En dos majeur

Back Side, dos à la mode, l’exposition hors les murs du Palais Galliera sur le dos dans la mode me faisait de l’œil, puis le temps est passé, j’ai failli ne pas la voir et je l’ai vue in extremis, le dernier jour, en compagnie d’Eli. J’avais pris mon appareil photo, pour ne pas être en reste, et c’est par le biais de la capture que je l’ai appréciée : tourner autour des mannequins et des sculptures (l’exposition est organisée dans le musée Bourdelle), essayer des angles, des cadrages est une manière extrêmement ludique de chercher à voir.

Voir que les mannequins sont bien cambrés, par exemple :

Sans cela, la visite aurait pu être un brin décevante : il y avait de beaux modèles parmi les pièces exposées, mais pas de quoi arriver à satiété esthétique, cependant que le propos, au prisme original, soulevait plein de pistes excitantes pour les neurones sans creuser plus que ça. On a ainsi, pêle-mêle :

  • le dos comme verso caché, parent pauvre du gilet d’apparat pour l’homme d’autrefois : ornementé devant, il est bâti avec un tissu style doublure derrière ;
  • le dos comme partie du corps qui nous échappe, là où s’attachent les camisoles de force, où se (dé)zippent les robes et où s’attarde le regard érotique, prédateur à l’insu de sa proie ;
  • le dos comme détournement de la censure hollywoodienne, cachant les seins que le public n’aurait su voir avec des décolletés dorsaux allant jusqu’à la raie des fesses (tout de suite le volte-face fait de l’effet, fut-il un volte-dos : la chute de reins vaut bien une paire de seins, et même davantage, à en croire l’usage du mot lordose découvert à l’écriture de cet article Oo) ;
  • le dos comme zone érotique exotique (les cartels des robes de couturiers soulignent que certains décolletés dorsaux sont d’inspiration japonaise ; j’aurais bien aimé en savoir plus : est-ce à cause du nœud de la ceinture du kimono ? Mais il n’est pas là question de peau dévoilée… Ou alors c’est une manière d’érotiser le dos en tant que tel, et non la silhouette de dos, c’est-à-dire le cul ?),
  • le dos comme support à message, publicitaire, humoristique ou politique, avec le T-shirt à slogan ou signal d’appartenance, qui se réapproprie ce qui échappe pour en faire une surface de réclamation identitaire…

Cette dernière section a bon dos, c’était vite fait : un pêle-mêle de photos et mannequins, qui a pour lui de tenter de compenser vite fait le déséquilibre mode féminine-mode masculine. Parce que bizarrement, hein, le dos qui en se dénudant échappe à son propriétaire et s’offre au regard, ça vaut surtout pour les femmes… et les gays, avec un formidable costume 3 pièce de face, SM de dos (Mireille Darc peut aller de rhabiller). Mais sublimé par Jean-Paul Gaultier, avec un imper impecc’ de face, décolleté de dos façon guerrière qui n’a pas froid aux omoplates, s’en plaindrait-on ? (Non.)

Robe de Jean-Paul Gauthier, le modèle préféré d’Eli et peut-être bien le mien aussi

D’autant que le couturier redonne la main à son modèle avec les boutons devant – exit la fermeture dans le dos, qui oblige la femme moderne sans habilleuse à se contorsionner, lui rappelant les siècles où elle fut une mineure vestimentaire (cela m’a immédiatement fait penser à la scène de Titanic où la mère de Rose sermonne sa fille en lui laçant son corset ; James Cameron expliquait dans une interview qu’à la base, cela devait être l’inverse, Rose devait aider sa mère à s’habiller, mais il est vide apparu que lui serrer la vis en lui serrant le corset était symboliquement plus efficace). Bref : au combat féministe pour les poches, ajoutons sans tarder celui des fermetures éclair devant ou sur le côté !

Faux faux-cul : le dos dans la mode, c’est aussi le cul.

L’exposition, peut-être pas aussi aboutie qu’elle aurait pu l’être mais plaisante à grappiller, a eu le mérite de me faire découvrir le musée Bourdelle, où je n’avais jamais mis les pieds. Les sculptures à elles seules ne m’y auraient pas décidée, mais l’endroit s’avère charmant, avec ses espaces intérieurs-extérieurs : l’atelier de sculpture (<3) séparé de l’atelier peinture, tous deux autarciques comme des cabanes d’enfant, et le jardin comme un patio, avec une coursive en extérieur à l’étage (ce genre d’architecture sent le Sud, ça appelle le soleil – forcément j’aime). Au détour du parcours, une ou deux sculptures me happent un instant ; de là à parler de dialogue entre mode et sculpture, il ne faut peut-être pas charrier, mais la juxtaposition a la charme de la sérendipité… et le commissaire de l’exposition, un sens de l’humour certain.

Pigeon, vole ! Angelot, vole ! Thierry Mugler, vole !
– Mais ça se met dans quel sens ? C’est bizarre, non ?
Cas de centaure perplexe.
(Cela me rappelle la fois où je m’étais fait faire une coupe de cheveux asymétrique : les gens penchaient la tête sans s’en rendre compte, comme pour rétablir le niveau à bulle.)
D’une manière générale, on a beaucoup la tête penchée chez Bourdelle – en tous cas les statues qui m’ont interpellée. Petit crush pour cet Orphée-like câlinant son épaule endormie.
Rare qu’un buste ait la tête penchée. Cela lui donne une austérité plus émouvante que l’autorité des bustes bien plantés. (Accessoirement, c’était un intellectuel poète polonais, suicidaire ou rescapé des camps, je ne me souviens plus bien, mais il y avait de quoi être abattu.)

Pour finir sur une note moins austère, pluie de paillettes sur vos lombaires !

Les dessous des dessous

Malgré son sous-titre « A brief history of underwear », l’exposition Undressed n’adopte pas vraiment une progression chronologique. Mais on ne peut pas non plus dire qu’elle soit thématique. Ce parti-non-pris du mi-mi ou ni-ni ressemble assez, au final, à mes plans de commentaires de texte en hypokhâgne, et il faut souvent lire deux ou trois cartels d’objets exposés dans une même vitrine pour comprendre ce qui les relie, dans le temps ou la finalité (voire les deux, comme c’est le cas pour la recherche sur des sous-vêtements adaptés aux températures estivales… en pleine période coloniale). L’évolution de ce que désigne le terme même de sous-vêtement n’est pas clair : on laisse ainsi tomber comme de vieilles chaussettes les bas de chausse effectivement anciens par lesquels on commence, pour n’y revenir qu’à l’apparition des bas en nylon ; on passe sans transition du haut de chausse au slip, et l’évolution de ce que recouvre la culotte n’est pas bien claire (à cause de son absence sous les corsets ?). Le corset tire à lui toute la couverture, brouillant la ligne entre exposition historique-didactique sur les sous-vêtements et exposition fashion de lingerie (avec diverses marques d’aujourd’hui, tantôt sélectionnées pour un modèle emblématique d’une époque, tantôt pour leur déontologie de fabrication).

Petite déception : déception, car j’attendais mieux du Victoria & Albert Museum ; petite, car cela reste plein de bonnes choses. L’aspect un peu foutraque de l’exposition permet notamment de se rendre compte de ruptures (le soutien-gorge est le premier sous-vêtement à maintenir la poitrine par le haut, plutôt que de la comprimer-soulever par le bas) et de continuités, entre les périodes (les faux-culs d’hier, ancêtres des culottes gainantes exhaustrices de popotin d’aujourd’hui) et les sexes (les mecs aussi ont leur push-up pour mettre (et remonter) le paquet). Quant à la focalisation sur le corset, elle se comprend par le faisceau de domaines qu’il croise et met en lumière :

  • esthétique : le corset modèle les corps en fonction d’un idéal qui varie avec les époques, comprimant certaines formes et en soulignant d’autres ;

  • technique : les matériaux jouent un rôle non négligeable dans l’évolution des sous-vêtements. Je découvre à cette occasion que si les baleines s’appellent ainsi, c’est parce qu’elles étaient fabriquées avec… des os de baleine1, relativement malléables une fois chauffés2 ;

  • thermique3 : témoin, ce corset d’été, fait dans un tissu grillagé, pour laisser le corps respirer ;

  • médical : dans l’ensemble, le corps médical était pour le maintien du corps de la femme (maintien physique et contrôle social ?), mais réprouvait les excès de la mode, dont les ravages nous sont indiqués radios à l’appui. On constate en effet que le port du corset étroitement lacé atrophie la cage thoracique, et on comprend mieux toutes ces femmes qui, au théâtre et dans les romans, tombaient dans les pommes à la moindre occasion ;

  • moral : une femme bien corsetée, quelque part, c’était une femme qui savait se tenir… Ces mœurs étaient manifestement intériorisés par les femmes qui se sentaient nues sans leur corset – à tel point que lors des guerres mondiales4, alors que les métaux employés pour fabriquer les baleines étaient réquisitionnés pour servir d’armes, on a créé des corsets en papier !

  • érotique : cet aspect est évident aujourd’hui, où le corset est débarrassé de son aspect pratique, mais il vaut aussi pour les époques passées, ainsi que le suggère une superbe robe5 effet déshabillé du XIXe siècle, avec dessous dessus (contredisant quelque peu le cartel qui, quelques mètres plus loin, présente le dévoilement du soutien-gorge comme une audace de couturier moderne).

L’aspect hygiénique est également évoqué via la couleur du linge de corps : le choix du blanc (qui semble aujourd’hui aberrant à n’importe quelle fille pubère) s’explique par le fait que, contrairement aux tissus teints, le tissu brut pouvait être bouilli…

Au final, on s’horrifie, on glousse et on s’instruit un peu. Le sujet anecdotique s’avère plus riche que prévu : le sous-vêtement fait corps avec son époque. Du coup, restée sur ma faim mais mise en appétit, je me lancerais volontiers dans la lecture d’une histoire un peu plus structurée ; si vous avez des titres (de préférence en poche), n’hésitez pas à me les donner en commentaire.


1
Dans la série je-tombe-de-l’arbre, je découvre que le terme crinoline vient du crin de cheval. Ne vous moquez pas, j’ai récemment appris à Palpatine qu’un pruneau était une prune séchée.
2 Je me demande combien de corset on pouvait fabriquer avec une baleine ; cela ferait un énoncé de mathématiques très oulipien…
3 En parlant de température : il serait temps de remettre au goût du jour le jupon matelassé comme une doudoune Uniqlo. #SortirAvecSaCouette
4 Dans le registre « guerre » était également exposée une espèce de robe de chambre-combinaison destinée à être enfilée vite fait en cas d’attaque nocturne. Après le bleu de travail, le marron de nuit.
5 Je l’aurais bien prise (avec le soutien-gorge aux multiples bretelles attachées au cou), mais il manquait une bonne trentaine de centimètres…

 

Dior et moi

Dior et moi. Mais qui est « moi », qui parle ? On croit d’abord qu’il s’agit de Raf Simons, qui prend au moment du tournage la direction artistique de la maison Dior, avant de découvrir qu’il s’agit du titre que Christian Dior a donné à ses mémoires, indiquant par là l’écart qu’il y a entre la figure publique du créateur et la personne privée qui lui donne son nom. Si Frédéric Tcheng questionne dans son documentaire la manière dont un créateur peut s’inscrire dans l’héritage d’un autre, il s’attache surtout à la personnalité dudit créateur et de ceux qui l’entourent. La progression adoptée a beau suivre la chronologie de la préparation du défilé, la course contre la montre fonctionne surtout comme un catalyseur : l’urgence précipite la rencontre entre les couturières de l’atelier, qui attendent poliment de voir les premiers croquis avant de s’enthousiasmer, et le créateur, qui va donner des directives à une équipe dont il doit se faire accepter.

Pour Raf1, le principal défi de ce premier défilé dans la maison est de prouver sa légitimité. Le documentaire souligne d’ailleurs discrètement à quel point l’autorité est diffuse au sein de la maison : les idées d’aménagement pour le défilé dépendent in fine de l’approbation de la personne en charge du budget, et le service client ne demande pas son avis au créateur lorsqu’il s’agit d’expédier à New York la première d’atelier pour des retouches chez une cliente fortunée. L’avion du retour prend du retard et, pour la première fois, on entend Raf l’ouvrir, dire qu’il ne peut pas tolérer ça – étant donné le temps qui lui est imparti : ce qui pourrait passer comme un caprice d’égocentrique révèle les tensions entre la nécessité de s’occuper des clientes présentes et celle de s’assurer de commandes futures en présentant une nouvelle collection digne de la réputation de la maison. Ce moment de tension souligne également les qualités de leadership nécessaires au créateur, qui ne créerait rien sans ses équipes. Jusque là, il restait en retrait, déléguant la communication à son bras droit, Pieter Mulier, plus à l’aise et, partant, plus apprécié (il suffit de voir la réaction des couturières lorsqu’elles trouvent un bouquet de remerciement accompagné d’une carte : « C’est signé Raf. Ça vient de Pieter. Il l’a mis au nom de Raf, mais c’est lui qui l’a déposé2. »).

Frédéric Tcheng ne s’intéresse pas tant au travail des petites mains3 qu’à leur reconnaissance et leur quotidien. La première d’atelier explique que pour entretenir la motivation de l’équipe, elle laisse chacun choisir le modèle dont il va s’occuper : elle étale les croquis et rapidement, les doigts se posent de-ci, de-là. Un couturier qui, dixit la première, fait des merveilles avec les grands volumes, fait mine de choisir un modèle qui n’en comporte pas : elle le redirige illico vers sa spécialité et, seul à ne pas pouvoir choisir, il en rit, trouvant là la reconnaissance de son talent. Pas besoin d’interview, sur lesquelles le documentaire fait l’impasse : en une scène se donnent à voir l’importance du management et la bonne humeur en résulte dans une équipe soudée. Le stress généré par la responsabilité des premières d’atelier se résume en une autre scène : « Il y en a, c’est l’alcool ; moi, ce sont les bonbons », commente la couturière en fourrageant dans la boîte Haribo qu’elle vient d’entamer, pour trouver son bonbon préféré.

Plus le documentaire avance, plus on sent l’admiration et la tendresse du documentariste pour ces hommes et ces femmes que l’on oublie habituellement en les regroupant dans des singuliers collectifs (l’atelier, l’équipe…). Il y a pourtant de sacrés personnalités4 parmi les petites mains… à côté desquelles Raf Simons semblerait presque falot, dans son éternel petit pull à col rond. On le croirait retranché dans sa tour d’ivoire si la caméra ne le montrait pas recroquevillé dans sa coquille. La barrière de la langue n’en est plus une à côté de sa timidité maladive : il tente d’échapper aux interviews que veut programmer la maison et panique à la perspective de devoir clôturer le défilé en parcourant le podium. Malgré la distance que sa réserve installe d’emblée, on finit par se prendre d’affection pour lui aussi, jusqu’à être ému par ses larmes et ses doigts dans la bouche lorsque le staff donne le top départ à chacune des top models.

Installés que nous sommes dans la maison, le défilé devient un événement étrange et non plus du tout le moment trop bien connu dans les coulisses duquel la caméra serait allée enquêter. Raf pose auprès des actrices et autres invités de marque comme on pose à Walt Dinsey à côté de Pluto ou Mickey, symboles d’un autre monde. Lui appartient à celui de la couture, où les artistes sont des artisans et peuvent se retrouver à bomber une toile dans le jardin pour voir le rendu en noir plutôt qu’en blanc (et quand on voit le résultat final, on se dit qu’il faut de la bouteille pour l’imaginer à partir des bâtis en toile…). Le côté bidouille de la conception contraste avec la finition des vêtements de luxe. En voyant le travail nécessaire, on redécouvre le pourquoi de leur prix exorbitant. L’un des manteaux imaginé par Raf à partir de tableaux contemporains est ainsi teint dans la masse : le motif n’est pas imprimé sur la toile ; les fils sont colorés avant d’être tissés ! Je n’ose même pas imaginer les calculs et les outils qu’il faut pour que chaque couleur se retrouve au bon endroit – à côté, un cahier d’imprimeur est un jeu d’enfant.

Alors, au final, ce défilé ? On a si bien observé les gens travailler qu’on en a oublié de regarder les vêtements : le défilé final est pour ainsi dire une découverte, avec un magnifique manteau orange surprise. En revanche, même en guettant, je n’ai pas retrouvée la ravissante-renversante « miss Dior » filmée au casting : c’est dingue, la puissance de métamorphose de ces Midas de la mode, qui transforment un tissu lambda en une super fringue… et une belle fille souriante en cintre blafard et taciturne. À cette exception près, inhérente au sujet, on peut dire que Frédéric Tcheng a réussi son pari : il a bien fait « un film sur l’humain ».


1
 Raf Simons demande à être appelé par son prénom – un gage de nouveauté qui déconcerte celui qui, en l’employant, l’a appelée de ses vœux : « Vous continuerez pour ma part à m’appeler Monsieur. »
2 Toutes les citations sont de mémoire… donc toutes inexactes.
3 Pas d’explication, par exemple, sur la différence entre l’atelier flou et l’atelier tailleur. De ce que Palpatine m’a expliqué et de ce que j’en ai compris, il s’agit de deux techniques différentes : dans la première, on modèle le tissu directement sur le mannequin ; dans la seconde, on travaille par empiècement.
4 Celle qui raconte avoir toujours su vouloir travailler là n’a pas sa langue dans sa poche, et sa bonne humeur est contagieuse : « On se croirait dans Alice au pays des merveilles », s’exclame-t-elle en entrant dans la pièce tapissée de fleurs du sol au plafond pour le défilé.

Broder sur une certaine idée de la mode

L’exposition Lanvin présentée au musée Galliera pourrait être résumée en quelques mots-clés, martelés par des cartels par ailleurs fort bien rédigés.

Mère-fille

Jeanne Lanvin avait, semble-t-il, une relation assez fusionnelle avec sa fille, Marguerite. La petite fille et sa mère figurent ensemble sur le logo de la maison, dessiné par Paul Iribe à partir d’une photo de fête costumée (elle aussi exposée). On le retrouve sur les flacons de parfum de la maison (c’est curieux de retrouver dans une vitrine de musée ce qui appartient pour moi à la collection de flacons de Mum) et jusque sur les ex-libris de la couturière (l’ex-libris, ce fantasme de bibliophile). La jeune Marguerite est également à l’origine de la réorientation de sa mère, modiste, vers le vêtement – pour enfant. Sont exposées des tenues de petites filles modèles qu’on a bien du mal à concilier avec l’idée d’amusement. Pouvait-on seulement goûter ainsi habillée ?

Nœud

Symbole du lien affectif entre la mère et la fille ou simple élément de mode (faut pas pousser mémé dans les orties non plus), le nœud revient assez souvent sur les robes de Jeanne Lanvin. On en trouve des vrais, en tissu (des discrets, pour nouer les ceintures des robes ; un plus volumineux, qui fait des ailes de sylphides dans le dos de la robe) et d’autres à plat, comme motifs de broderie.

Broderie

S’il y a un dénominateur commun entre les robes exposées, c’est bien les broderies qui les ornent. J’ai été un peu déçue déconcertée par cette conception très ornementale de la mode, où le vêtement est moins un agencement de proportions et de volumes qui sculptent la silhouette qu’un prétexte à parure. En y réfléchissant, pourtant, on retrouve semblable divergence en architecture où l’on privilégie tantôt les volumes (avec des lignes épurées) tantôt l’ornement (sur une structure plus simple). Jeanne Lanvin inclut sautoirs et autres bijoux dans ses robes mêmes. Perles, sequins, cabochons, cristaux de Swarowski (comme par hasard mécène de l’exposition) compensent ainsi la simplicité des coupes : les robes sont souvent longues, droites, avec un haut blousant resserré sous la poitrine ou à la taille et de longues manches. Ce n’est pas franchement exaltant, même si ces robes devaient donner une certaine prestance, qu’on imagine à partir des ports de bras et des mains maniérées des croquis. Il y a en effet dans ces grandes manches ouvragée une certaine noblesse, que confirment les noms de comtesse qui les ont eu dans leur garde-robe. Marguerite elle-même devient comtesse de Polignac (et son mari de la rebaptiser Marie-Blanche – Marguerite, c’est d’un commun…). Il n’empêche, tout cela sied mieux à la maturité (ou à la petite enfance) qu’à la jeunesse : j’ai été presque choquée par la totale absence de décolleté. De fait, les dos sont souvent bien plus élégants que les bretelles ou cols ronds de devant. Et cela est sage, tellement sage. Presque ennuyeux. Disons élégant. 

Élégance

La nouveauté est une telle idole dans nos sociétés, qui fonctionnent sur des mythes positivistes, que l’élégance fait pâle figure à côté, comme tombée en désuétude. Le commissaire d’exposition s’excuserait presque de ne pas pouvoir parler de révolution ni citer telle ou telle robe comme coup d’éclat qui aurait marqué l’histoire de la mode. N’aurait-il pas mieux valu, alors, se concentrer sur l’histoire tout court et nous plonger dans une époque où l’élégance était autrement appréciée ? L’exposition ne parvient pas vraiment à nous faire pénétrer un monde qu’évoquent quelques photos et croquis publicitaires. Une plaque « Madame / Défense d’entrer / S’adresser en face » indique pourtant à elle seule une certaine époque et hiérarchie sociale – une époque où la robe du soir prenait son sens par rapport à une « robe d’après-midi », ainsi qu’on peut le lire sur la légende de certains croquis. Ces indices parlent malgré eux ; ils n’ont pas été arrangés comme c’était le cas du Roman d’une garde-robe, au musée Carnavalet, qui exposait moins de pièces, parfois moins raffinées, mais réussissait à rendre la vie des maisons de coutures et de ses clientes. L’approche n’est pas la même, me direz-vous – musée historique vs musée de la mode –, mais on sent que le poids de l’histoire travaille le commissaire de l’exposition Lanvin lorsqu’il qualifie de « belles endormies » certaines robes, sûrement trop fragiles pour être enfilées sur des mannequins, exposées à plat dans des vitrines. À défaut de nous faire entendre la petite musique d’une époque, le commissaire file la métaphore musicale, avec d’ingénieux miroirs installés au-dessus des vitrines horizontales, comme des couvercles de piano, grâce auxquels les robes « se lèvent », mi-souvenirs mi-apparitions. Il faudrait imaginer, aussi, les concerts et opéras qui ont inspiré les noms de certains modèles et fourni l’occasion de les porter, mais le parfum de cette époque (Arpège…) s’est éventé depuis bien longtemps.

Savoir-faire

Je ne sais pas combien de fois le mot « savoir-faire » apparaît sur les cartels, mais en nombre suffisant pour créer une certaine frustration : on voit ce qui est fait, qui est exposé là, devant nous, mais on ne sait pas le travail, les techniques que cela implique. Le peu de place est peut-être en cause, mais je regrette que l’exposition ne soit pas plus pédagogique. Qu’est-ce que cela aurait été si l’idée géniale de l’exposition Valentino à Londres avait été reprise ! La dernière salle était consacrée au savoir-faire, justement, avec des vidéos montrant les gestes des couturières et des échantillons de leur production à différentes étapes. Les organisateurs de cette exposition l’avaient bien compris : c’est du tour (de main) que surgit la magie. Elle n’opère donc pas vraiment à l’exposition Galliera, qui mise davantage sur la nostalgie d’un monde perdu qu’elle ne cherche pas à ressusciter. 

JPG, la mode haute résolution

Marinières, corsets, seins coniques… on n’est pas dépaysé dans l’exposition Jean-Paul Gaultier présentée au Grand Palais, mais on s’y amuse bien. Cela tient essentiellement à la vision fort ludique qu’a le créateur de la mode, avec le défilé comme acmé : il faut que cela bouge, il faut que cela vive, il faut du spectacle ! Cela se sent dans la scénographie de l’exposition : dès la deuxième salle, une lumière bleutée nous plonge dans un univers peuplé de marins et de sirènes et, oh mon dieu, j’ai failli faire une crise cardiaque, la sirène a ouvert les yeux ! Un vidéoprojecteur fait bouger les traits de chaque mannequins façon GIF animé en 3D : l’effet est saisissant. Un peu freaky aussi, il faut bien le dire – surtout la poupée de Jean-Paul Gaultier, autour de laquelle le public s’agglutine pour l’écouter répéter son petit discours d’accueil. Et involontairement drôle lorsque la lampe du vidéoprojecteur commence à donner des signes de faiblesses et fait sauter un visage sous LSD. On croyait visiter un exposition de mode et voilà qu’on se retrouve au musée Grévin : la scénographie éclipserait presque les vêtements. Ce serait dommage pourtant, parce que la marinière décolleté sur les épaules et dont les rauyres sont rassemblées en bas du dos en une longue traîne est tout simplement magnifique.

Parmi les autres trouvailles de mises en scène, il y a les cercles percés dans une cloison pour observer à la dérobée des tenues d’inspiration SM, ainsi que la reconstitution d’un défilé, plus classique mais toujours efficace. On s’amuse à repérer les étiquettes des invitées sur les chaises (on trouve parfois rien qu’à la coiffure – je ne m’étais pas rendue compte à quel point une coiffure peut marquer la silhouette) puis, profitant d’une éclaircie autour du podium, on se plante devant en attendant que les robes défilent devant nous comme les bagages à l’aéroport. J’aurais bien prétendu que les numéros 2 et 9 étaient à mon nom : @melendili avait déjà repéré la première pour moi (une faussement simple robe grise retroussée sur la cuisse pour découvrir une jarretelle rouge) et j’ai flashé sur une robe-manteau au dos et aux poignets exquis (si le diable se cache dans les détails, les grands couturiers sont sans doute possible diaboliques).

 

Mes amis me connaissent tellement bien…

 

La scénographie est hélas loin d’être un sans faute : la lecture des cartels fait partager le calvaire de couturières brodant noir sur noir. Police 8 et grande affluence vous dissuadent de chercher le nom du mannequin qui pose sur cette photo-ci ou le tissu de cette robe-là. Certains visiteurs en viennent à palper les étoffes, sans même déclencher l’ire de gardiens de toute manière débordés. C’est d’autant plus dommage qu’on loupe sûrement des pépites, à en juger par la robe de « sainte-nitouche » exposée dans la première salle, tête chastement couverte et… seins offerts.

Seins nus également sous un haut-chapeau qui entoure le buste comme le coquillage de la Vénus de Botticelli. Dans les tenues de Jean-Paul Gaultier, les poitrines ne sont jamais dévoilées : elles rayonnent et s’affirment avec une force semblable aux nus d’Helmut Newton. Une citation de Madonna je crois explique que les corsets du créateur, portés sur et non sous les vêtements, donnent une sensation de puissance, loin de corseter celles qui le portent dans un corps de femme idéalisé. Venez comme vous êtes a chez Jean-Paul Gaultier une tout autre résonance que chez McDo : les cartels, causant punks, orientation sexuelle, féminisme, fétichisme et droit à la différence, sans être faux, sont encore loin de sonner juste, mettant des mots-étiquettes sur ce que le créateur met en scène dans un joyeux bazar – incluant une James Bong girl avec maillot de bain à capuche et palmes-stilettos.

La scène : voilà l’univers naturel de Jean-Paul Gaultier, qui a créé des tenues pour des chanteuses (Mylène Farmer, Madonna, Kylie Minogue…), pour le cinéma (la tenue de Lilou Dallas multipass, c’est lui ; le tigre de La piel que habito aussi !) et même pour la danse (Maurice Béjart ou Angelin Preljocaj). L’exposition réserve ainsi quelques frissons aux balletomaniaques : une paire de pointes accrochées à un perfecto en cuir (de vieilles Capezio, je suis allée regarder), un extrait vidéo de la Blanche-Neige de Preljocaj, ainsi qu’un bustier entièrement fait de rubans de satin (plus jamais, après ça, vous ne vous plaindrez de coudre les rubans de vos pointes).