Grande messe un peu morte

Au premier balcon de la Philharmonie, je retrouve l’esprit des images de synthèse diffusées pour communiquer sur le lieu, sans l’impression de gigantisme qu’elles donnaient (si ça se trouve, c’est comme Bastille, qui paraît immense vue de la scène et d’une taille plus raisonnable depuis la salle). Avec le plafond du second balcon au-dessus de nous et les volumes vides qui contournent le renfoncement du balcon blanc sur le côté, on se croirait à l’intérieur d’une contrebasse. Du coup, je comprends mieux le choix des couleurs, que je persiste à trouver un peu tristounettes : les bois des instruments ont quelque chose de plus chaleureux ; il n’y a qu’à voir celui de certains violoncelles, qui tire sur le rouge.

Le jaune tristounet déteint un peu sur la Grande Messe des morts de Berlioz, alors même qu’un choeur immense emplit l’arrière-scène et que l’Orchestre du Capitole Toulouse est dirigé par un Tugan Sokhiev qui dépote. Contrairement aux solistes de la veille, le choeur s’entend, mais il ne touche pas ; on ne sent pas le grain des voix, ce grain qui d’habitude suffit seul à me mettre en transe. Plus réjouissant sont les cuivres disposés aux quatre coins de la salle (de chaque côté de l’arrière-scène et du premier balcon, où je me trouve heureusement), qui croisent le son comme on croiserait le sabre laser. J’hallucine des diagonales de Willis dans le volume vide au-dessus de l’orchestre.

Parmi les plus beaux moments, il y a cette espèce d’effroi blanc, moment où l’horreur se dit dans un murmure du stupéfaction. Passé l’effet saisissant, je remarque que c’est une construction récurrente : comme pour un sauvetage en mer, les femmes d’abord, les hommes ensuite – de la stupeur au tremblement. Sauf qu’on ne tremble pas. Ou, si vous préférez, selon l’expression palpatinienne consacrée, le frissonomètre ne décolle pas. Tout se passe comme si, pour clarifier le son, on l’avait épuré de tout ce qui le rendait vibrant. Aussi étincelante soit-elle, à l’image de ses cuivres formidables, la messe est aussi morte que ceux qu’elle célèbre.

 

La Philharmonie et les sortilèges

Après 12h de vol, 5h de sommeil et 16h d’éveil, ce n’est pas peu dire que je comptais sur l’aspect nouveauté de la Philharmonie pour ne pas m’endormir pendant le concert. Premières impressions sur la nouvelle salle :

  • depuis le métro : oh, bordel, c’est quoi ces pavés anti-talons ?
  • en montant à la salle : putain, ça caille ! Pourquoi les escalators ne sont-ils pas à l’intérieur ?
  • dans le hall : où sont les toilettes ? Ah, il n’y a pas de toilettes dans le hall. Vider sa vessie ou retrouver ses amis, ils faut choisir.
  • aux toilettes, après le contrôle : bon, ils n’ont toujours pas inventé l’eau chaude (ni l’eau potable).
  • dans les couloirs : on se croirait dans un petit théâtre de banlieue, non ?
  • dans la salle : oh, les beaux volumes ! Oh, les petits bouts de bois de déco1 qui donnent à la salle une acné juvénile soixante-dixarde !

Placée au premier rang de côté, juste au-dessus des contrebasse, j’ai une vue imprenable sur les crinières des crosses (sans bigoudis, contrairement aux lions de Hong Kong) et les épis des musiciens (figurez-vous que l’altiste Tintin est dégarni ; je ne m’en suis pas encore remis). Je ne sais pas encore si c’est dû à la place ou à la salle (les deux, mon capitaine), mais l’on entend chaque pupitre beaucoup plus distinctement qu’à Pleyel. Cela va être l’occasion de faire plus ample connaissance avec les vents, parce qu’en dehors de la flûte traversière, dont jouait ma cousine, comment dire… quelques lacunes – à combler quand j’aurai dormi. Pour l’heure, je m’en tiens aux voix nasillardes, pincées ou grooooosses voix des animaux des Ma mère l’oye (que je n’ai jamais lu, aussi les contes de Marcel Aymé y ont-ils suppléé dans mon imagination)… et aux mains des musiciens, toujours fascinantes à observer. Je remarque notamment celles, qu’on dirait de pianistes, du jeune percussionniste, alors que sa main gauche, d’un geste très ample, pour ne pas faire de bruit, tourne une page de la partition. Je suis toujours impressionnée chez les musiciens, notamment chez les violoncellistes, par la souplesse du poignet, presque mou, plus délicat encore que chez un danseur.

On retrouve ces mêmes mains chez Esa-Pekka Salonen : alors que beaucoup de chefs mènent leur orchestre à la baguette, lui dirige moins qu’il ne redirige, amplifie, atténue le son qui lui parvient et qu’il sculpte à mains nus – non pas un son de marbre, dans lequel il faut donner des coups de burin-baguette, mais un son d’argile, qui se modèle encore et encore. Esa-Pekka Salonen modèle une matière sonore pré-existante avec le sourire heureux de qui sait que tout cela lui échappe et le dépasse en l’embrassant. Il faut voir sa sollicitude lorsqu’il fait saluer les différents pupitres ; vraiment, il a le bonheur contagieux…

… jusqu’à ce que L’Enfant et les Sortilège, que j’avais adoré à Garnier, me fasse découvrir le défaut principal de la Philharmonie : les voix y passent très mal. Avoir les chanteurs de dos n’arrange rien. Sabine Devieilhe mise à part, je n’entends vraiment que ceux qui sont de mon côté, côté cour. Ce qui, renseignements croisés à la sortie, est mieux que dans l’angle du premier balcon, où l’on n’entend que Sabine Devieilhe, la fameuse Sabine Devieilhe, gaulée comme les déesses auxquelles elle prêtera son impressionnante voix. Car c’est indéniable : sa voix, tout comme sa plastique (très belle robe, au passage), est impressionnante. Mais elle ne m’émeut pas. Je prends beaucoup plus de plaisir aux roucoulades et miaulement de Julie Pasturaud tantôt bergère d’ameublement, tantôt siamoise ; ainsi qu’au jeu de François Piolino (était-ce bien lui en rainette ?), à la voix un peu précipitée, mais si enthousiaste ! Au final, je suis fière de moi et de l’Orchestre de Paris : je n’ai pas dormi ! Opération jet-lag réussie.

Mit Palpatine

1 @huyplh m’a appris que c’était pour absorber le son.

Hong Kong : journal télé- et photo-graphique

Jour 1

12 heures de vol / Happiness Therapy : les engueulades, c’est toujours difficile à suivre en V.O., mais la danse, aucun problème, même lorsqu’elle est de salon, même par des adaptes du jogging (et du sac poubelle comme sudette) – vague réminiscence de Take the lead / Magic in the Moonlight : troisième Woody Allen que je ne déteste pas et le premier qui m’enchante vraiment ; irrationalité de l’humain, de l’amour, de la beauté ; joliesse des chapeaux cloche

Magic in the Moonlight, sur l'écran de l'avion


Magic in the moonlight
, collée contre Palpatine alors qu’il commence à faire sommeil / Essayer de dormir l’un sur l’autre, en yin et yang ; point noir, point blanc : on n’a plus de sang dans la jambe au bout de quelques minutes / Nuit en pointillés, dactyles et spondées / Recopier son numéro de passeport dans les cases / Un métro sans dodo ni boulot / 49 boutons dans l’ascenseur de l’hôtel

Vue de nuit depuis la chambre d'hôtel

 

Jour 2

Un groupe de taï-chi sur l’immense dalle de béton en bas de la tour de l’hôtel, puis dans un parc qu’on dirait abandonné en pleine ville ; force est de constater qu’ici, les personnes âgées ont un meilleur équilibre que bien des jeunes chez nous / Causeway Bay, Admiral, Central / Première impression de la ville, au hasard de la ligne droite qui traverse les principaux quartiers / Bruit, agitation, fatigue, insomnie / Une moitié de moitié de somnifère au premier tiers de la nuit

Voie de busAllée Jogging only

Look right, look left

Camion de livraison avec une fresque manga à  l'intérieur

Ville dans la brume

Grande roue et petite fleur

 

Jour 3

Réveil à 9h… heure française : il est 16h / Se rabattre sur Kowloon, quartier animé de nuit / Vue de la skyline depuis la promenade, avenue of the stars (elles ont laissé leur empreinte au sol mais restent invisibles dans le ciel) / Luxury brand street / Improbable partenariat Godiva – Hello Kitty / Parc pour amoureux pas trop frileux : une fontaine silencieuse et même un petit labyrinthe / Activités nocturnes : cours de sport dans le parc, prière à la mosquée / Couleurs des néons, densité de la foule, odeurs de grillade et de graillon / Des gaufres avec des protubérances d’algues rondes – un Belge incompris, sûrement / La rue de la Huchette locale, où mangent tous les Occidentaux (on ne dit pas Européens, à cause des Américains, ni Blancs, parce que tout le monde l’est) / Un marché avec des diseuses de bonne aventure, un autre avec de fruits et légumes, enfin de cartons, surtout, pour le moment

Skyline de nuit

L'opéra, skate parc de la lune

Marcher sur la tête

Temple à Kowloon

Marché

 

Jour 4

Départ pour l’île de Lantau et son Bouddha géant de 26 mètres / Dans le ferry, un habitué du trajet ne regarde plus la baie mais son journal (son RER, en somme) / Dans le car, des vieux sièges en cuir et une bande d’étudiants français : on apprend que la libraire en cardigan de la librairie française de Hong Kong vaut le détour (en école de commerce, je soupçonne qu’on demande Sénèque pour sa place sur les rayons plutôt que pour ses enseignements moraux) / Montée du car à travers des maisons et de petits immeubles (un, deux étages) en plein abandon insulaire – du linge qui sèche, des carcasses de bidons dans des potagers-décharges et des terrasses plus cosy / Tiens, voilà du Bouddha / Au Stabilo corail, sur une feuille collée sur un parpaing de travaux : Buddha >> / Les marches, grouillantes de touristes / À travers la brume, montagnarde, cette fois, le temple / Des bouddhas en veux-tu en voilà : cinq grosses statues dorées et du carrelage niche à statuette du sol au plafond – en voilà pour qui la représentation du prophète ne pose pas de problème / Retour en téléphérique, long de 8 mètres ; on évite les cabines avec un sol transparents

Détail d'une statue, une fleur dans la main

Bouddha et lampadaire

On file la thématique verte en finissant la journée dans les parcs de Hong Kong / Et toujours ces étranges banyans qui poussent sur des murs quasi-verticaux, les racines entremêlées dans les pierres (Et le banyan tire, il tire)

En chinois dans le texte

Reflets dans la fontaine du Hong Kong Park

Rond-point et échangeur

 

Jour 5

Journée en solo, avec comme idée fixe : se promener dans les collines vertes / S’éloigner du centre en longeant l’hippodrome, géant / Voir l’étonnement d’un habitant du quartier lorsque je photographie le portail d’une école primaire : il ne voit pas ce qu’il y a à photographier ; il n’y a probablement rien qu’une architecture qui fait local et qui n’est le signe de rien sinon de ce qu’il y a ici quelque chose qui doit être photographié

Ecole primaire

Le chauffeur de taxi ne parle pas anglais et l’anglais de la personne qu’il me passe au téléphone est pour moi du chinois ; je monte finalement, après avoir épelé lettre à lettre ma destination. / Une aire de jeu et de pique-nique, au soleil / Avant de pénétrer le parc, balisé mais en-dehors de mon plan, je m’arrête au kiosque ; après avoir choisi un paquet d’Oreo-like, j’hésite et me lance, lisant sur le petit panneau : Mu Wai / Mu Wai : les deux syllabes de l’inconnu, que je prends grand plaisir à prononcer / Même si je ne sais pas trop ce que je mange du bout de ma pique, c’est bon de se lancer / Arbres, torrents taris, graffiti local

Fleur en forêt

Graffiti en forêt

Retour au bruit et au béton / Tramway touristique pour monter au Peak, où il se met à faire froid, froid, froid / Palpatine passe une demi-heure à me frotter le dos, ça vaut bien toutes les vues du monde

 

Jour 6

Mieux que le Peak, le Victoria Park qu’on pourrait dire juste à côté s’il ne fallait méchamment grimper / Il manque des dames à ombrelle. J’imagine très bien les colons anglais dans ce jardin à la française, avec son kiosque miniature / Les lions, comme les dragons, sont à bigoudis / Compléter les choses-à-voir-à-faire à côté desquelles on est passé : de l’encens, de l’encens, de l’encens au temple de Man Mo, et la traversée en ferry de la baie à la tombée du jour.

Mariés dans les jardins

Statue de lion rugissant - au loin, une colline verte

 

Jour 7

Derniers dim-sums, je commençais à y prendre vraiment plaisir / Dépose des valises, l’occasion de découvrir encore un nouveau centre commercial – avec patinoire, celle-là, s’il vous plaît, et une petite fille trop chou qui s’appuie sur un pingouin à skis / Un quartier entier en chantiers, comme si on construisait d’un coup BNF / Après-midi bonus (avec le décalage horaire, on croyait qu’on serait déjà dans l’avion), visite d’un temple et, tiens, à une station de métro, il y a un monastère, dit le guide / Trois lignes, hasard, mais sûrement le plus bel endroit du séjour : toits en bois, plans d’eau, bonzaïs, j’aurais aimé m’y attarder et pas seulement le visiter

 

Dans la fumée de l'encens

Et puis à nouveau l’avion / Du thé noir imbuvable et un steward avec la gouaille d’un garçon de café : Air France, on est déjà revenu avant même d’avoir décollé / Mari Heurtin, que j’étais fort marrie d’avoir loupé ; une histoire à la Helen Keller, avec le bonus bonnes sœurs – les bonnes sœurs me fascinent ; celle-ci parle trop vite, l’actrice parle trop vite, exagère la ferveur, mais en fait non, la bonne sœur, condamnée à court terme, parle trop vite de peur d’être morte avant d’avoir dit ce qu’elle avait à dire et fait ce qu’elle avait à faire. Pour la jeune fille sourde et aveugle, tout se découvre avec les mains. Ode à la sensualité poursuivie par un court-métrage choisi au hasard (il reste peu de temps avant l’atterrissage), une aveugle, là aussi, qui de surcroît sculpte la terre glaise (et le corps de ses modèles, jamais deux fois le même) / RER du matin, chagrin / Comment peut-on trouver la force de sa maquiller dans le RER B à 6h du matin ? / Tenir éveillée, tenir (jusqu’à repartir)

Chez Palpatine

Hong Kong : buildings et bouibouis

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Hong Kong, ville de contrastes. Tu m’étonnes. Pour moi, ce sera buildings et bouiboui. Bruyant et bordélique. Avec de la brume, aussi, nom poétiquement correct de la pollution qui rend les rues de Causeway Bay irrespirables et brouille une skyline impressionnante par temps clair. Partout de l’acier et des vitres, très photogéniques à cause des reflets qu’elles attrapent, transformant chaque immeuble en monade-monde de la ville. Partout aussi des tours crasseuses et des échoppes qu’on dirait en bouts de carton, dont je ne sais pas absolument pas comment rendre le grouillement avec mon appareil photo. Ca ne rentre pas dans le cadre, ou bien c’est tout flou, de mouvement ou de lumière (dans les quartiers commerçants, il fait jour en pleine nuit).

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Alors on apprivoise la ville à coups d’anaphores (buildings et bouibouis), de métaphores (les tours crasseuses : des dominos d’électriciens) et de comparaisons avec d’autres endroits que l’on a visité (l’agitation lumineuse de Broadway à Kowloon, la poussière d’Athènes à Causeway Bay, l’opéra de Syndey au centre des expositions…). Un jour, on dira d’une autre ville qu’elle a un petit côté Hong Kong – voire de plusieurs, et on fera des listes, comme Charles Dantzig avec ses rues de Rivoli partout dans le monde. En attendant l’inversion entre comparé et comparant, on s’étonne qu’entre les buildings new-yorkais et les bouibouis grecs, tous climatiseurs dehors, il y ait aussi des espaces australiens : un vide soudain, parc ou jardin avec sa fontaine, son palmier ou son banyan chinois. À peine peut-on parler de respiration, tant les tours qui encerclent donnent le tournis. On se croirait une petite goutte au milieu d’une lentille qui tangue, tangue, et déforme tout autour jusqu’à créer une canopée d’immeubles.

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On n’est pas si loin, pourtant, de l’autre canopée, la vraie, celle de la forêt qui me faisait tant rêver depuis que j’avais vu les collines vertes de la baie de Hong Kong depuis l’aéroport, en transit pour Brisbane. Mais la forêt, c’est l’équivalent nature des bancs : une fois qu’on a posé le pied sur les sentiers ou ses fesses sur les planches en bois, l’idée de repos qu’on y associait s’est évaporée. Il n’y a rien à voir, circulez (mais toute de même : le massage des cailloux sous les pieds). Quand la rumeur de Hong Kong s’évanouit de l’autre côté du versant, les oiseaux ont une fenêtre de courte durée : à mi-chemin, on entend déjà Aberdeen, en bas, bruyante de travaux. Un petit bus brinquebalant sur les bretelles d’autoroutes me ramène à Hong Kong. Pour admirer les collines vertes (et fantasmer de ne pas y être), le téléphérique qui survole l’île de Lantau est encore ce qu’il y a de mieux !

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Hong Kong : les dim-sums et les noodles

Mimi dim-sum géant !

 

On ne goûte jamais aussi bien un pays étranger qu’en goûtant sa cuisine, qu’elle soit gastronomique, populaire ou même industrielle. Rien que l’adaptation des franchises internationales à la population locale est amusante à observer : Haägen-Dasz propose ainsi une glace au thé matcha, tandis que le cône à la mangue figure parmi les classiques Nestlé à côté du trio vanille-fraise-chocolat. Starbucks confirme la chesnut-mania déjà soupçonnée à l’abord des rares pâtisseries occidentales qui proposent toutes un Mont-Blanc : la crème de marron a investi le cheesecake et fourre ce qui ne serait autrement qu’un muffin au chocolat. M’interrogeant sur cette marotte, j’ai obtenu une explication plausible de la part de ma collègue : la texture de la crème de marron est assez proche de la pâte de haricots rouge, ingrédient d’une bonne partie des desserts locaux. Préférant le marron au haricot, j’ai essayé une boisson lait-marron, tout aussi délicieuse que le jus de pomme à la cannelle de la même marque (qui explique les vertus de ses boissons par ses effets sur le Qi – ça ne s’invente pas), ainsi qu’une brioche fourrée à la crème de marron, achetée dans l’une de ces nombreuses bakery qui me faisaient de l’oeil à cause de leurs casiers transparents en leur libre service façon boutique de bonbecs. Cet unique dégustation tendrait à confirmer le soupçon que tout, petits pains divers comme viennoiseries, a le même goût, celui de la brioche. Si vous n’avez pas de pain…

En parlant de ce qu’il n’y a pas : les laitages. Tout aussi vrai que les Asiatiques ne digèrent pas bien le lait, les souris ne peuvent pas se passer de fromages une semaine entière. C’est donc avec un grognement de soulagement que j’ai mordu dans une barre de cheddar (oui, une barre de fromage, comme on aurait une barre de céréales) (oui, du cheddar, on fait ce qu’on peut) achetée chez Mark & Spencer. Et pour fêter ça : de l’eau minérale. De même qu’en Australie, l’eau est déminéralisée. Distillée, même, indiquent les bouteilles offertes par l’hôtel. Merci bien, je ne suis pas un fer à repasser.

Avec une bouteille d’Evian et de la carbolevure, je suis prête à tenter l’aventure culinaire. Sachant tout de même que mon intrépidité s’arrête là où commencent les pattes de poulet. Chez Tim Ho Wan, the Dim-Sum Specialists, une fille assise à côté de nous en grignote tranquillement comme on rousiguerait une côte d’agneau, recrachant seulement les petits os de temps à autres. Je préfère m’attaquer au riz gluant cuit à la vapeur dans une grande feuille de bambou et autres dim-sums. Les udon ont été écartés après le premier jour ; c’était la deuxième et probablement seconde fois que j’en mangeais. Il faut se rendre à l’évidence : je ne possède manifestement pas les enzymes qui permettent de détruire ces grosses nouilles qui me donnent l’impression de remonter dans mon gosier comme des vers de terre dans un film d’horreur (après le western spaghetti, je vais inventer l’horreur udon).

Je préfère me concentrer sur la découverte du séjour : les dim-sums. Cela correspond en gros à ce que j’avais toujours appelé, avec l’aide de Picard, des bouchées vapeur. En gros, parce que, d’une part, les dim-sums désignent aussi d’autres mets qui se partagent à plusieurs et, d’autre part, la bouchée vapeur Picard est au dim-sum ce que le pain étranger est à la baguette parisienne. Ou, pour être plus précis, peut l’être car il y a dim-sum et dim-sum. Au début, j’avoue que je ne suis pas emballée outre mesure par ces petites bouchées de pâtes fourrées au porc, aux crevettes ou aux légumes. Peu à peu, pourtant, j’apprends à faire la différence entre le dim-sum de base et le dim-sum étoilé : le premier, un peu masse, un peu collant, est bon, bien bourratif ; le second… ah, le second ! Quelle brillante idée a eu le Michelin de consacrer un guide à Hong Kong et Macau ! La farce est fine, la pâte aussi, que l’on sent fraîche, fraîche, légère. Tellement fraîche qu’à Din Tai Fung, on voit les cuistots travailler en cuisine, étaler des petits carrés de pâte avec un mini rouleau à pâtisserie qui dépasse à peine de la main, déposer une cuillerée de farce à l’intérieur, puis rouler le dim-sum avec le geste habitué du fumeur qui se roule sa clope – coup de main indispensable pour que les bouchées au porc aient bien leurs petits plis caractéristiques, bien dessinées, rassemblés en pointe. On dirait de petites figues dans les grosses paluches des cuisiniers qui travaillent en cercle, comme des employés de bureau qui discuteraient à la pause café – un ou deux, assis, assurent l’étalage de la pâte.

À Xia Mian Guan, le dernier soir, on assistera au spectacle encore plus impressionnant de la préparation des noodles : après avoir été étirée et rassemblée en hélice comme les cordes d’une balançoire apprêtée pour un tour de toupie infernale, la pâte est roulée en boudin, lequel, sans cesse étiré et replié comme une housse de couette devient un écheveau de nouilles, roulées dans la farine pour ne pas se recoller les une aux autres, dans l’indivision dont elles sont nées, puis jetées telles quelles dans la marmite. Les gestes sont amples, bras écartés ; même si cuisinier a la dextérité d’un enfant qui créé des formes avec un élastique entre ses doigts, le travail doit finir par être assez épuisant. Il n’en demeure pas moins fascinant, Palpatine et moi regardant cela comme des enfants hypnotisés par le feu.

C’est à cette occasion que nous nous réconcilions totalement avec les noodles, après quelques tentatives pauvrettes tenant davantage de la nouille instantanée. C’est doux, fondant… et accompagné d’une délicieuse viande de bœuf dans une sauce brune, sorte de pot-au-feu sauce barbecue (Hong Kong vous déclenche une fringale de légumes, mais vous rappelle aussi pourquoi vous n’êtes pas végétarien). Le précédent plat de noodles à valoir le détour, dégusté chez Din Tai Fung, ne m’avait pas permis d’apprécier pleinement la douceur de la pâte, laquelle amortissait surtout la sauce au sésame pimentée. La dernière fois que j’ai mangé un plat aussi pimenté, c’était sur un marché, en Italie : il y avait deux sauces au choix pour accompagner le sandwich au bœuf et, lorsque le charcutier a demandé « Piquante ? », j’ai pensé piquant au lieu de piment et j’ai répondu si. Non pas si à la libertad, mais si à la bouche en feu, et pas seulement à la bouche, mais aux lèvres : il est un degré de piquant où l’on se sent très Angelina Jolie de l’intérieur. Hot, yeah. Mais entre le sésame et les cacahuètes qui parsemaient le plat, j’ai été obligée de manger jusqu’à la dernière nouille ; encore après, j’ai touillé la sauce du bout des baguettes à la recherche de morceaux de cacahuètes. Ma seule erreur a été de garder un dim-sum aux crevettes pour la fin.

 

Car il y a tout un art du dim-sum, et à l’art de la préparation répond l’art de la dégustation. On apprend sur le tas, en observant nos voisins. La découverte majeure consiste à placer le dim-sum dans la cuillère, ce qui, en constituant un sas de refroidissement, évite de se brûler et d’en mettre partout. La surprise du dim-sum, qui est fait toute la saveur, c’est en effet le petit bouillon qui baigne la viande dans son jus et gicle en bouche quand on perce la pâte d’un coup de dents, en faisant un véritable délice. Au bouillon se mêle normalement la sauce vinaigre-soja, nous apprend… le mode d’emploi. Le dernier jour, arrivés avec nos valises criant touristes !, on nous a apporté, avec la carte, un mode d’emploi, en français dans le texte ! Je ne résiste pas au plaisir de vous le transcrire ici.

  1. Vérifiez que le gingembre soit dans la soucoupe. Ajoutez le vinaigre et la sauce de soja (Quantité conseillée : 1 dose de soja pour 3 doses de vinaigre) ou selon votre préférence.

  2. Il est conseillé de goûter le XiaoLongBao d’abord nature, pour apprécier sa saveur. Pour les suivants, prenez-les à l’aide de vos baguettes et trempez-les dans la sauce.
  3. Mettez le XiaoLongBao dans la cuillère et percez-le pour lui permettre de refroidir un peu.
  4. Mettez un peu de gingembre sur le XiaoLongBao. Puis dégustez-le tout à l’aide de votre cuillère pour ne pas perdre le délicieux bouillon. Attention, le bouillon à l’intérieur est brûlant !

D’abord nature puis avec la sauce : c’est ce que j’avais fait spontanément. Je fais toujours ça : goûter les éléments un par un puis ensemble, deux par deux, puis trois si le plat s’y prête, puis quatre, cinq, etc. C’est la première fois que je trouve ce plaisir analytique et combinatoire officiellement érigé en mode de dégustation. Avec la sauce soja, avec le vinaigre, avec la sauce soja et le vinaigre, avec la sauce soja et le gingembre, avec le vinaigre et le gingembre, avec la sauce soja-vinaigre et le gingembre… la même frénésie s’empare de moi qu’avec les makis : je n’en ai jamais assez de six pour épuiser un seul repas les combinatoires offertes par le gingembre, le wasabi, la sauce sucrée et la sauce salée (qui ne sont pas exclusives, non !). C’est peut-être cet aspect ludique qui m’a rendu accro aux makis que, comme les dim-sums, je n’avais pourtant pas trouvé extraordinaires la première fois. Les dim-sums pourraient donc devenir une nouvelle marotte, d’autant qu’au plaisir combinatoire propre à chaque bouchée vapeur s’ajoute celui d’agencer les différents types de bouchées les unes par rapport aux autres.

 

Ces dim-sums me font toujours penser à la même chose. Pensez-vous à la même chose que moi ?

 

Dim-sum, que j’emploie commodément pour bouchée vapeur, est en réalité un terme plus vague, qui désigne la petite portion d’un plat que l’on sert normalement avec le thé lors d’un repas qui se rapprocherait du brunch, si j’ai bien compris. Il y a des dim-sums vapeur, mais aussi des frits, des raviolis, des buns, du riz gluant, des légumes marinés… dans le restaurant, c’est la valse des paniers vapeur et des serveurs ; les plats qui encombrent les tables alentours sont à chaque fois bien plus variés et nombreux que les nôtres, et il n’est pas rare qu’ils soient encore bien garnis lorsque les personnes se lèvent pour partir. Il faut manifestement beaucoup de plats pour partager. Cette tendance à la profusion explique peut-être pourquoi, par contraste, nous n’en ayons pas eu pour cher à chaque fois, vils racleurs d’assiette que nous sommes, élevés dans la hantise du gaspillage. Palpatine et moi, qui sommes du genre à compter les pommes noisettes, entendons le partage en un sens beaucoup plus mathématique (équitable, dirons-nous) : trois pour toi, trois pour moi ; c’est ton combientième ? celui-là, tu me le laisses, c’est le mien.

Pour ce genre d’observation, les restaurants plus populaires se sont avérés les meilleurs – même si leur thé, lui, était loin de l’être. Le thé vert au jasmin tient en effet lieu de carafe d’eau. J’ai souvent repensé au vendeur de Mariages Frères qui, face à mon étonnement devant la différence de prix entre deux thés au jasmin, m’avait expliqué les différences de qualité. À Hong Kong, on peut déduire la qualité de ce que l’on va manger du thé que l’on nous sert en arrivant : les étoilés servent un thé très fin, dont on descend plusieurs théières ; les chaînes, un verre de ce qui ressemble à du thé glacé réchauffé – à vous faire douter que la colonisation ait jamais eu lieue. Passant outre ce breuvage légèrement injuriant à l’égard d’une double tradition, j’ai pu goûter un autre plat, semble-t-il plus populaire : le congee, délicieuse bouillie de riz.

 

Congee

 

J’ai en revanche passé mon tour sur la cuisine de rue et ses brochettes plus ou moins identifiables (on a soupçonné l’hippocampe grillé dans un secteur de notable puanteur). Les petites boules jaunes restent un mystère : pomme de terre ? agglomérat de porc ? de poisson ? On reste aussi perplexe que devant les nombreuses boutiques pleines d’organismes séchés, que l’on a du mal à identifier comme végétal ou animal, même si l’on finit par distinguer des moules. Aucune idée de ce que l’on en fait : est-ce que cela se mange tel quel ? se réduit en poudre pour des décoctions médicinales ? Auquel cas, j’espère, elles guérissent de tout ce qu’on peut attraper en mangeant les plats cuisinés sur le trottoir, au ras des gaz d’échappement, que proposent d’innombrables bouibouis. The salmonellose experience, comme l’a surnommée Palpatine !

 

 

Moins traditionnels, peut-être, mais beaucoup plus appétissants étaient les desserts d’Honeymoon Dessert, une chaîne de restaurants proposant uniquement du sucré. Parmi les innombrables déclinaisons à base de mangue, coco, haricot et thé matcha, toujours plus ou moins en gelée ou avec du tapioca, j’ai goûté des pancakes très légers à la mangue et crème fouettée, une soupe mangue-coco où flottait un pudding de tofu, soyeux, que je n’aurais jamais imaginé dans une préparation sucrée, ainsi qu’une soupe chaude de sésame noir avec des jar-jar beans (!). Le tapioca qui accompagnait cette dernière n’était pas très digeste mais le sésame noir, quel goût addictif ! Je vous laisserai donc imaginer l’acmé gustatif que sont les buns au sésame noir, petites brioches à la pâte moelleuse et ferme sans être élastique, qui se tiennent parfaitement entre les baguettes noires avec lesquelles on les approche de notre bouche pour les croquer et révéler un fourrage noir et brillant comme du goudron frais, qui répand chaleur et saveur dès qu’on l’a enfourné. Un délice !

 

 

Le top 3 du séjour :

  • Din Tai Fung (68 Yee Wo Street, Causeway Bay) pour les dim-sums au porc et les buns au sésame noir ;

  • New Shanghai (dans le centre des expositions) pour les dim-sums aux légumes, les seuls à être fins sans être fades ;
  • Xia Mian Guan (dans le centre commercial Elements de Kowloon) pour les nouilles.

Et vous, dans tout ça, vous goûteriez quoi ?