I got rhythm (and lost it)

L’Adagio pour cordes de Barber est une musique de film. De quel film, on est incapable de le dire mais c’est une musique de film à n’en pas douter, même d’un film que l’on n’a pas vu, même d’un film qui n’a pas été tourné. C’est une silhouette de dos, face à la mer, une nuque et des mèches défaites, qui regarde s’agiter regrets lancinants et souvenirs passés. Tristesse, nostalgie, perte et déchirures de tout un vécu sont ballotées, balayées par les bourrasques jusqu’à ce que l’amertume se soit retirée et que, soudain, l’immensité embrassée, le vent ne renvoie que beauté.

En plein travelling sur les lagunes, Qigang Chen lève le bras et le spectateur s’immobilise : l’oreille tendue, comme dans un coquillage le bruit de la mer, on entend dans Er Huang le silence assourdissant du vent qu’il a fait cesser. Chaque touche enfoncée est presque une violence à la résonance qu’elle prolonge. Quittant l’océan, on est passé sur la temporalité d’une nappe d’eau souterraine. Elle goutte, cristalline, de roche en roche et ce n’est que peu à peu que le courant se forme à nouveau pour nous emporter vers d’autres rivages.

On se retrouve de l’autre côté de l’océan, dans un New York de dessin animé. I got rhythm, c’est la grosse pomme à déguster sous une cloche d’argent, soulevée par un serveur, le nez droit et l’œil snob, qui, faisant un pas de côté, découvre une infinité de serveurs identiques, qui tous s’écartent les uns après les autres d’un pas alerte, comme dans une chorégraphie de Broadway. Sacré numéro aussi que Jean-Yves Thibaudet, un poil moins Liberace que la fois passée.

Autant le pianiste avait le rythme dans Gershwin, autant on ne peut pas en dire autant du chef qui nous a servi un Roméo et Juliette à l’image de son nom : Long (Yu). Dix-quinze minutes de plus par rapport à une interprétation normale et ce sont quarante minutes de trop. Les rouleaux des Capulet et des Montaigu, que l’on sent lourd de tout une destinée, prêts à déferler sur Roméo et Juliette pour écraser leur amour naissant se sont figés en d’immenses troncs d’arbres, dont on se sert pour donner d’énormes coups de boutoir contre les portes d’un château qui résiste… résiste… et lorsqu’il cède : on s’est trompé de château. Comme dans un mauvais rêve. Ce n’est pas le château de la Bête ni celui de la Belle, fût-elle prénommée Juliette, c’est celui de la Belle au bois dormant : on se met à pioncer, d’un ennui profond. Une fausse note me fait parfois soulever une paupière mais, malgré ma compassion pour les musiciens soumis à un joug si pesant que leurs instruments ruent dans les brancards, la torpeur me reprend.

Belle idée qu’une musique de ballet à un tempo différent de ce qui est dansé (souvenir heureux d’un Lac des cygnes essoré), encore faut-il savoir rythme garder. Maintenant que Long Yu nous a donné la preuve (a contrario) que le chef a une importance primordiale, qu’on nous rende Paavo Järvi ! Il nous aurait fait une Juliette sautillante à souhait au lieu de cette mégère au cul terreux convoitée par un Roméo qui n’a de chevaleresque que l’armure – sûrement rouillée pour lui faire le pas aussi pesant.

Hokusai, muet comme une carpe

La Vague d’Hokusai : vue et revue, jamais regardée – en ce qui me concerne, en tous cas. Si je l’avais regardée, j’aurais remarqué, en-deçà de l’idée d’épure que j’associe spontanément à l’estampe, la forme de l’écume, foisonnante de petites mains ou de serres. Zen et manga à la fois. La finesse du trait, que l’on admire comme prouesse technique lorsqu’il distingue les cheveux des femmes, les fils d’un métier à tisser ou les plis d’un éventail, fait fourmiller les dessins de détails. Penché au-dessus des vitrines dans des salles peu éclairées, le visiteur picore quelques traits sur chaque page et ne les suit qu’occasionnellement d’un bout à l’autre ; la profusion des dessins compense l’attention humainement défaillante.

Malgré les pseudonymes dont il change à maintes reprises au cours de sa vie, je ne parviens pas vraiment à identifier et rattacher un style à une période. Il y a de tout, plus ou moins : de grands dessins pour paravents ; de petites images pour calendriers, bientôt pour collectionneurs ; des estampes ; des Google maps avant l’heure, pleines de cartouches comme une carte du maraudeur surpeuplée ; des manuels de dessins sur les mœurs, les armes, les animaux ; des illustrations pour toutes sortes d’histoires…

Hokusai, c’est le Gustave Doré japonais. Naturellement, à la place des contes de Grimm et Perrault sont illustrées des légendes dont je n’ai jamais entendu parler, des carpes géantes remplacent les anges de Dante et le Londres de Dickens est à mille lieues du quotidien japonais minutieusement documenté. Le manque culturel est évident : on regarde ces histoires du dehors, sans pouvoir s’aider des idéogrammes, étrangers et illettrés. On se raconte des histoires en sachant pertinemment que l’on tombe à côté, comme lorsqu’on invente des vies aux personnes qui passent devant nous et dont on ne sait rien. Sans audioguide et entre amis, on cherche les lapins pour @_gohu, les souris pour moi (je suis magnifiquement calligraphiée dans la dernière salle du bas) et on trouve un dieu portant un radis fourchu qui ressemble à une dent géante – ne cherchez pas, vous trouverez tout un tas de choses.

Dans chaque salle, je lis les panneaux, plus par habitude que par réel intérêt. Tout ce que je peux lire n’a pour moi de sens qu’historique ; je n’en perçois pas la portée culturelle ou humaine. Or je souffre d’un manque patent de curiosité intellectuelle pour ce que je ne connais pas lorsqu’on me le présente sous un jour historique. Il ne me suffit pas de savoir qu’une chose a existé pour qu’elle suscite mon intérêt. Je ne fais pas partie de ces gens qui s’intéressent également à tout ; j’ai besoin d’un point d’accroche, d’un point d’entrée… qui me fera regretter de ne pas l’avoir trouvé plus tôt eu égard à la richesse à laquelle il me donne accès – richesse que, sans lui, je n’aurais pas su apprécier. Tant que je n’ai pas trouvé la réflexion qui aiguisera ma curiosité, je délaisse l’approche historique au profit de l’approche esthétique. Je laisse échapper l’altérité et j’essaye de sentir ce qui peut me toucher malgré la différence de culture.

Chez Hokusai, c’est la vibration du trait. À la fin de sa vie, il s’émerveille d’enfin comprendre la forme du vivant, des feuilles et des fleurs, et balaye sa production antérieure comme si elle était entièrement œuvre de jeunesse. Moins sage (encore que, il semble y avoir un curieux mélange de sagesse et de prosaïsme bon enfant dans la culture japonaise), je préfère les orteils que l’on jurerait voir gigoter, très tôt, dans les dessins. À en juger par l’animation qui occupe le hall à l’étage, pleine de personnages.gif bondissants, je ne suis pas la seule que cela amuse. Ce côté BD se retrouve également dans les 36 vues de la Tour Eiffel d’Henri Rivière, inspirées des 36 vues du mont Fuji. Ces vignettes, présentées en introduction, sont assez fascinantes car elles n’ont rien à voir avec l’influence que les estampes ont pu avoir sur un Vincent Van Gogh : l’étranger n’y renvoie pas à l’exotisme, il introduit l’étrangeté au sein du familier – car ce ne sont pas exactement ces silhouettes japonaises-là que l’on est habitué à voir au pied du monument parisien… Étrange appropriation à la fois plaisante, d’emblée (c’est une esthétique à laquelle on est habitué) et décevante (il est visible qu’on a eu recours au « style japonais » mais on ne voit plus ce qui en fait la particularité). L’acculturation n’est pas loin de l’inspiration.

Il y a ce que l’on retient parce qu’on peut l’assimiler mais je ne veux pas oublier le reste, ce que ma sensibilité occidentale ne me permet pas d’apprécier, et que je garde précieusement comme le rappel des limites de toute culture. Celle dans laquelle on baigne au point de la penser naturelle, universelle, redevient le fruit d’une construction ; elle aussi porte une part d’arbitraire, qui fait partie de sa beauté. L’intuition que l’érudition historique ne suffirait pas à réduire la différence de sensibilité quelque part me réjouit : non seulement ma paresse intellectuelle s’en fait une excuse, mais je retrouve d’où vient le sens, la forme que l’on donne aux choses (une souris japonaise, toute souris qu’elle est, n’est pas représentée de la même manière, au-delà du style propre à l’artiste). Double plaisir de l’inconnu, donc, pour ce qu’il implique de découvertes en réserve et pour lui-même, pour le contraste que son altérité offre à notre identité. Cette leçon vaut bien une carpe, sans doute.

Le cas Opéra à l’étude

Aucun souvenir d’Études. À mesure que le ballet progresse, cette absence de souvenirs me semble de plus en plus étrange… Je vois bien les silhouettes à la barre sur fond bleu mais le pas de trois des étoiles ne me dit rien, pas plus que le cancan des petits battements, où seules les jambes sont éclairées. Je finis par comprendre que je n’ai jamais vu ces fameuses silhouettes qu’en images et que je les ai animées avec mes souvenirs de Suite en blanc, autre ballet dont la seule vocation est de célébrer… le ballet (et les balletomanes sont bien gardés). Mais là où Serge Lifar produit un méta-ballet où les alignements exaltent la puissance du corps1, l’hommage d’Harald Lander est un tombeau, d’où sort une Willis sans âme. L’ensemble vire pourtant moins à la gymnastique qu’au cirque, comme l’a fait remarquer Palpatine à la sortie, qui aurait bien mis un monsieur Loyal avec un cerceau pour faire la circulation des fauves lors des diagonales de grands jetés. Il est vrai qu’Études m’a fait l’effet clown : un sourire sans joie, reflété par une Dorothée Gilbert complètement crispée, alors même que sa technique solide et ses équilibres légers ne devraient pas lui donner l’occasion de s’inquiéter. D’une manière générale, plus c’est simple, pire c’est : le comble de la crispation est atteint lors du grand plié inaugural, alors que ce pas, premier exercice à la barre, redevient une bagatelle à chaque difficulté technique qu’il prépare. L’exercice de style atteint ses limites, la pureté du mouvement tendant à sa disparition. Heureusement que les garçons étaient là pour oublier pas et positions dans la danse – non pas à la manière de Karl Paquette, qui en oublie de tendre les pieds, mais à celle de Josua Hoffalt ou mieux encore, d’Axel Ibot et Allister Madin qui détendent l’atmosphère en ne donnant pas l’impression de jouer leur carrière.

 

X, Y, untel, unetelle… Études met en évidence la tendance qu’a l’Opéra de Paris à exacerber le travers balletomane du name-dropping. Parce que la mayonnaise peine de plus en plus à prendre, on ne déguste plus une œuvre bien (com)prise, on se félicite de la qualité de ses ingrédients/interprètes. Voyez la formidable Lydie Vareilhes dans son justaucorps moutarde ! Vous pourrez mettre qui vous voulez dans le rôle de l’œuf, il manquera toujours le tour de main pour qu’il y ait émulsion. Impair et Pas./Parts. Nourri mais pas régalé, on s’amuse en prenant des chouchous par demi-douzaine : il y a celui qu’on découvre (Alexandre Gasse), celui à qui l’on pardonne tout (Karl Paquette), ceux qu’on sait sans hormones (Axel Ibot et Allister Madin, qui ne sont pas mon genre mais que j’adore) ou encore celui qu’on hésite à retirer de la boîte (Audric Bezard) parce qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Et voilà comment la balletomane, qui ne jure que par les cygnes, finit par glousser comme une poule.

 

1 Le chorégraphe s’y connaît : c’est lui qui a instauré le défilé en s’inspirant des parades militaires soviétiques…  Pas certaine de l’effet dissuasif du « régiment de flamands roses » d’Études. ^^

Fête de début d’année

Au rang BB, la tête levée vers la voix enchanteresse qui flotte au-dessus d’un cône de robe bleue, je retrouve l’émerveillement qui me prenait, petite, au pied du sapin, lorsque celui-ci me paraissait encore immense parce que je n’avais pas encore grandi. Aga Mikolaj est merveilleuse, et avec elle tout le Te Deum de Dvořák. Le texte latin, utilisé comme un Ipsum lorem par le compositeur en l’absence du texte qu’il devait recevoir, est un fabuleux prétexte à une grande fête où les chœurs vous parviennent assourdis par l’orchestre, comme des amis qui vous appelleraient de loin, à travers la foule.

Devant moi prend ensuite place la plus refaite des deux sœurs Labèque : tandis que, sous l’effet de ses doigts et d’un tropisme gémellaire idiosyncrasique, les touches tendent à aller par deux, je me demande si elle voit quelque chose à travers les deux demi-lunes qui lui servent d’yeux. Du Concerto pour deux pianos de Martinů, je garde au final l’image du code barre collé en face de moi sur le tabouret – un souvenir-écran ou/où je n’y entends rien !

Gland de chêne, noisette et châtaigne, le dégradé des violoncelles donne à la Symphonie n° 8 de Dvořák des couleurs automnales. La joie m’emporte, comme la bourrasque les feuilles mortes qu’elle fait danser.

Saint Laurent au point arrière

Les fossettes de Gaspard Ulliel, le menton de Gaspard Ulliel, la bouche de Gaspard Ulliel, les lèvres de Gaspard Ulliel, qui se détachent de celles de Louis Garrel, je défaille, je me rattrape à la taille cintrée de Gaspard Ulliel, le corps nu de Gaspard Ulliel, oh, et les fossettes de Gaspard Ulliel, je vous ai déjà parlé des fossettes de Gaspard Ulliel ?

Sans mon idéal masculin comme acteur principal, qui fait affleurer tous les tourments du créateur, Saint Laurent serait un peu long. La chronologie lâche adoptée par Bertrand Bonello installe une nonchalance qui seyait à la sensualité fin de siècle de L’Apollonide mais s’enlise dans les errances du couturier. La drogue, les amants, la drogue, encore, avec ou sans inspiration… Des dates s’affichent en énorme en rouge sur l’écran mais ce récit au point arrière, où il faut toujours repartir en arrière pour avancer, peine à bâtir un parcours, une personnalité.

De couturier, il n’y en a guère qu’au début et à la fin du film : un cadre parfait pour y installer une icône, une icône telle qu’aucun vice, aucun tort ne l’atteint jamais. Au contraire, chaque vice, chaque tort, devenant élégance par une diction délicatement maniérée, renforce son statut d’icône, incontestable. Saint-Laurent, c’est le génie, celui qui ne vient de nulle part, ni du travail ni de la drogue, et qui est si bien installé qu’on n’a pas besoin de le (dé)montrer. Bertrand Bonello nous tend ainsi des scènes comme le couturier tend ses dessins, sachant qu’on se chargera de leur donner la forme escomptée. On : les spectateurs, les petites mains, tous ceux qui s’inclinent devant une légende qu’ils ont par leur croyance participé à construire. À commencer par Pierre Bergé, l’homme de l’ombre qui a oeuvré pour faire d’Yves Saint-Laurent un nom, veillant à la rentabilité de la maison et à la réputation de son compagnon. Ironie que ce biopic qui lui rend hommage alors qu’il l’a désavoué – et qui, lui rendant hommage, ruine ses efforts pour calfeutrer et même commercialiser un parfum de scandale. Opium du peuple que la fêlure des grands.

Au final, plus qu’une silhouette (que je peine à identifier), YSL est un visage, une marque reconnue, que le film évoque par son affiche – le profil du créateur plutôt que la silhouette d’une création. Le biopic terminé, je ne sais toujours pas très bien ce qu’a apporté à la mode cet homme qui aimait les hommes et n’habillait que les femmes : que la femme soit, en costume, un homme comme les autres ?

Mit Palpatine