La Norvège sur le bout de la langue

Quelques-unes de nos assiettes de petit-déjeuner…

Que miamer ?

Vous avez déjà voulu manger une salade dans un aéroport, et décidé en voyant le prix que vous n’aviez finalement pas si faim ? Bienvenue en Norvège : votre porte-monnaie et vous allez vivre dans un aéroport pendant toute la durée de votre séjour. Après avoir mangé des sandwich à 8 €, vous trouverez au retour que, même chez Paul, c’est donné. (Je parle en euros pour plus de facilité ; évidemment les prix sont en NOK, la couronne norvégienne.)

Certes, vous pouvez trouver de la junk-food qui coûte que dalle, hot-dogs à vous retourner le cœur dans le café des ferrys, frites en zigzag surgelées ranimées au micro-ondes, hamburgers semelles express à la station service, mais il faut avoir des enzymes spéciales pour digérer ce genre de choses ; seuls les Allemands habitués à la Wurst peuvent s’y risquer. Entre ces spécialités internationales tout juste comestibles et les bons plats hors de prix, il n’y a rien. Pas même dans les supermarchés, qui n’ont pas les rayons de produits transformés bobo qui fleurissent chez nous chez Carrefour ou Franprix. Une ou deux fois, dans les coins les plus touristiques, on a mis la main sur une petite salade avec de l’houmous, mais le reste du temps, nada, pas même des carottes râpées.

Comme la pizza végétarienne est à 18 €, le fish & chips dans une baraque qui pue le graillon à 20 € et le poisson dans un resto un peu sympa à 35€ (sans entrée ni dessert), on a vite adopté notre rythme de croisière : gavage au petit-déjeuner, de manière à tenir jusqu’au goûter, puis pique-nique à l’hôtel. Dîner type : soupe instantanée dans des mugs, carottes pré-épluchées quoi-de-neuf-docteur et fromage en tranches carrées avec du pain industriel. Parce qu’il y a des pains absolument délicieux en Norvège, mais très peu de boulangeries. Quant au tombe dessus, en revanche, c’est jackpot : pour les pains donc, sombres, savoureux, plein de graines, de croustillant et de moelleux, mais aussi les viennoiseries, surtout celles à la cannelle.

Cinammon rolls, cinammon buns…

Spécialités et bizarreries

Nous n’avons mangé qu’une seule fois au restaurant en quinze jours, mais les buffets du petit-déjeuner nous ont permis de goûter aux spécialités locales (enfin surtout moi, parce que Mum ne mange pas de salé le matin).

De haut en bas et de gauche à droite : tube de pâte aux œufs de poisson ; gaufre à la cannelle et au sirop d’érable ; le bocal de pickles de concombre rapporté à Paris ; des Wasa à la cannelle, conseillées par Benoît depuis Oslo (dommage qu’on n’ait pas cette variété en France) ; une tranche de brunost, avec un ajout peu académique de confiture.
  • Les poissons : le saumon est évidemment une star, frais, fumé, gravlax, mais comme on l’importe de Norvège en France, pas de révélation majeure. J’en ai plutôt profité pour revoir mon a priori des harengs, même si je leur préfère définitivement le maquereau : grillé, froid, au poivre, le péché mignon des mes petits-déjeuners (quitte à puer un peu de la gueule après).
  • Les pickles : clairement la révélation du séjour. Le pickle, je voyais ça comme un cornichon vinaigré ajouté pour donner un peu de croquant, un truc à peine moins dispensable que la feuille de salade sous un steak-frite. Pas du tout : c’est du concombre mariné dans tout un tas de saveurs qui chatoient en bouche. Les Norvégiens le servent avec le saumon, mais on les a boulottés tels quels et on a demandé en cuisine où ils venaient pour aller faire des provisions au supermarché.
  • Le brunost : forcément, j’ai goûté à ce qu’on présentait comme la spécialité fromagère locale. Verdict : pas mauvais, mais pas savoureux non plus, et surtout, ce n’est pas vraiment du fromage, plutôt une sorte de confiture de lait compacte. C’est encore avec de la confiture que ça passait le mieux, façon peanut butter and jelly (de fait, ils en mettent dans leurs gaufres).
  • Les tubes de dentifrice comestible aux œufs de poisson (kaviar mon cul) : drôle mais dégueulasse.
  • Les fraises : Palpatine en avait un souvenir ému. Je ne suis pas une grande amatrice, mais Mum s’est régalée.
  • Les gaufres : en forme de cœurs-fleur. C’est une religion en Norvège ; on en trouve même dans la buvette des ferrys. A l’hôtel d’Alesund, un pichet de pâte était à disposition pour s’en faire soi-même au petit-déjeuner : je ne m’en suis pas privée !
  • Les cinammon buns / rolls : le goûter-qui-tue (et se conserve mieux qu’une gaufre, pour servir de dessert au pique-nique du dîner).

Bonnes adresses

Boulangeries

Flåm Bakery, à Flåm comme son nom l’indique : un petit miracle que cette boulangerie dans un endroit truffé de restaurants attrape-touristes. Non seulement vous pourrez y trouver un sandwich à la truite qui vous réconciliera avec la vie après avoir erré dans tout le complexe touristique en quête d’un plat qui fasse un minimum envie, mais vous aurez envie de revenir goûter toutes les propositions sucrées. Les cookies au chocolat et les biscottis sont pas mal, mais un cran en-dessous des brioches tressées à la cannelle, qui sont à tomber, et du cookie dit à la pistache (aux fruits secs, en réalité) qu’il faut à tout prix prendre en format géant : non seulement il y en a plus (obviously), mais il est juste de le bonne taille pour que l’intérieur reste moelleux tout en étant croustillant-émoustillant sur les bords. Et vous ai-je dit que les brioches tressées à la cannelle étaient à tomber ? D’accord. Vous pouvez zapper les boissons, en revanche ; elles sont à prendre à la machine.

Lustrabui, à Luster : certes, ce village qui se traverse comme un rien est un peu au milieu de nulle part, mais comme ce nulle part se trouve donner sur un fjord (pas dégueu, comme d’habitude), il n’est pas impossible que tu y passes, toi lecteur futur touriste en Norvège. Dans ce cas, un arrêt à la boulangerie de Lustrabui est tout indiqué pour faire un refill de cinammon rolls (moi, obsessionnelle ?).

Restaurant de poisson

Lokalt & Lekkert, dans la halle aux poissons de Bergen : notre unique dîner au restaurant du séjour, pour terminer en beauté. Après avoir fait le tour des étals où toute la mer semble exposée, fumée, grillée, marinée, assaisonnée de mille manière, nous avons choisi le restaurant du milieu parmi les trois abrités par la halle. Les nappes blanches et la carte épurée auguraient mieux que les zillions de plateaux de fruits de mer différents proposés par le concurrent plus populaire. Bien nous en a pris : Mum s’est régalée avec un saumon goûté in extremis (elle peut confirmer l’association bienheureuse avec les pickles, qui lui ouvre des horizons) ; je n’ai pas laissé au chat ma part conséquente de flétan (choisi il est vrai pour sa sauce au beurre et pour changer, ayant goûté tous les saumons de tous les buffets de petit-déjeuner pendant quinze jours). À la place du dessert inexistant, nous avons observé les cuisiniers travailler dans leur enclos ouvert : la chef qui s’active, un commis qui semble adolescent à dépasser tous ses collègues de deux têtes et ne chôme pas, tous en train de remuer, sortir, couper, essuyer un front,le bord d’une assiette bien dressée, toutes actions qui raffermissent a posteriori la saveur du repas et l’inscrivent en mémoire comme une bonne expérience.

Cafés / salons de thé

Quadrillage de photos représentant les délices mentionnés en dessous… et l'oiseau venu picorer les miettes.
Y’a pas que les humains pour se refiler les bonnes adresses…

Godt Brød Fløyen, à Bergen : c’est le genre d’endroit où tout est oh my Godt, une boulangerie-café très bobo-compatible. J’y ai goûté un délicieux gâteau coco-noix de cajou et suis revenue pour leurs bouchées à la noisette grillée (ce n’est pas pour rien qu’ils font des prix dégressifs en fonction du nombre de bouchées ; ne faites pas comme moi, prenez-en plusieurs d’un coup). Le chocolat chaud maison de Mum était lui aussi délicieux, tout comme la ginger beer (en bouteille) qui me faisait fantasmer depuis plusieurs heures. Nous avons découvert ensuite en nous promenant dans la ville que c’était une chaîne – la nôtre était près du départ du funiculaire (que l’on n’a pas pris, pour pouvoir manger encore plus de viennoiseries à la cannelle).

Photos de la chocolaterie, du chocolat chaud et d'une plaque en métal où l'on voit deux personnes dans une cuisine, l'une "braquant" lautre : "Hand over the chocolate and nobody gets hurt!"

Geiranger Sjokolade, à Geiranger donc : la chocolaterie fait à la fois boutique et café. Si vous n’êtes pas allergique au turquoise et que vous n’arrivez pas au moment où un paquebot débarque en ville, c’est un endroit sympathique pour goûter et papoter. Le chocolat est de qualité, même si la (non-)préparation du chocolat chaud nous a laissées perplexes : nous avons eu beau touiller, les pistoles ajoutées après coup au mug de lait ne se sont pas bien dissoutes, préférant coaguler en vermicelles. Il aurait fallu faire l’inverse et verser en cuisine le lait encore brûlant sur les pistoles, ou bien apporter un pot de chocolat déjà fondu. Qu’importe, nous étions trop occupées à goûter des alliances originales : notre curiosité a été récompensée avec le bonbon au chocolat à l’huile d’olive et au sel, et… hum… fouettée avec celui au bleu. Oui, oui, au fromage. J’ai découvert à cette occasion qu’on pouvait faire du bleu avec du lait de chèvre. Autant vous dire que l’enrobage au chocolat n’est pas détecté par les papilles. C’était amusant, mais m’a passé l’envie de poursuivre l’expérience avec la glace au même bleu.

Le café du Jugendstil Museum à Ålesund : contrairement à la collection du musée, le café n’a rien d’Art Nouveau, mais tout y est délicieux, les serveurs-serveuses sont adorables et on s’y sent comme chez soi (en imaginant avoir une déco bobo-green-cooconing-nordique chez soi – j’ai été un peu déçue en rentrant de me rappeler que l’aménagement de mon studio s’est fait par une sédimentation mobilière pragmatique et fainéante, sans plante-paravent ni mobilier design). Nous sommes restées là un temps infini à discuter, bien après avoir picoré de l’index les miettes du scone géant (aux écorces d’orange) et raclé avec la fourchette en biais les traces de chocolat d’une tarte cacaotée jusque dans sa pâte. Avec de la clotted cream et de la chantilly, parce qu’on n’allait pas dire non au serveur, qui nous l’a proposé si gentiment. Sa collègue, tout aussi aimable, m’a gracieusement rempli la théière pour une seconde tournée – c’est dire si on avait envie de s’en aller.

Fjords norvégiens

Tache de Rorschach au Lustrafjorden, bras du Sognefjord

Un bras d’eau encadré de montagnes : un fjord. C’est l’idée vague que j’en avais, sans soupçonner que l’érosion d’une montagne par un glacier peut donner à la mer des paysages assez divers dans lesquels s’insérer lors de la montée des eaux. Il y a les montagnes telles qu’on les connaît, un sommet, des pans, parfois des névés, mais aussi des flans plus abrupts, plus proches de falaises, la roche à nue, d’autres au contraire comme tapissés de mousse verte, et des souvenirs de montagnes devenues des collines, avec de l’herbe si verte si tendre qu’on dirait du gazon, des maisons proprettes, des vergers, des cultures, la Suisse supplantant alors l’Écosse comme référentiel vallonné.

Et parfois, c’est carrément la Méditerranée (oui, l’eau est turquoise, oui, c’est un fjord)

À force de les longer et de les traverser, à force de confondre puis d’identifier les bras principaux des secondaires, les paysages traversés se sont mis à coaguler et à se singulariser : on a compris le pourquoi des fjords au pluriel, on a commencé à voir ce qui unifiait les métamorphoses subtiles opérant sur des kilomètres, jusqu’à déboucher sur un paysage d’une toute autre atmosphère, qui légitime un autre nom. On le découvre en écartant les doigts sur les cartes de Waze, un quelque-chose-fjord, le plus souvent un préfixe que je n’ai même pas croisé dans le guide, ou pas mémorisé. Ce sont des flans moins enchevêtrés, une eau turquoise, des brumes de sapins, des roches de lichens ou encore des rives plus écartées jusqu’à donner l’illusion d’un lac – il y en a aussi, qui grignotent les terres de partout, jusqu’à ce qu’on ne sache plus lequel, de la terre ou de l’eau, est le référent, et si l’on doit parler d’île, de presqu’île, de lac, de rivière ou de mer – on dépose vite son vocabulaire au pied des éléments. Souvent, pourtant, c’est encore un fjord, souvent le même qu’on longeait depuis un moment, sous un autre nom, comme ces routes qu’on ne voit pas changer de dénomination parce qu’elles sont dans l’exact prolongement l’une de l’autre, le carrefour toponymique passant pour un croisement mineur.

Carte des fjords que nous avons visités, avec nos principaux arrêts. Les fjords principaux sont en capitales, et les bras secondaires en minuscules.

Il a fallu que je recrée une carte à mon retour pour que les bras se raccordent et se ramifient : le si célèbre Geiranger n’est pas le tout d’un fjord comme je le croyais, mais seulement l’un de ses bras, quelques kilomètres sélectionnés par l’Unesco comme un échantillon par des scientifiques – la partie pour le tout, qui s’en trouve occulté : le Storfjord, pour ne pas le nommer. Par une similaire métonymie patrimoniale, je n’ai pas compris que nous passions à côté de l’autre fjord classé : le Nærøyfjord, tout près de l’Aurlandsfjord que nous avons visité sous toutes les coutures. Je m’en suis voulue d’avoir loupé le bras à valeur d’exemplum, d’autant que le Sognefjord (de son nom principal, auquel se raccordent Aurlandsfjord et Nærøyfjord) s’est rétrospectivement imposé comme notre fjord favori, à Mum et moi.

Geiranger,
le fjord qui a la plus grosse

Nous nous le sommes avoué à demi-mots, avec moult précautions d’abord, puis avec de plus en plus d’aplomb jusqu’à le fanfaronner en snobs provocatrices, sûres de leurs goûts : le Geiranger, prétendument roi des fjords, s’est retrouvé en bas de notre top 3 (sur 3). Certes, il a des dimensions imposantes, mais c’est un peu comme le mec qui a la plus grosse et tient à le faire savoir : pas hyper emballant. Les montagnes massives qui encadrent l’eau sombre sont trop touffues, trop vertes, d’un vert bouteille qui suinte l’humidité, une moiteur froide, envahissante comme de la mousse.

Geirangerfjord vu du dessus
Geirangerfjord, vu d’Ørnesvingen

Les chutes d’eau qui rythment l’excursion en bateau sont impressionnantes, mais à ce stade du voyage, nous nous y sommes presque habituées : on les perçoit de moins en moins comme des cascades, rares, identifiables ; on les oublie dans le ruissellement continue des glaciers qui doivent bien trouver à s’épancher ici et là, de tous côtés – il faut voir les touristes que nous sommes isoler ou rassembler les fils d’eau à plusieurs reprises pour essayer d’arriver à sept, et retrouver l’appellation des Sept sœurs, comme on relie les étoiles pour retrouver les constellations canoniques, quand notre imaginaire les auraient volontiers reliées en d’autres dessins.

Le Geiranger doit déployer des trésors de brume pour apparaître en majesté. C’est ainsi que je lui trouve du panache, avec un nuage de brume bas qui tarde à disparaître au virage, un Magritte au coin de la rue, touche d’humour et de poésie. La grandiloquence ainsi évacuée, la brume accrochée aux crêtes peut faire son œuvre et découvrir ce qui, seul, s’impose sans mystère. Le double effet d’escamotage et dévoilement joue beaucoup dans l’appréciation des fjords, me suis-je aperçue. À ce jeu-là, le Geiranger n’est pas hyper bien loti, car les montagnes font bloc et n’opposent que peu de résistance à la curiosité. Contrairement à d’autres fjords, il n’y a pas pléthore de virages au coin desquels les nuages peuvent tourner ; nous avons eu de la chance que notre hôtel donne sur le premier et l’un des rares d’envergure.

Nous avons eu beaucoup de chance d’une manière générale ; le kairos était avec nous (ou la paresse, qui nous faisait débuter les visites à l’heure où les cars s’arrêtaient pour déjeuner) : à Bergen puis à Borgund, les groupes sont arrivés alors que nous nous éloignions de l’église en bois debout ; à Ulvik, nous avons découvert le matin de notre départ un paquebot là où nous avions fait seules du pédalo ; au moment de quitter Geiranger, la brume s’est transformée en brouillard et a avalé le fjord que nous avions visité, dégagé, la veille ; ainsi de suite, souvent, de la pluie et des giboulées de touristes. Il n’y a que la route des trolls qui a été en partie mangée par le brouillard ; il a fallu descendre sous le couvercle nuageux et découvrir la vallée dessinée par les pans-toboggans des montagnes pour imaginer le panorama qu’offrait le point de vue d’où l’on ne voyait rien, ponton que nous avons croisé sans nous y arrêter, suspendu dans le vide du paysage, entièrement comblé de coton comme un coussin nouvellement rembourré.

Hardanger,
le fjord qui se soustrait à l’image d’Épinal

En deuxième place de notre top 3, nous avons placé le Hardangerfjord que nous avons longé sur la partie nommée Eidfjorden. À certains endroits, il est bordé de montagnes, qu’il faut bien requalifier à d’autres de collines, parsemées de pelouses, habitations, moutons et vergers (nous n’avons pas trouvé de cidre malgré notre arrêt à une ferme fruitière bien peu pittoresque, recommandée par le guide). J’ai même noté quelques serres discrètes à Ulvik, alors que nous faisions du pédalo seules sur notre bras de fjord – un vieux rafiot lourd aux sièges mal moulés, qui ruine jambes et dos, mais magique en ce qu’il permet de prendre possession des lieux, au ras de l’eau : on réagence les rives et l’émerveillement attenant d’un coup de gouvernail, on rôde autour de la petite île mystérieuse peuplée de chèvres (et de nids d’oiseaux, apprend-t-on en rendant l’engin) et on rit d’essuyer ou d’avoir un grain, continuant à pédaler sous la pluie.

Depuis notre hôtel à Ulvik

La cible d’un jeu de fléchettes est suspendue dans l’une des salles communes de l’hôtel, de plain pied ou presque, les chambres réparties sur deux étages qui suivent la pente douce du terrain, desservies par un long corridor où j’entendrais presque les cavalcades d’enfants fantômes, forcément passés là pour des vacances de quelques jours, à faire du kayak, du VTT, du pédalo, du tir à l’arc, tandis que les parents envient le temps qu’ont pour eux les aînés, à contempler la vue entre deux chapitres ou mots croisés. Le balcon de notre chambre, qui comme les autres donne sur le fjord, répète à sa manière le syndrome du banc vide : vous ne vous y assiérez probablement jamais (si vous le faisiez, le charme disparaîtrait, il cesserait d’être un banc vide pour redevenir un banal soutien à votre séant) mais, du simple fait qu’il soit là et vide, vous vous mettez à rêver, l’envie vous prend de contempler les environs ou mieux encore, de vous absorber dans une lecture qui, en vous y soustrayant, les rendrait évidents, présents à chaque fois que vous relevez la tête, sans avoir à vérifier, à douter un seul moment de leur fidélité ou de votre présence. Le paysage cesserait d’en être un pour devenir environnement, et la question de comment voir et retenir s’évanouirait dans le vivre.

Il fait un peu frais pour s’attarder sur le balcon, mais je profite de la vue depuis mon lit d’une nuit, où je ne reste guère, me levant à tout instant pour voir mieux ou reprendre une photo car la lumière a encore un peu changé et c’est tellement beau, je ne tiens pas en place. Malgré ma frénésie, le paysage infuse lentement en moi, comme ont infusé les montagnes de Sapa, en novembre, lorsque Palpatine et moi avions coupé court à la visite disneylandisée du village pour nous poser à une terrasse à la vue imprenable, prise à tout instant par des brumes, des lumières différentes. J’avais parcouru le paysage à petites gorgées de gingembre brûlant jusqu’à ce qu’il devienne vivant – non pas comme une carte postale qui s’anime, mais comme une pièce dans laquelle on commencerait à vivre, identique et différente à chaque heure du jour. Je sais depuis que c’est l’une des plus belles manières d’accéder aux paysages, que c’est ainsi qu’ils cessent d’être des décors ; quand j’en ai le loisir, j’aime rester dans les parages jusqu’à percevoir une familiarité sous la singularité de chaque lumière. C’est ainsi que j’ai vu la lumière varier sur Ulvik, les montagnes lointaines masquées ou redonnées par le déplacement des nuages, le relief modulé par les rares rayons de soleil qui tombent comme sur d’heureux élus (pas un peuple, non, une parcelle : une ferme ou un pré, quelques maisons tout au plus), puis le crépuscule s’installer sans jamais permettre à la nuit de le déloger. Il reste là, en suspends, toute la nuit entre chien et loup ; après quelques ultimes photos, il faut se résoudre à tirer les rideaux et aller se coucher.

Ulvik de nuit- crépuscule (la prise de vue fonce la lumière)
On dirait presque les formes abstraites d’un lecteur de musique…

Depuis que j’ai pris à conscience à Yosemite qu’un paysage est essentiellement une carte postale, qu’on ne peut le constituer comme tel que depuis un point de vue qui nous le rend extérieur, je cherche à chacun de mes voyages à réduire l’écart entre le monde et moi. Je sais bien que la coïncidence totale est impossible, intenable plus d’un instant de vertige, mais j’ai compris depuis peu que cette quête de l’ici et là rejoue celle de l’ici et maintenant, que chercher à habiter un lieu et vivre dans l’instant présent sont une seule et même chose, envisagée depuis une perspective tantôt spatiale tantôt temporelle.

Pour vivre dans l’instant présent, il faut accepter à chaque instant que l’instant disparaisse et bascule dans un autre – l’accepter : pas seulement s’y résigner, mais le vouloir, accompagner voire anticiper légèrement le mouvement comme un danseur qui anticipe la musique d’une fraction de seconde pour donner le sens de l’allegro (je veux l’allégresse de l’allegro). De même, pour habiter un lieu, il faut accepter de le traverser, d’en faire varier les angles morts, l’occulter et le raviver par le mouvement – par la danse, pourquoi pas. La variation peut venir du mouvement immobile des heures ou des saisons sur un paysage (les lumières changeantes captées par Monet en de multiples tableaux sur une même meule de foin) ou bien de la multiplication des points de vue, le paysage s’appréciant alors diffracté (dans une perspective cubiste).

Spontanément, la méthode impressionniste m’attire davantage, mais je connais ma tendance volontiers obsessionnelle et j’aurais tôt fait de perdre le sens du passage dans la collection maniaque de chaque état présent anticipé comme passé. J’aurais tout intérêt à embrasser davantage la méthode cubiste, aussi peu naturelle soit-elle pour moi : je synthétise spontanément par accumulation et juxtaposition progressive, non par croisement et concaténation subite (je n’ai compris qu’à la fin de ma prépa que j’aurais eu tout intérêt à multiplier et croiser des lectures variées, plutôt que de ressasser mes cours jusqu’à l’écœurement du par cœur).

Laisser infuser les paysages est une belle expérience, mais ne saurait constituer le tout d’un voyage – il faudrait séjourner partout sans se déplacer nulle part. C’est là, lorsque la pause s’étire tant qu’elle risque de se transformer en paralysie, qu’il faut se faire cubiste (comme Rimbaud se faisait voyant) : multiplier et superposer les points de vue pour que l’enthousiasme de ce qui vient supplante le regret de ce qu’on laisse derrière soi ; traverser les paysages plus d’une fois, pour ne plus les traverser (comme on traverse un fantôme dans le monde d’Harry Potter) mais les parcourir, en trois dimensions et profondeur. C’est ainsi que surgit Aurlandsfjord, des perspectives croisées de Flåm, à la source, de Stegastein, spectaculaire point de vue en hauteur, et d’Undredral, dans les méandres.

Et quand les points de vue ne sont pas prévus, à nous de les créer, en jouant sur les moyens de locomotion et la vitesse de défilement :

  • randonner dans un mont près de Bergen (on voit peu mais on embrasse beaucoup, rendu présent au panorama par l’effort pour atteindre le point culminant) ;
  • faire du pédalo à Ulvik (on fait corps avec le bras du fjord, déroulant lentement les rives autour de nous) ;
  • prendre le train à Flåm (l’excitation de ce qui se découvre dans la vitesse compense ce quelle oblitère) ;
  • faire une excursion en bateau à Geiranger (les montagnes avancent, vitesse de croisière) ;
  • et rouler en voiture pour rallier tous ces lieux (je savoure mon avantage en tant que passager).
Bateau d’excursion à Geiranger

En Norvège, les trajets en voiture font partie intégrante du voyage. Je pensais que la conseillère de l’agence de voyage essayait de minimiser le temps que la route grignoterait sur les visites, sa place dans le planning, mais elle disait vrai : les trajets en voiture font partie du plaisir. De toutes les routes que l’on a empruntées, certaines étaient évidemment plus belles que d’autres, mais aucune n’était coupée du paysage comme les autoroutes que l’on enfouit parfois chez nous dans les terres, grandes diagonales dans le vide. En Norvège, si vous repérez une route droite sur la carte, c’est à coup sûr un tunnel, creusé dans la roche. À l’air libre, on sinue dans les montagnes, en montée, en lacet, en descente, en épingle à cheveux ; on contourne le relief ou on longe les fjords, tout au bord de l’eau (parfois au-dessus, terre-pleins étroits gagnés sur l’eau à en croire les cartes de Waze, leur bleu de part et d’autre de la route alors que nous sommes collés à la montagne). Avec ses tours et détours, la route met en scène le paysage, le dérobe pour mieux le représenter, dans une vision sans cesse renouvelée ; à chaque virage, il est encore là, à nouveau. Pour faire face à ce perpétuel surgissement, j’ai essayé les jurons (putain, c’est beau !) et les euphémismes (c’est pas dégueu par ici), mais à la longue, ce sont les antiphrases ironiques qui se sont imposées (encore un coin moche).

Mum a ralenti à chaque fois que c’était possible (plus souvent qu’on pourrait le croire), quand il n’y avait personne derrière nous ; et nous nous sommes arrêtées, très souvent au début, puis un peu moins : on avait un peu de route à faire, quand même, et on s’habituait. La beauté des paysages est peu à peu devenue le cadre normal de nos conversations, qui se sont remises à nous absorber, entre deux exclamations sur ce coin pas moche quand même putain que c’est beau. Les deux derniers jours, d’Ålesund à Bergen par la côte, nous nous sommes encore moins arrêtées parce qu’il y avait tout simplement moins d’endroits pour le faire : autant, à la naissance des fjords, les routes sont très bien aménagées, pleines de recoins (et de toilettes publiques gratuites !) où s’arrêter sans gêner la circulation, autant les aménagements sont rares près de la côte, moins visitée (ou alors par bateau). La nature y est toujours aussi belle pourtant, mais se voit ponctuée d’une certain nombre d’usines, de câbles et de centrales électriques – cause ou conséquence d’une circulation touristique concentrée à la source des fjords plutôt qu’à l’embouchure.

Le Sognefjord,
qui parle à nos petits cœurs

On le soupçonnait à l’aller ; on a eu confirmation au retour : notre fjord préféré, en première place de notre top 3, c’est le Sognefjord. Le Geirangerfjord est vert bouteille ; le Hardengerfjord, vert pomme-pelouse ; le Sognefjord, lui, est bleuté, de la couleur des lointains qui s’estompent dans les estampes.

Depuis Stegastein

Il est impressionnant mais semble paradoxalement à taille humaine : ses rives sont éloignées ce qu’il faut pour faire de l’effet (ce n’est pas un lac) sans étouffer (on ne s’y sent pas encastré comme à Geiranger). Surtout, ses montagnes s’étagent à l’horizontale, coulissent les unes derrière les autres comme des éléments de décor décalés pour créer un effet de profondeur ; il y a toujours un virage à prendre sur l’eau, un obstacle dans l’enfilade qui ravive la curiosité. Non seulement le Sognefjord a ce sens inné de la mise en scène, mais il dégage une sérénité à l’opposé de toute dramatisation ; le traverser en ferry fait croire un instant que la vie peut être un long fjord tranquille. Les lieux exaltent sans (trop) exciter, on y respire bellement, plus profondément.

Depuis Lavik

J’ai été heureuse de recroiser ce fjord au terme de notre voyage (à l’embouchure, cette fois). Pique-niquer devant son décor de carte postale, vivante néanmoins de ses bruits d’oiseau, fleurs et pins, a été un moment parfait – complètement improvisé : nous avions faim, le lieu était beau ; nous nous sommes garées à l’entrée d’une propriété privée et nous avons rouleauté des tranches de fromage installée sur les roches-muret.

Arrière-pays, arrière-grand-mère

Enfant, je passais toujours une partie de l’été à Sanary avec mes grands-parents et ma cousine. Le programme était pour ainsi dire immuable : plage le matin (avec, selon les âges : toboggan aquatique, record de roulades sous l’eau, sculptures de sable et fin de chapitre toujours trop longue au goût de mes grands-parents, qui me houspillaient pour que j’aille jouer), déjeuner sur le balcon (j’ai mangé tellement de melon au fil des années que je dis à présent de ne plus aimer, pour ne pas avoir à en manger), temps calme aux heures les plus chaudes et, si vous n’avions pas réussi à extorquer la promesse d’une sortie sur le port (comprendre : au marché nocturne plein de merdouilles enviables), départ en fin d’après-midi pour la maison de mon arrière-grand-mère dans l’arrière-pays (jus ou sirop de quelque chose en faisant grincer la balancelle, jeux dans la jardin à étages, dîner, pastilles Vichy et Rami). Avec toujours, en arrière-plan, le Gros Cerveau : une montagne pas comme la montagne pointue et enneigée où l’on va faire du ski, mais pas une colline non plus – une montagne Sainte-Victoire qui n’aurait pas été peinte par Cézanne, avec un nom autrement plus rigolo.

Note pour les malvoyants : les paragraphes sont entrecoupés de bandes découpées dans une seule et même photographie : un pin sur le littoral, qui nervure le ciel de ses branches.

J’ai longtemps eu un doute quant à la possibilité que ce nom soit un surnom, mais les cartes sont formelles : il s’agit bien du Gros Cerveau. Je l’ai vu de loin pendant toute mon enfance estivale, et sa silhouette s’est confondue ces dernières années avec les récits de randonnées de Simone de Beauvoir. La Provence qu’elle parcourt si librement dans La Force de l’âge, les calanques de Marseille, Cassis, Saint-Cyr, les cigales, les roches, les pins : le Gros Cerveau. J’ai rêvé partir seule randonner ; je ne l’ai pas fait, alors que j’en avais la possibilité cette année ; j’ai laissé filer le printemps et son temps clément, l’absence de cagnard oubliée sous la pluie.

Sans trop y croire, j’ai proposé la rando à Mum qui, depuis qu’elle fait de la marche nordique tous les week-ends, ne recule devant rien : elle n’a pas reculé devant le Gros Cerveau, qu’elle non plus n’a jamais gravi, alors qu’elle a fait ses premiers pas ici, à Sanary, comme elle le précise à la fille de la location pour couper court aux recommandations locales. On connaît le coin. On croit le connaître, du moins ; on y a nos repères. Aux itinéraires proposés par l’Office du tourisme, nous avons préféré une variante qui partait de chez mon arrière-grand-mère ou presque. Nous avons garé la voiture chez elle, où elle n’habite plus depuis quatre ans déjà, sans manœuvrer pour éviter le cyprès qui n’existe plus depuis plus longtemps encore, mais que je m’attends à voir à chaque fois. Les plantes sur les marches de la terrasse sont mortes dans leur pot. Ce n’est pas sinistre, pourtant : la montagne semble reprendre ses droits de sécheresse sur cette parcelle en contrebas.

Trois heures de marche annoncées. Nous avons prévu une belle marge avant la tombée de la nuit, sans penser que cela ferait débuter l’ascension à une heure encore chaude : nous sommes en nage et, après une demie-heure sans avoir croisé personne (qui serait assez fou pour faire de même ?), je relève ma robe jusqu’aux seins et randonne en culotte.

J’ai trop chaud mais je me sens incroyablement bien, ici, dans la chaleur, la caillasse, l’odeur des pins et le boucan des cigales. J’emprunte ces chemins pour la première fois, mais je suis chez moi. Si mon statut d’indécrottable citadine ne rendait pas la chose si risible, si j’étais du coin, un brin de fille, de lavande AOP, je parlerais de la terre, du rapport à la terre, à la caillasse, aux tapis d’épines de pin ; je parlerais de racines même, même si les seules racines qu’il y a là sont celles dans lesquelles j’essaye de ne pas me prendre les pieds.

Le panorama tout en haut vaut la montée : la côte se déroule à nos pieds comme une carte en 3D, un Google Maps incarné, où l’on repère (la maison de mon arrière-grand-mère, à partir de l’énorme baraque orange-délavé-en-rose du voisin), s’étonne (est-ce Toulon que l’on voit là, avec ce que l’on devine un énorme bateau de guerre ?) et relie (la plage de Six-Fours à Sanary, Sanary à Bandol avec plus de distance qu’on ne pensait, car les routes passent en amont de la dentelle du littoral, coupée de baie à baie).

La vue vaut la montée, mais elle ne vaut pas la vue de la montée, vue bouchée par la montagne qui se replie sur elle-même en nous englobant en son sein. Mes premières expériences de randonnée m’ont un peu frustrée : je croyais investir le paysage, et je ne voyais que mes pieds, jusqu’au panorama final qui se découvrait décorrélé des chemins empruntés. En montant au Gros Cerveau, j’ai certes beaucoup regardé mes pieds et il y a eu le panorama-d’en-haut, mais avant cela la vue se dégage régulièrement, sans coup de théâtre, sur un paysage non plus extérieur mais intérieur : je vois à distance les mêmes arbres que ceux sous lesquels, entre lesquels, j’avance, et rien que ces arbres. Ce que je vois comme extérieur concorde enfin avec l’intérieur où je me trouve. Je suis là, vraiment, sur, dans la montagne – en son sein et pas depuis un point de vue qui me la présente en m’en excluant.

La montagne se replie doucement sur moi comme le temps quand je suis à Sanary : quand je suis dans ces rues finies que l’on parcourt en une après-midi à peine (parfait pour boucler dès l’arrivée le pèlerinage et profiter sans plus tarder : la librairie Baba Yaga où je me suis fait offrir tant de Père Castor, le marchand de journaux longtemps fréquenté, la baraque à chichis, les petites autos où nous avons ruiné nos aînés, les boulangeries avec leurs ficelles aux olives et leurs tartes tropéziennes en devanture, les pavés, les ruelles, le port et ses pointus, l’église, le phare sur la jetée), quand je suis dans Sanary, j’ai simultanément 8, 13, 15, 20, 30 ans. Mes âges se rempilent en une continuité que je n’éprouve plus ailleurs, un fragment d’éternité qui fait paradoxalement mieux accepter le passage du temps, diffractant des instants que l’on croyait oubliés, rouvrant de lui-même la malle à souvenirs.

Dans la golden hour sur la montagne, je me sens presque prête à, près de lâcher, d’accepter que ce qui est s’achemine sans cesse vers sa disparition pour se recréer ou laisser place à. Je me sens presque prête à non pas refuser, non pas me résigner au changement, mais à le vouloir, j’en suis tout près, je sentirais presque poindre un peu de curiosité pour ce qui pourrait arriver si je dégageais le champ des possibles en acceptant de quitter ce qui est. Près, tout près, presque. Pas tout à fait, jamais. Dans la golden hour sur la montagne, il devient un peu moins difficile seulement d’accepter l’inacceptable, mon grand-père passé de vieux monsieur à vieillard, vieil enfant à l’humeur devenue égale dans la maladie, lui si soupe au lait lorsqu’il n’avait pas besoin de s’appuyer sur une canne et une épaule pour passer d’une pièce à l’autre. Il sanglote aussi brutalement que brièvement à l’annonce du décès d’un ami, il n’y en a plus un qui tient debout. Il est, ils sont, en première ligne depuis un moment déjà, la génération d’avant majoritairement disparue, mais c’était une drôle de guerre, qui n’a plus rien de drôle à présent que les premiers commencent à tomber. Je ne sais rien de l’horreur que l’on peut éprouver ; j’assiste à tout cela désolée pour lui, mais dans une anesthésie des sentiments : cela ne me fait rien. Ma mère est incrédule, elle aussi, devant ce père qui lui en imposait, et qui se repose à présent sur elle, accepte son aide sans même rechigner. Ma grand-mère est épuisée de son rôle d’infirmière. Mon arrière-grand-mère, qui ne sait rien de l’état de son gendre, pourrait lui survivre, bientôt plus sèche encore que la montagne.

Elle paraît frêle au milieu de tous ses oreillers, les jambes deux brindilles que l’on devine sous le drap. Pourtant, on n’a pas peur de la casser en lui prenant la main, à la poigne encore pleine de vigueur ; on aurait plutôt peur de l’écorcher, avec sa peau qui n’est plus fine mais transparente et fait affleurer tout un tas de couleurs, lichen de bleus, veines, rouges, escarres, jaunes, excroissance de peau sur la joue, est-ce qu’il ne faudrait pas essayer de l’éviter en l’embrassant ? Ce serait peut-être dégoûtant sur un autre corps, mais pas sous ces yeux d’un bleu aussi transparent que la peau, que l’eau de la première et la dernière baignade du séjour. On prend sa main, on la caresse doucement, on l’embrasse sur la joue ; il n’y a plus ici qu’un absolu : la tendresse. Mon arrière-grand-mère ne parle plus qu’en écho et en interjection, ah bah ça, oui elle a faim. L’univers s’est rétréci à une fenêtre sur les pins, la mer au loin ; une fenêtre qui fait défiler le bruyant du monde, jusqu’à ce qu’on ne l’entende plus ou qu’un soignant éteigne la télévision ; deux canevas encadrés, apportés avec quelques meubles de chez elle. J’aime la dame à la licorne, surtout, pour son défaut de broderie, un fil couleur peau ayant été utilisé pour l’espace censément libre entre la cuisse et le mollet à l’arrière du genou, devenu palmé. Le tableau brodé trônait au-dessus de la lourde bonbonnière de pastilles Vichy, et si je devais récupérer des objets d’elle, ce serait ceux-là. Est-ce l’enterrer qu’avoir cette pensée ? La trahir que de me demander immédiatement après ce que j’en ferais, de ces objets encombrants dans un intérieur autre que le sien ? Elle est là, sa main dans la mienne, et c’est tout ce qui compte, je crois. J’ai laissé partir l’ancienne image d’elle la dernière fois où nous sommes venues en famille en trombe parce qu’elle faisait un syndrome de glissement ; elle se laissait mourir, en terme de non-soignants, et j’ai laissé mourir en même temps l’image de mon arrière-grand-mère dans la force de sa vieillesse, qui prenait sa voiture tous les matins pour sa baignade quotidienne, clouait à une main des planches trop lourdes pour ma mère, plongeait dans le congélateur pour sortir les cônes menthe ou pistache, on ne sait pas, c’est vert, et s’arsouillait gaiement avec son amie, une gamine de 75 ans, 15 ans de mois qu’elle. J’ai laissé mourir cette image qui me renvoyait par contraste celle de la déchéance, et maintenant, il n’y a plus qu’une vieille dame dont je suis heureuse de tenir la main.

Nous restons autour d’elle lorsqu’elle attaque son plateau repas, et je ne sais pas si nous recréons ainsi la convivialité d’un repas, que l’on ne partage pas, ou si nous l’humilions à la regarder en mettre autant à côté que dans sa bouche (le soignant lui a demandé : elle veut manger par elle-même). L’appétit ne lui manque pas ; il faudrait voir à ne pas lui chourer son pti Filou à l’abricot, qu’elle protège de la main en mangeant sa soupe épaisse comme une purée. À plusieurs reprises, ma mère lui prend la cuillère des mains pour rassembler le reste de nourriture ou enlever un peu de celle qui s’accumule dans la serviette nouée autour du cou ; c’est autant pour mettre fin à cette vision de dépendance qui l’horrifie, je crois, que par réel désir d’aider. Dans ce geste d’agacement passager et de tendresse infinie, je retrouve et prends conscience de la certitude que j’ai d’être aimée en même temps que de l’insatisfaction dont j’ai héritée, des choses et de moi, de ce que rien n’est jamais comme ça devrait être, comme j’ai l’idée que ça devrait être, c’est-à-dire comme je veux que ce soit.

C’est curieux comme un moment si court peut se dilater dans le souvenir et sa narration. Lorsque nous partons, ma grand-mère, ma mère et moi, mon arrière-grand-mère a le regard dans le vide, et je suis immensément reconnaissante au soignant qui prend le relai de la tendresse – cet absolu qui, pour une personne à la mémoire défaillante et au futur restreint, cesse d’exister à l’instant où cesse le contact physique des mots et des peaux.

Il faudrait être là ; or nous sommes toujours du côté des vivants, dans le déni et la vitalité, des glaces sur le port, sorbet cacao, glace noisette, brioche sicilienne ;
du côté de ma grand-mère, que l’on essaye d’encourager à prendre des moments à elle, pour s’aérer de la maladie de mon grand-père ;
du côté des vitrines que l’on regarde par habitude sans plus vraiment faire les boutiques, sauf pour cette robe rouge pas du tout vif, plissée et à petites fleurs jaunes, qui fait saillir l’image désirable de Mathilde Froustey dans mon dos nu (étroitesse, épaules, omoplates) mais que je remets sur son cintre car synthétique ;
du côté des bouteilles d’eau du robinet infusée de menthe, de la guirlande lumineuse éteinte qui fait cadran solaire sur la terrasse, des lectures entrecoupées de siestes évidentes pour passer les pics de chaleur sous ellipse, des doigts de pieds dont tombe un peu de sable quand j’essaye de les décoller les uns des autres, forçant l’éventail ;
du côté de la mer, des bains qui ravigotent ;
du côté du littoral, que l’on se met à explorer, après des années à venir là l’été, manière de réinsuffler un peu de nouveauté dans l’éternité ;
du côté des crépis rose et orange et ocre, qui me font soudain comprendre mon coup de foudre, ma reconnaissance de Rome : j’aurais dû le savoir, au fond ; cherche-t-on autre chose que son enfance tout au long de sa vie ?

La joie chevillée au cœur de Strasbourg

Toit avec plein de petites fenêtres et une cheminée (sans cigogne)

J’ai adoré ces quelques jours à Strasbourg. Palpatine était pris toute la journée, si bien que j’ai eu le meilleur du voyage solo et duo : les soirées à deux et les journées à explorer seule, au gré de ma fantaisie. Pas de tristesse nocturne quand tombe la fatigue à la fin de la journée ; pas de compromis ou même seulement de synchronisation en cours de parcours. Je tourne à droite si j’aperçois des couleurs qui me plaisent, reviens vers la gauche vers l’animation, parcours les grands espaces à grandes enjambées ou au contraire en flânant à pas ralentis, décide quand il est l’heure de manger, quel kouglof engloutir ou effeuiller, hésite autant que je veux sur la suite à donner à ces instants de liberté sans errance.

Eglise à deux clochers vue en contre-plongée, avec les moignons d'arbres cogneurs
Une (vraie) cigogne !
Pont vu d'en contrebas, avec des découpes en fer forgé, la cime d'un peuplier à gauche, un piéton à droite
Plan miniature en 3D, d'où se détache la cathédrale, sur fond flou de verdure

Certaines villes, trop mornes ou trop petites, se referment après quelques heures ; on ne sait plus trop quoi y faire après les avoir quadrillées. Strasbourg est juste de la bonne taille, ou mon séjour de la bonne durée. Je la traverse, la sillonne, suis les contours de ses quais, recroise des endroits que j’ai aperçus au loin ou que j’ai déjà passés en venant d’une autre direction ; la ville prend forme dans mon esprit, les coins de rue coïncident avec le plan, et me surprennent cependant d’ainsi se raccorder. Je repère ses différents quartiers : les colombages, que j’imaginais omniprésents, sont cantonnés à un coin très touristique, dont je me détourne rapidement en même temps que de la cathédrale claudicante. À ses immenses tours, je préfère, snob, les clochers beaucoup plus simples de l’église protestante, qui s’élèvent à un tournant du fleuve et font s’élever je ne sais quoi en moi – un ascendant similaire aux peupliers et leur cime qui ploie légèrement de côté, tandis qu’ils frémissent de tout leur être, certaines feuilles presque blanches de soleil. Peu de choses naturelles me ravissent autant que le scintillement des peupliers, sachez-le. Et il y en a, autour du fleuve, indiquant la direction dans laquelle tourner autour de la ville-île. J’adore ces quais, la respiration qu’ils créent dans une ville déjà aérée de belles places, la cachette en plein air qu’ils constituent, quelques pieds sous la circulation dense des vélos, les ponts qui rythment le parcours et le suspense de savoir s’il y aura ou non au prochain des escaliers pour descendre ou remonter (ils sont plus rares encore qu’autour de la Seine).

Fleurs délicatement éclairées par le soleil, vues légèrement en contreplongée depuis les quais du fleuve
Silhouette en train de lire sous le passage d'un pont fluvial

Aux endroits tout indiqués pour le touriste, je préfère les quartiers résidentiels cossus ; je m’imagine habiter l’une de ces demeures, ou même pas, je choisis juste les façades que je préfère. Je caresse l’idée d’acheter un carnet et un feutre pour dessiner à toute vitesse les éléments architecturaux qui, cumulés, donnent son air à la ville ; j’en ai très envie, mais j’ai plus envie encore de continuer à marcher, faire circuler les idées dans mes jambes, l’éblouissement dans mes poumons, la joie qui me décolle d’un centimètre du sol, c’est une gaité, une luminosité folles, d’exister simplement en se mouvant, en observant. J’ai le regard aiguë de l’observation latente et prends plaisir à prendre des photographies, des bouts de vision avec moi. Je serai à nouveau un peu déçue en les triant, comme après le voyage en Asie, mais je ne le sais pas alors ; ça participe juste du moment, de l’amusement. Ça m’aère.

Aperçu des toits ensoleillés à travers une fenêtre, le reste sombre
L'ombre des colombages mord sur un volet troué d'un coeur

Je mets du temps à m’en rendre compte, mais mon humeur fluctue avec la lumière : en fin de matinée, le monde m’appartient, la marche me galvanise ; puis l’immense joie de rien décline sans que je m’en aperçoive, l’enthousiasme se tasse en même temps que l’énergie et je me demande ce qui m’exaltait si peu de temps avant encore. Il faut tout le glorieux de la golden hour pour s’apaiser, trouver la beauté dans le regret de ce qui passe, et dans le regret, l’anticipation de l’avenir qui nous appartiendra encore, le lendemain matin, pour à nouveau nous échapper en cours de journée. Je suis photosensible aux heures du jour. Je devrais trier mes photos par tranches horaires.

Mur décoré de vignes et de bouteilles… sous lequel sont entreposées les poubelles

Certes, évidemment, il y a les hésitations prolongées, les moins bonnes idées : prendre le tram, une éternité pour passer la frontière et aller en Allemagne, un centre commercial en plein air à vrai dire, avec des glaces à 1 € la Kugel, qui bizarrement font passer toute envie de glace ; regretter un peu d’avoir fait siennes les lubies de Palpatine, de voir le pont qui sépare et relie les deux pays ; prendre ce qu’il y a à prendre, le peu de verdure, le Franzözische d’enfants qui, si jeunes, parlent allemand quand les affiches des abribus sont encore pour moitié en français. J’ai pissé en Allemagne, mangé un bretzel bio de la veille et je suis revenue, à Strasbourg, à mes propres lubies : l’humour de l’Opéra du Rhin en banderoles sur la façade, les bretzels aux graines de courge, des casquettes très chouettes (achetées), un hibou en peluche (resté en vitrine), la librairie du centre, où je suis allée deux fois, la seconde ressortie avec Pietra Viva, que je me suis mise à lire sur la place même, changeant de banc à mesure que le soleil les faisait disparaître, jusqu’à avoir froid et sautiller sur place en attendant que Palpatine apparaisse, et qu’on retourne à notre restaurant de tartines, élu cantine du séjour.

Pavés, lignes du tramway et plaque d'égout rasés par la lumière de la golden hour
Ombre portée sur le sol d'un portique ouvragé

Alors que je dispose de moi-même et de mon temps comme je le souhaite en cette année sabbatique, ces quelques jours à Strasbourg ont été de véritables vacances. Il y a la découverte, évidemment, les murs ocres et les peupliers qui me transportent comme à Rome avec ses pins, aussi, mais pas seulement : le travail dispense autant qu’il empêche ou ralentit la transformation de soi ; avec la liberté tant désirée, surtout ainsi bornée dans le temps, vient l’impératif de donner un sens à une vie que l’on n’est plus en train de gagner, qui nous est donnée ; l’urgence de faire des choses signifiantes pour moi, qui me donnent de la joie mais dont je pourrais être fière aussi, se heurte à tout un tas d’aléas, de découragements ou simplement à la lenteur de ce qui doit maturer. Dans ce contexte, ces quelques jours à Strasbourg sont aussi de véritables vacances : je n’attends rien de moi ; je n’ai qu’à me laisser surprendre par la ville, et la laisser raviver une joie éphémère, peut-être, mais qu’il est si bon de ressentir : joie lumineuse de vivre pour rien, juste se sentir vivante. Il faudrait apprendre à vivre toujours comme ça.


Fragments d'une lectrice derrière un pan de mur, sur les marches de l'église
Bas-relief de boulangère, à qui l'on a rajouté une moustache frisée
Lion de gouttière (sculpture à travers la bouche de laquelle passe le tuyau)
Fenêtres, tuiles et pan de mur ocre de l'hôpital
Marbrures involontaires du temps sur un mur ocre
Strasbourg, la ville ocre de l’Est…