
Martin Page efface l’espace du titre de son recueil, Nonbinaires comme un tout plutôt qu’une soustraction, une contradiction, qui dirait binaire ou bien non-binaire. Vade retro XOR, le langage poétique détricote les 0 et les 1. Être ou ne pas être, telle n’est plus la question. (Comment exister ? dans notre société ?)
si on avait su qu’on n’avait pas besoin
de tenter d’être
ce qu’on n’était pas
Le sujet continue de me rendre perplexe, mais c’est peut-être plus simple que je ne le pense. Peut-être que non-binaire, c’est juste une nouvelle accolade le long d’un spectre féminin <–> masculin, un nous sommes ici et ici et là et pour que le curseur puisse continuer à bouger, on l’échappe de la ligne le long de laquelle j’ai appris à le faire coulisser. Plutôt très satisfait, satisfait, peu regardant, carrément mécontent ? Plutôt femme fatale, mère au foyer, jeune fille, garçon manqué, fille manquée, mec lambda, mâle alpha ? Nonbinaire devient une accolade le long du spectre, ça n’existe pas et ça vous prend dans les bras quand même. Quelque chose comme ça ?
s’interroger libère
le point d’interrogation est une clé
qui s’adapte aux serrures
qui suis-je ? n’apporte pas la nécessité
d’une réponse claire et définitive
qui je ne suis pas en revanche
est
plus précis
Je ne suis pas homme, enfant ou si parfois, je ne suis pas mère, ogre, vieillard, comptable, chanteuse, fée du logis, je ne suis pas racisée, ouvrière, trans, queer, ordonnée, grosse, patiente (ou alors substantivée). Jusqu’à preuve du contraire, je suis cis et hétéro. Souris en ligne. It me. Je me sens souvent plus fille que femme, je rabats le genre vers l’enfance, c’est mon a-genre asymptotique à moi. Je porte des robes, je fais de la danse classique, je ne veux pas d’enfant, je ne me maquille pas, je ne prends pas soin de ma peau, mon budget cosmétique est non-existant, me vernir les ongles une corvée de chimio. Me sentir femme ne m’intéresse pas, juste désirée et surtout : aimée. Avec mon crâne nu, je disparais agréablement de l’espace genré ; on m’appelle parfois monsieur, je cesse d’être seulement une femme pour n’être plus qu’un individu, et j’aime bien ça, être juste moi, j’aime bien exhiber ce crâne nu qui perturbe, sans grandes boucles d’oreilles ni style affirmé pour dire autre chose que la maladie. Comme le bourdon de la pub pour le sucre, je suis là, juste ça. Je disparais derrière mes foulards, vous observe depuis la cabane de mes hoodies.
je suis devant vous les mains ouvertes
le clou du spectacle réside dans cette vérité
je ne veux rien
sinon continuer à être normal comme je le désire
continuer à être normal en défiant la norme
merci
Peut-être que tout ce que je vis sans souscrire à un idéal de féminité, d’autres éprouvent le besoin de le déclarer non-binaire. J’aurais tendance à vouloir élargir ce qui se fourre sous le féminin, le masculin, réclamer des prérogatives des deux genres pour les deux sexes, mais si ça marche mieux pour d’autres avec l’invention d’un troisième, d’un autre terme, sautons la thèse, l’antithèse, arrivons direct à la synthèse.
Peut-être qu’a-genre, c’est genre saoulé par la comédie sociale ?
je me dis peut-être que la virilité ne doit plus exister
ou seulement pour Halloween
comme un costume de cosplay
un kink antique
une virilité qui sait qu’elle est de la comédie
pas obligatoire
le lien et le jeu social sont tremblementdeterriens
et douloureux pour moi
[…] ma manière d’être là c’est
en fantôme
queer fantôme ça me va ça me ressemble je crois
je me sauve mais je ne fuis pas
Est-ce que c’est juste ça ? est-ce aussi simple ?
la réalité est complexe et notre tâche est
de la complexifier encore
Complexe comme un dégradé aquarellé depuis le drapeau LGBTQIA+ ou le drapeau non-binaire ? C’est complexe si on veut identifier toutes les nuances, mais simple à contempler, non ? Dites-moi juste vos pronoms, comment je dois vous articuler dans la langue pour que vous continuiez d’exister lorsque vous n’êtes plus là en face de moi, mais que je parle de vous à d’autres (est-ce qu’elle, est-ce qu’il, est-ce qu’iel va bien ?). Je n’ai in fine pas vraiment besoin de comprendre, si ça vous va.
considérons les gens pour ce qu’ils sont
pas pour ce qu’il nous semble qu’ils sont
offrons-nous la grâce d’être surprises
un miroir ne s’achète que cassé
les usines les produisent comme ça
[…] un miroir est brisé dès le départ
il coupe le visage et l’âme tout le temps
mais
ce n’est pas sans remède
ça demande du travail
pour le polir et abolir son tranchant
ce sont nos mains et notre esprit frondeur
qui vont façonner
la capacité d’un miroir à nous renvoyer une image
juste
de nous-même
[…] je suis qui je suis et depuis lors
les miroirs sont réparés
Je ne sursaute plus comme si je découvrais E.T. dans le miroir. C’est moi. Qui moi ? Quelqu’un. Un substrat à névroses et vivre et lire de nouvelles choses.