Risshun (Le début du printemps)

Le vent d’est fait fondre la glace

Mardi 4 février

Mes félicitations à la cohorte actuelle des darons qui ont fait découvrir les dessins animés de leur enfance à eux à la génération Z. Les ados du conservatoire s’amusent de reconnaître la musique des Artistochats dans les dégagés, ça donne envie de chanter. Je les y encourage sur le ton de la blague, il faut juste se mettre d’accord pour chanter en français ou en anglais. Prudemment, personne ne connaît les paroles. Je leur promets Pocahontas pour la jambe sur la barre, après des morceaux du répertoire. La moitié des jambes sont sur la barre quand une jeune fille se met à chanter aussi fort que brièvement la totalité des paroles dont elle se souvient … un tapis de poussièèèèère… Éclat de rire général. La dissipation qui, dans un cours adulte, serait passée avec l’exercice demeure avec les ado pendant toute l’heure — c’est joyeux, mais à éviter.

Après le cours de barre à terre, nous sommes trois à avoir les muscles tétanisés au niveau de l’aine. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir étiré le psoas. Je repasse mentalement les exercices, que nous avons pourtant déjà tous faits : est-ce le froid ? l’enchaînement (tous les exercices sont dorénavant connus, on les enchaîne plus rapidement après un rapide rappel) ? l’ordre des exercices (j’ai anticipé sur ceux qui donnent chaud pour qu’on ne se gèle pas trop longtemps sur les fins tapis) ?

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Mercredi 5 février

Risshun, le début du printemps, moui moui. Surtout sur les portants des boutiques de fringues. J’essaye trois leggings sur ma pause déjeuner, respectivement trop petit, trop grand, trop moche (comment est-il possible qu’un vêtement opaque plus épais qu’un collant souligne la cellulite ?).

Le bonnet enfoncé sur les oreilles, l’espace entre le manteau et l’écharpe calfeutré par de fréquents réajustements, j’ai tendu mon visage dix minutes au soleil, assise sur un banc. Finalement, entrevoir le début du printemps ? L’apaisement qui en a résulté m’a conduite plus sereine dans l’après-midi.


J’adore ton bonnet nounours, me dit une élève-maman qui récupère son fils au cours de danse. Je savais qu’on était compatibles. On échange à trois avec la maman aux immenses lunettes que j’ai croisée hier dans le cabinet où exerce ma psy. Elle a raison, on se croise le mercredi et je suis rassurée de n’avoir pas su dire de qui elle était la mère : son enfant n’est pas en cours avec moi.

On peut toujours compter sur les chansons Disney adaptées par Nate Fifield pour pimper le cours de danse. Aujourd’hui, une enfant reconnaît la musique des Aristochats et sa voisine de barre s’interroge : ce n’est pas Les Aristocrates plutôt ? On explique le jeu de mots. La semaine prochaine, Marx et Bourdieu au cours de danse — ah non raté, vacances.

Avec mes 6 ans, je m’emploie pendant tout le cours à faire observer une règle toute simple que j’aurais dû mettre en place depuis le début : si on veut dire ou demander quelque chose, on lève la main : sinon on ne parle pas. Comme à l’école ?! La stupeur est à son comble. Jusque-là j’ai laissé dans tous mes cours les interactions surgir spontanées ; elles étaient mesurées, cela m’allait bien. Mais les petites ont gagné en assurance, en copines inscrites en cours d’année et j’ai perdu mon sang-froid à plusieurs reprises les semaines passées. Je ne peux pas me permettre de les rappeler au calme d’une manière qui l’est bien peu ; elles ne comprennent pas ce qui s’apparente alors à une colère arbitraire. J’avais oublié que, pour recadrer, il faut avoir posé un cadre. C’est chose faite et refaite aujourd’hui, soulignant à chaque prise de parole intempestive qu’il n’y avait pas eu de main levée, même si la question est très bonne souvent. Je sens que ça va apaiser mon agacement face à l’incontinence verbale d’une certaine petite fille.

Cinquième semaine sur la même base de cours : ça y est, je constate des progrès dans certaines classes. Des coordinations se précisent, des losanges commencent à apparaître quand les petites plient les deux jambes dans les fondus ou jetés, et les intermédiaires ne se trompent presque quand on enchaîne devant/derrière/seconde à la barre au lieu de devant/seconde/derrière sans changer de pied. J’ai moins l’impression d’écoper les heures. Non, je ne fais pas qu’animer et meubler (ce à quoi je m’étais résignée pour me préserver mais qui me dépitait), les enfants peuvent progresser avec moi. Ça remet un peu de sens et d’enthousiasme dans la fatigue.

Au final, une bonne journée, pourtant commencée avec les muscles tétanisés (impossible de courir pour rattraper mon retard sur le chemin du métro) et quinze minutes de marche vigoureuse dans le froid après avoir loupé le bus.

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Jeudi 6 février

Le kiné se souvient de moi et n’a pas l’air de trouver que je l’ai ghosté après la dernière séance pour mes lombaires, que je n’avais pas anticipé être la dernière. Il ne m’apprend rien, sinon que les électrodes sont loin de faire autour du genou l’effet massage qu’elles prodiguaient dans le dos.


Les niveaux et profils divers me font douter de mes exercices en barre au sol : les concepts de la danse classiques sont évidents pour certains, hermétiques pour d’autres (en-dehors ? vers où ?) ; les étirements ne font rien aux hyperlaxes tandis que les plus raides galèrent parfois à adopter la position de base, condition préalable à l’exercice ; le gainage et renforcement musculaire laissent perplexes celles qui font de la muscu ou du fitness par ailleurs (qu’est-ce qu’on est censé sentir ?) tandis que d’autres doivent s’interrompre avant la fin de l’exercice. Peut-être que mon mélange de barre, pilates, yoga, renforcement musculaire est un peu trop foutraque et que je devrais revenir à un barre au sol qui soit vraiment la transposition de la barre classique au sol (mais ça défonce le psoas, je trouve, sans forcément aider davantage à comprendre ce qui se joue dans le mouvement). De plus en plus, j’ai envie d’aller vers des moments d’ateliers qui aident à la compréhension et à la sensation, mais ce n’est pas hyper compatible avec un exercice rythmé en musique.


Je lance mes adultes débutants dans les tours piqués. Elles s’en sortent pas mal du tout, ça me met en joie. L’une semble même avoir fait ça toute sa vie. Tu es bien sûre que tu n’en avais jamais fait ? À l’extrême inverse, il y a cette femme aux yeux qui brillent et au corps tellement maigre que les muscles ne font pas le poids pour assurer un minimum d’équilibre. Impossible non plus de s’ancrer avec le regard, elle a la tête qui tourne dès qu’elle essaye de spotter. Après cinq mois à la voir chaque semaine, à apprendre entre deux portes son métier, s’installe la possibilité, la quasi-évidence d’une maladie que je n’avais pas vue, la forme du corps effacée derrière celle des mouvements.


Sur le trottoir devant l’école, on cause chocolat noir : dose quotidienne, pourcentage de cacao, prix et dealers recommandables.


Il me semblait bien que les bibliothèques de Paris mettaient à disposition des ressources numériques pour réviser le code de la route. Remettant la main sur mes mots de passe pour le boyfriend, je me connecte à la base d’apprentissage en ligne et découvre tout un tas de choses qui me font frétiller : de quoi reprendre l’apprentissage de l’italien après avoir fini le parcours de Duolingo ! une base de vidéos pour le dessin façon Skillshare ! Tout ça pour la modique somme de rien, nada, c’est gratuit du moment que l’on se présente dans une médiathèque parisienne pour se faire faire une carte. (J’ai pensé à toi, Dame Ambre, pour le dessin !) Il est minuit passé, je clique sur des cœurs de partout, favori, favori, favori.

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Vendredi 7 février

E que s’apelerio fatigue.

Dernier remplacement à assurer. Je devais être accompagnée, j’ai chantonné mes musiques sous la douche, aux toilettes, toute la matinée pour ne pas être prise au dépourvu, mais il n’y a pas de pianiste. Je branche l’adaptateur, mon téléphone et rebondis entre les playlists.

Je pensais avoir les grands en plus des élèves suivis jusque-là : ce sont en réalité des débuts de cycle, plus jeunes. Forcément, mes exercices sont un poil trop compliqués pour eux, mais ils ne sont pas du tout pour une simplification à laquelle je réfléchis à voix haute, avides au contraire d’accéder à un niveau supérieur au leur — on apprend des choses différentes ! qu’ils me disent sur le ton de bas les pattes, give us the real deal. C’est une aubaine pour eux, un contretemps pour les plus grands.

Huit élèves doivent exceptionnellement aller répéter ailleurs à moins le quart mais à moins le quart leur prof est en réunion, ils reviennent, repartent, reviennent, on fait un exercice de pointes au milieu, il n’y a plus de pointes, ah si, faisons-en un et après vous les retirez, ah vous voulez les garder ? si vous voulez les garder, gardez-les, mais on ne fera pas d’exercices dédiés.

Les micro-décisions engendrées par ces réajustements constants deviennent coûteuses avec la fatigue, de plus en plus difficiles à prendre, de moins en moins cohérentes. Juste, arriver au bout.

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Les fauvettes chantent à nouveau dans les montagnes

Samedi 8 février

Le visage de l’élève-pianiste me fascine sans que je sache pourquoi, un visage d’actrice, je me dis tout en sachant que cela ne veut rien dire, et bien plus tard mais c’est bien sûr : elle a la grâce nonchalante de Casey dans Atypical.


Dernier cours avant les vacances puis le spectacle : nous avons un blessé et trop d’absents pour réorganiser le placement. Le violon est en réalité un alto, qui ne m’a jamais corrigée ; l’accompagnatrice le fait sans ménagement. Il n’y a plus non plus d’aménagement dans la musique, on n’y peut rien si la note est longue. Ce qu’on peut, c’est ajuster la chorégraphie, alors j’amende, encore une fois — une correction que les absentes ne sont pas là pour incorporer, que les autres leur passeront j’espère lors de l’ultime répétition pendant laquelle je donnerai cours à d’autres. Tout cela est approximatif, j’en ai bien conscience et en prends mon parti, il n’y a plus grand-chose d’autre à faire. Avec les tuniques à voile taille Empire, ça passe dans le mouvement. Les filles semblent ravies de les porter, tiennent dès l’essayage à répéter avec. Je note des prénoms qui ne sont pas les leurs, mais ceux d’élèves qui les ont précédées et figurent sur les étiquettes, pour savoir quelles bretelles il faudra rallonger ou raccourcir ; j’apporterai de quoi coudre lors de la répétition générale.

Tout est un peu chaotique, mais doux aussi dans ce moment d’à-quoi-bon, de renoncement à la panique. Une partie de moi est un peu émue lorsque je suspends les costumes par grappe à des cintres — et glisse en-dessous le carton avec les tuniques qui n’ont pas été attribuées, dont je prie qu’elles aillent aux absentes (si seulement je n’avais pas oublié la semaine d’avant). La fluidité des tissus roses et mauves baigne le groupe dans un flou artistique, ça devrait passer. Un professeur passe une tête dans le studio, encourage mes élèves de sa voix chaleureuse : « C’est bien, les filles. » C’est bien.

Ce même professeur, dont j’ai été l’élève, me propose de venir observer une élève avancée travailler sa variation pour un concours. Il a la gentillesse de m’inclure, me demande à plusieurs reprises si je vois d’autres choses, si j’ai des conseils à donner, et je trouve d’une délicatesse rare cette manière qu’il a de poursuivre son travail de formateur avec moi tout en me légitimant comme professeure. Avec lui, je peux être une ancienne élève et une collègue, ce n’est pas antinomique. Moins expérimentée, mais pas inférieure.

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Dimanche 9 février

[rêve] Je dois rendre l’appart étudiant dans je bénéficiais dans une structure collective, un espace tout en longueur et moulures blanches, au-dessus d’un bar-squat-maison de quartier en perpétuelle fête bruyante, nocturne, graffitié de partout. Ramasser ses affaires n’est pas une mince affaire, la chambre n’est pas juste meublée, elle est aussi affairée, déjà habitée, il faut faire la part de tout ce qui était là avant et y restera, ne rien oublier, sonder les piles, les pots, les interstices, je retrouve des livres que j’ai oublié de ramener à la bibliothèque de l’université, et quantité de déchets, il y en a partout, je ne pensais pas, miettes, emballages, bouteilles vides, je ramasse, jette, regrette un peu de devoir quitter cet espace que je n’ai pas vraiment investi, j’y ai dormi, m’y suis douchée parfois, mais n’y ai jamais cuisiné, je restais parfois dormir mais rentrais chez moi le plus souvent, pourquoi ai-je un chez moi ailleurs alors que j’avais cet appartement blanc ? cela fait sens que je doive le rendre pour que quelqu’un d’autre en profite, quelqu’un qui n’a pas d’autre chez soi


Faire et ne rien faire avec, malgré, au-delà de la fatigue (et d’une vague crève en toile de fond). À 22h, je suis en train de régler un grand pas de tours et une diagonale à tout berzingue. Ou comment reconduire la fatigue après l’avoir dépassée.

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Lundi 10 février

[rêve] les enfants dansent flou, je leur demande de prendre un livre pour ancrer leur regard, ils prennent des romans en poche, des manuels, un dictionnaire, dansent avec, voilà du concret, ça commence à être mieux, je parcours la salle, en sors, je suis dans ce qui ne ressemble pas à Roubaix mais qui est évidemment Roubaix, qu’est-ce que je fais là, j’ai laissé les enfants seuls, il faut que je revienne, mais mes pas sont toujours plus lents que mon retard, avancer est difficile sans que rien d’extérieur n’explique la force qu’il faut déployer, je suis revenue, allongée à l’intérieur, un homme avance ses doigts sur moi, je ne veux pas mais me débattre est aussi difficile qu’auparavant avancer, mon corps me résiste trop pour que je puisse efficacement résister, je finis par sortir de la salle, explique aux collègues qu’il a essayé de me violer et que, non, non, ne riez pas, ce n’est pas pour rire, il a vraiment essayé mais comment expliquer le corps qui résiste de l’intérieur, qu’il faut un effort considérable pour mouvoir

[rêve] avec ma grand-mère paternelle nous regardons un film sur grand écran, une scène se passe à Rome, je reconnais, on y va, dans l’image, on y est, à Rome, je reconnais, j’entraîne ma grand-mère à pieds puis en voiture, on se gare là pour rejoindre la mer derrière les immeubles, la plage est de la glace, je m’en rends compte quand elle cède sous mon poids et que mes pieds s’enfoncent mouillés, tout est gelé, il fait nuit, je m’avance près d’une paroi de glace, vague gelée, mon pied est touché c’est une petite stalactite qui s’est détachée et a enfoncé le dessus de ma chaussure, petit trou rond pas troué, heureusement que j’ai de gros godillots bleu marine sinon ça m’aurait transpercé le pied, j’inspecte la vague gelée, les stalactites en bordure, la lumière dans les masses translucides derrière

(joli mix entre le canal du parc Barbieux et les émotions qui font bloc, se suspendent en bloc, glacé le temps de prendre du recul, de tout bien inspecter, passage en revue psy avant la fonte)


Premier jour de stage, j’ai toujours un peu le trac à rencontrer de nouveaux élèves. J’adore le cours des adultes intermédiaires : ils en savent assez pour se débrouiller, sont avides de progresser, se marrent, posent mille questions pertinentes. J’ai l’impression de pouvoir leur apporter des choses, de nous ménager à tous un bon moment.

C’est un peu différent avec les adultes avancés : je ne sais pas si c’est leur nombre moindre, l’heure avancée de la soirée ou un passé probable en conservatoire, mais l’ambiance est plus austère, les élèves plus studieuses qu’enthousiastes, chacune sur son bout de barre, son quant-à-soi. Cette réserve a le don de raviver en miroir ma peur d’être jugée (et si les élèves trouvaient le cours nul ? regrettaient d’avoir payé pour ça ?). Alors que le trac passe en débordements toonesques avec les intermédiaires, il se transforme avec les avancés en fébrilité. D’autant qu’une Russe avec un niveau pro (je ne sais pas si elle l’a été ou non) ravive mon syndrome de l’imposteur ; je n’ai aucune correction, aucune indication à lui suggérer, elle danse mille fois mieux que je ne le ferai jamais. Et connaît déjà par cœur la variation de Nikiya du premier acte que j’apprends aux autres dans la version Noureev, y superposant la version du Bolshoï avec les cambrés toutes côtes sorties, de toute beauté.

Les prénoms rentrent un peu plus vites qu’en début d’année, j’ai l’impression, même celui composé de deux prénoms que je n’aurais jamais pensé à accoler (les cathos vous forment des prénoms-valises avec un flegme lexical proprement britannique). Les profils sont divers et parfois surprenants, comme cette jeune fille au corps couvert de tatouages en collants roses, une inscription en lettres gothiques dans le V du justaucorps — un oxymore visuel fort réjouissant. Il y a aussi cette femme qui se sent bloquée quand il s’agit de faire lyrique, dépitée de ne pas trouver sa drama queen intérieure dans le mouvement. Elle m’en reparle à la fin du cours, elle n’aime pas que les choses lui résistent manifestement, cela fait un an et demie qu’elle a commencé la danse et… Un an et demie ?! J’aurais parié sur le double : une danse très académique est tout le mal qu’on peut souhaiter à cet stade d’apprentissage !

À 22h passées, on débriefe de notre première soirée de stage avec le prof de contemporain. Il est plus expérimenté, mais a manifestement la même propension à douter que moi. Est-ce un trait commun aux professeurs qui n’ont pas été danseurs auparavant ? un syndrome d’imposteur qui traîne ses guêtres ? De le constater chez autrui bizarrement me redonne un peu d’assurance.

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Mardi 11 février

Le voisin passe la tête dans l’entrebâillement de sa porte, se demande si tout va bien : il a entendu des bruits de clés. C’est la première fois que je me fais attraper en pleine session de TOC ; je me confonds en excuses sans rien expliquer et file chez le kiné.

J’arrive un peu en retard chez ledit kiné et très en avance pour le stage. Le chat a littéralement mis le feu aux cours du prof de contemporain en renversant une bougie sur ses notes de préparation.


Une femme du cours intermédiaire a quelques courbatures de la veille, m’explique qu’elle n’a pas dansé depuis un an. Je la charrie gentiment en installant les barres mobiles : reprendre après un an de pause avec un stage de cinq jours, c’est bien une mentalité de danseuse classique, ça, tout dans la demi-mesure. Elle me rétorque que c’est L. (une élève adulte avancé du mardi) qui lui a dit qu’elle pouvait y aller, la prof est géniale. Comment voulez-vous que je n’ai pas des ailes après ça ?

On démêle quelles jambes sont pliées ou tendues dans les tours en-dehors et en-dedans. Une femme aux cheveux blancs splendide d’élégance découvre que le retiré est identique pour un développé devant ou seconde (elle pensait qu’il fallait avancer le genou). Je parviens à faire souffler et même sourire la toute jeune fille tellement déterminée que sa danse en devient brutale pour son corps — un instant, ça s’allège.

L’heure et demie passe vite, un peu de barre, un peu de milieu, un peu de variation et d’impro, deux minutes à la suite du danseur en brun dans Dances at a Gathering pour s’imprégner de la dynamique poétique tout en décélérations… C’est beau à voir, et révélateur des individualités — y compris pour cette femme qui n’ose pas, reste bloquée à la barre malgré mes encouragements et invitations à tourner le dos au miroir ou reprendre des morceaux de variation pour ne pas avoir à inventer. Peut-être est-ce parce qu’elle n’en sait pas assez, ne connait pas assez de pas pour se lancer, suggère-t-elle ensuite. Mais ce n’est pas ça, je le sais, et ce qu’elle ajoute me le confirme : elle ne se sent pas légitime, n’a pas l’impression d’avoir sa place dans le cours. J’essaye de la rassurer, de lui dire qu’elle a toute sa place et qu’il n’y a pas plus d’attente dans une improvisation comme celle-ci que lorsqu’on danse dans son salon.


L’atmosphère du cours avancé se réchauffe un peu. Les pointes me donnent davantage d’assurance parce que j’adore ce travail… et parce que les élèves sont moins à l’aise que je l’aurais imaginé. Reste à trouver comment, mais j’ai des choses à leur apporter.

On passe moins de temps sur la variation pour faire quelques exercices de tours et de sauts au milieu. Mon tongue twister pour les pieds fonctionne bien ; on s’emmêle joyeusement entre jetés-temps levés en descendant et assemblés en remontant (et vice-versa). Je prends note de ce qu’il faut travailler les sauts en remontant, ce n’est pas du tout une habitude dans cette école (j’ai moi-même mis très longtemps à m’y mettre et cela me demande encore un temps de réflexion non négligeable, alors que c’est quasi-instantané chez JoPrincesse par exemple).


À 22h, je déborde d’énergie ; à 22h10, je suis un aspirateur qu’on vient de débrancher. La fatigue me tombe dessus d’un coup, ce qui n’empêche pas de débriefer-papoter plus d’une demie-heure avec le prof de contemporain, dont j’apprends qu’il a été formé au même endroit que moi (il faisait partie de la toute première promo). On confronte nos souvenirs et nos perplexités, on en rit, cette sociabilité me fait du bien. Je me sens à la fois chanceuse et profondément à ma place.

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Mercredi 12 février

La dame élégante arrive très en avance, me dit qu’elle me trouve pétillante. Son regard surtout l’est. Je comprendrai les jours suivants que la bulle spatio-temporelle du stage lui est un safe space, qu’elle l’étire pour la savourer à plein.


Troisième jour de stage, et déjà la routine semble installée. C’est bien, oui, oui, l’enthousiasme en demi-teinte. Serait-ce lié à cette visio avec le boyfriend, à nos désirs de lieux de vie qui ne coïncident pas, ravivés par la reprise du feuilleton achat de maison ? Je le vois dépité, agacé que personne d’autre que lui ne s’enthousiasme pour cette maison (ni l’ami qui visitait avec lui, ni moi qui ai envie qu’il se sente bien, mais n’ai pas envie d’y vivre).

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Les poissons jaillissent de la glace

Jeudi 13 février

[rêve] des enfants me réveillent en jouant à la balle, je les reconduis hors de la salle en les poussant par les épaules, tous sont partis, mais ils reviennent avec un professeur cette fois, m’empêchent de dormir

Cours de stretching postural : à quatre pattes, mains tournées vers l’intérieur, on remonte la nuque au niveau du reste de la colonne vertébrale et c’est tout, c’est l’exercice, et aux muscles qui protestent, on prend conscience de notre posture de tortue la plupart du temps, suspendue au-dessus de nos livres, nos claviers, nos téléphones. Et toujours le travail de l’arabesque ; Kathryn Morgan a raison, ce sont les épaules qui restent droites tandis que la hanche s’ouvre, il faut trouver à s’organiser entre les deux.

Avant d’embrayer sur une nouvelle soirée de stage, je sonde la fatigue parmi les premiers arrivés. Une élève adulte est plus fatiguée de son boulot, quatre rendez-vous aujourd’hui pourtant ça allait — elle est psychologue du travail — mais les gens racontaient des trucs vraiment pas très intéressants, elle a un peu décroché par moments. J’ouvre tellement grands les yeux qu’elle cherche à se justifier, à expliquer, mais ce n’est pas le décrochage qui me sidère, c’est humain de décrocher : ce qui me sidère, c’est que le « vomi » comme elle l’appelle fasse partie du processus ; c’est de laisser volontairement le flot de paroles se déverser sans chercher à le rediriger dans une direction qui permette d’avancer. Je le savais confusément pourtant : il faut que ça sorte, et ensuite. Je suis sidérée pourtant, me demande combien de fois, combien de temps j’ai perdu à parler-vomir.

Le stage se poursuit : Y. a troqué son jogging contre un short pour que je puisse voir ses genoux et le corriger ; les deux J. ont répété mon exercice tongue twister de petit saut sur leur pause déjeuner (des jetés-temps levés en descendant avec assemblé en remontant et vice-versa, c’est un peu comme s’entraîner à dire piano et panier très vite en alternance) ; à un moment, la Russe si sérieuse sourit.

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Vendredi 14 février

Recopier des extraits, rendre les livres, en reprendre d’autres.

En ce dernier jour de stage, il y a la fatigue accumulée, mais aussi une aisance de fin de semaine qui m’autorise à lancer les corrections en temps réel. Les prénoms me viennent plus facilement, je commence à comprendre l’organisation corporelle des uns et des autres, les points à surveiller : les omoplates trop resserrées d’I., M. qui penche sur le côté, les genoux verrouillés de Y… Le vendredi soir et la défaillance des corps aidant (ou n’aidant pas), ils sont moins nombreux aussi ; je profite des barres désencombrées pour corriger un peu plus ceux sur qui je me suis le moins attardée.

À la fin du dernier cours intermédiaire, je reçois éberluée des cadeaux qui se mangent, qui se tartinent sur les mains, d’autres aussi qui n’ont pas de sachet ni de valeur marchande : témoignages d’enthousiasme, de reconnaissance. Quand je raconte ça au boyfriend, il s’exclame que, tout de même, ces Lillois… Je n’ai pas ce réflexe, du tout, je suis radine des petites attentions marchandes, il faudra y remédier quand je vois le grand plaisir qu’elles procurent.

Dernier cours avec les supérieurs, dernier essai pour réussir toutes ensembles l’exercice tongue twister des petits sauts. Ça devrait marcher, je les encourage, surtout que les deux qui ont le plus de mal ne sont pas là ce soir. « C’est méchant » constate sans méchanceté une élève. Elle a raison, je ne sais pas ce qui m’a pris, d’où est sortie cette précision inopportune — d’autant que j’aurais mis autant voire plus de temps que les deux absentes pour intégrer l’exercice s’il avait été conçu par quelqu’un d’autre que moi. Je ne pensais pas à mal, je ne pensais plus à vrai dire, quinzième heure de la semaine, quatrième semaine avec un unique jour off hebdomadaire.

Dernier cours avec les supérieurs, enfin je vois une autre expression à [prénom-composé] que le masque avec lequel elle danse et se meut et ne parle pas, grand cygne muet jusqu’à ce soir.

Étonnée qu’une élève ne connaisse pas les posés tours que je prenais comme base pour expliquer le posé tour développé d’un nouvel enchaînement, elle me rappelle que ça ne fait qu’un an et demie. Je croyais que ça ne faisait qu’un an et demie qu’elle avait commencé les pointes (je trouvais ça étonnant vu son niveau, mais pourquoi pas), alors que ça ne faisait qu’un an et demie qu’elle avait commencé la danse. Hyper bien placée, les coordinations, la posture, la mémorisation, tout impecc’, même un début de pointes : je suis sciée.

À 22h, on s’improvise un public en se montrant classiques-contemporains ce qu’on a travaillé cette semaine. Certains sont discrètement circonspects, d’autres surpris mais enthousiastes d’accéder à ce qui se tramait sans qu’ils y pensent dans la salle d’à côté. J’explique que nous avons une Nikiya russe et cinq-six Nikiya Opéra-de-Paris, dont certaines un peu russifiées sur la fin ; des bouclettes libres et enjouées concluent que c’est « intéressant d’avoir les deux versions ». Quoique bref, l’échange offre une clôture à la semaine. Grâce à lui et au chit-chat avec le prof de contemporain ensuite, comme les soirs précédents, j’évite l’effet soufflet retombé, et de toutes façons il est l’heure d’aller se coucher.

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Samedi 15 février

Je crée un groupe WhatsApp avec les élèves du niveau intermédiaire pour partager une vidéo souvenir. En réponse, des messages adorables que je garde précieusement pour les jours de doute. « Chopin + Hugo Marchand + nous = le bonheur absolu ! » résout la dame élégante. Je me dois de préciser que, non, Hugo Marchand n’était pas avec nous, cantonné à l’écran, mais oui, la dynamique de groupe était incroyable.

Dans la pièce éclaircie par un brin de rangement avant mon départ pour Paris, je m’oins les mains de la crème offerte, ongles coupés, petites peaux repoussées ou ôtées. Le moment de suspension ne dure pas. Face au paysage qui disparaît de la vitre du train, je me fais la réflexion que j’inverserais volontiers mon quotidien seule et le temps long à deux pour retrouver chaque jour la chaleur d’un foyer partagé et m’octroyer des temps créatifs ininterrompus en solo.

Dans le métro, la petite queue rouge d’un béret foncé fait ressembler le vieux monsieur en dessous à une grosse cerise. Une bouche rouge, très précisément rouge au-dessus d’une écharpe jaune, détourne le regard quand je commets l’erreur réflexe d’adoucir l’eye-contact involontaire par un sourire. C’est ce que l’on fait à Lille. J’ai oublié un instant qu’à Paris les regards sont des rayons lasers qui saturent la rame comme un musée sous haute protection ; il convient de se mouvoir avec la dextérité d’un escroc de haute voltige pour les éviter. Si deux lasers se rencontrent, c’est l’alerte : on est dévisagé (ou pire, surpris en train de dévisager) ; mieux vaut alors mettre un vent et dérober son visage plutôt que de rendre le sien à autrui en établissant un contact muet.

Je craignais d’avoir si bien basculé en mode solo qu’il allait être difficile de me rouvrir, mais la lecture de Julia Kerninon fait transition, lire l’envie avide la ravive en sourdine, debout dans le métro je le pressens et ensuite, oui, mon corps se rouvre, désire, accueille. Lendemain de Saint-Valentin, nous fêtons nos quatre ans ensemble.

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Dimanche 16 février

Refaire l’amour et baiser, faire les deux et décréter le brunch à la place du petit-déjeuner, croissant pur beurre pour lui, ordinaire pour moi, les extrémités repliées comme les pinces d’un crabe timide (ce n’est pas que je n’aime et n’aime pas les croissants, tantôt l’un, tantôt l’autre ; je suis seulement team croissant ordinaire, voilà des années de brouillard levées).

Le garçon et le héron. Cela ne va nulle part, l’incursion dans le fantastique ne résout ni ne bouleverse rien de la situation initiale, ce n’est pas une métaphore, un cheminement initiatique, tout revient à l’identique, sans métamorphose : est-ce une somme pour fan exégète ou l’aveu du secret qu’il n’y en a pas, jamais, qu’il s’agit juste de vivre et de rêver ? Déçue de l’animé, je suis déçue que le boyfriend me l’ait montré : pourquoi y passer deux heures alors que ça ne va nulle part ? Pour les belles choses, dit-il. Pour en discuter.

Mini panique à l’heure dépassée de se coucher : je n’ai rien fait de la journée — rien accompli, ni même rien fait qui me fasse plaisir. Je n’ai rien fait non plus pour mériter ses mains autour de mon visage, ses caresses apaisantes, tout va bien, tu le sais, son amour qui apaise le reste (je chérie seulement cette chance).

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Lundi 17 février

La dentiste est une ancienne pote du boyfriend, qui ne me connait pas. Elle raccompagne à l’accueil un homme dont la boucle d’oreille dorée détonne dans ces beaux quartiers haussmanniens. Il a le look des potes du boyfriend et ça ne loupe pas, elle lui tape la bise pour lui dire au revoir.

« Je sens que vous n’allez pas être une bonne cliente, » plaisante la dentiste alors que je lui énumère quelques antécédents qui remontent à l’adolescence. « Vraiment, vous n’allez pas être une bonne cliente, » confirme-t-elle en constatant qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans ma bouche, un peu de détartrage et basta. Allez, prochain contrôle annuel dans quatre ans (je m’améliore, la dernière fois j’ai laissé passer dix ans).

La dernière fois que j’ai mis les pieds dans le coin, Pleyel était encore une salle de musique classique, je crois. J’ai en mémoire la boulangerie dans laquelle j’achetais de quoi me caler à l’entracte ; elle existe toujours, toujours vieillotte. Les triangles coco ont en revanche disparus (est-ce que je n’importe pas le souvenir de ceux d’avant Bastille, rue de la Roquette ?) ; je me fais le nouvel aiguisé de mes dents sur une brioche tressée à la cannelle. Des bannières indiquant la salle Pleyel flottent plus loin pas si loin, mais le territoire si proche me semble désormais trop lointain, une terra non grata qui appartient au passé, dans laquelle il serait contre-nature contre-temps de pénétrer. Je rejoins la place de l’Étoile par l’avenue de Wagram, à un rayon d’écart de l’avenue Hoche tant empruntée. Ce Paris haussmannien me semble maintenant si minéral, si indifférent.

Daikan (Grand froid)

Les pétasites bourgeonnent

(Merci de me confirmer que vous avez vous aussi dû googler les pétasites.)

Lundi 20 janvier

Je recouds : l’index d’un gant, le bouton du haut de mon manteau.


Il ne fait plus assez chaud pour une douche à deux. Même collés buste à buste sous l’eau chaude, nos dos ont froid. J’alterne le jet de lui à moi, de moi à lui, lui que j’aime, que je voudrais caresser de chaleur, mais vite un peignoir, me coller au radiateur.

Me blottir contre lui encore un peu, profiter de son odeur, sa chaleur, sa présence, la tête penchée avec lui sur des suites, couleurs, double paires, jokers, tarots et autres supercheries inclues dans le jeu.


Grand froid, oui. Les températures négatives nous saisissent après une journée sans sortir.

Toujours la sensation d’abandon déchirant quand le boyfriend part, même en faisant le trajet ensemble, même en sentant ses doigts de laine presser les miens avant de descendre du métro. J’ai bien observé les croisillons métalliques de la vitre inter-rames jusqu’à la station suivante.

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Mardi 21 janvier

Radio du genou : rien. Reste qu’après 20 minutes pour aller au centre d’imagerie et 20 minutes pour en revenir, la douleur revient.

Le téléphone est interdit dans la salle d’attente. J’ignore si c’est vraiment le téléphone ou les appels et les vidéos bruyantes, mais je ne cherche pas à feinter et le temps long me trouve, à évaluer la croûte qui me fait face, préférer les dizaines de diffraction qui passent dans les carreaux en même temps qu’une voiture, tenter de modéliser la forme perturbante des chaises, pieds arrière qui se resserrent, pieds de devant qui s’écartent, jauger de ma vue en lisant tout ce qui peut être lu, tout ce qui me tombe sous le regard, c’est si étrange ce temps sans intérêt ni distraction.


Studio de danse avec un piano quart de queue
Je n’en reviens pas qu’un lycée dispose d’un tel studio de danse (plus petit que le grand angle le laisse paraître, mais tout de même !)

Au lycée, une jeune fille demande à me parler en dehors du studio. Elle se sent mal psychologiquement en ce moment et n’arrive pas à danser quand elle est encadrée. Par ses camarades, par moi, professeur ou remplaçante, je ne sais pas, mais c’est le mot qu’elle utilise : encadrée.  Je tente de la mettre en confiance en lui disant qu’elle peut aussi tenter et arrêter à tout moment, mais je vois dans ses yeux que ça la panique, je lui dis, je vois que ça te panique, alors machine arrière, pas de souci pour s’asseoir et regarder, la panique reflue, elle s’apaise, passe le cours un cahier sur les genoux, qu’elle consulte à peine.

À la fin du cours, une élève me demande si elle peut travailler vite fait une variation et j’ai le plaisir de la voir danser La Belle au bois dormant, c’est un délice à voir. Elle n’a pas les facilités qu’ont certaines de ses camarades pas loin d’être ahurissantes, mais elle a mieux encore : une danse mature, précise plus que délicate, pleine de vie et d’épaulements, de musicalité dans les muscles, de vivacité dans le regard. On ne se dit pas forcément au premier coup d’œil qu’elle est danseuse, elle n’attire pas l’attention à la barre, mais quand elle danse, elle est déjà une artiste.


La jeune fille qui a démissionné du conservatoire était ce soir à la barre à terre, manifestement très heureuse des nouveaux cours qu’elle a trouvés avec d’autres professeurs au sein de cette école. Cela m’a fait grand plaisir (elle parlait d’arrêter la danse).

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Mercredi 22 janvier

En sortant de l’école de danse après ma sixième heure de cours, j’ai réalisé ne ressentir aucune anxiété. Pas plus en sortant de la douche, après avoir simplement coupé l’eau, à brûle-pourpoint, sans compléter ni même amorcer la série de gestes que je radote habituellement pour retarder la transition, l’absence de chaleur soudaine, devoir enchaîner avec le reste. (Certes c’était la seconde douche de la journée, plus un bonus qu’une vraie douche, mais quand même.)

En sortant de l’école de danse, ça sent l’escargot. Aucune métaphore relative à la pluie, ça sent le beurre d’ail. (Je doute que je m’en serais souvenue si je ne venais pas de lire L’Appel des odeurs.)

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Jeudi 23 janvier

La boulangerie et le conservatoire sont à une distance d’un croissant (pas trop gras, plus moelleux que feuilleté). Je secoue d’éventuelles miettes avant d’entrer. Sur la table de la réunion, des viennoiseries de la même boulangerie.

Tout ne me concerne pas, mais j’observe, j’écoute, je ris aussi, découvrant chez la prof qui me terrifiait secrètement un franc-parler et un humour corrosif tout à fait à mon goût. Les discussions croisées me font entrevoir comment les choses fonctionnent (ou dysfonctionnent) dans le département en particulier et dans le service public en général. Je ne suis pas la seule à m’y perdre : une collègue titulaire pensait que les 20h de temps de présence face aux élèves étaient calculées pour constituer 35h avec la préparation des cours et le tâches administratives. Pas du tout, nous explique la figure gradée de cette réunion, c’est un régime différent, où la référence est de 20h de face-à-face pédagogique pour un temps complet. Les temps de préparation, les réunions, tout le reste est de « l’accessoire nécessaire aux obligations de service » — un formidable flou qui peut rendre corvéable à merci si on n’évolue pas au sein d’une équipe bienveillante. Venant du salariat privé, cela me semble assez dingue qu’il n’y ait pas un forfait d’heures administratives estimé en amont.

J’ai cours à Lille le soir, mais rentre tout de même passer l’après-midi au calme chez moi. Tant pis pour l’aller et retour, je goûte le silence, la chaleur. Et goûte à l’accessoire nécessaire aux obligations de service qu’est l’envoi de mails aux familles. Je passe un temps infini à formuler et présenter toutes les informations pour que ce soit aussi rapide et précis que possible. Quand je crois que c’est terminé, ça commence, des mails en retour, l’un pour relever une erreur de date (dans un texte pourtant relu une bonne dizaine de fois), d’autres pour demander la confirmation de modalités pratiques pourtant détaillées dans le mail initial.


« Merci d’avoir choisi Métro Airlines. »
« Le monde de Narnia, c’est par là. »
Les gars qui font la circulation entre la ligne 1 et 2 du métro lillois ont manifestement eu une longue journée.


Partir en jupe et oublier de prendre une paire de chaussettes : le meilleur moyen de renouveler son stock avec un passage éclair au supermarché juste avant le cours. Five shades of grey mediocre socks.


J’introduis de nouveaux exercices à la barre à terre. Manifestement, je tiens cinq cours sur la même trame avant de commencer à m’ennuyer. L’hyperlaxe blasée est de retour ; son corps exprime très clairement ce qu’elle tait, contrairement à cette gamine du mercredi pour qui les étirements sont explicitement trop faciles, même quand elle est tout de traviole.

Aux adultes débutant, j’apprends le début de la variation de la claque dans Raymonda. Il faut les voir : débutantes, mais avec superbe. Rapidement, les corps gagnent en allure. Le répertoire me met en joie quand les exercices m’assèchent, a fortiori s’ils doivent être très accessibles techniquement. J’aimerais réussir à faire simple et dansant, mais faire simple est encore compliqué pour moi. J’ai besoin  de réinjecter du dansant ; j’aimerais réussir à le faire sans forcément passer par le répertoire.


Nul besoin de le dire, le boyfriend sent ma joie à mon débit de parole. J’objecte que ce n’est pas un indicateur fiable : l’anxiété aussi peut précipiter les mots. Mais il a l’oreille bien plus musicale que moi et m’explique que ma joie s’exprime en un flot continu tandis que l’anxiété me fait certes parler très vite, mais avec des interruptions (surgissement du doute par rapport à une action passée, de la crainte envers un événement futur, du conditionnel sous toutes ses formes, à tous les temps, enrayement de la vitesse jusqu’au court-circuit). Pwnd.

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Vendredi 24 janvier

Au cours de stretching postural, j’apprends à resserrer les omoplates sans les resserrer, so much for le principe de non-contradiction. J’aurais dit : resserrer les omoplates sans les rapprocher. Il faut sentir un verrouillage musculaire et les omoplates doivent disparaître dans le dos. Je tente également d’apprendre à mon cerveau à tourner la cage thoracique sans tourner ni les hanches ni les épaules, une jambe étirée vers l’arrière (encore une amorce au travail de l’arabesque) ; ça tire sur les obliques du côté étiré, jusque-là tout va bien, mais aussi sous les côtes du côté vers lequel on se tourne, et là je bugue. C’est encore les obliques, apparemment, trop courts.

Toujours en travaillant la mobilité de la cage thoracique, aller chercher loin sur le côté et remonter comme si on nettoyait le miroir, je m’y vois, en mini-short noir et débardeur bordeaux, le déhanché proportionné à l’étirement recherché, et soudain je vois autre chose qu’un corps au travail en vêtements de sport élimés, je me trouve sexy. Sans surjeu, sans ridicule, juste sexy. Le narcissisme est moindre que la surprise : sexy, c’est quelque chose d’incongru, que je ne pense pas de moi.

Je me couche beaucoup trop tard après avoir parlé beaucoup trop longtemps avec le boyfriend qui a raison, il faut du temps pour en arriver au plus intéressant. On aborde toujours ce qui quand il n’y a plus le temps de. J’ai déjà remarqué ça, et pas qu’avec lui, c’est au moment de se quitter que surgit l’essentiel comme en passant, ça nous échappe quand on peut s’échapper, l’intime se découvre plus facilement quand il n’y a plus le temps de creuser. On le prend pourtant, on creuse, en moi comme souvent et en lui comme rarement. Il me raconte l’immobilité dans laquelle il se sent piégé tandis que les tâches s’accumulent autour, devant lui — ses mains dessinent une grotte, un tunnel, la vision est presque cinématographique. Nous avons tous deux parfois du mal à faire les choses, même si je m’insupporte plus vite que lui à ne rien faire de ce que je devrais ou voudrais, quand lui y prend un réel plaisir — ne rien faire est dès lors ambivalent. J’admets le besoin de contrôle, même si beaucoup moins la nécessité de lâcher-prise, Dieu que ce terme me hérisse, lâcher, lâcher, lâcher quoi ? Je me sens bien quand je suis en maîtrise, de mon corps comme du reste. Le boyfriend en profite, il rebondit sur l’épisode du sexy et revient à la question de la psy, se sentir femme. J’admets me sentir plus fille que femme. Je rechignais à le formuler parce que ça m’emmerde que ça soit considéré comme engendrant des problèmes — le boyfriend propose : des décalages.

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La glace s’épaissit sur l’eau

Samedi 25 janvier

La choré est approximative. Sur les comptes (moi), dans les corps (les élèves), dans l’espace (on est dans le petit trop petit studio aujourd’hui).

Vous m’avez fait aimer le classique, me fait savoir la dernière élève à quitter la salle. Étant donné son engagement artistique et son intérêt pour les logiques du mouvement, j’étais persuadée que c’était déjà le cas, qu’elle appréciait le classique. Elle me détrompe : à la base, elle est là pour le contemporain. Vous m’avez fait aimer le classique. Je range précieusement cette phrase dans le tiroir des remèdes en cas de sentiment d’imposture ou de coup de mou. Ou de choré approximative.

Au déjeuner en salle des profs, il est question d’un Bertrand que je ne connais pas entre un professeur-formateur-ancien danseur et une ancienne danseuse invitée comme répétitrice. À un moment, le ballet du Rhin est mentionné et l’autocomplétion a lieu dans mon esprit : Bertrand d’At ! Je n’ose mentionner mon amie danseuse qui a brièvement dansé sous sa direction au début de sa carrière à elle. Le monde réel se télescope avec mes souvenirs de lecture de Danser et Danse magazine ; je suis à la même table que ces gens, que cette femme aux yeux si bleus si généreux (la beauté des femmes qui ont été danseuses…), on attend ensemble notre tour de micro-ondes et j’ai l’impression de m’être retrouvée par erreur à la table des grands. En même temps s’ancre plus consciemment la joie d’être ici, dans ce costumier, au dernier étage d’un conservatoire, dans une vie qui n’est certes pas celle d’un interprète, mais qui gravite tout de même autour de la danse, ce n’est pas rien.

Invitée à assister à la répétition du Junior Ballet après mes cours, je découvre le pas de deux du Roméo et Juliette de Bertrand d’At qu’ils s’emploient à remonter (visible ici à 1’10). Roméo est un élève de troisième cycle qui vient en plus à mon cours de deuxième cycle du samedi matin. Je ne connais pas sa Juliette, mais l’observe intensément pendant une bonne heure. Le partenariat est costaud. J’ai le souffle coupé quand Roméo cueille-fauche Juliette qui se retrouve par-dessus son épaule, tête en bas (porté à 2’46 pour vous faire une idée). Je ne m’attendais pas à ça avec des élèves de conservatoire. Mes années conservatoire datent un peu, on n’avait pas du tout ce niveau-là à l’époque (ni cette ouverture de pluridisciplinarité et d’artistes invités il est vrai). Vraiment, le Junior ballet n’usurpe pas son nom, même si ce ne sont évidemment pas des professionnels, qu’il y a des maladresses, des choses à adapter ; mais si peu, eu égard à la difficulté globale.

Juliette n’arrive pas à respirer dans le porté renversé qui m’a moi aussi coupé le souffle. Roméo manque de la laisser tomber à force de réesssayer, tombe plutôt avec elle, sous elle, ils se rattrapent, recommencent, s’accordent, mains, poids, souffle. Je suis étonnée de la maturité que le pas de deux requiert, au-delà de la technique ; la main de l’autre à conduire sur sa poitrine, les prises, caresses, enlacement, tout une intimité artistique à trouver à un âge où on n’a pas nécessairement beaucoup vécu la sienne (mais peut-être que là encore, je date ?). Il n’y a ni gêne ni familiarité ; l’exigence de la chorégraphie les unit dans la camaraderie. Les passages où les corps se touchent me touchent à leur tour. Quand elle saute dans ses bras candélabres et que ceux-ci ne se referment pas sur elle, la laissent glisser le long de lui. Quand elle glisse ses doigts à elle dans ses cheveux à lui. Quand elle se raccroche à lui sitôt reposée du portée, bras qui enlacent précipitamment, jambe en attitude qui garde à elle — le koala, c’est le surnom donné au passage par la répétitrice.

Vers la fin de la répétition, on change de Juliette. Juliette n° 2, que je soupçonne d’être Juliette n° 1, est en rade de partenaire ; son Roméo s’est blessé. Bon prince, le Roméo du jour rempile et c’est une tout autre histoire qui se déroule. D’un coup la chorégraphie est plus lisible : les hésitations, les résistances, la violence presque, passent sous le coup de la passion. Juliette n° 2 est une Juliette certifiée conforme, blonde, bouche souvent entrouverte, regard éperdu, implorant, cajolant. Le chignon haut, plat, la danse vive, ronde, elle est incontestablement meilleure danseuse que Juliette n° 2 ; tout est plus fluide, je ne me demande plus ce que fait tel ou tel passage dans un pas de deux de Roméo et Juliette. Mais tout est plus lissé, aussi. Cela ressemble bien aux pas de deux lyriques que l’on trouve dans moult ballets… qui me font souvent décrocher en tant que spectatrice. Je me prends à regretter Juliette n° 1 et ses aspérités. Avec elle, je ne comprends pas tout, mais je m’interroge plus : du désir, elle laisse entrevoir l’attirance, mais aussi la peur, la sauvagerie (ça me traverse l’esprit : je la verrais bien dans une pièce de Pina Baush). Elle a beau être moins aguerrie en tant que danseuse, Juliette n° 1 touche plus juste en tant qu’artiste, quand Juliette n° 2 a tendance à gommer l’ambivalence si fondamentale des gestes, qui ne sont alors plus tant des gestes, dotés d’intentions sujettes à interprétation, que des mouvements signifiant la passion. — Je trouve ça dingue qu’on voit déjà tout ça chez de si jeunes interprètes.

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Dimanche 26 janvier

J’étais si fatiguée que je me suis dispensée de mélatonine. Erreur de débutant : mon corps me réveille à 5h30 et refuse de se rendormir, même après quelques amandes grillées, même après quelques pages apaisantes de poésie. À 7h, je jette l’éponge, si bien que je suis douchée et sustentée avant midi — un record pour un dimanche. La fatigue a ceci de bon que je ne m’efforce pas de faire les choses, je les fais (du moins j’en fais certaines). C’est reposant.

Plaisir à écrire ici. Un nouveau butin à la médiathèque. Les passages dansés du gala des 150 ans de Garnier en replay. Le début de la troisième saison d’Insecure.

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Lundi 27 janvier

Inaccomplissement. Le chafouin n’est pas loin. Je le tiens à distance en parcourant les lignes de La Vie têtue et celles que trace mon exacto sur une image de distillerie que j’évide de son fond — méditation autour des tuyaux (je verrais bien des vitraux derrière cette dentelle de métal). Je prends le soleil sans prendre le vent, bien au chaud dans mon salon.

Photo d'un photo couleur de distillerie évidée et posée sur une double page en noir et blanc d'une cascade dans un magazine, l'exacto au milieu du magazine.

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Mardi 28 janvier

Dans la petite casserole : des pâtes pour mercredi midi.
Dans la grande casserole : des paillettes de savon de Marseille, du bicarbonate et de la soude.
Dans la petite casserole : du riz pour le déjeuner.
Dans la grande casserole, lavée de la lessive maison : le même riz sauté avec poivron, courgette, sauce soja et 125 grammes de noix de cajou (moins cinq-six grignotées pendant que ça cuisait).

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Mercredi 29 janvier

Une petite fille a été larguée à l’école une heure en avance par la mère de sa belle-mère, qui ne savait pas à quelle heure elle avait cours de danse. L’énonce implique une certaine tristesse, mais je n’arrive pas à gérer la voix aiguë dont elle émane. Je tiens à ma pause entre deux et quatre heures de voix aiguës, et décrète une sieste-étirement sur tapis de yoga. Quand la prof d’à côté finit son cours, je la rejoins pour dire bonjour et papoter, mais elle a un coup de fil à passer : c’est moi qui suis devenue la voix inopportune.

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Les poules commencent à pondre leurs œufs

Jeudi 30 janvier

Les conclusions de l’avocate m’arrivent par mail, je lis une condamnation de 1000 € pour avoir osé traîner en justice l’agence immobilière refusant de payer les indemnités de retard prévues par la loi après avoir refusé pendant trois ans de rendre la caution (puis cédé et rouvert le dossier devant l’insistance de ma mère juriste). J’ai un moment de panique, j’ai oublié de rappeler la date de l’audience à ma mère qui devait m’y représenter, c’est passé, c’est ma faute, j’aurais dû, je n’ai pas — la panique débarque. Après un coup de fil à ma mère et avoir compris que ces conclusions ne sont pas une condamnation du tribunal, mais ce que va plaider la partie adverse à l’audience du lendemain, je m’apaise un peu. Assez pour soudain voir que la psy avait raison : mon anxiété est bien liée à un sentiment de culpabilité. Ou du moins celle-ci agit fortement comme catalyseur. L’incident me rend fébrile pour la journée, mais vérifie une mécanique de comportement fort intéressante.

(Le lendemain, l’audience a lieu et la justice demande de saisir non l’agence immobilière mais le propriétaire qui avait confié son mandat de gestion à l’agence — propriétaire qui n’habite plus à l’adresse indiquée. On est censé engager un détective privé pour obtenir réparation ? Et surtout : le propriétaire n’est en rien responsable des manqués de l’agence immobilière. Des pros ne font pas leur boulot, et c’est le particulier qui a eu recours à leurs services qui devrait être inquiété ? Cela donne fort l’impression d’un système mis en place pour garantir l’immunité aux agences — et aux propriétaires in fine, puisque l’agence les couvrira dans les faits pour prendre en théorie à leur place.)


Je me rends à la répétition sans savoir si mes élèves en horaires traditionnels auront pu se libérer assez tôt du collège. Elles n’ont pas pu, il n’y a personne. Alors j’assiste à la répétition des horaires aménagés. Un numéro de jazz dansé par les plus jeunes me bluffe dans son dynamisme et sa mise en espace. Je confie à la prof, une femme extrêmement chaleureuse, que de mon côté, ce n’est pas aussi abouti. Elle a un mouvement de surprise : Tu trouves ça abouti ?! Puis elle se reprend, tant mieux, rejoint ses élèves du regard et mon manque de jugement se transforme en regard extérieur — un regard qui se réjouit de ce qu’il découvre sans guetter toutes les anicroches auxquelles il se doit de remédier. J’espère que ce sera la même chose avec mon groupe, que quelqu’un qui ne juge pas son propre travail jugera celui des élèves satisfaisant.

En sortant, je passe acheter la suite du matériel de linogravure, rouleau et peinture. Il faut se faire un peu confiance pour s’encourager à commencer.


À la barre à terre, une personne suspecte que ce n’est pas normal de ne pas sentir l’effort, elle ne comprend pas ce qu’elle doit sentir. D’autres se manifestent à sa suite, et je passe davantage entre les élèves pour aider à la recherche des sensations. Quand les deux hanches sont bien l’une au-dessus de l’autre allongé sur le côté, la recherche de l’attitude derrière engage tout de suite davantage les ischio-jambiers — l’exclamation des élèves ne trompe pas. Tu sens, là ? Leur oui bien franc trahit un oui, un peu trop même.

Je suis toujours partagée en barre au sol entre faire les exercices avec tout le monde (pour fournir un modèle à copier en temps réel et encourager par l’effort partagé) et passer entre les tapis pour aider chacun à ajuster sa posture (ce qui peut aussi prendre des airs de sergent instructeur s’assurant de la bonne exécution de ses recrues, lui debout, elles en train de s’époumoner au sol).

La jeune femme hyperlaxe qui a une si belle maîtrise de son corps et cherche toujours le cheminement juste des mouvements n’a pas seulement fait beaucoup de classique comme je le suspectais : elle est psychomotricienne. Atteinte d’endométriose également, qui lui vole ce soir son habituel enthousiasme.


Les diagonales de piqués sans tourner de mes adultes débutantes commencent à être stylées quand elles parviennent à faire taire leur crabe intérieur — ma nouvelle image favorite pour désigner un piqué sur jambe pliée. Je les lance donc dans leurs premiers piqués tours (ou tours piqués ? je me demande si je ne calque pas les piqué turns anglosaxons). S’ensuit une heure à papoter à deux dans les vestiaires (pas de piqués tours ni de tours piqués).

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Vendredi 31 janvier

Simili malade au réveil, je passe la journée à moitié fiévreuse sur le canapé et me traîne masquée à la Nuit des conservatoires. Mes élèves n’ont pas eu de répétition dans le studio où se déroule la présentation ; j’espère grappiller un moment sur le temps d’échauffement. Sauf que, surprise, un caméraman et une présentatrice occupent les lieux et, surprise bis, la directrice du département me demande d’improviser un échauffement pour les premières élèves qui sont arrivées. La moitié ne me connaissent pas, il n’y a pas de barres, je suis en pantalon à pinces, mon cerveau est ralenti par la crève. Bouffée de stress immédiate, mon pull en porte encore la trace après lavage. Je fais n’importe quoi, un déroulé de colonne après des demi-pliés, des dégagés avec des temps liés, des tours à la demande générale, quelques étirement en fente, n’importe quoi donc, mais n’importe quoi, c’est déjà quelque chose, et le binôme de France 3 finit par partir.

Je demande deux minutes pour faire passer une fois mes élèves dans le studio rétréci par les lumières installées au sol et la moquette posée pour que le public circule sans abîmer le sol (on n’a pas été prévenu de ça). Évidemment mes dix-huit élèves sont à l’étroit, mais pas le temps de tester des ajustements, il faut échauffer les autres élèves qui sont pourtant là depuis le début de l’après-midi et ont bénéficié de plusieurs heures de répétition la veille. J’imagine qu’on n’attend rien des élèves en cursus traditionnel et que ce faisait, on se donne raison.

On a à peine le temps de s’échauffer dans le studio voisin que la première présentation a déjà commencée et le reste de la soirée se déroule ainsi, dans une précipitation qui n’en finit pas. Faire la circulation des élèves et du public, prévenir, remédier, faire au mieux à l’arrache au petit bonheur la chance avec les moyens du bord. Aider une enfant dont on ne connait ni le visage ni le prénom à accrocher les crochets de sa jupe, houspiller les filles au fond du vestiaire pour qu’elles se préparent à entrer, ménager le passage, improviser une quatrième présentation au lieu des trois prévues.

À chaque fois je me glisse dans le studio à la suite de mes élèves qui se débrouillent plutôt bien compte-tenu des circonstances. Au premier passage, un développé manque de peu un projecteur au sol. Au deuxième, un groupe a modifié son orientation pour sauter sans atterrir sur les spectateurs. Au troisième, les filles sont au point — au point où elles auraient été dès le premier passage si elles avaient eu une répétition. Au quatrième et dernier, elles sont rodées, A. croise même son arabesque auparavant seconde. Il est 21h15, je suis lessivée et n’ai plus qu’une idée : fuir les autres manifestations et me faufiler jusqu’à la sortie.

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Samedi 1er janvier

La choré a plu, me rapporte la seule élève du groupe à être là à l’heure le lendemain. Ah oui ? Je pense aux parents, mais elle désigne les plus jeunes derrière elle et M., que j’ai aperçue la veille dans le public, opine de la tête avec le regard énamouré qu’elle a dès qu’il s’agit de danse. Public captif, mais adorable.


Le cours est clairsemé, les horaires exceptionnels sont rentrés par une oreille et ressortis par l’autre. Tant pis tant mieux, c’est calme ; les bavards arrivent à l’heure habituelle de reprise, juste à temps pour répéter avec les musiciens, un élève altiste accompagné au piano par sa tutrice. Je craignais le passage à la réalité fluctuante et grinçante après l’assurance métronomique de la musique orchestrale enregistrée — allait-on se repérer sur ces Méditations de Thaïs si élusives, aux comptes si espacés qu’ils se diluent dans le flux ? Il y a autant de fausses notes que de jambes en dedans dans les arabesques, mais tout se passe mieux que je ne l’avais imaginé. Le tempo globalement plus rapide ôte quelques longueurs (hop, je fais disparaître un pas rajouté pour meubler) et les musiciens sont d’accord pour ralentir quand c’est nécessaire pour les danseurs. Quel luxe que ce sur-mesure ! L’enseignante musicienne semble surprise de mon enthousiasme : c’est normal qu’ils s’adaptent ; je suis surprise de sa surprise : je pensais que ces variations de tempo risquaient de dénaturer la partition.


Ma tarte aux oignons rouges a bleui le temps de refroidir : mes entrailles ont une réaction de quasi dégoût instinctif devant cet amas de petits poissons gluants. Pensée pour Maggie Nelson et sa couleur fétiche rare en cuisine. Cette recette végétarienne mérite soudain son nom de pissaladière.

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Dimanche 2 février

Passion voir la lumière avancer sur le saule pleureur…


Deux articles de blog, une lessive et la journée m’échappe. Le soleil est déjà bas quand il a quitté mon salon et que je le rejoins au parc Barbieux, avant l’heure du goûter. Quand je quitte son aire lumineuse, je ne passe pas à l’ombre, c’est lui qui se retire, c’est comme ça que je le ressens — à chaque fois, ça me jette un froid au cœur et une envie lointaine de pleurer, la chaleur perdue, le froid plus froid qu’avant. Au bout du parc, ça va mieux, ça va toujours mieux à la moitié de la promenade, quand tout autour de moi a infusé en moi et que les boucles de pensées se sont dénouées échappées — comme la teneur en sel d’une casseroles de pâtes s’équilibre à la cuisson, la moitié qui passe dans les aliments, la moitié qui reste dans l’eau, je m’équilibre dans la promenade.

 

Le canal est gelé, des bris de glace scintillent à sa surface au loin. Les gens ne peuvent s’empêcher d’éprouver la réalité en l’abîmant, il leur faut lancer des cailloux et briser la glace pour s’assurer de son état, comme si les canards qui marchent sur l’eau, réinfiltrée par une brèche, ne suffisaient pas. Accroupie, je promène un doigt déganté à la surface de l’eau solide, allège la pression quand ça menace de céder, quand l’eau revient liquide. Un peu plus loin, une feuille a été prise à la verticale, elle ne frémit pas du tout, la glace doit être épaisse par endroits.

Au téléphone avec Melendili, je vois depuis mon canapé la nuit qui infuse en rose, violet bleuté, bleu foncé, mon saule pleureur bientôt en ombre chinoise, lune en réhaut. Je vois et j’entends ce qu’on se raconte de famille, d’accompagnement psy, comme il est difficile parfois de ne pas se laisser définir par l’absence de.

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Lundi 3 février

Au cours de stretching postural, on passe une heure à marcher. À réapprendre à marcher, faudrait-il dire. À ne pas déposer son poids à chaque transfert, mais à le faire passer au-dessus d’une voûte plantaire dynamique, qui participe à la spirale de la jambe. J’apprends que le pied doit aussi se dérouler selon un mouvement spiralé, en soulevant l’arche intérieure (ce qui me donne l’impression de partir en inversion) puis en appuyant davantage sur le gros orteil et son voisin (sans chercher à garder les autres au sol) pour conserver la cheville dans l’alignement (ce qui me donne l’impression de rouler en-dedans, en éversion). Quand j’arrive à maintenir l’engagement du pied, la spirale se répercute jusqu’en haut de la jambe, c’est assez impressionnant. Mais difficile pour l’instant : je perds régulièrement la sensation et dois la réinstaller presque à chaque transfert de poids. Sur un couloir de marche voisin, une vétérane en legging s’aide de ses mains pour visualiser les mouvements musculaires au niveau des hanches ; elle vient de comprendre dans son corps ce que la prof lui dit depuis des années. Avec ma copine de short noir et de haut bordeaux, on se demande combien d’années il faut pour en arriver à s’occuper des hanches ; nous, on n’a pas dépassé la cheville !

Cette marche en conscience est d’autant plus difficile que la prof nous raconte en même temps comment elle s’est défendue de l’agression qu’elle a subie vendredi dernier. Nous médusées, elle imperturbable. Elle est fière de ses cours qui la maintiennent bien en forme, loin de la fragilité qu’on imagine pour une dame de soixante-dix ans seule le soir : ils ont du s’y mettre à trois (sur quatre) pour lui faire lâcher son sac. Elle exhibe la bande violette sur son bras, on hallucine, elle nous reprend, les mollets le dos là tu as lâché tourne remonte, puis reprend son histoire, elle a lâché l’affaire quand ils se sont mis à la frapper, elle s’est dit que s’il fallait refaire des couronnes et des lunettes à 1000€ ce n’était pas rentable (sic). L’heure est ponctuée de bruits de téléphone divers et de mots de passe confiés à voix haute tandis qu’une élève tente de configurer et récupérer ses données sur le téléphone qu’elle est allée acheter samedi après les cours.


Je mange au soleil rapidement avant d’avoir les doigts engourdis et me réfugie à la médiathèque où je lis presque en entier, damned presque, L’homme pénétré. Je vais bientôt avoir une bande-dessinée entamée et reposée dans chaque médiathèque que je fréquente.


Sur le canapé de la psy, je me mets à me gratter les avant-bras ; ils ne me démangeaient pas le moins du monde cinq minutes avant. Le temps passe, j’avise un sujet dont tout de même j’aimerais parler, j’en parle sans transition, en passant, il me semble que ça alimente l’anxiété en sourdine. Au bout de quelques minutes, la psy me fait remarquer que j’ai cessé de me gratter. Il fallait manifestement que ça sorte, c’était ça. Même si je n’avance guère dans le (dé)tricotage du problème, lui donner de la place en tant que tel soulage, on dirait.


Le cours achève de me remettre sur les rails de la semaine, entamant la vision en bloc que l’anxiété me faisait appréhender. Une fois n’est pas coutume, je prends le temps avec ce groupe de faire une manipulation en binôme, pour sentir et maintenir la rotation jusque derrière dans le rond de jambe. On enchaîne sur des tentatives de rotation des jambes en parallèle, sans bouger les pieds : c’est le nœud de la guerre, j’ai l’impression. Faire accepter aux élèves de moins ouvrir les pieds pour être mieux ancré et tourner davantage toute la jambe. (Problème de vocabulaire : je demande spontanément de refermer un peu les pieds, ce qui provoque la confusion en seconde position ; il faut que j’affine mon lexique : tourner vs rapprocher, peut-être ?).

Quand je montre le pas de pirouette, une élève se demande si je ne les ai pas surestimés, quand même. Que nenni, ils me confirment en être complètement capables. Quant aux sauts de basque découverts ils y a trois semaines, ils s’intègrent maintenant en manège avec une précision variable mais une coordination acquise pour toutes.

Shôkan (Petit froid)

Le persil fleurit

dimanche 5 janvier

Repartir et s’activer pour ne pas y penser, ranger du linge, défaire la valise, faire des courses, une tarte butternut-sésame, la deuxième du livre offert par le boyfriend.


lundi 6 janvier

Se sentir femme : cette expression me donne l’impression que les attendus de la société vous tombent dessus. Non pas que je rejette en masse les codes de la féminité. J’en ai joué parfois, j’en ai conservé certains qui en valent bien d’autres, en ai abandonné d’autres encore qui m’auraient encombrée. La psy insiste. Il y a mille manière de. En quoi je me sens femme. La question me hérisse dans son insistance. Ça ne m’intéresse pas. Je ne me sens pas femme. J’en suis une, c’est entendu, mais je me sens plus toon, zébulon ou souris. Juste moi, quoi. Femme, je peux l’être dans le regard désirant d’un homme et j’ai envie de dire, c’est son affaire ; je n’ai pas envie de me considérer avec un regard qui ne m’appartient pas, qui peut m’embellir mais aussi me réduire.

Obtenir un feedback des ados est mission impossible, mais M. en fin de vingtaine, chouchou et tatouage flamboyants sous les collants roses, n’a aucun problème. Elle aime bien le travail des épaulements, c’est agréable, c’est dansant. En revanche, elle aimerait que ça aille plus vite, moins marquer, qu’on danse, quoi. Et tant pis si on se plante, qu’on y aille — une approche qui paralyserait certaines ados du cours, moins avancées dans leur technique, mais surtout moins assurées, qui ont besoin d’être rassurées et ne se lancent qu’en périmètre sécurisé. M. n’est pas en désaccord avec mon observation, même si elle ne comprend pas : je suis cool, quand même. Trop ?


mardi 7 janvier

Mon profil de prof se dessine. Au cours barre au sol, Y. profite de ce que les autres ne sont pas encore arrivées pour me dire que je peux davantage les pousser. Les précisions de placement, c’est bien, ça lui fait comprendre des choses pour le cours de danse, mais il lui manque quelque chose, des courbatures en fait, il n’a pas de courbatures ensuite comme c’était le cas avec la prof dont j’ai pris la suite, il ferait bien une série supplémentaire à chaque fois. Je pense à la barre bourrine de l’ancienne prof, qui tétanisait inutilement les muscles, mais aussi à la satisfaction que j’ai à retrouver imprimés dans mon corps les chemins découverts en cours de posture (qu’on emprunte ainsi plus facilement pendant quelques jours). Je ne pense plus qu’à ça ensuite, à lui, sa remarque, à l’intensité du cours, et au cours suivant, ça se poursuit, je trace au milieu de au lieu d’évoluer avec. Alors que c’était le retour de C. après son opération et que l’atmosphère était aux retrouvailles.

La femme qui s’était fait mal à la cheville au dernier cours avant les vacances n’est pas là : entorse. :s


mercredi 8 janvier

Est-ce qu’on peut refaire ? Et gagner trois minutes de répit sur la conduite du cours ? Et comment qu’on peut refaire ! Je ne sais pas si c’est la simplicité de l’exo qui leur plaît, le lien aux autres (s’avancer et se reculer en cercle plutôt que travailler seul face au miroir) ou, comme je le soupçonne, la musique qu’elles probablement entendue ailleurs et qui se retrouve, délicieuse incongruité, dans le cours de danse classique. C’est raté pour la légèreté de la marche sur demi-pointes, mais R. donne tout ce qu’elle a pour cette version instrumentale d’Ed Sheran et scande de la tête chaque mesure. She’s in love with her body. 

Il se met à neiger pendant le troisième cours de l’après-midi. Les enfants vont à la fenêtre avant de remonter se placer dans la diagonale.

Dernier cours de la journée, les élèves sont désarçonnées, mettent deux exercices de barre avant de parler : j’avais dit que les parents pourraient assister au cours, qu’on leur montrerait la danse des mirlitons travaillée avant Noël. J’avais complètement oublié, rapatrie chaises et mamans dans le studio. L’une d’elles me confiera son soulagement à la fin du cours : elle a posé son après-midi exprès et travaillera jusqu’à 21h pour rattraper ses heures. Je ne sais pas ce que sa fille lui a dit, qu’il fallait absolument qu’elle vienne, sans doute. Je m’empresse de m’excuser auprès de cette mère, il y a eu une incompréhension, c’était une présentation sans prétention, je proposais aux parents de venir regarder bien installés plutôt qu’à travers la vitre de la porte, je ne pensais pas les faire déplacer exprès s’ils n’accompagnaient pas déjà leur enfant. Mais elle est ravie d’être là, n’a jamais l’occasion de voir sa fille en cours et c’est beau ce que vous leur faites faire. Mes mirlitons mirlitonnent gaiement l’heure durant. Une heure inattendue d’élèves attentifs.


jeudi 9 janvier

 

La neige fondue qui goutte des arbres ne fait pas le bruit de la pluie en tombant sur la neige encore blanche, elle crépite.

La neige fondue tombe sur la neige encore blanche. Elle goutte sans un bruit de pluie – elle crépite. La neige comme le feu.

Y. est de retour avec ses courbatures tant espérées, nous sommes saufs.
Les élastiques transforment la barre au sol en jeu, j’ai du mal à ne pas faire l’enfant. Professeur néanmoins, je m’emploie à corriger le dos arrondi de cette femme pourtant souple (mais relativement âgée, je n’avais pas encore osé).

Deux nouvelles testent le cours adulte débutant. Aucune n’est réellement débutante. L’une a passé un bon moment, mais reste sur sa faim, je ne la reverrai pas. L’autre, mieux placée, ports de bras splendides, y trouve son compte ; ça lui permet de reprendre en faisant attention à ses articulations.

Leur présence me donne l’impression de passer une évaluation. C’est étrange dans ce cours, qui est celui où je m’autorise le plus de choses, où je me sens le plus moi-même (parce que les élèves n’ayant pas d’autres référents, je ne cherche pas à me conformer à ce qui est attendu d’une professeure de danse classique ?). En temps normal, la pointe de stress se serait traduite par de l’inhibition ; ici, c’est le contraire, je surjoue mon personnage et quand une vingtenaire se marre en reconnaissant Pocahontas dans la musique des ronds de jambe, je lui demande si elle aussi pense aux pleurs du chat sauvage au petit jour.

…

Les sources se dégèlent

vendredi 10 janvier

Deux heures (2) pour régler dans les grandes lignes la choré sur laquelle j’angoissais en sourdine depuis une semaine (168 heures).

Je lis Liv Maria dans soleil, tente des croquis pour une première linogravure.

Cours de stretching postural : pas de révélation particulière ce soir, mais un travail musculaire intense qui petit à petit tombe en place. J’apprends ne pas être la seule à rester habiter dans le coin pour continuer à profiter de ces cours.


samedi 11 janvier

Je fais de la merde, patauge dans les chorés.
Puis passe chez Rougier & Plé (que le boyfriend appelle toujours Graphigro et que je prononce mentalement Rougie ép’lé) pour m’essayer à la linogravure, ça me travaille. J’achète une gouge et une petite plaque, mais pas de rouleau ni d’encre, je me méfie de moi, je repasserai au magasin si je surmonte ma peur de gâcher.


dimanche 12 janvier

Journée à la fois efficace et reposante, faite de menues tâches administratives, de lecture sur le rebord de la fenêtre au soleil et d’un coup de fil à Mum. En fin de journée, la frustration revient et je me botte les fesses pour faire un deuxième envoi de manuscrit.

Insecure S1E1 : not sure about it.


lundi 13 janvier

Le saule pleureur : rose puis doré puis jaune puis de nouveau écorce sous la lumière blanche.
Je me suis précipitée dehors pour la lumière, mais le parc Barbieux est brumeux, encore à l’ombre. Les rares rayons entre les arbres, divins par décret optique, en sont tout épaissis, presque palpables. Si le soleil était plus haut, il pourrait en surgir des cerfs avec des papillons pailletant autour des bois. À défaut, des promeneurs à bonnet. L’étang est gelé, moi aussi. Les canards nagent dans l’ellipse d’eau maintenue liquide par le jet de la fontaine. Je rentre fissa.

Je procède à un nouvel envoi de mon manuscrit, un seul à la fois ; les modalités diffèrent à chaque fois. À chaque maison d’édition, il faut revoir sa copie, rédiger un  message ou une présentation, inclure une référence aux ouvrages édités par leurs soins aux côtés duquel il ferait sens de publier le mien, vérifier les documents joints, leur poids, compresser, compiler, ilovepdf enfin ça dépend des fois. Et envoyer. Prendre mon élan me prend à chaque fois toute mon audace du jour.

Au cours de ce soir, axé sur les épaulements, ça commence à avoir de l’allure, à tomber en place. Il fallait manifestement laisser reposer pendant les vacances. Ou passer à plus artistique. Les élèves sont sérieuses et tristounettes pendant une partie du cours, l’amusement revient pendant les sauts (elles apprennent les sauts de basque) et à la toute fin quand on teste en diagonale un bout de la coda du cygne noir.


mardi 14 janvier

Qu’il puisse exister une salle de danse dans un lycée me sidère et me ravit. Une vraie salle de danse, avec un lino adapté, un miroir, des barres fixes et mobiles, mais aussi un tableau blanc interactif qu’on s’attend davantage à trouver dans un établissement scolaire que dans un studio de danse, et… un quart de queue ! Je donne cours avec un accompagnateur, c’est Byzance et gênance car il faut chantonner. Tu veux vraiment Prokofiev ou… ? Il ne complète pas, mais oui, je chantonne la marche des chevaliers par défaut comme 80% des profs de danse. Il joue autre chose. Et à un moment, je connais, c’est mais c’est L’Arlésienne !

Les élèves sont épatants. Ils sont du même niveau théorique que mes classes du conservatoire, mais en horaires aménagés plutôt qu’en horaires traditionnels. Forcément, à danser tous les jours, le niveau n’a rien à voir. Le cours file, un peu trop facile peut-être ; quand je m’étonne qu’il fasse si chaud dans cette salle pourtant, les élèves rétorquent que c’est parce qu’on bouge bien…

En sortant, le ciel est vaste au-dessus de l’immense bâtiment soixante-disard, ponctué des ramures d’arbres qui dépassent, de la ville au loin, des couleurs du jour qui ne s’est pas encore couché (une victoire de minutes). Je respire ce ciel de fin de journée dans le flot des lycéens qui ont fini la leur, tous immenses et semblables dans leurs habits noirs et leurs traits mal dégrossis de l’enfance dont ils se sont tout juste extraits. J’ai encore mes cours habituels à donner, mais je goûte la respiration, comme si moi aussi j’en avais fini de quelque chose.


J’avais oublié l’apéro de nouvelle année après le cours adulte. Mon dîner reste dans le sac, je houmousse et noix de cajoute en écoutant ces histoires d’adulte qui sont presque toutes des histoires de parents. Un fils a arrêté le lycée, refuse de passer le bac en candidat libre et passe ses journées à lire ; sa mère a découvert qu’on pouvait être en décrochage scolaire sans être en échec. Je suis comme la mère, je ne trouve pas ça très raisonnable ni rassurant, puis je pense au boyfriend qui a un bac+5 mais pas le bac, une équivalence passée au débotté dans une salle des Beaux-Arts, et pourquoi pas.

…

Les cris des faisans se font entendre

mercredi 15 janvier

Deux chevaux de manège en train de ruer sur un semi-remorque.
Démontage des manèges de Noël sur la Grand Place

Pas si pire, ce mercredi.


jeudi 16 janvier

Je ressors de chez le généraliste avec une ordonnance pour une radio, de la kiné et un check-up ORL. La dernière (et première) fois que je l’ai vu, c’était en 2023. Merci à 2024 d’avoir été une année blanche.

Le conservatoire me demande des appréciations pour les bulletins des élèves. C’est tellement dur à rédiger ! Je comprends mieux les copiers-collers que j’avais souvent sur mes bulletins scolaires pourtant manuscrits.

Eurêka non pédagogique : je me rends compte que si l’image d’un jeune chiot enthousiaste me vient au sujet d’une de mes élèves à la gestuelle approximative, c’est que j’ai entendu moult fois son prénom dans les anecdotes familiales… du chien de ma grand-mère.

À la barre au sol, je réitère un exercice de mon cru pour les attitudes et même réaction à Lille qu’à Lambersart, ça décrasse.


vendredi 17 janvier

Une douleur aigüe à l’aine me réveille dans la nuit. Je ne sais pas pourquoi, je pense à mon amie P. et à la torsion des ovaires qu’elle a enduré, avant de retrouver la raison et de chercher sur mon téléphone un schéma du nerf fémoral. Il passe bien par là ce petit enfoiré, même si ne s’était encore jamais manifesté à cet endroit.

Quand je me rendors enfin, c’est pour rêver dans mes rêves — des hallucinations. Le cauchemardesque ne concerne pas la vision, mais la sensation : allongée dans mon lit, ça se met à tourner violemment, je décolle (ou mes organes à l’intérieur de moi), comme attachée par les pieds à une centrifugeuse pour astronautes.

Un album de mon accompagnateur préféré vient de disparaître de Spotify sans crier gare, ruinant les correspondances musicales de plusieurs exercices de mes cours. Je n’avais donc pas supprimé les pliés par mégarde. Je voulais déjà le faire pour des raisons économiques et éthiques (payer moins / mieux rémunérer les artistes), mais il va vraiment falloir que je prenne le temps de m’organiser sans Spotify.

Je passe la journée ou presque à finir de saisir les appréciations, avant d’aller assurer un remplacement avec des élèves dont il est cette fois légitime que je ne me souvienne pas de leur prénom. Épatée par leur solidité sur pointes. Par leur plaisir à tenter avec mon pas de pirouette épaulé.

L’anxiété, évidemment. Je suis explosée physiquement, j’aurais voulu que le boyfriend soit déjà là.


samedi 18 janvier

Je vais les tuer. Je murmure de moins en moins à mesure que les bavardages ne cessent de reprendre. Que les petits aient du mal à rester concentrés, je veux bien, mais les grands… Je deviens désagréable, vraiment, menace de les retirer purement et simplement de la choré s’il faut en arriver là.

Au milieu du cours, nous quittons la salle pour aller marquer la chorégraphie dans le hall de l’auditorium (puisque la direction veut que les interventions aient lieu dans les espaces du conservatoire et ne pas cantonner la danse aux studios qui lui sont dédiés — bien pratiques pourtant). Il faut composer avec quatre poteaux, mais aussi avec les portes coupe-feux qui font perdre de l’espace, des bureaux poussés à la hâte ou encore un paillasson encastré dans le sol, dans lequel on risque de se prendre les pieds. Alors qu’on brainstorme et qu’on teste ensemble, une élève suggère de placer le public au fond de la salle et d’inverser les coordonnées de l’espace mais sans changer de place comme ça on reste devant. Le culot me sèche. Lorsque je propose de chercher des poses finales par groupe autour des poteaux, histoire de renverser la contrainte en créativité, la même élève réclame l’un des poteaux du milieu parce qu’elles ne sont jamais devant. La même élève qui, un peu plus tôt au studio, a essayé de me faire retirer un pas trop difficile alors qu’à peu près tout le monde (y compris elle) y arrivait. La même élève qui passe son temps à discuter et à tirer la tronche. C’est elle qui se plaint d’être derrière ? J’hallucine. Je doute aussi, aussi sec : est-ce que je n’aurais pas du prévoir des changements de ligne — sur 1’37 de musique ? est-ce que j’ai négligé cette élève au profit de chouchous involontaires ? et si ses bavardages étaient la conséquence et pas la cause de mon relatif désintérêt à son égard ? Mais j’hallucine surtout. Ou plutôt, je n’hallucine en rien : les appréciations déjà saisies sur son bulletin corroborent ma perception. Il y a un problème de comportement et on verra pour être devant quand il ne se posera plus.

Le professeur qui prend ma suite dans le studio me demande des nouvelles de cette élève extraordinaire. L’incroyable C. ? Non, non, pas elle, une autre blonde qui était déjà là l’année dernière. Je ne vois pas, on passe la liste en revue, et R. voilà c’est elle. R. est brune de chez brune, niveau origines asiatiques. Mais lumineuse, il est vrai.

Le boyfriend m’attend en haut de l’escalator à Lille Europe. Une poussette interrompt ma course de comédie romantique pour me jeter dans ses bras. J’ai envie de le manger pendant tout le trajet. On se raconte nos misères de voisine de TGV et d’élèves. Sa main autour de ma taille m’apaise même à travers le manteau, comme la première fois où je m’étais sentie bien sans comprendre pourquoi, sans réaliser de suite que c’est parce que sa main s’était posée là, et quand c’était monté au cerveau j’avais posée la mienne sur son avant-bras, comme un piaf affolé à la bourre sur sa migration dit je reviendrai. Sur le canapé, il faut se réapprivoiser, mais tard dans la nuit, alors oui. Trop fatiguée pour l’anxiété, je suis parfaitement en lâcher-prise et je me sens si bien englobée.

il est si beau               (je lui dis)
je suis biaisée            (objecte-t-il)
bien biaisée                (nous running jokons)


dimanche 19 janvier

Ivre de sa peau.

Moi qui aime le corps maîtrisé, les muscles en discrètes courbes de Bézier et les os saillants, je découvre ce week-end le plaisir du gras, de la peau qui n’adhère pas. Pas sur mon propre corps, il ne faut pas rêver, il ne faut pas que ça bloblotte, mais sur le sien. Je le parcours pourtant avec plaisir depuis quatre ans, mais ce week-end c’est différent, il se modèle à ma main, une cire chaude et douce comme jamais, je m’enivre du plaisir de la peau que la caresse amène à soi.

Le blé pousse sous la neige

Le format mensuel du journal est devenu massif avec le temps — à lire, j’imagine, mais aussi à écrire. Cela me décourage un peu parfois de ne pas en voir le bout, j’aimerais partager plus souvent, plus léger. Alors j’ai pensé aux 72 micro-saisons japonaises et, en faisant quelques rapides recherches, me suis aperçue que les 72 micro-climats sont regroupés en 24 souffles saisonniers sekki aux noms plus poétiques. C’est donc ceux-ci que je vais adopter cette année pour un rythme de publication bi-mensuel : 24 billets-sekki, eux-mêmes divisés-datés par les . Ne parlant pas un mot de japonais, j’emprunterai les traductions ici ou .

Comme les sekki enjambent les mois, je vais exceptionnellement commencer par un (le dernier du sekki Solstice d’hiver) pour le début de janvier. Du premier au quatre janvier, le blé pousse sous la neige. Peu importe qu’il n’y ait pas de neige dans le jardin.

…

Chez le boyfriend, ce sont des gestes d’un autre quotidien : je me gribouille un bonhomme bâton sur le corps avec le savon plutôt que de revenir sans cesse au gel douche, arrête le chauffage d’appoint avant d’aérer le soir, vais aux toilettes dans l’obscurité pour ne pas déclencher l’aération liée à la lumière et chier tranquille, déroule et renroule le tapis de yoga (pas tous les jours), utilise les restes de la recette des truffes pour agrémenter mes flocons d’avoine (le mélange noix de coco – poudre de cacao est adopté) et me mets chaque soir les pieds sous la table (basse) — sauf la fois où je teste une première recette issue du livre de cuisine que m’a offert le boyfriend. Haricots blancs à la provençale : son et lumière.

On passe notre vie à regarder le chat, à nous dire à tout instant l’un à l’autre qu’il est mignon là, quand même, comme s’il ne l’était pas à peu près tout le temps. On le regarde sniffer tout ce qu’on mange, sans jamais rien chaparder ni même lécher, sauf le plastique du panettone, c’est vraiment très bon le plastique du panettone, ce chat a bon goût. Il a aussi ses quarts d’heure de folie, en pleine cacaphorie, et se lance dans la chasse au mauvais bonbon glissé dans la commande des sushis du réveillon : plastique qui crisse et croque sous la patte comme sous la dent, la papillote fait les délices du chat, qui bondit contre cet ennemi d’exception.

…

Le boyfriend regarde des YouTuber jouer à coin pusher, un jeu vidéo qui reprend ce classique de jeu d’arcane où il faut insérer des jetons au fond pour que jamais ne tombe le jackpot devant. Puis il y joue, ayant lui-même acheté le jeu. Et l’ayant acheté, il regarde encore d’autres joueurs y jouer en vidéo, et je ne comprends pas, et je comprends malgré moi, fascinée par le va-et-vient du plateau comme un papillon de nuit par la lumière, comme je l’étais petite par la télé allumée chez mon père, méprisant des programmes auxquels je ne parvenais pas à m’arracher. Les pièces sont au bord de tomber, j’attends qu’elles tombent pour ensuite — mais ensuite il y a la pile de jetons derrière, et rhaaaa, la frustration finit par me faire décrocher, quand elle se mue en satisfaction pour le boyfriend qui tire sur sa vapoteuse, en arrache un sourire.

On s’ajuste comme on peut l’un à l’autre, lui qui vit dans le son, moi dans le silence. Lui qui aime regarder des vidéos emmitouflé dans la couette, se rendormir à toute heure du jour, monter le chauffage, cuisiner, jouer encore et encore sur l’ordinateur ; moi qui aime lire et traîner puis soudain ne supporte plus mon inertie, ce gâchis. Lui qui m’invite à me reposer ; moi qui ne goûte plus ce temps de latence d’où je ne tire aucun renouveau d’énergie, où je perds celle qui me reste — impression de gâcher mon temps, mon repos même.

À force de fouiller le catalogue de Netflix et Amazon, l’intersection de notre diagramme de Venn s’amenuise. Se mettre d’accord sur un film ou une série devient de plus en plus difficile. Chernobyl nous sauve quelques soirées, et ensuite ? Le boyfriend préfère revoir un film qu’il a déjà vu plutôt que d’en tenter un qui m’attire et lui moins. J’acquiesce à Beetlejuice par dépit, suis agréablement surprise.

…

Un, deux, trois janvier, je vois une copine chaque jour. Tout comme la déprime et les encouragements, l’écoute et la parlotte s’équilibrent sinon au sein d’une même rencontre, d’un jour sur l’autre. Des échos se tissent entre les conversations sans qu’il y paraisse, la psy par exemple, comme un pas à franchir / une pratique à retrouver dans la genèse d’un nouvel être / un horizon amorcé.

Dessin d'une boîte-maison à livres, une chocolat chaud froid sur un sous-verre en forme de vinyle et une délicieuse soupe au maïs

C. ferait plutôt exception aux amitiés féminines cantonnées aux espaces intérieurs, ramassées-déployées autour d’une table. Avec elle, on marche plus volontiers et nos pas rythment la conversation, la délient presque. Cette fois-ci mon genou me force à écourter la déambulation urbaine, à nous rabattre sur une librairie – coffee shop japonais qui a la bonne idée d’être ouvert un jour férié. Le chocolat est tiède, mais posé sur un adorable sous-verre à l’allure de mini-vinyle. Autour d’une table qui donne l’impression de jouer à un jeu d’enfant ou d’être des géantes, on parle de nos boulots (j’ai envie de parler de mon boulot maintenant !), de l’anxiété qui, on a beau la mettre en mot, la cerner, l’analyser, n’est jamais vraiment rationnelle et trouvera toujours un autre prétexte, de toutes les choses que l’on aimerait faire, mais que sans raison souvent, on ne fait pas, pourquoi, on en parle tant et si bien que C. retrouve la myriade de petites choses qu’elle ne voit plus au quotidien, des pensées, des joies, des projets, c’est vrai qu’il se passe tout ça. L’effet miroir lui redonne ça, et je le sais mais ne le sens pas, le sent en décalé le lendemain face à ma princesse.

Ma princesse qui m’avait tant manqué, belle au possible. Il y a dans sa physoniomie et notre conversation toute la chaleur et le mœlleux de son pull bordeaux, boucles d’oreille assorties. Elle est douce avec moi quand je raconte un peu n’importe quoi, me ramène doucement là où on est bien, calfeutrées dans le bruit du café bobo où nous déjeunons, où la cuisine est dans la salle et les bruits de machine avec les conversations. Ce qui entre dans ma bouche m’enchante autant que ce qui sort de la sienne, accord mets et paroles, délicieuse soupe de maïs avec des croûtons, du paprika, de la feta et des tomates séchées comme fumées, que j’essayerais bien de reproduire chez moi. Il y a des films d’amour qui ne finissent pas bien mais qui sont beaux, la frustration qu’on ressent soi en tentant de l’enseigner à son enfant, une étymologie de prénom lourde à porter, des mouvements tectoniques familiaux. On passe bien un quart d’heure debout dans le hall de son immeuble à ne pas se séparer.

L. a les joues roses vif quand elle me retrouve, le vélo tout juste plié. On noisette toutes les deux, concassées sur cookie pour moi, pralinées sur brownie pour elle. Et on discute au chaud jusqu’à avoir de nouveau froid près de la vitre, et on continue quand même, autour de menues indignations, d’enthousiasmes plus conséquents et de souvenirs qui ressurgissent jamais confiés, du moins pas l’une à l’autre. Je découvre pourquoi L. a cessé de bloguer intime et apprends en retour que j’ai par le passé raconté certaines choses avec une distance qui ne correspondait pas à la manière dont j’en étais affectée. Le tout disséminé dans le quotidien : ce n’est pas parce qu’on n’a pas de nouvelles à se donner qu’on n’a pas notre monde à refaire.

Le quatre, il n’y a plus d’amie à retrouver, il n’y a plus que l’anticipation de devoir m’éloigner du boyfriend et l’anxiété qui grimpe grimpe j’en pleurerais j’en pleure dans ses bras, cet homme est d’une patience, d’un amour quand bien même je ne suis plus toujours capable de l’incarner cet amour, ces derniers temps, l’amour toujours trop carné (c’est lui qui le dit) qui me donne l’impression d’être assaillie (c’est moi qui le dis ou le tais), et pourtant l’amour qui déborde de l’un à l’autre, nous arrime l’un à l’autre.

100 souvenirs de 2024

Il dit « j’ai 100 souvenirs pour l’année passée. »

Ce serait chouette d’écrire tous les souvenirs de l’année 2024. Comme ils viennent sans regarder les photos, sans discuter avec les autres et de voir ce qu’il nous reste d’une année entière.

J’ai lu ça dans Les Carnets Web de La Grange et je me suis moi aussi dit que ce serait chouette, que j’avais envie d’essayer. Étonnement, les souvenirs ne se sont pas précipités en débordant, il a fallu les traquer pour arriver jusqu’à cent.

  1. L’anxiété avant de passer le DE
  2. Pleurer dans le métro après l’obtention du DE
  3. Le steak végétal beaucoup trop bien imité du burger pris dans ce café beaucoup trop bruyant
  4. Les filles qui se massent à la chaîne et moi qui ferme la porte pour qu’on ne voit pas cette fin de cours qui dégénère dans le calme
  5. La variation du golfeur avec de vrais clubs de golf, rapportées par une petite fille à prénom composé
  6. Regarder le Casse-Noisette de Karl Paquette dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier à défaut de pouvoir dormir (les voisins de la maison d’à côté)
  7. H. qui glisse en chaussettes en tentant lui aussi de tirer la porte-fenêtre que la proprio n’a toujours pas fait réparer
  8. Le moment où l’on abandonne la litanie des HHHHBH, BBBHB, HBHBHBB pour improviser une partie de la mistake waltz du Concert de Robbins ; on s’en remet au hasard pour susciter la désynchronisation de bras en haut ou en bas
  9. Le premier cours particulier que je donne
  10. Mum et moi en expédition scones au cheddar chez M&S
  11. Les mêmes mangeant des chips au vinaigre sur des chaises longues
  12. Les promenades au parc Barbieux qui se confondent les unes dans les autres
  13. Être distraite par une tortue sur les nénuphars, L’Art d’être distrait à la main
  14. Causer prépa au téléphone avec la formatrice d’éveil-initiation
  15. Causer écoles de danse supérieures avec une maman que je ne connais pas (pas plus que sa fille)
  16. Les multiples crêpes de la crêperie de Fontenay-le-Fleury, entre miel et marron
  17. Retrouver une ancienne camarade de lycée comme parent d’élève lors de mon tutorat
  18. Le tutorat : ma tutrice qui rit au OUI ridicule que je glapis de joie quand une élève intègre la correction ; le one-woman show qui s’annonce quand je leur demande de mettre la tête dans les dégages ; le « génial » d’une géniale élève
  19. Le cours fluide et les compliments de la maman de M. 
  20. Assister au Casse-Noisette de mon ancienne école
  21. Le gâteau au marron de Melendili 
  22. L’envoi de M., tout en angle et rondeur sous ses timbres Pokémon, et masking tape caractéristique
  23. Courir prendre le 282, 10 ou 51
  24. Avoir froid en regardant les autres jouer au minigolf
  25. Engager une conversation avec une danseuse de burlesque pas loin du barbecue et du barnum
  26. La main sur mon avant-bras de l’inconnue qui pleurait dans le métro lillois
  27. Les Mulino Bianco proposés à une autre jeune femme qui n’avait pas l’air d’aller bien, cette fois dans le métro parisien
  28. Marquer un numéro de claquettes en Timberland dans la cantine de Sciences Po Lilles
  29. Greloter en robe turquoise et jouer à faire deviner nos âges à deux étudiantes qui se maquillent dans les loges (ça conserve, la danse !)
  30. Déambuler dans l’exposition BD de Beaubourg avec C.
  31. Manger assise sur les chaises mi-bois mi-plastique dans l’espace cantine de l’opéra de Lille
  32. Recevoir des bonnes tablettes de chocolat de la part de N. en remerciement de l’affiche que je lui ai dessinée en vectoriel
  33. Le cabinet vieux rose poudré chez la psy
  34. L’apéro lors duquel je rencontre les élèves adultes que j’aurai à la rentrée
  35. Les visios quasi quotidiennes avec le boyfriend
  36. Choper un bout de pâtisserie orientale dans la boîte derrière la télé pendant un cours du soir
  37. Manger des sobas et retourner à l’Opéra
  38. Entonner Und das heisst Suika
  39. Finir le parcours italien sur Duolingo
  40. Le boyfriend qui me montre les exos de sa kiné chez qui il s’est enfin décidé à aller <3
  41. Arborer mes toutes premières chaussures de prof de danse
  42. Rouler une pâte à cookie que je n’ai pas préparée dans la cuisine au dernier étage de la coloc de L.
  43. Une journée d’anniversaire de joie et plénitude avec Mum et le boyfriend à manger des glaces et des sandwichs falafels sur les bancs du jardin du Luxembourg puis du Palais Royal (et faire découvrir les sandwich falafel à Mum)
  44. Prendre le train malgré la grève, y passer 3h dont 2 de trop à imaginer la cérémonie d’ouverture des JO à partir du live-tweet de ma TL
  45. Avoir le cerveau en surchauffe à tenter de retenir l’agencement de phrases chorégraphiques millimétrées par une journée caniculaire
  46. Papoter et manger des cookies dans la cuisine toute rouge et blanche d’IkAubert
  47. Se demander ce dont on est fières et en apprendre plus sur la conception du temps dans la culture malgache en tachant d’arriver au bout d’un bimbimbap un peu trop épicé
  48. Lutter pour finir les tteokbokki avec le boyfriend
  49. Lire Les Furtifs dans le jardin à Montrouge et Dune dans l’appartement
  50. Finir le manuscrit et ne pas l’envoyer (sauf in extremis à une seule maison d’édition)
  51. Passer Noël dans la nouvelle maison de ma tante en Normandie
  52. Les projecteurs allumés en plein jour sous les fenêtres de l’immeuble d’en face pour le tournage de la série HPI
  53. Un arc-en-ciel en sortant de chez la psy
  54. Un carrot cake partagé avec une adorable formatrice venue chez moi raffiner la préparation de mon cours pour le DE
  55. Décongeler gyozas et boules au sésame noir pour un repas tout japonais tout industriel à la maison avec M.
  56. Recevoir ma licence danse plus d’un an après l’avoir obtenue
  57. Marcher un bout de la coulée verte avec C. et remonter dans la ville dans les odeurs de peinture en bombe
  58. Bouquiner avec du gâteau au chocolat maison à proximité dans le jardin à Montrouge, le boyfriend assis un temps en face de moi
  59. Survivre à mon premier mercredi de prof de danse après une insomnie et cinq heures de sommeil
  60. Endurer le samedi de l’angoisse où j’ai complètement oublié que je devais remplacer mon collègue
  61. Assister masquée à la restitution de stage des anciennes DE1 et DE2 devenues DE2 et DE3, apprécier Bournonville malgré l’état vaguement fiévreux
  62. Prendre un cours de danse dans la salle où j’ai dansé deux fois par semaine pendant trois ans, sans plus être évaluée – sentiment de liberté retrouvée
  63. La révélation des arabesques en cours de stretching postural
  64. Perdre un bout de gingembre et le retrouver des jours après dans la poche avant de mon petit sac à dos
  65. Le vent et le large sur les Cliffs of Dover
  66. Fantasmer de passer la journée à bouquiner dans un rayon de soleil devant la mini fenêtre à même le sol qui donne sur un figuier (dans le gîte où l’on dort pendant les retrouvailles annuelles des amis du boyfriend)
  67. La trouille en essayant de rentrer de nuit en pleine campagne avec une simple lampe torche et faire demi-tour
  68. Le FOMO avéré des aurores boréales que je n’ai pas vues alors qu’on pouvait les voir sous nos latitudes
  69. La séquence presque poétique quand les enfants des classes d’application cherchent des moyens pour se presque toucher depuis leur cerceau respectif
  70. Afficher la carte de vœu linogravée d’A. devant le miroir au-dessus de la cheminée
  71. Le parc enneigé à Fontenay-le-Fleury (plus le souvenir de la photo que j’en ai prise que l’instant)
  72. Le calme sur le site de l’abbaye de Canterbury en début de soirée et l’envie de chanter Delerm dans cette ville
  73. L’arbre au milieu du terrain de sport à Oxford
  74. Les plateaux William Morris, les théières dépareillées et le brownie-tuerie au fudge des Vault Gardens
  75. La baignade à Brighton et la discussion scone dans la mer avec une autre étrangère
  76. Les traces de pattes de chat sur planche posée sur la baignoire pour que le chat de la maison (AirBnB) puisse passer par la chatière de la salle de bain et le diplôme de la Royal Academy of Dance affiché dans la chambre où je dors
  77. Être interrompus en plein ébat par l’ami qui toque à la porte du bungalow et émerger à la hâte de notre sieste officielle
  78. Faire le rapprochement entre l’allergie au latex et les gants de ménage inconfortables (en racheter des sans latex)
  79. Flipper de ne pas arriver à temps au ferry et avoir finalement le temps d’attendre
  80. Découvrir qu’un message WhatsApp de justification passe pour de la diplomatie
  81. Donner à l’arrache deux trois tips sur l’éveil initiation pour la danseuse qui passe après nous en candidate libre
  82. Toujours confondre Dany et Raz qui causent en toile de fond chez le boyfriend
  83. Le boyfriend qui me fait grogner en me massant le crâne ou les pieds
  84. Faire le pitre avec mon ballon de pilates pour que Mum prenne une photo et que je le montre gonflé au boyfriend
  85. La golden hour à Bath
  86. Se demander ce qu’il nous reste de nos voyages dans un pizzeria à Canterbury
  87. Bitcher sur le Royal Pavillon de Brighton
  88. La (non) vue de Stratford-upon-Avon depuis le parking en briques (qu’est-ce qui s’y est joué ? plaisir à rentrer au cottage après une visite pour laquelle on a fait la fine bouche ?)
  89. Mum qui jette des palanquées de graines trouvées aux cygnes et aux canards
  90. L’entretien d’embauche au conservatoire, où l’on me demande avec d’autres mots si je suis bien consciente de la précarité de l’offre
  91. Les moments d’improvisation où je découvre la présence insoupçonnée de certaines élèves (au sens de présence scénique, hein, je fais l’appel)
  92. Rester dans le studio après le cours pour tenter de travailler la variation de la flûte de La Bayadère
  93. Une conversation en voiture sur la périodicité et autres critères concrets pour se réorienter
  94. Les élastiques offerts par une élève du cours de barre au sol
  95. Une nuit d’amour dont j’ai tout oublié sauf l’amour
  96. Regarder le boyfriend jouer à un jeu vidéo inspiré de Kurosawa, à Slay the Spire et Coin pusher ; moi-même jouer à Monument Valley sous son regard et m’en désintéresser quand il n’est plus à mes côtés
  97. Brancher à la hâte les écouteurs emmêlés pour prendre un appel sur mon ancien téléphone au microphone cassé
  98. Découper de vieux magazine des Échos et faire des collages sur la table de la cuisine chez Mum
  99. Le souvenir de maisons que je n’ai jamais vues que sur des annonces immobilières transmises par le boyfriend, qui m’amusent ou m’angoissent
  100. Réveillonner devant Chernobyl avec makis et chaussettes à paillettes

…

En arpentant la galerie de photos de mon téléphone, je retrouve tous ces moments qui ne se sont pas spontanément présentés :

  • une crêperie avec JoPrincesse
  • un goûter chez L.
  • le visionnage des vidéos de mes années conservatoire
  • l’arbre abattu par la tempête au parc Barbieux
  • mes demi-pointes explosées
  • un délicieux dîner au Britney’s (les croquettes au fromage fondu, le visage craquant du boyfriend derrière)
  • la visite de la maison de Rodin à Meudon et la virée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine
  • le petit mot glissé par une élève dans ma chaussure, que je n’ai découvert que plusieurs jours après avoir marché dessus
  • dépouiller les bulletins de vote pour la première fois à Roubaix
  • se compresser dans le métro raréfié pour désamiantage

…

C’est quoi, un souvenir ? Comment ça se délimite temporellement ? Est-ce que le voyage en Angleterre compte pour un souvenir ou pour trois douzaines ? Est-ce que je me souviens vraiment de ces souvenirs ? Pour combien ai-je encore des sensations associées ? En établissant cette liste, j’ai eu l’impression de me souvenir davantage de ce que j’en ai écrit ou photographié : cela a-t-il ancré ou au contraire effacé le souvenir vécu ? Je sais pourtant que c’est tout un au vu du fonctionnement de notre mémoire ; chaque occurrence du souvenir est un Ctrl C, Ctrl X, Ctrl V qui l’altère en le réenregistrant avec le prisme de l’instant du ressouvenir. Je me souviens de l’article l’expliquant autrement, partagé par Eli. Je l’expérimente en écrivant mon journal sur ce blog. Reste une vague tristesse, un soupçon d’incrédulité : me souviens-je de si peu de ce que j’ai vécu ? Alors je rationalise, j’équationne, 100 souvenirs pour 365 jours, cela fait un souvenir marquant tous les trois ou quatre jours, ce n’est pas si mal, je m’autorise autant de souvenirs anglais que de jours dans les Cotswolds, plusieurs sur le stage de rentrée, les cours que je donne…

Le dernier trimestre pourrait occuper à lui seul toute la liste, tandis que le reste de l’année se dérobe, lointain, imprécis. Passées deux trois réminiscences spontanées, j’ai dû susciter les associations d’idées, me demander où j’étais pour les fêtes, pour les anniversaires de chacun (souvent pas là), inspecter les lieux (l’école de danse, l’appartement du boyfriend, le jardin, le métro, le studio des cours de posture, le parc Barbieux…), scroller mentalement mon album photo, chercher le contexte de telle ou telle lecture, m’ancrer aux plats dégustés. L’année civile se heurte en outre aux années scolaires : tel souvenir de la dernière année de formation a-t-il eu lieu en 2023 ou 2024 ? L’année civile oblige à grouper les souvenirs autrement, me fait parfois mesurer le chemin parcouru.

L’ordinaire se dérobe derrière l’exceptionnel, plus saillant, alors que c’est pourtant lui, l’ordinaire, qui donne sa tonalité aux jours qui se télescopent. Je me suis autorisée des souvenirs concaténés, des promenades, des papouilles ou des pitreries de chat non datées, à peine identifiées. De ces souvenirs, je me souviens moins que je ne les sais, qu’ils ne me font, par réitération, par sédimentation.

Dans une newsletter que je ne parviens pas à retrouver (au point que je me demande si je ne l’ai pas rêvée), l’autrice-qui-nest-pas-Sophie-Gliocas-comme-je-le-croyais souligne qu’en se focalisant sur les métriques les plus impressionnantes, les bilans annuels produisent une image tronquée de ce que l’on a traversé. Pourtant, l’exemple qu’elle donne du bilan SNCF qui omet un séjour important pour elle dans l’accumulation des kilomètres quotidiens pour aller travailler me semble en partie un contre-exemple. Évidemment, il nous revient de juger ce qui a de l’importance pour nous envers et contre la data s’il le faut, et les top pourront être 3 ou 5 ou 20 qu’il manquera toujours les bottom 3, 5 ou 20 et les middle machin qui auront constitué notre année. L’exemple fonctionne pour mettre en avant le manque d’exhaustivité des bilans (ou de la représentation de cette exhaustivité), mais me semble ambivalent, car c’est d’un événement ponctuel dont il s’agit et à ce titre pas forcément très représentatif. L’algorithme a capté le quotidien plus que l’exceptionnel alors que c’est souvent l’inverse qui se produit : on documente les voyages, les accomplissements ou les catastrophes plus facilement que l’anodin. Néanmoins cet exemple m’a marquée parce qu’il m’a semblé symptomatique du salariat gris, ces boulots pas vraiment alimentaires mais pas vraiment choisis non plus. Quand je bossais en entreprise, je mettais ma vie entre parenthèse pour tout le temps que je travaillais ; sept heures par jour étaient pour ainsi dire non vécues, et il fallait vivre plus intensément en dehors pour compenser. Autant dire que je n’aurais même pas songé à puiser dans le temps travaillé pour une liste des 100 souvenirs de l’année. Cela me fait prendre conscience à quel point c’est pour moi important : en 2024, j’ai commencé à exercer un métier où les heures travaillées sont des heures vécues (pas forcément toutes dans la joie, mais vécues, sans s’insensibiliser ni se renier en pilotage automatique).

En 2024 donc, j’ai fini ma reconversion, obtenu mon diplôme de professeure de danse classique, commencé à exercer en école privée et en conservatoire. Mais encore ? Mais en-deçà, en moins résumé, moins CV ? Cette liste de 100 souvenirs moins sélectionnés que notés au fur et à mesure de leur réminiscence me semble une bonne technique pour prélever des « carottes » mnésiques qui échantillonnent l’année au petit bonheur la chance.