Forsythe à table

« There is a problem with doing ‘a Forsythe work’ » soulignait le chorégraphe lui-même lors de la reprise de The Second Detail par le Boston Ballet. « Everyone starts to over-muscle and ‘modernize.’ » À la lecture de l’article, j’étais perplexe. En voyant danser le ballet de l’Opéra de Lyon, quelques semaines à peine après le Dresden Ballet, j’ai compris pourquoi il insistait sur la limpidité du mouvement : « No matter how fast you are moving, it should be pristine, like court dance. » Comme une danse de cour. Cette comparaison, étrange de la part d’un homme qui a poussé le classique dans ses retranchements, perd de son étrangeté lorsqu’on voit le ballet de l’Opéra de Lyon danser Workwithinwork et que, ce qui paraît en transparence, c’est McGregor. L’espace d’un instant, je revois Genus, avec les danseurs qui attendent sur le bord de devenir à leur tour l’un de ces couples décentrés, formés hâtivement au hasard des entrées et sorties en arrière-scène. Que McGregor se soit ou non inspiré de Forsythe m’importe peu : on voit comment Forsythe débouche sur McGregor, comment le style de Forsythe évolue et se perd dans celui de McGregor, comment le mouvement classique, poussé à des extrêmes de vélocité et d’extension, tend à devenir illisible. Le mouvement se brouille dans l’œil du spectateur : les danseurs vont trop vite – ou pas assez, donnant l’impression de courir derrière la musique. Exactement comme pour Infra / Chroma / Limen, je me mets à regretter que l’accalmie offerte un instant par un pas de deux ne donne pas à la pièce entière son tempo – un comble pour moi qui aime la vitesse et n’apprécie que moyennement les adages. Heureusement, un épaulement un peu plus étiré que les autres, une pointe plus vivement piquée, et la sensation revient, j’éprouve à nouveau ce que je vois. Soulagée mais inquiète : il s’en faudrait de peu que le plaisir ne nous anesthésie. Vite, vite, rappelez-vous de la danse de cour, avant qu’il ne faille disséquer l’anatomie de la sensation, morte d’hyperactivité.

À moins que la sensation ne meure de confort. Sarabande n’est pas désagréable mais je ne suis pas certaine qu’elle soit grand chose d’autre. Comme la plupart des pièces du nouveau directeur de la danse de l’Opéra de Paris, je le crains. L’entrée du premier danseur me rappelle celle de Benjamin Millepied en danseur brun dans Dances at a gathering, mais je ne retrouve pas l’émotion du couple Chopin-Robbins et ce, malgré Bach, malgré l’élan et la camaraderie virile de la chorégraphie de Millepied. Dieu sait pourtant que Bach rend émouvant à peu près n’importe quel geste pris dans son flot musical.

One flat thing, reproduced : voilà qui me satisfait pleinement d’être là où je suis. Au théâtre de la Ville pour assister à cette soirée. Et en haut de la salle. Après avoir, de cette place, vu dans Workwithinwork deux danseuses couchées entre deux laies de lino comme deux soupirs sur une portée musicale, les rangées de tables de One flat thing, reproduced m’apparaissent comme cette illusion d’optique où l’œil voit des intersections grises là où il n’y a que des carrés blancs sur un fond noir (ou inversement). Sauf que les points gris sont en réalité des danseurs hauts en couleurs. Entre les tables, sous les tables, sur les tables, ils apparaissent comme des taupes et l’on entre dans le jeu avec nos yeux comme marteau. Je crois n’avoir jamais vu pièce si récréative : les danseurs se déplacent dans les travées comme les fantômes de Pac-Man, se balancent entre les tables comme dans une salle de classe, mettent les pieds dessus, et le reste, parce que ce sont de parfaites maisons pour jouer à chat (perché), s’attrapent, se phagocytent, entrent en collision, rebondissent puis rembobinent la partie pour rejouer de plus belle. Le tout sur une bande-son qui tient du bâton de pluie Nature & Découvertes remixé avec la neige de la télévision hertzienne, post-synchronisé avec des toons rembobinés, quelque part dans une usine hantée. Bruyant mais ludique. Inutile de dire que je me suis bien amusée.

À retenir : les tables sont de bien meilleur augure que les chaises en danse.

Le cas Opéra à l’étude

Aucun souvenir d’Études. À mesure que le ballet progresse, cette absence de souvenirs me semble de plus en plus étrange… Je vois bien les silhouettes à la barre sur fond bleu mais le pas de trois des étoiles ne me dit rien, pas plus que le cancan des petits battements, où seules les jambes sont éclairées. Je finis par comprendre que je n’ai jamais vu ces fameuses silhouettes qu’en images et que je les ai animées avec mes souvenirs de Suite en blanc, autre ballet dont la seule vocation est de célébrer… le ballet (et les balletomanes sont bien gardés). Mais là où Serge Lifar produit un méta-ballet où les alignements exaltent la puissance du corps1, l’hommage d’Harald Lander est un tombeau, d’où sort une Willis sans âme. L’ensemble vire pourtant moins à la gymnastique qu’au cirque, comme l’a fait remarquer Palpatine à la sortie, qui aurait bien mis un monsieur Loyal avec un cerceau pour faire la circulation des fauves lors des diagonales de grands jetés. Il est vrai qu’Études m’a fait l’effet clown : un sourire sans joie, reflété par une Dorothée Gilbert complètement crispée, alors même que sa technique solide et ses équilibres légers ne devraient pas lui donner l’occasion de s’inquiéter. D’une manière générale, plus c’est simple, pire c’est : le comble de la crispation est atteint lors du grand plié inaugural, alors que ce pas, premier exercice à la barre, redevient une bagatelle à chaque difficulté technique qu’il prépare. L’exercice de style atteint ses limites, la pureté du mouvement tendant à sa disparition. Heureusement que les garçons étaient là pour oublier pas et positions dans la danse – non pas à la manière de Karl Paquette, qui en oublie de tendre les pieds, mais à celle de Josua Hoffalt ou mieux encore, d’Axel Ibot et Allister Madin qui détendent l’atmosphère en ne donnant pas l’impression de jouer leur carrière.

 

X, Y, untel, unetelle… Études met en évidence la tendance qu’a l’Opéra de Paris à exacerber le travers balletomane du name-dropping. Parce que la mayonnaise peine de plus en plus à prendre, on ne déguste plus une œuvre bien (com)prise, on se félicite de la qualité de ses ingrédients/interprètes. Voyez la formidable Lydie Vareilhes dans son justaucorps moutarde ! Vous pourrez mettre qui vous voulez dans le rôle de l’œuf, il manquera toujours le tour de main pour qu’il y ait émulsion. Impair et Pas./Parts. Nourri mais pas régalé, on s’amuse en prenant des chouchous par demi-douzaine : il y a celui qu’on découvre (Alexandre Gasse), celui à qui l’on pardonne tout (Karl Paquette), ceux qu’on sait sans hormones (Axel Ibot et Allister Madin, qui ne sont pas mon genre mais que j’adore) ou encore celui qu’on hésite à retirer de la boîte (Audric Bezard) parce qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Et voilà comment la balletomane, qui ne jure que par les cygnes, finit par glousser comme une poule.

 

1 Le chorégraphe s’y connaît : c’est lui qui a instauré le défilé en s’inspirant des parades militaires soviétiques…  Pas certaine de l’effet dissuasif du « régiment de flamands roses » d’Études. ^^

Gods and Dogs

Le théâtre des Champs-Elysées n’est absolument pas fait pour la danse. On y voit mal d’à peu près partout et, quand par bonheur la vue est dégagée, on se retrouve avec les genoux sous le menton. Autant dire qu’avec les tarifs prohibitifs pratiqués pour la série TranscenDanses et en l’absence de tarifs de dernière minute, la salle s’est retrouvée à moitié vide, ce qui est fort dommage lorsqu’on consacre une soirée entière à un chorégraphe majeur de notre époque – mais fort pratique pour se replacer. Encore aurait-il fallu savoir que Jiří Kylián affectionne particulièrement le côté cour : les belles asymétries de Bella Figura et Gods and Dogs ont ainsi régulièrement disparu dans notre angle mort, avant que Palpatine et moi nous replacions à l’entracte, un peu loin mais de face, pour Symphonie de Psaumes.

Les collants noirs et les bustiers rouges de Bella Figura m’ont rappelée l’atmosphère feutrée de Doux mensonges. Les flammes allumées en arrière-scène instaurent un climat intime, presque d’alcôve, portant avec leurs ombres le souvenir jamais vécu d’innombrables soupirs devant un feu de cheminée. Métaphore de cuisses écartées, les jambes se rétractent en grand plié seconde (en crabe) lors des portés, petites morts répétées. Étrangement, pourtant, il n’y a pas grand-chose de sensuel dans ces pas de deux secrets : l’émotion, si l’on est ému, vient du fort esthétisme d’une scène fort brève, où danseurs et danseuses se retrouvent torse nu dans d’amples jupes rouges à paniers – cette même jupe qui habillait-déshabillait depuis le début l’une des danseuse, fil-jupe rouge qui, par ses apparitions, légitime le nom de Bella Figura.

À ce ballet reconnu comme un chef d’œuvre depuis maintenant bientôt vingt ans (1995), j’ai pourtant préféré le relativement récent Gods and Dogs (2008), qui ressemble davantage à ce que l’on avait pu voir lors de la soirée proposée par le théâtre de Chaillot. Moins WTF que Mémoires d’oubliettes (2009) – il n’y a pas de pluie de canettes argentées et l’on fait facilement abstraction de la vidéo de chien cauchemardesque qui court au ralenti en haut de la scène –, Gods and Dogs possède la même énergie, quelque chose de plus abrupt et puissant, et par là même plus violemment sensuel que les pièces censément sensuelles. Les corps semblent parfois sur le point de se disloquer – non pas, comme chez Forsythe, dans des extensions extrêmes mais dans des tensions internes, un ébranlement du corps qui l’entraîne dans des angles bizarres. Mon moment préféré est sans doute celui où les danseurs de deux duos, mains au sol, s’érigent en appuyant leurs pieds sur les épaules et le cou des filles, bien droites, grandes, jambes plantées dans le sol et regard dans le lointain. Elles inébranlables et eux enragés. Gods and Dogs, c’est toute la contradiction, tout l’équilibre de la danse (et de l’humain, un pied dans la boue, un œil sur les étoiles) : s’élever en étant solidement ancré dans le sol.

Je ne sais pas si c’est parce que la soirée s’achevait, mais la Symphonie de Psaumes n’a provoqué aucun élan mystique ni esthétique chez moi. Les colonnes de danseurs qui se font et se défont, qui ondulent comme la colonne vertébrale d’un être plus grand, me font penser à certains ensembles de Boris Eifman mais, à sans cesse s’écarter de l’énergie qu’elles dégagent, on échappe au grandiose qu’elles pourraient susciter et l’on glisse sur la musique, tel Ratmansky, à côté. La sortie est amortie par une mosaïque de tapis ; je m’attendais à être plus secouée.

 

Best of, worst of, sort of

And now, ladies, mice and gentleman, l’heure de la remise des prix a sonné !

 

Prix Avant l’heure, c’est pas l’heure : Amandine Albisson.

Prix Après l’heure, c’est plus l’heure : Aurélie Dupont.

Prix Tout vient à point à qui sait attendre : Mathieu Ganio, officiellement soustrait de la liste de mes souffre-douleurs.

Prix de gros : déclaration d’amour globale aux danseurs du San Francisco Ballet.

Prix (chauve-)souris : Olga Esina dans le gala de Manuel Legris.

Prix du strip-tease : Friedmann Vogel dans Mona Lisa.

Prix Show must go on : Allister Madin.

Prix WTF: âprement disputé par les poissons rouges de Teshigawara, les spasmes de Louise Lecavalier, les vrais et faux robots de Bianca Li et les canettes argentées de Jiří Kylián, le prix revient néanmoins aux momies du Het Nationale Ballet pour leur trip totalement inattendu.

Prix Miroir de l’Occident : Le Détachement féminin rouge, au kitsch aussi éclairant qu’enthousiasmant.

Prix de la métaphore chorégraphique : les Balletonautes, pour l’ensemble de leur œuvre.

Prix de la relecture : la Giselle de Mats Ek par l’Opéra de Lyon et la Cendrillon de Thierry Malandain. Son Lac ne qualifie pas Dada Masilo comme outsider.

Prix théâtral : Fall River Legend

Prix de l’académique modernisé : Golden Hour avec ses jupettes et ses bandeaux à la Bayadère.
1er accessit pour les académiques bi-face de Concerto #1, d’Alexei Ratmansky (qui aurait obtenu le premier prix s’il était aussi bon chorégraphe que Christopher Wheeldon).

Prix de la révélation blonde de l’année : Sasha de Sola.

Prix de la confirmation blonde de l’année : Karl Paquette dans le Boléro. J’abdique tous les beaux gosses du monde pour Karl Paquette sur la table (sans garantie d’être encore à l’état solide à la fin).

Prix de la coloration : Eleonara Abbagnato brune, incarnant Esmeralda et la Mort.

Prix de la décoloration : Florian Magnenet

Prix du contrejour : Les Nuits de Preljocaj et leurs arabesques non dansées.

Prix Phosphorescent : Constellation, d’Alonzo King.

Prix lunaire : Humming Bird, de Liam Scarlett et Shoot the moon, de Sol León et Paul Lightfootn ex-aequo. En quelque sorte un prix Philipp Glass.

 

Worst of

Parce que le pire n’est jamais décevant.

Prix Illusions perdues : Ratmansky.

Prix du supplice chinois russe : The Old Woman. Quand bien même c’est du théâtre, il doit figurer ici : non seulement il y avait Barychnikov mais c’était vraiment le worst-of de la saison (suivi par Peter Pan – je ne dois pas être faite pour le théâtre).

Prix Bâillement : Vortex temporum, d’Anna Teresa de Keersmaeker, qui nous a servi la même tambouille que pour Partita 2. Bis repetita placent… up to a certain point : autant Bach tient en haleine, autant Gérars Grisey…
1er accessit pour Benjamin Millepied et son Daphnis et Chloé, venteux.

 

Best of

Où l’on comprend pourquoi on reste assis à regarder d’autres danser.

Prix prisé : Tabac rouge, de James Thierré.

Prix du spectacle jouissif : Borderline, de Wang et Ramirez. C’était borderline d’être le meilleur spectacle de l’année. 

Prix Sidération : Borrowed Light, de Tero Saarinen, terrassant de beauté avec ses chants Shakers a capella et sa danse fraternelle qui va puiser au-delà de l’épuisement, en quête de la part divine de l’homme. La mystique du désir.

Être remué, touché à distance, c’est ça, être ému – être mis en mouvement sans avoir bougé de son siège. La danse comme primum mobile.

Le San Francisco Ballet, un ballet américain à Paris

Une soirée de gala, quatre programmes et un cours public, il n’en fallait pas moins pour découvrir le San Francisco Ballet, ses 75 danseurs, son style et son répertoire largement inédit en France. Plutôt que de programmer les grands classiques connus du public parisien, Helgi Tomasson a concocté des triple bills (voire quadruples) qui mettent en valeur les personnalités contrastées de la troupe et donnent une idée du bouillonnement chorégraphique outre-Atlantique. Tous les ballets présentés ne sont pas des chef-d’œuvres, loin de là, mais témoignent d’une croyance vivace dans la danse classique : au pays de la modern dance, on chorégraphie pointes aux pieds et l’on chérit ses maîtres.

 

Oui, maître

Balanchine et Robbins, que l’on pourrait du vieux continent prendre pour l’équivalent américain d’un Béjart ou d’un Roland Petit, représentent là-bas bien davantage en tant que fondateurs d’une tradition – tradition classique du point de vue du pays, moderne du point de vue de l’histoire du ballet. Je dois avouer ne pas être une inconditionnelle de Balanchine, passé les Joyaux ; pour moi, c’est surtout un passage nécessaire (en raccourci : sans Balanchine, pas d’In the middle somewhat elevated), qui distille un ennui distingué. Le pas de deux d’Agon, que j’avais vu dansé par le NYCB, a surtout eu le mérite de me faire découvrir Sofiane Sylve, parfaite danseuse balanchinienne, élégante, solide, une paire de boucles d’oreille pour souligner son port de tête. Le finale de Symphony in C, un mois après le médiocre Palais de cristal donné à Bastille, faisait quant à lui figure de pied de nez à l’Opéra – il en émane une telle joie qu’on en oublie les tutus cheap et les approximations du corps de ballet. Figurait également au gala le 2mouvement de Brahms-Schoenberg Quartet, d’un gnan-gnan achevé, qui m’a convaincue de sélectionner des soirées Balanchine-free. Dans la mesure du possible. C’est ainsi que, pour voir In the Night, j’ai découvert Les Quatre Tempéraments, que j’imaginais similaires à Agon à cause des costumes mais qui m’ont davantage plu. Une étrangeté toonesque transforme l’aridité qui émane ailleurs des justaucorps sommaires et des lignes arrêtées en crudité : si on ne le savoure pas, du moins croque-t-on ce ballet avec entrain.

Robbins me semble tout à la moins moins central que Balanchine dans l’évolution de la danse classique et beaucoup plus attirant. Après West side story, The Concert ou Dances at a gathering, je découvre une autre facette de sa production protéiforme grâce au San Francisco Ballet qui a présenté Glass pieces. Les costumes, dont les couleurs ne sont pas franches, sont le seul élément à avoir mal vieilli (les fameuses chaussettes blanches…). Pour le reste, c’est un plaisir de jouer à un deux trois soleil au milieu de la foule urbaine des danseurs, qui se croisent en tous sens comme au Grand Central Terminal. La colonie de fourmis (le contre-jour dessine des têtes en formes d’olive, de vraies Fourmiz) qui se lance dans une traversée très rythmique de l’arrière-scène semble surgir d’une bouche de métro et reléguerait presque à l’arrière-plan le couple de danseur en plein adage à l’avant-scène. Pour la critique du New York times, à la création, c’était « a human traffic jam that looks only too programmed » ; et c’est vrai que, dans le mouvement des danseuses qui repartent cycliquement deux places en arrière, on croirait voir les feux qui passent à l’orange, au rouge puis à nouveau au vert. Ça avance sans qu’on y prenne garde, comme on noircirait du bout du crayon les carreaux du papier quadrillé qui sert de décor, construisant des buildings en un rien de temps, un carreau vide devenant une fenêtre éclairée.

Plus classique ou plutôt plus romantique, In the Night est un plaisir assuré, ne serait-ce que par le ciel étoilé en toile de fond. Le style correspond naturellement bien à Mathilde Froustey, accompagné de Rubén Martín Cintas dans le costume avec un jabot qui me fait penser à La Belle et la Bête. S’il fallait un Disney pour le couple suivant, en costumes ocres, ce serait évidemment Le Roi Lion : can’t you feel the love tonight ? Tiit Helimets est royal auprès de Sofiane Sylve, qui oblitère le souvenir que j’avais d’Agnès Lestustu dans ce rôle. Les trois pas du début, qui marquent l’arrêt, sont sublimes, de l’Aurélie Dupont de la grande époque, tout en présence et retenue. Difficile de passer ensuite pour le couple final, Lorena Feijoo prenant des allures de marquise de vaudeville aux emportements mi-touchants mi-ridicules (je n’ai pas trouvé le Disney correspondant ; vous voyez, vous ?).

 

 

Du néoclassique : vous m’en mettrez trois deux de pas et une douzaine de portés

Après le maître vient l’élève et tout une série de copies, que cela soit explicite (la Chaconne pour piano et deux danseurs d’Helgi Tomasson est donnée « en mémoire de Jerome Robbins ») ou non (les tutus de Classical symphony sont un décalque de ceux de The Vertiginous Thrill of Exactitude). Les Balletonautes vous aideront à distinguer les bonnes des mauvaises copies. J’ai pour ma part du mal à distinguer ces chorégraphes : non seulement les noms d’Edwaard Liang, Mark Morris ou Yuri Possokhov m’étaient totalement inconnus, mais, en voyant leurs chorégraphies, je les identifie moins comme du Liang, du Morris ou du Tomasson que du néoclassique.

La construction est la même d’un ballet à l’autre : le corps de ballet est de passage entre les deux ou trois couples de solistes ; des pas de deux se succèdent sans variation ni coda, pleins de portés ; les costumes sont similaires dans leur coupe, les couleurs se chargeant d’évoquer l’hiver (The Fifth Season), l’automne (Symphonic dances, avec un curieux plastron brillant un peu reptilien) ou l’été grec (Caprice, avec le renfort de colonnes doriques lumineuses qui ne déplairaient pas à Wilson – c’est-à-dire si le modèle était disponible en bleu) ; et l’on tourne sur le même vocabulaire chorégraphique : tours, détournés, pas de valse, déboulés, tout ce qui est bon pour tourbillonner, entrecoupé de jambes à la seconde en battement ou développé et encore de portés. Cela se regarde très bien et se mange sans faim, l’indigestion arrivant sans prévenir au bout de la quatrième soirée. Soudain, on n’en peut plus de ces ballerines traînées-glissées à travers la scène comme des aspirateurs. La Classical symphony s’en trouve brillante comme un sous-neuf, ce qui est parfait pour un peu de patinage artistique (Yuri Possokhov, au San Francisco depuis plus de dix ans, serait-il nostalgique de sa jeunesse russe ?) mais laisse de glace.

 

Doubleplusbon

On en viendrait presque à se demander si l’on n’aurait pas épuisé le potentiel créatif de la technique classique : que peut-on faire d’autre après Balanchine ? Forsythe. Mais lorsqu’on voit où aboutit sa logique déconstructionniste, on en revient. Et on revient du côté de Robbins, piochant dans l’aspect populaire de son œuvre pour faire de l’entertainment de grande qualité. De grande qualité, je souligne : malgré l’aspect standardisé, les ballets présentées sont riches techniquement et mettent en valeur les danseurs (surtout les danseuses, ok). Où est le problème, alors ? Y en a-t-il même un ?

Dans l’article du New York Times sur la création de Glass pieces, la critique souligne un élément clé qui distingue Philipp Glass des autres compositeurs minimalistes et que partage le chorégraphe : « Mr. Robbins is careful to give us a human echo. » C’est cet écho que l’on n’entend pas dans plusieurs des créations néoclassiques présentées par le San Francisco Ballet, comme si on avait jeté l’émotion avec la narration et, à vider les ballets de tout élément narratif, on avait fini par les vider de leur sens. Quelque part, on l’a bien cherché. Quand un néophyte s’inquiète de ce qu’il ne comprend rien au ballet, je lui rétorque qu’il n’y a rien à comprendre. Je pense : il faut simplement accepter de se laisser toucher, de ressentir des émotions qui, comme pour la musique, ne sont pas dicibles – pas parce qu’elles sont trop pauvres pour être exprimées mais au contraire parce qu’elles sont trop riches, trop complexes pour être analysées, et perdent de leur beauté quand on cherche à les enfermer dans un chapelet de synonymes. Il n’y a pas rien à comprendre : il faut comprendre que l’émotion ne passe par la raison, qu’apprendre le vocabulaire de la danse n’est pas ce qui permettra de l’apprécier mais seulement d’en parler et de saisir des nuances (qui, en retour, il est vrai, contribueront à sublimer l’émotion). La danse se comprend, oui, comme un tout qui nous arrive ; il faut « prendre avec », prendre la danse avec l’humain, ses émotions et son désir.

Les chorégraphes dont il est question n’ont pas cherché à comprendre : ils ont liquidé la question de la compréhension et substitué l’admiration à l’émotion. Leurs ballets sont, à proprement parler, admirables. Non pas pour la performance physique qu’ils impliquent mais pour leur esthétisme. On vient se ravir de l’esthétisme extrême du ballet, ravissement qui ne connaît qu’une émotion : la joie. La joie qui émane du San Francisco Ballet est si forte qu’il n’y a personne qui ne la remarque ; c’est indéniablement « une bouffée d’air frais ». De bouffée d’air frais en bouffée d’air frais, cependant, on finit par brasser du vent. D’être la seule émotion suscitée par ces ballets, la joie débouche sur un appauvrissement : c’est doubleplusbon.

 

 

Chorégraphes d’exception

Parmi les exceptions pour confirmer la règle : Mark Morris. Son Maëlstrom commençait mal quand soudain, un cœur s’est mis à battre sous ce parfait zombie néoclassique (qui porte mal son nom, les danseurs tourbillonnant bien moins que dans d’autres ballets programmés – un comble). Après ce qu’il faut avoir beaucoup d’imagination pour appeler une tempête, nous arrivons directement dans l’œil du cyclone. Dans une ambiance calme mais orageuse à la manière du Parc, les danseurs prennent des poses planantes, paumes de main plates et pieds flex – des inflexions qui me rappellent Un jour ou deux, la neutralité ennuyeuse de Cunningham en moins !

 

C’est à partir des exceptions qu’on trouve l’exceptionnel. Avec les ballets de Christopher Wheeldon et Liam Scarlett, le San Francisco Ballet est une publicité ambulante pour le Royal Ballet. Je suis toute acquise à Christopher Wheeldon depuis que j’ai vu le pas de deux d’After the rain, créé pour et dansé par Wendy Whelan lors de la venue du NYCB à Bastille. La gorge serrée en entendant résonner la musique d’Arvo Pärt, j’avais été absorbée et bouleversée par ces corps, l’un très nerveux, très fin, comme une liane ou une racine, l’autre noir et puissant, manipulant le premier avec d’infinies précautions. Sans être aussi poignants, Damian et Yuan Yuan Tan font revivre cette histoire muette d’amants intemporels mais non éternels, la beauté de l’éphémère toute entière contenue dans la fragilité du corps de Yuan Yuan Tan.

De cette aube immémoriale, le chorégraphe passe sans souci à un coucher de soleil chatoyant. Within the Golden Hour possède tout le charme de l’Orient sans aucune concession à l’orientalisme : si l’on voit des paillettes d’or, ce n’est pas dans le drapé très léger des costumes mais l’imagination d’une lumière déclinante, qui fait luire son objet de mille et une façons différentes. Loin de n’être que langueur, la sensualité se joue (Mathilde Froustey, dans une esquisse de danse latine sur pointes) autant qu’elle se respire (Sarah Van Patten, tout en retenue). L’urgence de vivre, qui se traduit par un rythme soutenu dans la plupart des pièces vues, est ici contenue toute entière dans la musique lancinante et sublime d’Ezio Bosso, laissant les danseurs suspendus dans un entre-deux de toute beauté.

Quand enfin tombe la nuit, Christopher Wheeldon la peuple de fantômes. Avec leurs yeux cernés et leurs cheveux élégamment relevés et décoiffées, ses Willis ont une allure toute victorienne. Plus que des demeures, on imagine des gens hantés par le souvenir de l’être aimé, les souvenirs qui tourbillonnent et s’effacent comme la mousseline des jupes transparentes. De tous les ballets, c’est celui que j’aimerais le plus revoir (peut-être aussi parce que Palpatine n’a pas arrêté de s’éventer avec son programme, malheureusement moins absorbé par Ghosts que par le Ratmansky qui a suivi).

 

Moins expérimenté mais tout aussi prometteur est Liam Scarlett. J’avais beaucoup aimé Asphodel Meadows, regrettant seulement l’absence de respiration qui ne permettait pas d’apprécier pleinement chaque trouvaille gestuelle. Devenu Artist in Residence, l’urgence de tout mettre dans un seul ballet s’est dissipée et Humming bird en devient planant. Ceux qui l’ont vu plusieurs fois soulignent les ficelles et la musique, qui fait beaucoup. Mais c’est aussi le talent du chorégraphe que de savoir sélectionner la musique : les balletomanes qui ont assisté à la triple bill du Nederlands Dans Theater ont ainsi eu le plaisir de réentendre Tirol Concerto pour piano et orchestre. La chorégraphie de Liam Scarlett n’a rien à voir avec celle de Sol León et Paul Lightfoot mais l’on retrouve la même lumière lunaire que dans Shoot the moon, avec un grand pan de papier blanc replié, qui se relève peu à peu à mesure que les danseurs arrivent en glissant depuis un terre-plein en arrière-scène. À ce sens aigu de la scénographie, Liam Scarlett joint une gestuelle fluide, précise et passionnée vraiment captivante. On observe comme au télescope les cratères et les lacs de la chorégraphie, tantôt rapide et teintée d’humeur (piétinements de colibri de Maria Kochetkova), tantôt suspendue et poétique (quasi-immobilité de Yuan Yuan Tan, qui semble la plus intense des danses), toujours proche du spectateur (présence de Frances Chung, curieusement familière avec sa frange et sa robe en jeans). La pièce vous suit comme un air que l’on chantonnerait. Humming bird, forcément.

 

Reste le cas épineux d’Alexei Ratmansky : sous le M. Hyde qui massacre le ballet à l’Opéra de Paris (Psyché est une catastrophe que n’ont pas su racheter Les Illusions perdues), se cacherait un Dr Jekyll qui, sans faire de découverte majeure, participe outre-Atlantique à la bonne santé de son art. Le Piano Concerto #1 m’a rappelée au bon souvenir de Seven Sonatas, seule preuve à ma connaissance qui démente l’hypothèse de la Ratmanskyness comme délire balletomaniaque. Je n’en garderai pas un souvenir impérissable mais, ma foi, avec ses outils rouges suspendus en l’air façon cérémonie d’ouverture des JO à Sotchi, ses académiques bi-face bleu-rouge et ses dominos d’hommes pour soutenir les équilibres de ces dames, Piano Concerto #1 est fort divertissant.

Le salad bowl du ballet

Le doubleplusbon a un double avantage : d’une, comme on a pu le voir, les chorégraphies plus étoffées n’en ressortent que mieux par contraste ; de deux, les danseurs sont à l’honneur, puisqu’on ne voit qu’eux. Et le San Francisco Ballet, c’est le melting pot fait ballet. Pardon, le salad bowl, soyons politiquement et morfalement correct. Non seulement les danseurs sont d’origine et de nationalités différentes, ayant apporté leur école dans leurs bagages (techniques), mais ils sont ont aussi des physiques et des personnalités très contrastées. Nulle part ailleurs vous ne verrez la liane lyrique Yuan Yuan Tan distribuée à côté du petit bolide bourrin qu’est Maria Kochetkova. Toutes les distributions ne marchent pas aussi bien (il faut bien avouer que le tandem Yuan Yuan Tan / Mathilde Froustey est plus harmonieux à l’œil) mais on a rarement un tel concentré de personnalités !

Hormis Mathilde Froustey, la seule que j’identifiais, c’était Maria Kochetkova. Entre ses looks délirants et ses vidéos vine bien troussées, difficile de louper cette pro de la comm’. Surprise sur scène : la petite souris bourrine et fantaisiste qui avait tout pour me plaire ne me fait pas du tout vibrer. De ses extensions de folie, qui viennent compenser la différence de taille avec ses compagnes (les solistes dansent rarement seuls au San Francisco Ballet, au final), on ne remarque que l’aspect brutal et pas toujours musical. Autant cela fait de Voice of spring un petit bijou d’humour, le lâché de pétales de roses s’accompagnant d’un lâché de rires, autant ce n’est pas franchement adapté à Humming bird ou Within the Golden Hour. Même dans la pyrotechnie de Classical Symphony, même quand elle dévore l’espace, il reste cette impression de danser petit (est-ce son cou, qui paraît toujours contracté ? sa cambrure de gymnaste, qui lui fait parfois un petit ventre d’enfant ?). Au final, c’est une personnalité que j’apprécie davantage sur la scène sociale que théâtrale.

La véritable star du San Francisco Ballet n’est donc pas Maria Kochetkova, comme on le croyait volontiers, mais Yuan Yuan Tan. Si elle passe bien les ballets entraînants, c’est dans tout ce qui est lyrique et poétique qu’elle brille particulièrement. Il y a en elle quelque chose de pur, de précieux et de raffiné qui confère qualité d’adage à tout ce qu’elle danse. À l’opposé de l’ardeur et de la joie débordante qui caractérise la compagnie, elle apporte un certain équilibre au ballet où elle s’épanouit depuis près de 20 ans, le visage inspiré mais rarement souriant.

L’autre principal tout à fait stunning, c’est Sofiane Sylve. On ne la remarque pas d’emblée car elle a une manière fort discrète et élégante de s’imposer, mais quelle femme ! Si on ne la distingue pas spécialement pendant la classe (Yuan Yuan Tan non plus, comme si la présence en scène était inversement proportionnelle à celle en cours – une loi qui ne plairait pas à Mathilde, qui a débarqué avec un grand pull Stars and Stripes), en scène, sa danse tout en retenue crie : Less is more. De l’Aurélie Dupont de la grande époque, je vous dis. Et comme la grande époque est finie, je propose qu’on rapatrie la frenchy. Parce que Sofiane est française et qu’elle vous rendrait nationaliste n’importe quel balletomane parisien.

On risquerait à ce rythme de faire le portrait de tous les solistes du ballet alors, aux noms de Frances Chung et Sarah Van Patten surtout, dont la danse est plus épidermique que musculaire, j’ajouterai seulement celui de Sasha De Sola. Longs cheveux blonds, brillants aux oreilles, pimpante, douce et rayonnante, c’est le glamour américain incarné1. Cela tient à pas grand chose, le maintien, peut-être : au San Francisco Ballet, les filles dansent très cambrées et, contrairement à pas mal, Sasha De Sola ne donne pas l’impression d’être toutes côtes dehors (comment aligne-t-on la colonne pour tourner dans ces conditions ? Mystère…). Quoiqu’il en soit, je la verrais bien principal, dès qu’elle aura un peu plus d’abattage dans les pattes.

J’avoue avoir moins remarqué les hommes que les femmes même si j’ai pu admirer le poignet gracile de David Karapetyan dans Chaconne pour piano et deux danseurs ou l’allant de Taras Domitro et Pascal Molat rivalisant, très Grease spirit, dans Alles Walzer. Rivalité également entre Esteban Hernandez et Gennadi Nedvigin, qui surenchérissent de prouesses pour conquérir la piquante Dores André et qui conquièrent surtout le public, la danseuse leur préférant le violoniste bedonnant. Ces Lutins, sautillants à souhaits (Johan Kobborg les auraient-ils chorégraphiés sur Alina Cojocaru ?), sont mon extrait préféré du gala et peut-être même de toute la tournée.

 

Last but not least

Comment ne pas finir par où tout a commencé ? Parce qu’il faut bien le dire, ce qui a créé l’événement, c’est de retrouver Mathilde Froustey, ex-sujet de l’Opéra, après un an comme principal au pays de l’american dream. Cette opportunité semble a posteriori ce qui pouvait lui arriver de mieux – largement mieux que d’être nommée étoile à l’Opéra. Non seulement l’effet retour de la fille prodigue joue à plein mais la danse très straightforward des Américains a endigué la prolifération des froufrousteries2. Encore quelques années là-bas et le risque du maniérisme aura été définitivement écarté au profit d’un raffinement certain. Le chic français made in USA.

 

 

1 Peut-être aussi parce que lors d’un stage en Alabama (oui, un stage de danse en Alabama, ne cherchez pas à comprendre, c’étaient les meilleures vacances de ma vie) il y avait une fille comme ça, blonde, pimpante et hyper douée.
2 J’ai bien observé : il y a les œillades mais surtout des bras envoyés toujours un peu plus haut et plus en arrière que les autres danseuses, dans le même temps, ce qui donne cette impression de versatilité.