Journal de janvier tronqué

Ça y est, j’ai fait le tour du calendrier japonais et de ses micro-saisons — j’ai même débordé d’une redondance. Il faudrait créer d’autres micro-saisons, adaptées à la faune et la flore européennes, voire urbaines. Mais déjà un mois plus tard, je ne saurais dire ce qui caractérise la fin du mois de janvier.

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Mardi 20 janvier

Premier cours particulier pour un monsieur proche de la retraite, qui veut commencer la danse et m’indique dans ses messages avoir déjà acheté demi-pointes et… pointes. Sans aborder la question du genre, je me suis contentée d’expliquer que les pointes ne sont pas pour les débutants ; sans un bon alignement et des chevilles renforcées, c’est dangereux.

Il arrive en bottines de pluie vernies roses, enfile des demi-pointes noires et s’essaye studieusement aux rudiments que je lui montre. À la fin du cours, il ne résiste pas à sortir les pointes de son sac — malgré ce que je lui ai dit, il les a apportées. Je lui apprends à les nouer, je sens que ça lui fait plaisir, mais réitère mon refus de lui en faire faire, trop dangereux.

Par la suite, par message, il me répète avoir apprécié ma douceur (c’est un homme doux lui aussi, et gentil — le premier cours de découverte étant gratuit, il m’a apporté des crocus). Les jours suivants, il ne cesse de mentionner ses pointes, avec lesquelles il marche chez lui, qui se font à son pied… Son insistance insidieuse me déplaît, je n’aime pas ce côté forceur, à ramener sur le tapis ce que j’ai en tant que personne compétente écarté. Il n’est pas franc du collier non plus lorsqu’il invoque la chaleur de la salle pour savoir si cette tenue irait — cette : photo d’une brassière et d’un legging, d’un justaucorps et de collants. La danse est accessoire.

Je voudrais accueillir sans juger, mais ne peux nier un certain malaise ; je n’ai pas du tout envie de voir ce monsieur en brassière. Je finis par lui demander s’il veut vraiment apprendre à danser ou s’il cherche à incarner une image d’Épinal de la ballerine — c’est la formulation la moins jugeante que je parvienne à trouver après avoir éliminé cliché et se déguiser en. Il me répond qu’il ne sait pas ce qu’est une ballerine d’Épinal. Je ne réponds ni David Hamilton, ni tout ce que j’exècre. Nos horaires pour le moment incompatibles me soulagent.


Le danseur ukrainien est un ancien cycliste professionnel ; il a commencé la danse il y a quatre ans. Certaines personnes sont sidérantes.

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Mercredi 21 janvier

Ouf, la directrice a réfléchi et a rétracté son idée de tutu de fée canari, tout à fait adapté pour La Belle au bois dormant, pas du tout pour Chantons sous la pluie ; on repart sur un costume jaune moins alambiqué.

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Jeudi 22 janvier

Interrogations collectives sur les corrections qui passent par le toucher. D’une efficacité incomparable pour faire comprendre un ajustement postural (elles réussissent souvent où les mots échouent), elles restent évidemment délicates. J’en ai fait des crises d’angoisse les premiers mois, et j’alterne entre périodes où je renonce à corriger certaines choses et d’autres où je me raisonne : si je demande le consentement de l’élève avant, il n’y a pas de problème. Sauf que. Parfois on oublie. On est humain, on pense à mille choses pendant le cours, et si c’est une partie du corps qui semble anodine, on a vite fait de poser les mains sur les épaules pour les redresser ou guider l’enfant dans l’espace. Parfois aussi, on se demande après coup si tel élève n’a pas osé refuser ou rétracter son consentement. Là-dessus, la hiérarchie coupe court : légalement, nous sommes protégés si le consentement a été recueilli.

Difficile de protéger tout le monde : les profs de fausses accusations, et les élèves des abus qu’ils pourraient subir. Il est évidemment impossible de ne pas entendre leur parole quand tant de choses se passent. On nous enjoint à ne pas prendre les choses personnellement, et à peser chaque mot. S’ils savaient comme c’est impossible. Ils ignorent manifestement l’état second dans lequel met l’hypervigilance face à un grand groupe, et les mots approximatifs qui se bousculent à longueur de journée (je suis déjà contente quand je ne confonds pas talon et genou).


Je retrouve le boyfriend à la station de métro sous la gare après les cours, vers 22h. Ensuite, c’est comme si nous ne pourrions jamais en avoir assez l’un de l’autre, de se retrouver, de s’embrasser, se pétrir. Rien d’érotique pourtant, pas comme ça en tous cas ; prime le soulagement d’un manque qui se révèle au moment où on le comble — tout ce que de nous nous avions retenu à ne pouvoir être retenu par l’autre, que je ne retiens plus, larmes, sanglots. À un moment, je pense :
il est parti
et
il est revenu
deux propositions aussi irrémédiables l’une que l’autre. Il est parti, comme pour toujours. Il est revenu, comme si j’avais craint qu’il ne revienne pas, comme si je craignais qu’il reparte sans revenir — perte conjurée et à venir.
Il est revenu, il est là, le soulagement est immense, je ne savais pas que le désarroi l’était aussi, il est là, dans mon lit, dans mes bras, il est là, et dans cette évidence, peut l’être encore plus que contre moi.

Ramens de minuit.

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Vendredi 23 janvier

Je tente de mettre en forme le dossier pour le concours, mais j’avance autant que je recule, freine en sachant la nécessité d’accélérer, paralysie, angoisse et pleurs et câlins et CBD. Le boyfriend est heureux quand je ris, désemparé quand je pleure, ne sait pas quoi faire alors qu’il fait exactement ce dont j’ai le plus besoin : être là, tout autour de moi.

Est-il aussi sexy qu’Eddie Redmayne, me chambre-t-il alors que nous reprenons le visionnage de The Jackal, mais je réponds que oui, je le pense alors, le désire, il faut mettre sur pause pour aller chercher les gaufrettes et s’embrasser.

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Samedi 24 janvier

Journée-tunnel, à gérer, crier et reprendre sur un ton doux et encourageant l’instant d’après quand j’ai récupéré (momentanément) l’attention des élèves. Est-ce mieux, de se rétablir rapidement dans la douceur, ou pire de schizophrénie, avec des explosions imprévisibles qui peut-être ne font pas sens ?

Sous la douche, mon cerveau cherche tout ce que j’ai pu faire ou dire de mal, de moralement répréhensible, ce qu’on pourrait me reprocher, les paroles que j’ai pu prononcer qui auraient pu être blessantes.

Chirashi-série. On se réinstalle dans des habitudes, festives de n’en être plus.
En fermant les rideaux, j’aperçois de la lumière en face, une grande fenêtre orangée, mais cette fois ce n’est pas le regret d’un foyer, c’est un miroir, cette fois, la lumière était déjà allumée quand je suis rentrée, je ferme les rideaux heureuse et je retourne me lover contre lui dans le canapé.

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Dimanche 25 janvier

On se rendort ensemble après déjeuner, on cherche comment agencer nos bras, nos mains, nos nez pour ne rien écraser et respirer et s’alanguir en restant collés l’un à l’autre, en cuillère, sa main finit par me chercher par derrière puis face-à-face, que les os sont durs, l’air vicié, la surcouette chaude, et l’instant doux. Quand je me réveille et me rendors et me réveille, mon cerveau ne rembraie pas sur le conservatoire ou les élèves comme ce matin, le vent balaye les branches du saule pleureur et la lumière blanche fait une aura sur les plis des draps et les poils de mes avant-bras, je sens son ventre se gonfler et dégonfler dans mon dos, ses mains émouvantes sans mouvement sur moi.

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Lundi 26, mardi 27, mercredi 28 janvier

« Épuisement » et « au bord du burn-out » a dit la psy. Est-ce pour cela que je suis bizarrement contente d’être malade, fiévreuse au point de pouvoir annuler les cours sans culpabiliser (et bosser sur le dossier urgent que j’ai procrastiné) ?

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Jeudi 29 janvier

La tête tourne légèrement en reprenant les cours, sans moi pour les penchés en avant. J’ai exceptionnellement un grand groupe, qui bavarde beaucoup. La pianiste finit par exploser à ma place, les sermonne vertement

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Vendredi 30 janvier

Pudding en forme de part de tarte avec topping amandes et pépites de chocolat
Avant l’effort, le réconfort

Ce n’est pas un spectacle, répète l’équipe pédagogique et administrative, qui tient à distribuer des contremarques et non des places, mais c’en est un pour tous les élèves et leur famille. Il y a des entrées, des sorties, des costumes, du public, ça y ressemble furieusement. Manque juste le théâtre, un espace adapté qui n’obligerait pas à tant de contorsions logistiques.

J’ai en charge les élèves d’une professeure qui n’est pas là, que je retrouverai sur les photos de saluts d’IkAubert, pas entièrement certaine de reconnaître ma collègue dans l’interprète. Ils dansent bien, vraiment, un frisson d’air m’atteint lorsqu’ils courent tous avant la fin de la pièce (ça met les poils, est-ce l’expression ?), mais ils ne savent pas se tenir, vraiment, je leur demande de moins en moins aimablement de faire moins de bruit, je passe deux heures à leur intimer de se taire, les engueule carrément en détachant méchamment les syllabes je-ne-veux-plus-vous-en-tendre, on les entend quand même par-dessus la musique lorsque mes élèves passent.

De mes élèves, que vois-je ? Des profils, des instantanés, un pied en serpette qui m’agresse en B+ (le monde balletomane anglophone a une dénomination pour cette pause avec la jambe en béquille). Les erreurs me sautent aux yeux comme les coquilles lorsque j’étais en apprentissage dans l’édition. Je vois en professeur ce qu’il y a à corriger et qui ne le sera pas, mais en professeur qui doit aussi encourager et devra féliciter je m’oblige à voir au-delà de mes craintes, à percevoir au-delà des manqués musicaux les élèves qui font corps pour les rattraper, toutes à l’écoute pour improviser un départ décalé, le spectacle et les corps vivants, leur beauté dans le mouvement.

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Samedi 31 janvier

Le pianiste est dépité, pour un peu il démissionnerait de s’être trouvé si nul la veille au soir. Nous ne sommes pas trop de deux pour lui faire admettre que pas aussi bien qu’il aurait voulu ne signifie pas forcément mauvais. Je ne l’aurais pas soupçonnée chez lui, mais je comprends cette honte et cette estime de soi ravagée, excessives — les considère hors de moi avec un peu de tendresse.


À plusieurs reprises, une élève déjà reloue se décale sciemment pour se placer juste devant une autre et lui masquer son reflet dans le miroir. Je la fais échanger de place avec la petite fille qu’elle essayait de masquer ; elle danse avec toute la mauvaise volonté possible en représailles ; je lui fais remarquer qu’elle n’y met décidément pas du sien et qu’elle est capable de beaucoup mieux. Lorsque les lignes changent et que revient son tour d’être devant, elle va ostensiblement se placer sur la dernière ligne. Pourquoi ? « Si c’est pour que vous me parliez comme ça quand je suis devant, je préfère être derrière. » Le culot et la maîtrise du renversement à un si jeune âge… Je ne contiens plus mon exaspération et l’engueule sèchement (un quart d’heure à faire la gueule, oubliée dans les sautillés). Je n’aime pas ça, devenir sèche malgré moi, sentir le froid jeté sur l’ensemble du groupe, qui n’y est pour rien…

Je suis sèche, puis moins, puis plus du tout à mesure que la journée et les âges avancent. La journée se termine proche du fou rire. Aux élèves crevées par le non-spectacle de la veille, j’ai proposé de transposer la variation d’Esmeralda sur des chaises — l’enthousiasme est à la hauteur de la fatigue, surtout pour l’une d’elles, une jeune femme d’une belle maturité artistique qui s’enthousiasme comme une enfant. Esmeralda devient un quatuor de cabaret,  sur scène puis en salle, assemblée de brigands maussades qui tapent du tambourin sur le pied de leur comparse comme ils joueraient aux cartes, celle de l’humour abattue avec force sur celle du sensuel, avant de partir en vrille, tambourin frappé allongé par terre et chaise pliante repliée en rythme. J’adore leur créativité.

Shôkan (petit froid)

Le persil seri (céleri japonais) prospère

Lundi 5 janvier

Arcs brisés sur le parking de l’église

Je repère en étendant les draps à sécher des taches de sang — désormais fixées. Le grand sac en toile lavé avec les draps a rétréci, ma hotte du père Noël désormais à peine plus grande qu’un tote bag. Une réussite, cette machine anticipée la veille. L’imprimante refuse d’imprimer mes feuilles de cours, même après un nettoyage de tête montrant de belles lignes cyan, magenta, jaunes, noires, même après avoir enlevé, secoué et replacé les cartouches, même après avoir redémarré l’imprimante, l’ordinateur, les deux débranchés, même après avoir tenté de mettre du scotch sur la puce d’identification de la cartouche (générique), même après avoir sacrifié une nouvelle cartouche d’encre noire que j’avais en réserve, même après qu’elle a été reconnue par l’imprimante, même pour imprimer en noir seulement, il faut changer les autres cartouches pleines aussi, je fais et refais les manipulations, je tape à côté de la machine et de son programme de voleurs, je hurle strident et passe globalement la matinée à sangloter. Trouver un imprimeur, aller racheter une cartouche, demander à une élève de me dépanner… toute décision est coûteuse, je ne me tiens à aucune, ça patine.

(Une danseuse du mardi m’imprime les feuilles et me les dépose le soir même, me sauve.)

Le cours se passe, je me raccroche à la douceur des sourires que j’amorce, en m’efforçant puis plus.

Une nouvelle posture corrigée, chez L. cette fois : parler de rotation des épaules ne fait pas tilt, mais la position modifiée qu’elle observe de ses clavicules, oui. Cela change complètement sa posture.

Et toujours le boyfriend en visio, quand ça ne va pas et quand ça va mieux, ses traits doux pour moi, son amour visible et sa peau hors de caresse.

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Mardi 6 janvier

Ma nouvelle barre au sol est peut-être un peu rude.

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Mercredi 7 janvier

Vingt minutes à faire le pingouin à l’aller, vingt minutes au retour : mes cuisses accusent la prudence sur le chemin enneigé puis verglacé. Une seule élève est présente au premier cours, où j’accueille deux étourdies du cours d’à côté, annulé. Le reste de la journée, j’ai un peu plus de la moitié des effectifs — une reprise ouatée.

Chanter Singing in the rain est irrésistible, même si cela devient je bois du jus de groseille chez les enfants. L’inventivité phonétique est folle et risque de rester — du yaourt à la groseille.

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Jeudi 8 janvier

La réunion se termine plus tôt que je le craignais, je peux aller au cours de stretching postural, ma journée s’illumine.

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Les sources autrefois gelées coulent à nouveau

Samedi 10 janvier

Je passe une heure à remettre à plat les cinq minutes de chorégraphie, groupe par groupe, pas à pas. Quand je lance la musique enregistrée (le pianiste a la grippe), je m’aperçois que le tempo est trois plus élevé que celui avec lequel nous avons travaillé. La version enregistrée est censée être ma version de référence pour le tempo. Anxiété.

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Lundi 12 janvier

Si vous aimez la texture de la panna cotta, mais que vous avez toujours trouvé ce dessert décevant (trop de sucre pour trop peu de plaisir), cette recette de tofu soyeux est pour vous.


Deux ordonnances, l’une à base de plantes en première intention, l’autre pas.


P. ne viendra pas danser, sa gynéco ne veut pas : on lui a diagnostiqué ce matin une tumeur dans chaque sein.
P. a tout juste vingt ans.


Une mère m’a demandé un cours particulier pour sa fille qui veut entrer au conservatoire : a-t-elle a ses chances ? La maman serait presque rassurée que je lui réponde par la négative. Il y aurait de la déception là tout de suite, mais moins à gérer, moins d’incertitude et de déception différée. Or, il y a des enfants pour qui je pourrais dire oui sans hésitation, des enfants pour qui je devrais dire non malheureusement, mais l’enfant que je vois souriante devant moi, bien placée et mal calée sur la musique, se situe entre les deux, dans la zone des si, des peut-être et à condition de.

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Mardi 13 janvier

C’était soit le concours soit les élèves, et je n’ai pas voulu sacrifier les élèves. Soulagement perceptible de la part d’une autre candidate lorsque je formule mon absence de préparation à cette journée d’oraux blancs. Nous sommes une huitaine à (ne pas vouloir) passer, à nous terrer dans l’immobilisme quand vient le moment de désigner un nouveau candidat — des ados qui ne veulent pas se faire interroger. Heureusement, il y a besoin de figurant pour faire le troisième larron du jury, et ça va mieux une fois passé de l’autre côté. Une fois qu’on entend les autres galérer aussi, ou nous montrer des manières de bien présenter.

Retours sur ma prestation : mon enthousiasme est perceptible, mais pour le coup en devient contre-productif (je me garde d’expliquer que ce n’est pas de l’enthousiasme, mais de la nervosité déguisée à la hâte). On sent que je suis à l’aise à l’oral (ce qu’il ne faut pas entendre), mais la culture territoriale, ne pas savoir si un directeur de conservatoire est nommé ou recruté, ce n’est pas possible. De fait, ça l’est, possible ; je n’ai découvert qu’en décembre le périmètre de ce qu’il y avait à apprendre.

Quand on me demande ce que j’envisage comme formations, après les bien-pensances d’usage, je parle de mon envie d’apprendre à jouer d’un instrument. Après l’entretien, le jury y revient : quel instrument, par curiosité ? À peine ai-je répondu le violoncelle, qu’il s’exclame qu’il en était sûr. Cela m’a fait étrangement plaisir, I felt seen, et laissée perplexe : qu’est-ce qui de moi fait penser ça ? les musiciens pressent-ils un instrument comme d’autres un signe astrologique ?


Un danseur ukrainien aux lignes incroyables débarque à la barre au sol — que je donne du coup en franglais (au cours suivant, T. traduit ce que je ne parviens pas exprimer avec finesse en anglais). J’ai tout enchaîné sans raconter de bêtises ni rigoler, me font remarquer les filles à la fin — de peur de ne pas être à la hauteur, sans doute. Ces jambes tout en cuisses et mollets, ces arabesques… je suis fascinée et stressée de ce qu’il pourrait penser, dois faire un effort pour ne pas me focaliser uniquement sur lui.

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Mercredi 14 janvier

Les déplacements et phrases en canon sont laborieuses à mettre en place. Je ne m’y prends peut-être pas si en avance que je pensais. Mais me rassure : j’ai 40 secondes avec les petits, 1 minutes avec les intermédiaires — soit un tiers des deux chorégraphies, dont je me faisais tout un monde et qui peuvent juste être ça, quelque chose, des doigts qui dégoulinent comme la pluie.

C’est quoi, l’uniforme ? Il sera comment, le déguisement ? Je réponds que le costume sera comme ci ou ça. Une grand-mère demande si je peux lui envoyer l’image, prend en photo l’écran du téléphone que je lui tends.

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Les cris des faisans se font entendre

Jeudi 15 janvier

Tout à mon sandwich de 17h30, je ne l’avais pas vu ; le danseur ukrainien de mardi m’alpague dans la rue. Nous cheminons ensemble en direction des studios, il se réjouit d’avoir a long warm-up, me demande des exercices pour mieux sentir son dos — s’arrête soudain et entre dans la boutique de danse surgie sur le trajet, en ressort dépité, they don’t have Grishko, je confirme que non, not since the war, puis il s’arrête au coin de la rue prendre un café, j’ouvre l’école, il arrive quand il veut.

Je lui tourne autour pour essayer de mieux comprendre son organisation posturale. Je ne suis pas habituée à scanner la posture d’hommes, pas avec cette prestance musculaire qui m’intimide, ces pectoraux qui élargissent le champ d’investigation. Je tâtonne, au figuré comme au propre, les mains sur ses omoplates pour qu’il les abaisse et surtout les écarte. Il mime le mouvement avec ses mains pour être sûr de comprendre et me présente son dos can you do it again? Il ne sent pas, il a besoin d’une sensation, s’il l’a senti une fois il pourra le reproduire. Je lui tire un peu sur le coudes, l’incite à repousser mes mains sous ses aisselles, lui parle des ailes de chauve-souris, mais ça ne prend pas vraiment, alors j’attaque frontalement, on reprend à l’épaule, la clavicule en arrière, l’humérus en rotation interne, l’avant-bras en rotation externe, on reprend out, in, out et le tout combiné oh, I think I’m feeling something. Je ne suis pas capable de davantage, alors je lui note le nom, l’adresse, le numéro et le planning des cours de stretching postural en lui disant que c’est ce dont il a besoin. Il me demande si je danse dans des théâtres, pas professionnellement I never was good enough, et lui d’objecter un peu étonné que je suis a beautiful dancer with good lines ou l’inverse good dancer, beautiful lines, quelque chose comme ça, j’essaye de me rappeler des horaires de cours. Il ne comprend pas bien, is it a ballet class ? Non, non. Quand je lui explique qu’on peut passer un quart d’heure à marcher, en sollicitant des muscles précis, ses yeux s’agrandissent, il sourit, c’est exactement ce qu’il cherche, je le sais, she’s gonna poke you and pinch you here here and here jusqu’à ce qu’il trouve les sensations qu’il est venu chercher.

Cela ne me frappe qu’après : la raideur chez ce danseur souple — autistique, la difficulté à communiquer masquée par la distance linguistique.


Les cils de S. font le colibri. Elle convulse. Je pars chercher fébrilement mon téléphone dans mon sac tandis que l’autre étudiante en médecine confirme posément qu’il va falloir appeler les secours. Je ne l’ai pas trouvé qu’elle a déjà composé le 15, tout en infligeant divers tacles à S. inconsciente. Deux doigts enfoncés profondément dans la gorge juste sous la mâchoire la font revenir ; la communication avec le 15 n’aura pas lieu. Elle lui caresse doucement les cheveux au-dessus de l’oreille et continue les tacles, mélange de tendresse et de violence aussi professionnelles l’une que l’autre — qui me heurte. Je voudrais être cette main, ne peux l’être. Je me tiens loin, tout près, trop près, propose qu’on se recule pour lui laisser de l’air. Puis c’est un babil incompréhensible entre les deux étudiantes en médecine, celle dont le malaise vagal a dégénéré et celle qui lui sauve beaucoup la vie ces derniers temps. Dedans, il y a coma et bien partie, ça va je peux me relever et prouve-le.

S. n’aime pas faire peur aux autres. Je suis fuyante et renfermée ensuite, incapable de contredire sa spirale de culpabilité.

Ses cils qui font le colibri.
La main qui rassure, caresse ses cheveux sur la tempe.

Plus tard, il y a des phrases que je ne réconcilie pas.
Désolée d’avoir failli mourir. 
C’était rapide, d’habitude, je convulse plutôt pendant 5 à 8 minutes. 

(Dans J’ai toujours ton cœur avec moi : « Je suis encore morte »)

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Vendredi 16 janvier

Investie, attentive, appliquée, enthousiaste, dynamique, énergique. Très, un peu, parfois, souvent. Même si l’enthousiasme déborde parfois en bavardages. Verticalité, en dehors, placement, appuis, controlatéralité. Les fondamentaux sont compris, acquis, en cours d’acquisition. Je l’encourage désormais à se concentrer sur. Attention à ne pas forcer l’en dehors, à la ponctualité. Un bon semestre, un très bon semestre, un bon semestre dans l’ensemble, une évolution qui augure bien. Bravo, point d’exclamation, point. J’ai fini de remplir les bulletins des enfants.


Plaisir d’avoir L. à déjeuner. On discute concours de circonstances et de la fonction publique, cancer du sein chez des vingtenaires, enseignement de la danse. Pouvoir parler de notre métier sans parler boulot.

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Samedi 17 janvier

Le pianiste étudiant joue au même tempo que le pianiste accompagnateur, et son professeur semble heureux de la chorégraphie aperçue. Soulagement.


Une élève s’étonne à l’arrivée du pianiste, elle pensait que ce serait « un troisième ». Intérieurement, je traduis par : elle ne s’attendait pas à pouvoir avoir un crush sur lui. Le jeune homme est d’une beauté et d’une gentillesse désarçonnantes. Cela me fait le même effet que lorsque j’avais un âge similaire au sien, je suis fascinée et, si je ne perds plus mes moyens, je m’excuse à chaque fois que je l’interromps et m’excuse quand il me fait remarquer que je n’ai pas à m’excuser.


Discussion jusqu’à pas d’heure en DM Insta. Depuis que j’ai quitté mon CDI et les discussions WhatsApp en journée avec JoPrincesse dans un coin de mon écran, je goûte moins souvent au plaisir de l’écrit synchrone, des réparties du tac au tac et des trois petits points qui dansent. Pas forcément une réussite pour le sommeil.

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Dimanche 18 janvier

Tôji (solstice d’hiver)

Les brunelles poussent
du 22 au 25 décembre

Et c’est Noël,
il y a du saumon, des blinis express, de la fondue savoyarde
(pas de tête de moine)
des verres massifs en cristal qui, vides encore, diffractent le chemin de table
il y a le boyfriend avec moi
le sapin décoré comme j’aime, comme dans mon enfance,
des nuits difficiles avec mes ronfleurs,
des nuits mal prolongées sur le canapé en velours rouge qui sera élimé d’ici quelques années,
des jours de fatigue accumulée et des aubes incroyables pour lesquelles il n’est même pas besoin de se lever tôt, juste du canapé
il fait beau mais surtout il fait jour, enfin
des jours lumineux passés à parler avec Mum
c’est gai, nous sommes gaies,
et c’est triste aussi un peu, quand ça me fait mesurer sa solitude en creux

Les cerfs perdent leurs bois
du 26 au 30 décembre

Au terme d’une après-midi
énergique énergivore
à arpenter
boutiques, cintres, allées et venues et retour du centre commercial,
la parure bleu layette
qui n’est pas layette mais légèrement lavande
la parure bonnet-écharpes-gant d’un bleu assez layette pour que je ne les porte à peu près jamais
est échangée contre une parka chaude, légère, imperméable, cintrée
— orange brique
j’aurais aimé sortir cette couleur un peu trop moi, un peu plus assez moi,
mais les parka non-noires non-bleu marine non-moches ne sont pas légion
le bleu layette lavande changeait lui
j’imagine qu’on ne peut pas lutter contre sa colorimétrie
la parka est adoptée
c’est vrai que mon manteau d’hiver était élimé
je le vois maintenant sous le col si chic si parisien si dame
quelques centimètres duveteux à côté de la trame étendue
du tissu taupe devenu verdâtre
curieux comme on peut continuer de voir ce qui a été au lieu de ce qui est devenu

Les amies sont annulées
raison varicelle variées
c’est dommage, mais c’est reposant
sauf L. avec qui nous discutons des heures, littéralement
c’est bon l’amitié
j’avais presque oublié
et les restaurants au débotté
le bun bo me fait davantage plaisir que son mérite intrinsèque
je change de place pour fuir la guirlande électrique épileptique
toujours plus proche de mes proches
il fait froid
mais dehors
dedans, il fait chaud au cœur

 

 

Dans le train, je rédige les appréciations
travail laborieux qui ne passe que parce que les paysages passent plus vite encore
me donnent l’impression d’avancer
au moins un peu

Je visite la nouvelle maison de Dad en son absence. Le pavillon d’extérieur est plutôt laid, évoque une petitesse toute pavillonnaire, mais dedans, on n’en voit rien, on s’y sent bien. La configuration me rappelle la maison qu’habitait mon père quand j’étais adolescente et que j’y étais aussi chez moi un week-end sur deux, quelque chose dans les carrelages ornementés, l’escalier avec sa fenêtre, les toilettes dessous. J’y retrouve, parmi les affiches vintage de propagande communiste russe, celle que je lui avais rapportée du Vietnam, et cela me fait plaisir, alors que tout ou presque a changé, la télé encore plus immense qu’avant, le lit-trampoline du chien, le chien aussi d’ailleurs, les photos de mon demi-frère sur le frigo, avec une girlfriend que ni eux ni moi n’ont jamais rencontrée. Dans la chambre d’amis que j’occupe, la fenêtre et ses volets en accordéon ouvrent sur les environs environ gelés, c’est dégagé, presque une vallée — urbaine, de jardins et de maisons de ville (à nains de jardin, mais pas que).

Ma belle-mère parle au chien du chat en disant « ton frère » et au chat du chien en disant « ta sœur ». Je suis quant à moi « à bout de nerf avec chat-Boudin » — qui s’appelle vraiment Boudin et vient chercher la gratouille. Le face-à-face avec ma belle-mère n’a rien de la bizarrerie que je craignais, ouvre au contraire sur des conversations à nu, sans la parade de piques bretonnes que je lui connais à plusieurs,
des conversations entre adultes
qui ne savent pas toujours, pas forcément ce qu’ils devraient faire, qui le font au mieux
il n’y a plus d’enfants, il n’y a plus à prétendre
est-ce là que se dessine l’orée de leur vieillesse ?

Dad en maison de repos sèche le sport pour que l’on déjeune et passe l’après-midi ensemble. Je ne sais pas si je suis rassurée ou inquiétée par les deux bières qu’il s’enfile en pleine convalescence, et les saucisses de ma croziflette en plus de son steak-frites. Quand l’appétit va. Je suis au bord de l’écœurement (d’avoir tenu à terminer ce cheesecake crémeux), la chambre de Dad au bord d’un lac. On y reste plusieurs heures puis on reprend la voiture pour une heure de route — « on » allégé d’une personne. Ça m’a fait plaisir de le voir, lui de me voir. Enormément, par texto.

Le blé pousse sous la neige
du 31 décembre au 4 janvier

Podotactile ensoleillé

Saucisson de canard sous vide dans le sac, je poursuis mes appréciations dans un autre train. La correspondance a été annulée, et je tire ma valise-cabine aux abords de Vierzon pour trouver un café où passer une heure et demie chauffée. 31 décembre. Tout est de pierre, froid et fermé, mais un Patapain est annoncé à 300 mètres, soit l’enseigne où ma belle-mère disait trouver des galettes de pomme de terre, celles que l’on mangeait dans mon enfance chez grand-mamie-de-Bourges, que je n’ai jamais trouvées nulle part ailleurs, ni connu de quiconque, sauf du boyfriend qui les mangeait lui en Sologne avec de la gelée de groseille. Je passe outre les galettes des rois pour aller directement aux galettes de pomme de terre, il y en a, l’excitation est totale, le menu du réveillon à deux tout trouvé. Le café a en outre du thé Richard et des fauteuils moelleux, l’annulation du train est toute pardonnée.

Ecce les galettes à la pomme de terre

Le réveillon est expédié, galette de pommes de terre et soupe maison un peu trop épicée. Commencent les vacances chez le boyfriend, dans sa nouvelle maison où il faut encore que je trouve mes marques. Je cherche une pièce sans bruit, fuis les sifflements du poêle à pellets dans le salon, le cliquetis de certains radiateurs ailleurs, telle ventilation. Le tiroir à couverts, lui-même niché dans un tiroir à casseroles m’agace de la double manipulation qu’il nécessite, que je finis pourtant par maîtriser. Il faut trouver les gestes, se faire aux lieux. Je suis comme le chat, frileuse au changement. Il n’est pas d’une grande présence, toujours fourré sous les draps — un boudin de couette, c’est comme ça que nous disons.

Le boyfriend est content de son bout de forêt, c’est ça qu’il voulait et c’est ça : pas des arbres remarquables dans un jardin, ni un terrain qui donne sur la forêt, mais un bout de forêt avec ce qu’elle véhicule de conte, de soir de pleine lune, belle, sombre — de prosaïque et terne, aussi, avec toutes ses feuilles mortes et ses hauts troncs. Je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, mais c’est de là que vient la demi-teinte, mon manque d’appréciation.

Il ne me reste plus que quelques jours de vacances, mais encore tous mes cours à préparer. Plus de cases à cocher que de jours pour le faire, et c’est une crise d’angoisse dès le premier janvier. Il faut te ressaisir, me dit le boyfriend qui ne me dit jamais ce genre de choses, probablement démuni de me voir encore déjà pleurer.

La détente arrive sur la fin, alors que la reprise est imminente et que j’envoie tout valser mentalement, que je m’en fous enfin, pas juste le temps d’un épisode de série, tout un jour, jour de grâce blanche du 4 janvier : après un rab de sommeil, je choisis de bloguer plutôt que de travailler, et nous faisons l’amour dans la lumière blanche et les draps vert d’eau, ça lâche enfin, on peut crier sans crainte de déranger les voisins. J’en développe une tendresse pour le papier peint kitsch de la chambre, j’aimerais maintenant que rien ne change, qu’il reste, refaire l’amour sous les amandiers de Van Gogh. Le temps comme le jardin est suspendu dans le givre — éternité momentanée.

Taisetsu (neige abondante)

Le ciel se refroidit à l’arrivée de l’hiver

Dimanche 7 décembre

1h30 de visio pour préparer le spectacle de l’école où je donne cours en auto-entrepreneur. 1h30 de travail non rémunéré, tout comme la recherche de costumes ou les musiques que l’on doit fournir en haute qualité et donc acheter nous-mêmes. J’imagine que le spectacle sera de même, extension bénévole qui va de soi. Cela irait de soi dans un contexte salarié, mais nous ne sommes pas salariées. L’envie me prend de facturer ce temps de travail, mais je crains de déclencher les hostilités, bénéficiant aussi de la gratuité du studio pour les cours particuliers que je donne occasionnellement. Où placer l’équilibre dans ce genre d’échange de bon procédé ? à quel moment y a-t-il de l’abus quand tout est informel ? Ne pas m’énerver, ne pas me retirer encore un temps de mon jour de congé.

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Mardi 9 décembre

Avouez, on ne dirait pas une queue de baleine ?

Je m’arrange pour que S. puisse être récupérée en voiture et venir au cours. Je ne connais pas encore à ce moment la raison de son hospitalisation récente. J’apprends plus tard que c’est une TS. Quand je demande ce que signifie l’acronyme, seul le T est déployé et cela est déjà trop : tentative de S.

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Mercredi 10 décembre

Quelle idée ont les parents d’amener leur fille malade et contagieuse à la danse ? Les autres sont crevés ou surexcités. À une certaine heure de l’après-midi, j’abandonne l’idée de faire un cours technique. Un jeu du miroir avec des ports de bras, voilà qui est (brièvement) reposant. Les enfants se reconcentrent d’eux-même et je découvre une qualité de mouvement insoupçonnée chez une petite fille à l’investissement jusque-là très superficiel. Le jeu du miroir est peut-être encore de leur âge, finalement.

Riz soufflé au peanut butter, c’était pas mal

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Jeudi 11 décembre

Cours de stretching postural : aujourd’hui, on apprend à mettre sa cheville en avant. La sensation est similaire à la résistance créée par des chaussures de ski (entre ça et le tire-fesse pour l’engagement des ischio-jambiers en relation avec les rotateurs, nos comparaisons sont socialement très marquées — Bourdieu, ballet, bourgeoisie).

Une autre prof présente me donne une super astuce pour travailler la rotation du bas de jambe : placer un petit ballon (de Pilates) entre les mollets.


J’étais toute contente de ma commande musicale — une sicilienne pour des relevés lents sur pointes — puis sont arrivés les fondus. Après plusieurs essais avec la pianiste tentant de pallier mes difficultés, j’ai dû me résoudre à passer l’exercice, incapable de le compter (ça marchait sur la musique enregistrée).


Une maman que j’ai vue de plus en plus fatiguée au fil des semaines est en arrêt maladie. Ses cernes sur le banc, sa fille à la barre. Le cours est plus facile quand les jumelles ne sont pas là ; j’aimerais ne pas m’en faire la remarque.

En barre au sol, la fatigue me fait dire n’importe quoi. J’ai noté nawak, le hamster, atelier barre au sol par deux et sûrement cela a fait sens à un moment. Maintenant ? Leur ai-je raconté l’anecdote de mon premier et unique cours de pole dance ? J’avais réussi à me renverser avec beaucoup plus de facilité que la plupart des autres élèves (deux trois tentatives pour comprendre qu’avec un grand battement, c’est plié), mais, alors que les autres n’avaient aucun problème à se laisser glisser le long de la barre, mon cerveau tête en bas avait paniqué : voyant le sol se rapprocher, je m’étais éjectée de la barre en roulé-boulé et la prof s’était exclamée « Oh ! On dirait un hamster ! »

Edit : ce n’était pas ce hamster-là, je me souviens à présent ! C’était le hamster du fil Reddit sur les images données par les professeurs de danse. Sur la demi-pointe à garder très haute pour ne pas écraser le hamster juste en-dessous. Image dont je me suis souvenue de travers : redescendre en contrôle pour presser doucement le hamster. La SPA en PLS.

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Les ours se terrent dans leurs tanières pour hiberner
(et moi pour cuver ma crève)

Vendredi 12 décembre

Réveillée à 3h du mat’ par mal de gorge carabiné, j’enchaîne quelques heures de sommeil plus tard sur le dernier jour de formation, plutôt intéressant de part son focus RH. Tout le monde rit lorsque la formatrice indique que les 20h hebdomadaires de nos contrats (19h en danse) incluent les temps de réunion, voire de préparation de cours ; c’est du face-élèves pour tous. Il est également question du droit de réserve ; je parle (ventile) trop.

Le soir, j’essaye de trouver des pistes pour avancer la choré malgré l’épuisement — à défaut de la finir.


Le boyfriend se découvre une nouvelle pizza préférée avec crème de fromage italien, pecorino et coulis de jaune d’œuf ; bordel,  c’est tellement appétissant que j’en mange en virant les morceaux de guanciale.

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Samedi 13 décembre

Gourde à la main, une enfant dit à une autre qu’elle est quand même un peu H-A-N-D-I-C- Je l’interromps : je rêve ou tu épelles handicapéS’ensuit un laïus improvisé pour expliquer qu’utiliser le handicap comme insulte n’est vraiment pas une bonne idée, mais je ne suis pas certaine que la petite fille comprenne : elle croit que je la réprimande d’avoir traité-de sa camarade et s’en défend c’était-pour-rire, alors que je voudrais justement lui faire comprendre que le handicap n’a rien de risible, qu’aucune honte dont on pourrait rire n’y est attaché, et qu’elle ne sait pas, jamais, si les personnes autour d’elle sont ou non porteuses d’un handicap — souvent invisible. Je suis plus confuse à l’oral — et péremptoire : je ne veux plus entendre ça en cours. (J’essaye d’être ferme sans méchanceté.)


Fièvre qui remonte, salle inadaptée, j’éprouve de grandes difficultés à faire avancer la choré. Je suis explosée de fatigue et ça se voit, dixit le pianiste. Est-ce l’honnêteté brusque qui me surprend, ou la validation compatissante ? Ah bah merci, je réponds en rigolant (et quelque part, merci vraiment, soulagement).

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Dimanche 14 décembre

Dad entre à l’hôpital aujourd’hui. Demain est le point temporel où convergent et se dénouent (on l’espère) les anxiétés : tandis que j’aurai mon premier rendez-vous avec une nouvelle psy, le boyfriend sera dans le train avec le chat pour s’installer dans sa maison… et Dad sur la table d’opération, à cœur ouvert.

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Lundi 15 décembre

Le cabinet de la psy est tristoune-cheapouille. Est-ce pour compenser les expressions invisibles de mon visage masqué ? La thérapeute marque l’empathie de manière si appuyée qu’elle parait jouée — factice. Ces expressions exagérées me laissent mi-figue mi-raisin, mais le fait est que cette première séance remplit son rôle de bilan, alors que je craignais que le résumé des épisodes précédent déborde bien au-delà. Elle ne voit pas trop l’intérêt de se pencher sur la question d’une éventuelle neuroatypie si ce n’est pas un problème quotidien, et pense plutôt aller du côté de la confiance en soi. Pff, tout le fun est parti. Je me rue sur une pâtisserie au chocolat en sortant.

J’annule le cours pour cuver ma fièvre et tenter de tenir la dernière semaine de trop (le mois de trop).

On me dit que le chirurgien a dit que l’opération s’était bien passée.

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Mardi 16 décembre

Fin d’année : la fin du cours est requalifiée en apéro avec mes adultes avancés. On trinque au jus de litchi-goyage (délicieux).

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Les saumons remontent les rivières en bancs

Mercredi 17 décembre

Je poursuis l’exploration des alternatives au crumble deux chocolats avec cette part de pain perdu au praliné et au caramel.

Dernier mercredi avant les vacances : j’ai décrété les portes ouvertes pour acheter la tranquillité des élèves, canalisés par la présence d’un public. Les parents ne voient pas la stratégie de survie, ils sont contents, me remercient, alors que, vraiment, c’est moi qui les remercie pour le calme qu’ils m’offrent. Et parfois, en plus du calme, de jolies attentions, des Ferrero rocher, des escargots en chocolat, deux roses des sables maison dans un petit sachet accompagné d’une carte : une boule de Noël rayées à coup de masking tape et de paillettes, là encore maison. Je suis toujours ravie et surprise, n’ayant pas cette culture du cadeau de remerciement.

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Jeudi 18 décembre

Cours de stretching postural : aujourd’hui, on tente de plaquer ses omoplates pour conserver la force du dos dans les ports de bras. C’est une zone très floue pour moi ; sans le miroir, je n’ai aucune idée de comment elles sont placées. Ça marche mieux d’un côté que de l’autre.


Le cours de l’après-midi se délite dans la bonne humeur. On ne sait parfois plus trop qui accompagne qui dans les chansons de Noël, des élèves ou de la pianiste (qui chante merveilleusement bien, je le découvre à cette occasion). Je case des courses de Noël entre les cours et je tiens, je tiens bon, m’économise en barre au sol (et corrige mieux ?). Premiers piqués tours pour mes débutantes adultes.

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Vendredi 19 décembre

Après quatre semaines, un vendredi off, enfin. Off ou ouf. Je me repose moins que je n’investis ce temps trop longtemps dérobé : la préparation du déjeuner se mue en batch cooking (quitte à faire chauffer le four), avant de passer à la médiathèque récupérer Douceur de la musculation. J’en serai la première lectrice. Tout est bon pour ne pas m’avouer que je procrastine la choré.

Coucher de soleil de maboule (maboule remplace de ouf ces temps-ci). Je ne regrette pas la station de tram supplémentaire.

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Samedi 20 décembre

Seule la moitié des enfants est présente et, comme le fait élégamment remarquer un élève souvent saoulé par l’immaturité des autres (nous ne nommerons personne), les éléments perturbateurs sont absents ; ça change tout.

Au premier cours de l’après-midi, je reçois des chocolats et une ballerine affreuse mais adorable, figurine en plastique translucide en tutu-plume à accrocher dans le sapin. Regardez, elle a bien les pieds en dehors, je m’extasie comme je peux. C’est adorable, juste pas l’objet.

Une demie-heure avant la fin, le cours se délite dans un essayage impromptu de costumes, tant pis, je lâche. Je ne lâche pas la chorégraphie au cours qui suit, en revanche, nous n’avons pas ce luxe. Il y a encore des couacs, mais ça avance, j’orchestre l’ensemble à partir de leurs trouvailles. De beaux cygnes blancs, un énième bonnes vacances et ça y est, ce sont vraiment les vacances : soulagement, gaité même — jusqu’au moment, en fin de soirée, de prendre les billets de train. Toutes ces heures de fatigue à venir quand j’ai si besoin de la résorber, cette fatigue…

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Dimanche 21 décembre

Mon cerveau encore en manque de sommeil reste en mode warrior / give me la to-do list, sans l’énergie d’abattre les tâches les plus physiques (et par physique, je n’entends rien d’extraordinaire : des cours à préparer, du ménage). Je ne saurais dire si lister par écrit les tâches me permet de les mettre à distance pour un temps ou si cela accentue au contraire l’anxiété de l’instant présent — toutes ces cases à cocher hic et nunc… Toujours est-il que je retrouve l’embout permettant de recharger l’Apple pencil en rangeant. J’approuve la patate douce en tagliatelles (avec de la feta) et cherche des variations simples pour une ado qui voudrait représenter la danse classique à un événement de talents de son école (le terme me fait penser à une émission télévisée). C’est à la fois plus simple et plus difficile à trouver que ce que je pensais, une fois éliminés les prodiges des Youth American Grand prix et consorts ; j’en fais une petite provision. Le mail est envoyé automatiquement aux deux parents : le père me remercie d’avoir pris le temps de formaliser ça par écrit ; la mère me remercie beaucoup, sa fille est ravie. Quoique toutes deux très courtoises, ces réponses ne me font pas le même effet ; le travail émotionnel est décidément genré, les femmes ont appris à y faire.

Sôkô (premières gelées de saison)

Les premières gelées se forment

Jeudi 23 octobre

Les déménageurs sont déjà devant la porte lorsque le boyfriend me réveille : cette porte est à une heure de route et c’est moi qui ai le permis. Il n’est pas encore 8h. Ils sont arrivés à l’heure où nous pensions qu’ils partiraient.

Le boyfriend est comme un gamin le matin de Noël quand les déménageurs commencent à faire entrer tout ce qu’il faudra déballer. Ça y est, il est chez lui.  Je le vois enfin détendu et souriant ; ça vaut le coup d’avoir un petit pincement au cœur de le voir ainsi, heureux.

Les déménageurs passent avec des choses variées sous ou dans les bras ; les nôtres ballants, il n’y a plus qu’à les aiguiller — là, dans le salon, dans la chambre à gauche, dans la pièce du fond qui, à force, pour les déménageurs aussi devient le bureau… Des bouts de Montrouge arrivent là. De Vanves aussi, de la maison de ses parents décédés, et ça ou le café lui retourne les tripes, je me retrouve un moment seule à dispatcher des affaires qui ne sont pas les miennes dans un espace où je n’ai rien projeté. Et ça, Madame ?

À leur départ, au début, je déballe toute la vaisselle, celle que je connais et celle de son enfance, je sectionne, déballe, défroisse, empile, range dans le lave-vaiselle et les placards, je m’active, fuis dans le divertissement en croyant aider. Ses amis arrivent, repartent. La frénésie cesse. Les pièces s’apprivoisent. Je mappe la lumière, les bruits, entre évitement et prédilection. On inaugure le vieux canapé en cuir dans lequel je ne m’étais jamais assise. La fibre est raccordée. On accroche les rideaux occultants dans les chambres. Je reprends la relecture du roman de mon amie M. La nuit tombe autour des baies vitrées nues et noires du salon. On réchauffe de l’aligot acheté au Super U bien achalandé du coin. Premier dîner. Première nuit dans la maison.

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Vendredi 24 octobre

Au réveil, les branchages sans tronc par la fenêtre, tamisés par la moustiquaire.


Réveil tardif, oubli, retour, détour… Nous n’avons plus aucune avance ; je conduis au maximum des limitations de vitesse. Voiture garée au parking de location, bras encombrés, je fais tomber des trucs. Le boyfriend me dit midi vingt-cinq ; j’ai vingt à ma montre ; c’est vingt-cinq, s’énerve-t-il ; je ne comprends pas. Avance ! il me crie dessus et je me mets à crier moi aussi, cri de décharge très aigu. Tout va bien ? demande le monsieur à qui je remets les clés de la voiture. Un couple d’hystériques, voilà qui nous sommes en cet instant. Il est midi vingt-et-une et le train est à midi vingt-cinq, apprends-je en entrant dans la gare ; la veille, il m’avait dit, ou j’avais compris, tente-cinq. Nous nous installons dans le train, il part, je décompense lacrymal.

Le retour est laborieux : nous nous infligeons le métro parisien sans Paris, nous n’avons pas de direct cette fois-ci et le second train dans lequel enfin nous sommes assis ne part pas parce que quelqu’un est parti, quelqu’un quelque part s’est suicidé sur les voies — présence de personne dans les voies, c’est la formule consacrée, incrustée.


Au soir, le boyfriend reprend sa place devant l’ordinateur, effaçant les quatre jours quasi sans écran, sans voix qui ne sorte pas d’un corps présent. C’est comme s’il avait tellement hâte d’avoir sa baraque qu’il ne pouvait plus vivre ici qu’en attente, en stockage. Ça me vénère, ça ou l’appart crade, surtout après la maison vide immaculée ; je passe mes nerfs en ménage, malgré ou à cause de la fatigue, au moins ce sera propre. Évidemment il n’est pas dupe, et mes pleurs et ses bras, et son envie d’être chez lui plutôt que de fuir chez moi.

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Samedi 25 octobre

Le petit monde de la danse pensait qu’il ne faudrait pas y compter, que ce serait complet, mais c’est loin de l’être, ce n’est pas notre public, me dit la guichetière de la matinée (l’après-midi donc), et j’obtiens une place pour non pas un mais les deux programmes présentés au Colisée par la Martha Graham Company. Cela fait plaisir à voir, me dit la guichetière du soir espoir, quand je dansote de la joie devant le comptoir pour la seconde fois de la journée.

Je m’amuse à repérer les professeurs de danse et les élèves présents, sursaute quand un de l’an passé que je croyais parti plus au sud me salue dans la file des toilettes (il est bien parti, mais revenu en vacances dans sa famille). Le para-social, comme l’appelle le boyfriend qui repose ses pieds à la maison (chez moi), fait partie du plaisir.

Fait aussi partir du plaisir : imaginer que la magnifique Médée qui ne sourit pas quand elle danse, même quand elle n’est pas Médée, même quand la jouissance du mouvement déborde les visages autour d’elles, imaginer que cette splendide danseuse a senti l’intensité de mon regard sur elle lors des saluts, pile en face d’elle, et que c’est non pas à moi mais à cause de moi qu’elle attendrit alors son visage. Ça fait partie des histoires que j’aime me raconter dans le velours amniotique des salles de spectacle. C’est mon pouvoir secret de spectatrice de l’autre côté de la rampe. Mais il doit rester secret, insu des danseurs du moins, et non, je ne veux pas faire un selfie avec l’un des danseurs sorti saluer son professeur, même si nous avons eu quelques fois ce professeur en formation, trop peu pour que je puisse penser à le dire mon professeur — et préciser être moi-même ballet teacher, non non non, what’s wrong with you? or with me?

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Dimanche 26 octobre

Où est passée la journée ? Dans un élan non contraint, j’ai presque fini de créer ma nouvelle barre à terre, et pffft. Ça accroche un peu dans le genou et coulisse davantage dans le haut du dos : la hernie discale serait-elle de l’histoire assez ancienne pour que je progresse en souplesse dorsale et reparte à la conquête de mes arabesques ?

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Lundi 27 octobre

Dernier cours stretching postural avant les grandes vacances de la prof. Je m’énerve contre mon bassin qui ne reste pas en place dans les grands battements alors que l’amplitude est possible pour mon corps, regarde me dit la prof en tenant ma jambe dans une position que je ne parviens pas à trouver seule. Mon corps ne connaît pas le chemin ; même sous 90°, je lève la hanche.

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De courtes averses tombent parfois

Mardi 28 octobre

Mon intolérance aux sons que je ne produis pas m’oblige à faire pièce à part (si j’accumule les heures à passer outre, à la fin plus rien ne passe). Jusqu’à aujourd’hui, ma tranquilité sonore se faisait au détriment de ma posture — jusqu’à ce que je pense à rapatrier dans la chambre la table de jardin (de terrasse) que m’a offerte le boyfriend. C’est incongru, mais pratique et harmonieux, le gris-bleu dans le camaïeu bleu-gris.

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Mercredi 29 octobre

Lire les blogs le matin depuis mon lit, laisser un commentaire ici ou là, collectionner des extraits, me donne l’impression aristocratique de m’occuper de ma correspondance avant les affaires de la journée (préparer mes cours).


La création des cours est laborieuse, anxiogène. C’est un effort renouvelé à chaque exercice, bien supérieur à ce que demande chaque exercice. J’y suis qu’il faut encore s’y remettre — et n’en pas voir la fin.

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Jeudi 30 octobre

Cours particulier : je n’ai pas envie d’y aller, et une fois que j’y suis, ça va, ça fait même mieux qu’aller, j’y prends du plaisir, à ce travail individualisé, à observer, (re)découvrir et corriger une organisation posturale dans le détail. Des choses qui n’ont pourtant jamais été cachées se révèlent, essentielles (la rotation interne bien visible au niveau des genoux) ou amusantes (oh, l’annulaire et l’auriculaire qui se rétractent en couronne !), des tics se trahissent (un petit dandinement de satisfaction tout mignon pour s’installer dans son corps), des évidences s’imposent (la cage thoracique trop en arrière par rapport au bassin, qui part en antéversion) et des priorités s’établissent. Je saurai dorénavant quoi vérifier rapidement en cours collectif. C’est si utile que, si je dirigeais ma propre école, j’inclurais un cours particulier avec l’inscription annuelle pour les cours collectifs.

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Vendredi 31 octobre

J’ai ouvert WhatsApp pour souhaiter un joyeux anniversaire à mon demi-frère. Mon précédent message datait d’un an tout pile : Joyeux anniversaire.


Je finis de préparer mon cours pour les petits et cela me dégage l’après-midi, la tête, une journée de vacances ressenties. Plaisir, joie. Le soir pourtant, l’anxiété mise à distance revient, ne m’a probablement pas quittée, planquée dans une forte tension au niveau des mâchoires.


Sur le haut des bâtiments et les cimes du parc Barbieux, la lumière incroyable du soleil levé au moment de se coucher, juste après la pluie. Ça gonfle la cage thoracique de beauté, poumons branchifiés. Glorieux, doré, flamboyant, enflammé, embrasé… les mots tombent feuilles mortes face à la lumière aux couleurs. C’est jaune et rouge et orange, orange aussi le teint de ces deux étudiants-d’école-de-commerce qui se font face. Une voiture remonte le large trottoir piéton pour ne pas emprunter la déviation des travaux. Laideur fugace. La lumière décroît. Beauté fugace.


Le cliquetis de la manette de jeu. Je pourrais la passer par la fenêtre. Est-ce la misophonie ? la tension dans la mâchoire ? Je m’énerve d’un rien. Comment fait-on pour habiter ensemble ? Pour supporter que l’autre vous manque alors qu’il est là — qu’il devient encombrant ?

Ça va ? Non ça ne va pas, décèle le boyfriend dans la cuisine, avant le dîner. Et c’est la première fois de la journée que nous nous voyions, que nous sommes présents l’un à l’autre. Soulagement de ses tâches de rousseur braquées sur moi.


The Gentlemen :  une saison de huit épisodes, court mais efficace — sauf cette fin, bâclée si elle doit rester sans deuxième saison. Anyway, la conjugaison du flegme britannique et de la nonchalance badass ne pouvait que fonctionner sur moi. C’était parfait après Breaking Bad — on retrouve même l’acteur de Gus Fring, toujours impeccable, toujours dans le business de la meth. (J’ai en revanche dû Googler l’acteur jouant le frère du protagoniste pour retrouver où je l’avais vu : c’était Luke dans Lovesick !)

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Samedi 1er novembre

[rêve] rideau de douche à tirer entre les deux toilettes et la douche, j’utilise les toilettes il n’y a personne, plus tard j’ai besoin d’y retourner, les passagers d’un long courrier ont débarqué, ils ont besoin de se rafraichir, un jeune homme s’impatiente, je prends trop de temps, quand je sors il mime le mouvement par lequel je me suis étrillée, quel besoin, il est excédé

[rêve] de la maison de ma grand-mère, à l’étage, une machine à laver tourne dans la première chambre après la salle de bain, les vibrations se propagent, cette lézarde que je suis du regard autour de la pièce, est-ce que je la découvre ou est-ce qu’elle se propage sous mes yeux ? la maison tremble, le paysage se met à défiler par la fenêtre, la maison va s’écrouler, je grimpe pour rester à la verticale à mesure que le plan s’incline, m’extrais par la fenêtre, rester le plus haut le plus longtemps possible comme dans Titanic, ma tante, ma mère étaient dans la maison, dans les chambres, tout le monde est sauf


Blue Eye Samouraï : j’y suis allée un peu à reculons, mais je vais poursuivre.


Lire un chapitre avant d’aller se coucher, quelle bonne idée quand un récit de viol déboule dans le roman (Betty : très dur donc, très beau aussi, malgré la dureté, à cause de — contrepoing).

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Les feuilles d’érable et le vigne vierge rougeoient

Dimanche 2 novembre

Je boue d’une colère qui, comme la tristesse en SPM, ne vient de nulle part, ne m’appartient pas. Tout m’agace et m’énerve, je hurle d’énervement encore plus fort que de douleur d’avoir passé le pouce sur le disque du mixeur, mais quelle conne, je hurle contre moi, pleure contre le boyfriend, je suis tout le temps en colère en ce moment, il voit bien, n’a heureusement pas assez dormi pour être contaminé par ma rage. J’en ai les mâchoires crampées — à moins que ce ne soit l’otite qui revienne. Gouttes dans les oreilles, tisane au CBD, j’ai l’air dépité. L’humeur ne s’allège que lorsque je m’oublie dans la lecture et le soir, quand la journée est de toutes façons foutue, autant en profiter.

La colère est une émotion qui ne m’est vraiment pas habituelle. Je ne sais pas quoi en faire, comment surtout ne rien en faire, ne pas bouillir, crier, écraser, brusquer gestes et pensées.

Heureusement, ses mains à la base de mon crâne, relai d’Atlas, me déchargent un temps de mon monde intérieur. Répit contre lui.

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Lundi 3 novembre

Contre la colère, les cours qui reprennent, je m’active, reste activée et, en quelques heures, règle ce que je repoussais de journée en journée. J’éprouve le besoin de me les lister sans cesse, à intervalles réguliers au cours de la matinée, pour que le temps ne soit pas passé nulle part, sans agrément : je me suis épilé les jambes, j’ai lavé le plat à gratin, quelques justaucorps à la main, vidé le lave-vaisselle, descendu les poubelles, passé l’aspirateur y compris dans les câbles derrière le bureau, rangé le linge, lancé et étendu une nouvelle machine, imprimé mes feuilles de cours, renvoyé un mail au gestionnaire de l’appartement pour lui rappeler les questions qu’il a esquivées et réclamé les relevés de charges qui ne m’ont pas été communiqués, répondu rsvp pour assister à une restitution sur la santé du danseur, fait descendre le nombre de non lus dans mon lecteur de flux RSS, mais ce n’est déjà plus une corvée, attention à ne pas traîner plus loin leur il faut.


Il fait désormais nuit en partant bosser — pas encore nuit comme dans le travail salarié, mais déjà nuit. En face de l’arrêt de bus, je retrouve l’appartement au mur bleu et à la porte coulissante, trois images alignées verticalement dans un même cadre et trois assiettes murales. À l’étage du dessus, un homme grandit et rapetisse sur place de quelques centimètres ; il n’y avait pas ce tapis de course ou ce locataire l’hiver dernier.

La lune pleine cesse d’être la lune, redevient un astre lourd et lointain de science-fiction, énorme dans le ciel. Des fumées noires s’interposent entre elle et nous ; on dirait la lune de Mélies, vraiment, une pipe à la place du télescope. Je me rappelle vaguement quelques lignes écrites dans mon adolescence sur un ciel d’huître similaire. Depuis quand n’avais-je pas observé la lune ? Dans le métro, j’interroge le navigateur de mon téléphone : pleine lune colère puis pleine lune chat (il a passé une partie de la nuit à miauler). Évidemment, rien de probant n’en sort, mais j’apprends que cette pleine lune est une super lune, l’ellipse au plus proche de la Terre.

Sur le trajet retour, debout à l’avant du métro sans conducteur, je me force à laisser encore un peu le téléphone dans mon sac, à observer le tunnel, les courbes, les lumières, et peu à peu, c’est un peu forcé, je retrouve ce qui, enfant, m’aurait émerveillée : le chemin lumineux en extérieur, lorsqu’on chemine aérien vers une station-réception ; les tournants et le dénivelé des rails, attraction aplanie, comme chez Gringotts, j’échauffe mon imagination, mais c’est le chariot des dalmatiens hurlant qui me revient, dans le jeu vidéo qu’en tire le maître de Pongo à la fin, que le jeune geek testeur salue d’un adjectif aussi lapidaire qu’au précédent essai, mais cette fois-ci augurant le succès : dément ? géant ? — Cool, c’était juste Cool. Excellent villain, mate. 


La reprise est toujours laborieuse quand je change l’intégralité de la barre et des enchaînements. Pour elles comme pour moi, tout n’est que lutte de mémorisation. Je m’embrouille dans mes démonstrations, les ados sont plus ados — mutiques — que jamais. J’en sors dépitée. J’ai envie d’arrêter. Disons que j’ai gagné 30 €.

L’envie d’écrire en revanche revient.

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Mardi 4 novembre

Out of nowhere pendant les ports de bras. Si on lui demande qui je suis, pour elle c’est ça : C. fait le geste d’ouvrir une couronne avec une impulsion. Comme une petite explosion, je dis souvent aux élèves, pour que les bras redescendent ensuite plus lentement à la façon des palmiers de feu d’artifice. Je suis touchée. Et tout court et dans le mil. Ça me rappelle soudain ma première année de conservatoire, juste avant l’examen, quand les filles de mon niveau, toutes plus aguerries que moi, étaient venues me demander en coulisses de leur montrer ce que je faisais avec mes bras dans la préparation lors de l’entrée, parce que la prof voulait ça : exactement la même chose qu’aujourd’hui ; sans y penser, je poussais ma première position un peu en avant avant d’ouvrir seconde.

Les musiques minimalistes répétitives que j’envisageais pour la chorégraphie de fin d’année n’emballent guère le groupe, je le vois à leurs visages polis et à cette interrogation vaguement paniquée qui fuse : c’est comme ça tout le temps ? Je leur fais écouter Lumière du jeu vidéo Clair-obscur que j’ai choisie pour les intermédiaires : elles la garderaient bien pour elles et, de fil en aiguille, on se dit pourquoi pas une version instrumentale du générique d’Arcane. Encore faut-il qu’aucun autre prof ne l’ait prise ; en classique, ça ne risque pas (j’ai mon univers, comme me le fait remarquer C.) mais le risque est réel en contemporain et en jazz.

Les vacances ne te réussissent pas, plaisantaient-elles à cause du trop d’énergie que j’ai récupéré et déverse à plein volume en cours, plein de nouveaux enchaînements qu’il leur faut apprivoiser. Je tempère, un peu déprimée, j’ai glissé. Le bus est déjà passé quand nous finissons de discuter choix musicaux si bien que C., encore elle, me ramène en voiture au métro. Elle me reparle de ce truc dit en passant, me fait parler vite fait et me rassure du même mouvement, qu’elles savent comment ça s’organise à l’école, des galas elles en ont fait plein, il faut leur demander, elles peuvent aider. Le métro est à peine à cinq minutes en voiture, mais je me sens beaucoup mieux en y descendant.

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Mercredi 5 novembre

Les élèves sont surprises par la présence de paroles, mais ça change et c’est beau, décident-elles. Personne ne connaît la musique que je leur passe : pas de grand frère ou grande sœur qui joue aux jeux vidéos dans la famille. Ou ce n’est pas le milieu social. Quand je leur révèle que c’est la musique d’un jeu vidéo, une remarque surgit à laquelle je ne m’attendais pas : « Mais on va avoir la honte, si c’est un jeu vidéo. » Je suis d’autant plus surprise que j’aurais au contraire parié sur une espèce de hype. À quel point les jeux vidéos sont-ils déconsidérés pour qu’un enfant ait cette peur réflexe ? « Ce n’est pas fait pour danser la classique, » ajoute-t-elle. Qu’est-ce que les enfants (de milieu bourgeois ?) sont conservateurs… Je dois leur rappeler qu’elles trouvaient la musique belle dix secondes avant. À la fin du cours, elles la chantonnent.

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Jeudi 6 novembre

Un cyclone a balayé les projets de vacances de la prof de stretching postural, l’aéroport de Cuba est fermé pour un bout de temps : les cours reprennent ! L’occasion de s’énerver encore sur ce bassin, « zone muette » où je ne dissocie pas grand-chose. Ça me fait quand même du bien.

Après des tapis de sol, je fais acheter à l’école une paire de ciseaux pour les délivrer de leur gangue plastique. Plaisir de sentir la lame filer et libérer du tout beau tout neuf — même si pas pour longtemps : la qualité est médiocre et on y fait déjà des marques en une heure. Entre les élèves inscrits à l’année et ceux qui viennent rattraper des cours, la salle est blindée, les tapis alignés resserrés comme des sardines en boîte. Quand je guide les exercices debout pour que tout le monde puisse m’apercevoir, en marquant le mouvement des jambes avec les bras, j’ai l’impression d’être un marshaller sur le tarmac d’un aéroport. Le nombre galvanise ; pour un peu, je serais entraîneuse d’aérobic.

Les gens me préviennent d’absences futures, s’excusent d’absences passées. Cette prévenance me surprend encore. Je remercie, sans avouer que j’avais ou j’aurai oublié.