Mondrian figuratif

Je n’avais aucune idée de ce à quoi les tableaux de Mondrian pouvaient ressembler sans carrés jaunes, rouges et bleus à l’entrecroisement de lignes noires, mais l’affiche était engageante. Intrigante même : comment passe-t-on de l’un à l’autre, d’une jeune fille et de coups de pinceaux flamboyants, à une géométrie rangée dans l’abstraction ?

L’exposition joue du contraste sans apporter vraiment de réponse. J’apprends cependant que le peintre n’a pas été de l’un à l’autre dans une évolution linéaire : certes, l’abstraction émerge peu à peu du sujet (on peut s’amuser à lire entre les branches des arbres un futur antérieur), mais abstraction et figuration coexistent dans la pratique du peintre au-delà d’un temps de transition. Rodé au carré, il a ainsi continué de peindre des aquarelles fleuries chaque matin pour se délier la main, sans que cela soit bien clair : gamme du peintre ? gagne-pain auprès d’un public moins averti ? plaisir distrayant ? Il semble pourtant envisager et construire son œuvre dans l’abstraction et finit par envoyer bouler son mécène, qui voulait lui commander un portrait plus traditionnel : il n’a plus le temps pour cela (mais pour peindre des fleurs, si, manifestement).

Autoportrait, 1918
Le figure du peintre devant un de ses tableaux géométriques est un exemple flagrant de coexistence entre abstraction et figuration.

Peut-être aussi la dichotomie figuration-abstraction importe moins que la poursuite d’une expression personnelle, à laquelle toute commande vient faire obstacle. Mais j’ai du mal à entrevoir ce que le peintre s’ingénie à cerner par des moyens si différents. La lumière ? Elle disparaît peu à peu dans la couleur. La texture de toute chose ? Voilà qui est bien vague, bien utopique. Mais c’est la seule piste qui nous est suggérée, et à y bien regarder, peut-être les premiers carrés rouges-roses-orange constituent-ils une tentative pour restituer la matière des moulins devenus délirants de couleurs, comme un zoom pixelisé ? J’ai été étonnée par le seul tableau typique de ce qu’évoque le nom de Mondrian ; habituée à le voir décliné comme motif vectoriel sur des robes, des tasses, des plateaux, je ne m’attendais pas à voir des coups de pinceaux apparents, des carrés constitués de lignes, laissant transparaître le canevas. Une trace de vibration ? Elle ne me touche plus, mais du mois pourrais-je ainsi la comprendre.

Montage barbare juxtaposant sans tenir compte de l’échelle : Moulin dans la clarté du soleil (1908), Moulin (1911) et Composition avec grille 8 : composition en damier aux couleurs foncées (1919) .

Là on ça vibre le plus, pour moi, n’est pas dans l’apogée géométrique, ni la période quasi-impressionniste qui précède (le procédé se ressent comme tel, masque la vision), mais celle qui suit les tout débuts, quelque part entre les poils de lapin épatants de tradition et les moulins écarlates. Alors que j’aime passionnément les couleurs vives, chaudes et saturées, ce sont les toiles les plus sombres qui m’ont happée ; le peu de couleurs qui subsistent font davantage vibrer l’image que les plus vifs aplats (il n’y a plus rien à apercevoir sous le soleil de midi qui écrase tout, tandis qu’il n’y a pas plus dansant que des ombres…).

Rétrospective express de mes tableaux préférés de l’exposition :

Crépuscule, 1906
La palette m’a immédiatement fait penser à l’illustrateur Arthur Rackham. Ce clair de lune diffuse une lumière incroyable…
Autoportrait, 1908
Un regard qui fait pop, non ?
L’arbre gris, 1911
Entre barbelés et vitrail…
Ferme près de Duivendrecht, 1916
Aucune reproduction ne rend justice à la luminosité incroyable de ce tableau. Cela flamboie sur l’eau et dans les branches, qui ne sont pas peintes sur le ciel, mais le ciel sur elles, comme si les couleurs se prenaient aux branches…

L’exposition Mondrian étant organisée par le musée Marmottan, mon coup de cœur aura été… pour Berthe Morisot, exposée à l’étage dans les collections permanentes du musée.

Non mais la douceur et la vitalité (et le doudou !) de cette enfance…
Les couleurs de la reproduction sont un peu ternes. En réalité, cela vibre de puissance et de douceur. J’adore la manière dont le mouvement naît de la dissociation entre les lignes (position haute de la main) et la couleur (le bougé du bras). Et l’auréole de douceur qui fond le décor autour de sa silhouette, le visage rehaussé d’un fin trait…

Cinés de décembre, 2019

Les Misérables, de Ladj Ly

Des cités, Ladj Ly nous fait faire le tour du propriétaire avec brio : à votre gauche les flics débordés, en face la meute de « microbes », là-bas les parents qui ne savent pas où ils sont. Ici tout le monde est un ancien caïd s’il ne l’est pas encore : ACAB, marchand de kebab, enchanté monsieur le maire, moi c’est « porcinet », seul flic blanc de la brigade, qui explique au dernier venu (nous) que les frères musulmans avaient été surnommés comme la BAC : « brigade anti-cocaïne » (les frères musulmans étant les seuls, en canalisant la violence vers des formes extrêmes, à faire régner en surface un semblant de calme, on voit comment ça peut sembler une solution : ça fout froid dans le dos).

rDe conneries en délinquance et de délinquance en bavure, la tension monte et le film se termine sur des images de guerre : de guerre, non de bagarre. Le réalisateur coupe avant qu’une issue se soit dégagée, pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas. Je suis sortie de ce film avec l’impression que les cités en France, c’est comme Israël en Palestine : à l’origine, on comprend le problème, on peut choisir des bons et des méchants, mais au bout de deux minutes, tout devient illisible ; il n’y a plus que des haines recuites et des rancœurs tenaces. Les gamins qui couraient pour ne pas se faire attraper après une connerie se sont mis à courrir a priori pour échapper à une bavure des flics qui, ne pouvant maintenir l’ordre sans adopter des attitudes de voyous, finissent par rejoindre les truands avec lesquels ils négocient : le cercle vicieux est bien installé.

Motherless Brooklyn, de et avec Edward Norton,
featuring Gugu Mbatha-Raw (perso classe au caractère bien trempé), Bruce Willis et Willem Dafoe (j’ai attendu le générique pour m’assurer que non, je n’avais pas rêvé)

Quand je parviens à suivre sans peine un film criminel, c’est qu’il ne s’agit pas uniquement ou d’abord de ça – de résoudre un crime, avec ses imbroglios de motifs, de vengeances et de personnages aperçus sans être identifiés ou nommés sans être montrés. Là, c’est un puzzle psychologique avant tout ; on veut savoir ce qu’il se passe dans la tête de l’homme qui mène l’enquête, surnommé Brooklyn par celui qui l’a tiré d’affaire quand il était à l’orphelinat, et qui a été abattu quasi sous ses yeux. On veut savoir si Brooklyn va réussir à mener son enquête en en dépit des ribambelles de pensées trop franc-parlées qu’il dégobille malgré lui, rythmées comme des comptines et ponctuées de tics physiques, tête qui vrille au moment où ça prend le contrôle sur lui.

Pas une fois sa maladie n’est nommée : un truc ne tourne pas rond chez lui, mais les médecins ne lui ont pas offert un nom à mettre dessus. Cela contribue merveilleusement à brouiller les lignes : un fou, un malade, un benêt, attendez, à la mémoire formidable, pas un benêt du tout, un malade oui, pas fou du tout – ses adversaires le comprennent parfois trop tard, quand ses alliés le reconnaissent généralement à temps, quoique parfois in extremis, ajoutant à la tension de l’intrigue.

Edward Norton est un interprète, et un réalisateur, incroyable : ses tics, qui auraient rapidement dû nous taper sur les nerfs, sont espacés ce qu’il faut pour à la fois rendre la maladie crédible et laisser le temps à l’intrigue de progresser, au spectateur de respirer, et à l’émotion de s’installer – discrètement, tout pathos prévenu par la survenue imprévisible des tics. À pas aussi feutrés que son chapeau, le freak devient friend, et c’est en ami qu’on se surprend à l’accompagner dans cet univers à l’image soignée comme un pardessus bien coupé, qui se remarque et s’efface du même mouvement, de tomber à merveille. Chapeau bas, feutre aussitôt réajusté.

Notre Dame, de et avec Valérie Donzelli
(featuring entre autres Virginie Ledoyen, que je n’avais jamais vue ainsi comme une Nathalie Portman française)

Quand certains versent dans le doux-amer, Valérie Donzelli fait dans le sucré-salé : son héroïne Maud, maladroite et chanceuse, un peu, passionnément, à la folie ou pas du tout, gagne un concours d’architecture sans y avoir participé et voit ressurgir son amour de jeunesse alors qu’elle se découvre enceinte du plus Tanguy des ex-maris.

Imaginez Amélie Poulain ou Mary Poppins propulsées à leur corps défendant dans un monde plus bordélique qu’enchanté : voilà Maud, voilà la comédie de fin d’année qu’il nous fallait, loufoque, tendre et la dent ce qu’il faut d’aiguisée pour moquer aussi bien nos vies emberlificotées que les frasques urbanistiques d’une madame Irma Hidalgo à fond dans le phallique.

Oh une souris ! s’exclame l’adjoint dans le bureau de la maire. Une souris à la place des rats qui grouillent sur le parvis, voilà Notre Dame : doux et chantant (parfois littéralement) quand ça pourrait être cruel. Léger et régalant.

The Lighthouse, de Robert Eggers

J’aurais voulu faire plus aux antipodes de l’esprit réveillon que je n’aurais pas réussi à faire mieux : le film de Robert Eggers n’est pas seulement un thriller comme l’indique sa catégorie Allociné ; c’est un objet cinématographique non identifié, noir et blanc, format carré, volant dans un what the fuck revendiqué.

Pendant le premier quart d’heure, je me suis demandée si Robert Pattinson et Willem Dafoe suffisaient à justifier le visionnage. J’ai commencé à douter.

Le quart d’heure suivant, un couple s’est excusé, nous avons pivoté sur nos sièges pour les laisser passer : je les trouvais déjà un brin sévères, voire petits joueurs. Probablement n’avaient-ils pas de bouchons d’oreille sur eux pour mettre à distance les mugissements rapprochés de la sirène du phare.

La demie-heure suivante, le film de bizarre est devenu fascinant. Le bras de fer engagé entre les deux gardiens, on se demande si on n’aurait pas été embarqué en focalisation interne sans le savoir : les frontières commencent à se brouiller entre mauvaise foi et hallucinations. Il y a une sirène à viscères, une statuette masturbatoire et des bouteilles qui trainent ; des relents hitchcockiens, aussi : on frémit en se souvenant que les mouettes sont des oiseaux.

Puis le vent tourne, et c’est la tempête : la dernière demie-heure traîne en longueur dans le vent, la merde, la boue, l’alcool et la pisse. On ne sait plus si les motifs convergeant créent du sens, ou si celui-ci se défait dans l’hallucination obsessionnelle. Alors que William Dafoe éclairé en contre-plongée marmonne, bave et déclame dans sa barbe, me reviennent soudain les images de The Old Lady, souffrance théâtreuse scénographiée par Bob Wilson à l’issue de laquelle je m’étais promis plus jamais. Je me suis laissée prendre à l’appât Willem Dafoe alors que sa présence aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Impossible de surcroît de se raccrocher au fessier de Robert Pattinson qui un instant flotte à l’image : on nage en plein delirium tremens ; la déchéance humaine est totale.

Je suis soulagée quand ça s’arrête, sans pour autant être regretter d’être venue. On se regarde avec Palpatine, hagards et goguenards, à se soumettre des répliques et des morceaux du film, jusqu’à trouver où le ranger : pas un film d’auteur, pas un nanar… un film fucké. On ne peut pas dire vraiment que c’est un film réussi ni même qu’on a aimé, mais ses images nous poursuivront probablement davantage que s’il l’avait été. Affaire classée et débitée : on a conclu par des sushis de sirène.


Souris verte, hibou vert

Le hibou surgit comme dans l'appli, avec dans une bulle "Lei mangia il gelato al cioccolato, à côte d'une souris rieuse avec sa glace

Cet été, au mariage de mon amie P., j’ai rencontré une jeune femme que je connaissais de vue, avec laquelle j’ai d’autant plus accroché que j’avais d’elle une image complètement fausse. Elle était à l’époque en couple avec Charmant, le beau gosse du lycée qui n’aurait pas dépareillé dans une série américaine, et magie des préjugés, je l’avais en imagination dotée d’une personnalité similaire à sa longue chevelure : lisse – bien qu’elle fut, je le savais déjà, une tête. Sûrement qu’une intuition jalousie prévenait toute envie de creuser davantage : cette fille, ai-je découvert esbaudie, c’est moi qui aurait réussi. Elle est grande, elle est brune, elle est belle, a brillamment réussi le concours d’une grande école auquel j’ai échoué de justesse, fait de la danse contemporaine, a l’esprit vif, le verbe mordant, l’attention généreuse. Toutes les conditions étaient réunies pour que je la déteste cordialement, mais elle est de surcroît impossible à détester (cf. l’esprit vif, le verbe mordant, l’attention généreuse) et j’ai passé l’après-midi puis la soirée fascinée par cette version de moi améliorée, qui ne me ressemble probablement en rien, mais en qui j’ai projeté mon admiration – d’autant plus tranquillement que les bribes de son histoire familiale ne me donneraient pour rien au monde envie d’échanger ma place contre la sienne. Une projection gratis. Et une compagnie inespérée pour un événement auquel j’avais plaisir à être conviée, mais que je redoutais dans son déroulement, ne connaissant guère que les mariés : elle, moi, nos compagnons, et une troisième larronne haute en couleur, la fête obligée est devenue une soirée excitante, comment cela il faut cesser de discuter ? ah oui, c’est vrai, un discours, c’est un mariage…

L’admiration a pris le pas sur l’envie. La percevoir comme moi en mieux ne m’a pas renvoyée à ce qui me faisait défaut, mais a tracé autour de me personne des pointillés, comme une silhouette agrandie avec laquelle je pourrais coïncider si je reprenais l’élan que j’avais au lycée, lorsque je visualisais qui était cette fille sans avoir jamais discuté avec elle. Au lieu de me déprimer (ou si, trois minutes), cette rencontre m’a galvanisée, au point qu’à la raconter, je commence à douter qu’elle ait été une introduction à mon sujet, et que celui-ci n’ait pas été un prétexte à celui-là. Faisons fi, continuons que si de rien n’était.

Le temps a passé, je la vois de temps à autres apparaître dans mon fil Instagram, et : rien. Je ne l’ai pas recontactée, ne lui ai pas demandé si je pouvais l’accompagner à son cours de danse contemporaine. Il reste pourtant quelque chose de notre rencontre, un trois fois rien qui prend la forme d’un hibou vert, une choupie mascotte surgissant du bord gauche de mon téléphone pour me dire que, cinq bonnes réponses d’affilée, je récolte les fruits de mon travail. Cela fait 104 jours que tous les jours (une seule exception), j’assemble quelques mots d’italien, une langue qui, même réputée chantante, même gouvernant la commande des gelati, ne m’a jamais attirée – une langue que trouvais trop gueulante, trop extravertie avant de rencontrer cette jeune femme brillante, agrégée d’italien après avoir appris la langue en deux ans sur place en autodidacte. Bravade, en humilité mineure : si elle a pu apprendre seule l’italien à un niveau tel qu’aujourd’hui elle l’enseigne, je peux bien l’apprendre, en apprendre du moins assez pour commander à Rome des pasta sans me faire engueuler par Toni, bianco oppure rosso. Tout à coup, sans même qu’elle ait prononcé un mot d’italien, quelque chose est devenu possible, souhaitable. Peut-être aussi parce qu’il y a une similitude entre son nom de famille et celui de ma mère, en o et en i avec leurs consonnes redoublées, prononcés pendant des années sans savoir du tout parler la langue qui les a forgés. Peut-être aussi aussi parce que mon grand-père, qui a légué ce nom italien à ma mère, est mort cet été, et que je n’ai rien à hériter d’autre de lui qu’une soudaine curiosité pour des origines que j’avais jusqu’ici toujours ignorées. Nous étions une famille à pâtes plutôt qu’à pommes de terre, voilà tout.

Chaque jour depuis trois mois, j’assemble quelques mots d’italiens. Duolingo m’a prise au jeu en jouant sur l’ego de tenir une série de 30 jours : le pli est pris. L’application est diablement bien faite, et pas seulement par ses procédés de gamification, avec des lingots à gagner, des challenges à relever, des badges à obtenir : la répétition sur des thèmes circonscrits crée un équilibre entre excitation de la découverte / crainte devant la nouveauté à assimiler, et lassitude de la répétition facile / plaisir de se découvrir sachant. Surtout, le champ lexical et le nombre de mots nouveaux est borné à l’intérieur de chaque thématique : on oublie l’océan de ce qu’on ne sait pas pour jouer avec trois gouttes d’eau. Si je tombe sur un texte en italien, le découragement pointe immédiatement à l’horizon : je ne sais rien dire ; mais si je replonge sagement dans l’application, j’ai plaisir à jouer avec les trois mêmes mots, et me réjouis soudain quand les mots appris dans un certain contexte s’accolent et fortement subitement un autre sens. I pesci vivono nell’acqua, les poissons vivent dans l’eau, Il ristorante apre a Aprile, le restaurant ouvre en mai, et soudain è un pesce d’Aprile, c’est un poisson d’avril, ça aussi, je sais le dire ! Je ne vous raconte pas l’émerveillement quand j’ai déchiffré une légende sur Instagram, où A. parlait du Palais Garnier qu’elle connaissait come le mie tasche. Jusque là, je me contentais d’avoir des poches ou le garçon avait une pomme dans sa pomme, una mela in sua tasca.

Le hibou vert me renvoie au livret rouge et à la cassette audio assortie que j’écoutais en anglais, à peine en 6e : je me rappelle qu’à l’époque aussi je ne savais rien, quand aujourd’hui, je lis presque indifféremment en français et en anglais (plus lentement en anglais, mais il faut arriver sur une langue littéraire très travaillée pour que cela me rebute et que je laisse tomber). Peut-être qu’un jour, je me souviendrai du hibou vert comme de la cassette rouge, et je me dirais que c’est drôle, quand même, d’avoir commencé l’italien par imitation de quelqu’un que j’ai croisé et spontanément admiré. Il y a pire à faire : j’ai commencé la danse pour faire comme G., une grande qui habitait sur le même square que ma grand-mère, que j’avais vu danser ou pas vraiment, sa silhouette bardée de tissus phosphorescents dessinant des mouvements dans le noir (littéralement ma découverte de la chorégraphie). L’imitation a du bon.

Cela fait trois mois et je ne sais toujours rien dire, mais je le dis en espérant que ce soit faux et que, si je continue à le dire sans y penser, ça le sera de plus en plus. Parfois, souvent même, plusieurs jours d’affilée, je ne fais que les deux séries d’exercices nécessaires pour valider la journée. Mais cela suffit à ne pas perdre le pli. Parce que ce n’est pas tant l’italien que j’apprends, qu’à ne plus me décourager. Je réapprends les petits pas dans la durée, la foi dans le temps qui ne soit pas un espoir messianique. Car non, rien n’arrivera si je ne fais rien advenir. Je tâche de ne pas tout attendre de chaque journée, mais ne pas en attendre rien non plus : attendre devient une action patiente. Tous les jours, je paye une visite au hibou pour me rappeler de compter sur le temps sans m’y projeter : inutile de regarder trop loin l’infini à parcours, mieux vaut se contenter de regarder où l’on met les pieds. Je travaille à ne plus me laisser décourager – ou pour un temps seulement.

Et dans la rue, aux toilettes, comme ça, pour le plaisir de mal rouler les r et d’appuyer sur l’antépénultième syllabe, je le dis à voix haute : io sono une ragazza! Je me reprends parfois plus bas : io sono un topo, io voglio formaggio.

Le hibou surgit comme dans l'appli, avec dans une bulle "Lei mangia il gelato al cioccolato, à côte d'une souris rieuse avec sa glace

Bulles de BD, 2019 #11

Mademoiselle Else, de Manuele Fior, d’après le roman d’Arthur Schnitzler

J’avais adoré la nouvelle d’Arthur Schnitzler. À l’époque où je l’ai lue, j’ai même fantasmé une adaptation en ballet. L’épaisseur psychologique paraît d’abord un peu aplanie dans les premières pages de cette adaptation dessinée, mais très vite, le trait de Manuele Fior se fait plus anguleux et convoque discrètement le lexique pictural de la Belle Époque, depuis les chevelures rousses de Klimt, délicates et massives comme des auréoles, jusqu’aux nervosités angoissées d’Egon Schiele. On a même un flash Sargent, le nez de profil, la bretelle de la robe noire hors de l’épaule. C’est tout le spectre de la femme fatale, goulue, hystérique, qu’on devine sous les traits qui se défont de la jeune fille de bonne famille – une sexualité qui se fantasme au lieu se de vivre, instrumentalisée par la famille qui la pousse dans les pattes d’un vieux dégueulasse.

Moins qu’hier (plus que demain), de Fabcaro

J’ai cru un moment que l’auteur du Petit traité de l’écologie sauvage était passé de l’écologie au couple : c’est le même procédé d’aquarelles quasi identiques répétées jusqu’à la chute, le même regard décalé, la même sidération lard ou cochon qui part en vrille, et moi en (fou) rire. (Rien que la couverture : une figurine de mariés montée sur… un plat de nouilles.)

Si vous manquiez d’une idée de cadeau de Noël pour un esprit caustique, ne cherchez plus : c’est l’absurde qui tape dans le mile.

Voix de la nuit, d’Ulli Lust & Marcel Beyer

Je ne sais pas trop pourquoi je me suis infligée cette lecture et ces images, glauques à souhait. Le récit alterne entre la vie des enfants de Goebbels et les monomanies auditives d’un acousticien chargé de sonoriser les meetings du IIIe Reich (au départ, parce que ça finit en quasi-vivisection de larynx pour essayer d’aryeniser la voix). On peine à comprendre le pourquoi de cette double narration, jusqu’à ce que les fils se nouent à la toute fin, dans un épisode qui est à la fois le summum de l’horreur et tout à fait annexe – Médée en pleine Solution finale.

(Clairement pas un cadeau de Noël.)

Beta… civilisations, volume 1, de Jens Harder

Jens Harder continue son projet titanesque de raconter l’histoire de l’humanité en bande-dessinée. Après Alpha, qui va de la création de l’univers à l’apparition des ancêtres des hominidés, Beta prend la suite et décélère, des australopithèques jusqu’à l’Antiquité romaine. C’est énorme et pourtant, rappelle l’auteur dans sa postface, si on respectait l’échelle temporelle, on pourrait insérer les 350 pages de Beta entre deux planches d’Alpha.

Jens Harder continue de nous donner le vertige, donc, et nous fait reprendre la mesure de découvertes trop bien connues en juxtaposant aux images de la préhistoire l’iconographie de siècles de civilisations : la venue de l’âge du bronze, la découverte des métaux, c’est une fusion de tout ce qu’on a pu produire depuis, avec au passage un clin d’œil à Metallica ; les prémices du langage oral voient se succéder les grands orateurs du XXe siècle, la tour de Babel, le Babel fish… ; l’invention de l’écriture déferle en alphabets et en frises à n’en plus finir, hiéroglyphes, idéogrammes, arabesque arabes, touches de clavier, position des mains en langue des signes, des pages et des tablettes, Kindle et pierres gravées… Jens Harder a transposé dans la bande-dessinée le procédé cinématographique qui consiste à faire défiler à toute allure des images sans continuité, pour faire comprendre qu’un personnage a une révélation, une intuition-réminiscence qui soudain va faire sens. Du coup, il faut lire vite, je crois, malgré le soin apporté aux dessins, malgré les heures condensées dans ces dessins, des milliers de traits et d’années – lire vite, regarder vite, pour voir se dessiner autre chose qu’une histoire apprise, scandées de dates qui, en ancrant, font perdre la globalité, les Incas, les Étrusques, les mammouths, les Égyptiens en même temps que les Romains, les Grecs avant, les Babyloniens en premier, la grande muraille de Chine, les hommes qui partout bâtissent, tuent, se reproduisent, inventent le culte des morts, le langage, les arts, la religion, l’agriculture… On sait probablement davantage de choses de ce tome-ci que du précédent, mais on se rend compte à la lecture qu’on n’en prenait pas la mesure, la simultanéité et la brièveté de tout cela au regard de l’évolution.

Si vous avez un cadeau à faire à un ado ou un adulte curieux, c’est sans conteste une excellente idée : c’est l’Histoire sans leçon, qui s’appréhende au lieu de s’apprendre, comme une intuition, un élan de vie et de curiosité. L’auteur a été surpris de découvrir que le premier tome avait été utilisé à des fins pédagogiques, alors qu’il le voyait comme un essai, mais c’est justement rare et précieux d’avoir une telle somme, informée mais abordable, qui n’essaye pas d’instruire (la pénibilité masquée par l’attrait du dessin), mais cherche seulement à partager son vertige.

En dos majeur

Back Side, dos à la mode, l’exposition hors les murs du Palais Galliera sur le dos dans la mode me faisait de l’œil, puis le temps est passé, j’ai failli ne pas la voir et je l’ai vue in extremis, le dernier jour, en compagnie d’Eli. J’avais pris mon appareil photo, pour ne pas être en reste, et c’est par le biais de la capture que je l’ai appréciée : tourner autour des mannequins et des sculptures (l’exposition est organisée dans le musée Bourdelle), essayer des angles, des cadrages est une manière extrêmement ludique de chercher à voir.

Voir que les mannequins sont bien cambrés, par exemple :

Sans cela, la visite aurait pu être un brin décevante : il y avait de beaux modèles parmi les pièces exposées, mais pas de quoi arriver à satiété esthétique, cependant que le propos, au prisme original, soulevait plein de pistes excitantes pour les neurones sans creuser plus que ça. On a ainsi, pêle-mêle :

  • le dos comme verso caché, parent pauvre du gilet d’apparat pour l’homme d’autrefois : ornementé devant, il est bâti avec un tissu style doublure derrière ;
  • le dos comme partie du corps qui nous échappe, là où s’attachent les camisoles de force, où se (dé)zippent les robes et où s’attarde le regard érotique, prédateur à l’insu de sa proie ;
  • le dos comme détournement de la censure hollywoodienne, cachant les seins que le public n’aurait su voir avec des décolletés dorsaux allant jusqu’à la raie des fesses (tout de suite le volte-face fait de l’effet, fut-il un volte-dos : la chute de reins vaut bien une paire de seins, et même davantage, à en croire l’usage du mot lordose découvert à l’écriture de cet article Oo) ;
  • le dos comme zone érotique exotique (les cartels des robes de couturiers soulignent que certains décolletés dorsaux sont d’inspiration japonaise ; j’aurais bien aimé en savoir plus : est-ce à cause du nœud de la ceinture du kimono ? Mais il n’est pas là question de peau dévoilée… Ou alors c’est une manière d’érotiser le dos en tant que tel, et non la silhouette de dos, c’est-à-dire le cul ?),
  • le dos comme support à message, publicitaire, humoristique ou politique, avec le T-shirt à slogan ou signal d’appartenance, qui se réapproprie ce qui échappe pour en faire une surface de réclamation identitaire…

Cette dernière section a bon dos, c’était vite fait : un pêle-mêle de photos et mannequins, qui a pour lui de tenter de compenser vite fait le déséquilibre mode féminine-mode masculine. Parce que bizarrement, hein, le dos qui en se dénudant échappe à son propriétaire et s’offre au regard, ça vaut surtout pour les femmes… et les gays, avec un formidable costume 3 pièce de face, SM de dos (Mireille Darc peut aller de rhabiller). Mais sublimé par Jean-Paul Gaultier, avec un imper impecc’ de face, décolleté de dos façon guerrière qui n’a pas froid aux omoplates, s’en plaindrait-on ? (Non.)

Robe de Jean-Paul Gauthier, le modèle préféré d’Eli et peut-être bien le mien aussi

D’autant que le couturier redonne la main à son modèle avec les boutons devant – exit la fermeture dans le dos, qui oblige la femme moderne sans habilleuse à se contorsionner, lui rappelant les siècles où elle fut une mineure vestimentaire (cela m’a immédiatement fait penser à la scène de Titanic où la mère de Rose sermonne sa fille en lui laçant son corset ; James Cameron expliquait dans une interview qu’à la base, cela devait être l’inverse, Rose devait aider sa mère à s’habiller, mais il est vide apparu que lui serrer la vis en lui serrant le corset était symboliquement plus efficace). Bref : au combat féministe pour les poches, ajoutons sans tarder celui des fermetures éclair devant ou sur le côté !

Faux faux-cul : le dos dans la mode, c’est aussi le cul.

L’exposition, peut-être pas aussi aboutie qu’elle aurait pu l’être mais plaisante à grappiller, a eu le mérite de me faire découvrir le musée Bourdelle, où je n’avais jamais mis les pieds. Les sculptures à elles seules ne m’y auraient pas décidée, mais l’endroit s’avère charmant, avec ses espaces intérieurs-extérieurs : l’atelier de sculpture (<3) séparé de l’atelier peinture, tous deux autarciques comme des cabanes d’enfant, et le jardin comme un patio, avec une coursive en extérieur à l’étage (ce genre d’architecture sent le Sud, ça appelle le soleil – forcément j’aime). Au détour du parcours, une ou deux sculptures me happent un instant ; de là à parler de dialogue entre mode et sculpture, il ne faut peut-être pas charrier, mais la juxtaposition a la charme de la sérendipité… et le commissaire de l’exposition, un sens de l’humour certain.

Pigeon, vole ! Angelot, vole ! Thierry Mugler, vole !
– Mais ça se met dans quel sens ? C’est bizarre, non ?
Cas de centaure perplexe.
(Cela me rappelle la fois où je m’étais fait faire une coupe de cheveux asymétrique : les gens penchaient la tête sans s’en rendre compte, comme pour rétablir le niveau à bulle.)
D’une manière générale, on a beaucoup la tête penchée chez Bourdelle – en tous cas les statues qui m’ont interpellée. Petit crush pour cet Orphée-like câlinant son épaule endormie.
Rare qu’un buste ait la tête penchée. Cela lui donne une austérité plus émouvante que l’autorité des bustes bien plantés. (Accessoirement, c’était un intellectuel poète polonais, suicidaire ou rescapé des camps, je ne me souviens plus bien, mais il y avait de quoi être abattu.)

Pour finir sur une note moins austère, pluie de paillettes sur vos lombaires !