trompée. Au cours du lundi, le débrief ne se fait pas attendre, pas de mots mâchés : tous mal foutus, ces contemporains, une horreur. Évidemment.

On lui avait prédit qu’elle serait morte à vingt ans si elle refusait l’opération. L’ado aujourd’hui septuagénaire a persisté dans son refus : elle voulait pouvoir mettre des robes dos nus, sans immense cicatrice — du moins c’est ainsi qu’elle écrit sa légende. À l’époque, quand elle commençait un agenda, elle pensait qu’elle ne le finirait pas. Devant ma réaction horrifiée, elle secoue la tête : elle s’en fichait, ce qu’elle voulait c’était accumuler les connaissances avant de mourir. Elle a continué. Cinquante ans de rab plus tard, ça fait un paquet de connaissances.

« Vive, c’est faire des expériences », décrétait-elle une autre fois. Cette femme, c’est vraiment l’anti à-quoi-bon. Peut-être devrais-je chercher davantage les connaissances, apprendre plutôt que lire des romans et malaxer ce que d’une manière ou d’une autre déjà je sais. Apprendre des savoirs qui s’empilent, se croisent et se reconfigurent, qu’on se rappelle ce faisant, quand les intrigues, parfois même les atmosphères ou le style des fictions que j’ai lues s’effacent de ma mémoire. Parfois même je ne me souviens plus si j’ai ou non lu ou vu tel livre ou tel film. Quelle trace ont laissé en moi des expériences dont je ne me souviens plus ? En ont-elles seulement laissé une ?

La tuberculose lui a coûté un lobe de poumons, si bien que d’un côté la cage thoracique n’a plus le même volume sur lequel se reposer. Elle nous montre comment ça fait si elle se relâche : une asymétrie marquée. « Ça fait moche, » décrète-t-elle. Alors elle tient son bras, ses épaules au carré. En permanence. Je n’avais jamais rien soupçonné.

Ça fait moche. Elle est ostéo, kiné de formation, elle aurait pu dire que ça créait des tensions, des compensations douloureuses. Mais c’est le critère esthétique qui vient du cœur. Elle est très dans le paraître, observe le boyfriend. Peut-être la forme extérieure soulage-t-elle des ressentis intérieurs quand on vit avec des douleurs chroniques (des couleurs chroniques avais-je commencé à taper ; aussi, elle nous le fait remarquer quand nos tenues manquent de couleurs). Peu importe, au fond. Cette femme, c’est l’anti lâcher-prise (le sacro-saint), c’est la volonté qui prend prise sur tout ce qu’elle peut, et encore un peu. Faire du mieux qu’on peut : tant pis pour le reste, et tant pis pour soi si on n’a pas fait de son mieux. Un stoïcisme de fer.

Tout ce qu’elle nous raconte, elle le raconte sans rien interrompre du cours, élastique autour des jambes, démonstration continuée. Moi je m’interromps, la sidération parfois et ça me fait une pause, jambes qui tremblent, bouche qui souffle. On a travaillé sur la torsion de la cage thoracique et la remontée du sternum, encore une fois — une zone muette, dit-elle. Apprendre à articuler prend du temps. À la fin du cours, les élèves du cours suivant sont déjà là. « Tu n’avais pas déjà travaillé avec [l’intervenante classique de samedi] ? » me demande S. Si, si. Et de me lancer spontanément dans le tout début de l’extrait de Kylian où on progresse d’une attitude à l’autre en articulant de manière muette WAIT – FOR – ME. Avec la torsion, m’enjoint la prof. Je reprends les trois attitudes ; effectivement, c’est mieux.


Une heure de cours et un rendez-vous chez mon généraliste pour prolonger l’arrêt de travail : j’ai épuisé mon quota d’énergie pour la journée. Ensuite : comatage sur canapé, lecture emplaidée sur la terrasse (« ça va, au solarium ? »), épluchage de légumes pour le curry japonais cuisiné par le boyfriend (l’économe tout neuf bien acéré épluche une lamelle de vernis à ongle en même temps) et la suite du Problème à trois corps en tentant de grignoter les compléments alimentaires récupérés à la pharmacie (des galettes au cacao sans intérêt gustatif, très bourratives).

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Mardi 29 septembre

[rêve] en voiture avec ma mère et ma tante au volant qui fait des embardées minimisées jusqu’au moment où l’une nous fait dégringoler une colline un peu abrupte, par miracle nous n’avons rien, sauf ma tante qui s’est transformée en une espèce de petit four roulé façon maki / exposé dans une alcôve éclairée arrondie sur le dessus, un grand beau livre Café (Caffé ?) qui plairait à Melendili / il faut partir de cette maison ou cet appartement collectif, tout collecter de ce qui nous appartenait, plusieurs boîtes, il y en a trop pour ce que je peux porter avec mes bras, j’essaye d’emboîter les choses au maximum, ne pense pas à trier sauf un contenant avec pas mal de tampons usagés mal entourés de mouchoirs ça je jette, aussi discrètement que possible


« Tu vas pouvoir jeter les noix de cajou », se résignait le boyfriend il y a quelques jours, alors qu’il avait déjà plu sur l’installation artistico-ornithologique de la rambarde de la terrasse. C’était censé plaire aux corneilles. Aucune corneille n’est venue les manger, ni aucun autre oiseau, les noix de cajou ramollies sont restées là une bonne semaine. Ce matin, alors que je rédige ce journal dans mon lit, un mouvement attire, distrait mon attention : une pie est en train de manger une noix de cajou, en fait tomber une autre en tentant d’en attraper deux d’un coup. Les quatre y passent, et ça proteste ensuite qu’il n’y en ait pas davantage. Ça me semble incroyable : que ça ait fini par arriver, ou que ça ait pris autant de temps, que j’ai en tous cas été témoin de l’opération.


Depuis quelques jours, le lierre en fleurs bourdonne de dizaines d’abeilles et autres insectes bourdonnant. Ce ne sont pas quelques pixels bucoliques qui papillonnent, plutôt une autoroute pleine d’échangeurs repliée sur elle-même en une masse menaçante.


26°, ce début d’automne est estival. En jupe et écran indice 50, je vais me promener au parc Barbieux. Je marche lentement pour me soustraire à la fatigue, cultive l’illusion qu’une volée de rochers disposés en marches suffit à dissiper (ce si peu d’endurance me sidère à chaque fois). Je ressors par le bout du parc pour aller acheter du bon pain et une babka, y rentre à nouveau pour la finir. Les noisettes entières croquent, la pâte à tartiner fond dans les tresses de brioche. Ai-je l’air particulièrement réjouie de gourmandise ? malade avec mon crâne tantôt nu tantôt à bob ? Simple politesse de gens du Nord par une belle journée ? Toutes les personnes ou presque que je croise me souhaitent bon appétit.

La fatigue me fait asseoir sur des bancs que je n’aurais jamais choisis. Je me sens bien pourtant dans cette absence de visibilité, la Deûle derrière sa barrière de hautes herbes entre deux arbres broussailleux, au seuil du soleil sur le bois du banc. Les oiseaux me prennent dans leurs filets sonores, les mailles s’élargissent à mesure que les sons se distinguent et se spatialisent, même les bribes de conversation téléphonique derrière moi ne me dérangent plus. Je ne fais plus grand-chose, à part regarder les oiseaux apparaître sur l’appli de reconnaissance puis leurs lignes se colorer quand ils prennent le pas sonore. Le rouge-gorge a beau avoir un solo, je ne suis pas sûre de le distinguer des mésanges lorsque la polyphonie reprend, ni les mésanges des mésanges charbonnières. Un oiseau bleu et orange apparaît en haut de la liste sans plus se faire entendre, qu’est-ce qu’un kingfisher ? *moteur de recherche* c’est donc à ça que ressemble un martin-pêcheur ? Le nom est si terne par rapport au plumage. Je n’ai jamais vu cet oiseau.

 

Les canards entrent dans la partie lorsque j’ai éteint l’appli et rangé le téléphone, alors que je reprends lentement mon chemin, sans fermer la parenthèse de ce moment que la mémoire crible déjà de reflets diamantés, éblouissements tempérés du soleil sur l’eau à travers les arbres, et entrelacs d’ondes lumineuses réverbérés sur les feuillages — bruissement sans vent. Je marche lentement et ralentis encore, sans m’y efforcer, je remonte lentement dans le parc comme les canards dans l’eau. Je marche à la vitesse des feuilles qui tombent, c’est comme ça que ça se dit à ma conscience en arrivant à la hauteur d’un érable rougeoyant, qu’un coup de soleil fait basculer dans l’automne. Pas à la vitesse de leur chute, comme je le fais si souvent, à la vitesse de leur détachement, de leur passage lent d’une saison à l’autre.

Cette lenteur sereine est quelque peu contrariée par les stridences d’une sortie d’école. Un petit garçon accroupi pour toucher l’herbe insiste et la blondinette aux faux airs d’Elle Fanning n’en démord pas : « Je préfère jouer chez toi. » Il dit d’accord et ils disparaissent dans une autre allée du parc avec leur cartable dans le dos. Dans ma lenteur, dans leur détour, Je les retrouve  au carrefour, rejoint par un petit garçon rond à vélo et T-shirt Star Wars qui leur demande s’ils savent faire du vélo à une main, parce qu’il a vu son frère ou quelqu’un en faire comme ça, bras croisés derrière la tête comme sur un transat. Ils ne savent pas, et c’est tant mieux, le feu piéton passe au vert, nous traversons, je les perds, dépassés par une famille à vélo. « Elle a une crotte ! » s’exclame le petit garçon à vélo et c’est vrai, une petite fille elle aussi à vélo a une crotte dessinée sur son gilet de sécurité rose fluo.


Il ne nous restait qu’un unique épisode pour finir la première saison du Problème à trois corps. En scrollant les catalogues de Netflix et Apple.tv, on tombe sur tout un tas de trucs ; le boyfriend se marre devant Un dos tres, sa sœur regardait religieusement. Ça et un truc sur une école de mannequinat, il cherche un extrait sur YouTube pour me montrer à quel point c’était affreux (répliques désastreuses, mauvais jeu français, rires pré-enregistrés) puis enchaîne avec Un dos tres quand je lui dis que je ne connais que de loin, de nom. C’est différemment mauvais. Délicieusement mauvais. Sans s’en rendre compte, on regarde un quart d’heure de vidéo et, quand elle coupe, on bascule sur Apple.tv pour finir l’épisode. On se relève pour aller chercher du Coca et un Bounty glacé avant de visionner le suivant. La prof de classique avec sa coupe à la Ovidie, les vestiaires mixtes, le prof de théâtre à poil au premier cours, les tenues années 1990s, les répliques qui n’ont pas lieu d’être… il n’y a rien qui va dans ce Fame espagnol, c’est junk à souhait, j’adore.

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Mercredi 30 septembre

Pluvieux, temps intérieur.

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