Concerto pour cors

La magie de la Philharmonie, c’est de transformer un concerto pour piano en concerto pour cors. Placée au premier rand de côté (impair), au fond de l’orchestre, je n’ai rien soupçonné pendant l’ouverture d’Hamlet de Tchaïkovsky, heureuse d’être prise dans la tempête – en pleine mer du Nord, certes, mais digne des tempêtes méditerranéennes narrées par les Romains. Proche des vents, je me suis même payé le luxe d’observer la clarinette et le hautbois dans leurs parties solo (la mélodie n’a-t-elle pas été reprise quelque part ? J’ai l’impression de l’avoir déjà entendue dans un contexte populaire.)

Puis Boris Berezovsky a pris place au piano et… rien. Bien sûr, lorsqu’il est seul à jouer, on l’écoute, on l’entend ; mais dès que l’orchestre se met de la partie, même discrètement, j’observe en vain les mains qui courent sur le piano : elles ont d’autant moins l’air d’enfoncer les touches qu’on ne distingue plus aucun son auquel relier leur chorégraphie virtuose. C’est tout de même dommage ; un concerto pour piano sans piano n’a plus franchement la même physionomie. Je reste néanmoins émue d’avoir assisté à création la mondiale du concerto pour cors n° 1 de Prokofiev.

Comme chacun sait, une création par soirée est grandement suffisant ; aussi me suis-je replacée au premier balcon pour le Concerto pour piano n° 2. Les mains de Boris Berezovsky, quoique dérobées à ma vue (voir ou entendre, il faut choisir), se sont mises à produire des sons. Et quels sons, mes chatons ! Quand le piano déchaîné se tait et que l’orchestre reprend à son compte le crescendo sonore, on croirait voir une immense vague se dresser derrière le pianiste ; le silence du soliste, alors, ne relève plus de l’inaudible mais de l’évidence : c’est l’oeil du cyclone. On frissonne puis, le pressentiment entériné, on se laisse entraîner.

Scriabine vient nous extraire de là avec son Poème de l’extase, étymologiquement parfait : j’ai passé vingt minutes hors de moi-même (moi-même étant l’entité pourvue d’oreilles). Au loin s’agitait une immense feuille métallique, rutilant comme une mer de cuivre et me concernant à peu près autant qu’une planète lointaine où toute vie serait impossible. Les reflets ont cependant fini par m’éblouir et je suis revenue à moi les dernières minutes, pour me faire définitivement sonner par un scribouilli sonore.

Concert pour basson, avec cygnes et canetons

Parterre, rang A, place 1. Oh my God, je vais être sous l’archet de Leonidas Kavakos. Pour ne pas trop déséquilibrer l’univers, ma voisine est du type pénible : elle s’aperçoit une fois le concert commencé qu’il va lui falloir un bonbon pour la gorge, un bonbon Ricola collé à ses semblables au fond d’une boîte qu’il faut secouer après l’avoir extirpée d’une poche zippée. Elle n’attendra évidemment pas le précipité entre les deux pièces de Prokofiev pour sortir sa bouteille d’eau – gazeuse, évidemment, pour le plaisir du petit pschit à l’ouverture. Et si vous croyez qu’endormie, elle est plus silencieuse, que nenni : madame ronfle au premier rang. Cette charmante spectatrice, qui a eu le culot de se plaindre de la gamine que je n’avais même pas remarquée, n’a heureusement pas réussi me gâcher le plaisir.

 

Quoi de plus sautillant, aussi, que la Symphonie n° 1 de Prokofiev ? Il ne faut pas cinq minutes pour que je me mette à sautiller d’une fesse à l’autre, tandis que mon regard rebondit d’un musicien à l’autre. Ah, enfin, proche des ouïes, on entend à nouveau le grain du son, la vibration de l’air qui frotte sur le bois des instruments et donne à chacun son grain comme autant de grains de voix. Ce n’est pas si mal, la Philharmonie, finalement, il suffit d’être au premier rang.

Je suis juste sous le chef d’orchestre, un chef d’orchestre aux airs de patriarche, qui a cette malice que seul l’âge sait donner. Préparant un crescendo chez les violons, il approche lentement son visage du premier violon – quelles noises pourrait-il bien venir lui chercher ? – et sitôt les yeux riants pris en flagrant délit de complicité, balaye tout le pupitre d’un revers de la main. Eh là, on y va ! Cette symphonie, c’est la synthèse improbable de l’élégance et de la toonerie. Je dois réprimer un fou rire lorsque j’entends le basson s’avancer entre les pupitres avec la démarche d’un canard de dessin animé, les grandes palmes oranges dodelinant de part et d’autre comme la tête du bassoniste autour de son anche, droite, gauche, droite, gauche – un métronome ne poufferait pas autrement.

Je m’amuse comme une petite folle. On m’a rendu l’ouïe et la vue, on m’a rendu mon Orchestre de Paris, celui que j’ai peuplé de personnages à moitié imaginés : même si le poète de Spitzweg est parti à la retraite et que le hérisson manque à l’appel, Tintin, la laitière et Speedy Gonzales sont là, le premier violon aussi, avec son sourire indélébile et même une nouvelle tête, du côté de mon pupitre préféré, un contrebassiste que j’hésite encore à nommer – Alfred ? Manfred ? Il lui faut un surnom digne de figurer dans un roman d’Arthur Schnitzler, qui dise le visage plein, les mèches vaguement bouclées, la blondeur carrée et l’assurance discrète mais bonhomme de qui joue comme un bon médecin de famille donne une poignée de main – un médecin qui a écouté le patient avec force hochements de tête, a rédigé l’ordonnance la bouche pincée et prend congé d’un sourire bref mais franc.

 

De sourire, il n’y en a point sur le visage de Leonidas Kavakos, mais c’est avec ses poignées d’amour qu’il nous joue le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. Si proche du soliste, j’ai l’impression que mon regard pourrait le déranger, alors, comme si j’étais dans le métro, je calcule ma trajectoire, je fixe un point qui ne croisera pas son regard, sa main, tiens, ce n’est pas mal sa main, qui fait faire des trucs incroyables à son archet, sa main, oui, sa main vachement poilue quand même, oh oui, c’est bizarre, je vais regarder l’archet plutôt, oui, l’archet et les cordes, c’est bien, et l’orchestre, aussi, ne l’oublions pas. Immanquablement, je reviens vers le soliste. Je ne voudrais pas le dévisager, ce Droopy du violon, avec ses cheveux longs et sa respiration difficile, mais je le fixe quand même, hypnotisée par le son. Quand la séance d’hypnose prend fin, je suis un peu hébétée et applaudis autant pour remercier le soliste que pour me secouer. C’est qu’il y a un bis à apprécier ! Le Bach de rigueur corrobore les inquiétudes que l’on avait vis-à-vis de la salle : le son résonne dans l’immense vide qu’il ne peut du coup pas sculpter, rendant inaudibles les silences si caractéristiques de Bach. La cathédrale qui étouffe le divin, un comble !

 

Mais la Philharmonie sait qu’il faut caresser lapin et souris dans le sens du poil, aussi finit-on par un plongeon dans Le Lac des cygnes. À l’entracte, j’ai récupéré Hugo à côté de moi, sans toutefois réussir à le convaincre de se tenir par les coudes pour faire deux des quatre petits cygnes de la tête. Tant pis si ça marque mal, je marque seule. J’aimerais une lame de fond plus forte encore de cuivres et de percussions pour me laisser me submerger, mais les archets écument, les thèmes déferlent et le sexy bassoniste s’offre, avec ses faux airs de Gaspard Ulliel, comme bouée. Oh, mon canard !

Le pianiste thaumaturge

Kissin se met à jouer la Sonate n° 23 de Beethoven et soudain, tout tourne rond. Une bicyclette imaginaire déboule sur les poussières-graviers qui flottent dans la lumière des projecteurs, traversant le poumon noir de la salle, du plafond jusqu’à la scène, perpendiculairement à nos places de côté. Au-dessus de nos têtes, le lustre du théâtre se met à tourner et le piano lance ses notes dans cette roue de casino inversée – des billes qui se serrent les unes aux autres, se poussent, se repoussent comme des aimants antagonistes, se collent sans jamais se mélanger, rondes, rondes et noires comme du caviar. Elles explosent sous les doigts du pianiste à la manière des oeufs de saumon que l’on presse de la langue contre le palais. Leur saveur éclate comme des bulles, les bulles d’une sonate-savon qui décrasse l’oreille de manière fort ludique – Ponge en musique ! Je continuerais bien à prétendre ne pas aimer Beethoven, juste pour que Kissin me repasse un tel savon.

C’est ainsi l’oreille propre comme un sou neuf que je pénètre dans la demeure de Prokofiev (Sonate n° 4). A plusieurs reprises, un rayon de soleil frappe à la fenêtre et on s’en éloigne de quelques marches. A l’étage, l’ondée s’abat silencieusement sur une immense vitre-vitrail ; ce n’est pas la pluie, ce sont les notes, tout à l’heure si rondes, qui s’écrasent et se mélangent, disparaissent derrière l’atmosphère un peu sèche qu’elles créent. Et cela tourne encore, comme une caméra, cette fois, une caméra qui tourne lentement sur elle-même, tombe et s’élève, filmant toutes les pièces de la demeure comme un escalier en colimaçon – dans la cage duquel on n’en finirait pas de chuter, comme dans le tunnel devant mener Alice au pays des merveilles.

Le pays des merveilles, en l’occurrence, est doucement baigné par la clarté de la lune. Chopin. Les doigts se glissent entre les touches noires comme entre les poils d’un chat angora, qui étire sa gorge pour faire place aux gratouillis : caressé par Kissin, le piano se met à ronronner. On soupire d’aise. Mon voisin soupire d’aise. Mon voisin soupire. Mon voisin respire. Respire fort. Souffle fort. Et attire comme un aimant tous les petits bruits parasites de la salle. Soudain, comme les yeux devant une illusion de 3D, qui ne savent plus dans quel sens ordonner les arrêtes pour faire surgir un cube ou autre forme géométrique, mes oreilles ne savent plus ce qu’elles doivent privilégier, du bruit ou de la musique, pris dans un même continuum comme sont prises dans l’image planes les formes qui se disputent la troisième dimension. A tout moment, Chopin menace de disparaître derrière le métronome irrégulier de la respiration de mon voisin, un froissement de tissu, une barbe grattée, le tic-tac d’une trotteuse, un programme déplié, et il me faut toute la concentration du monde pour faire revenir au premier plan la dame aux camélias (sans camélias mais avec toux). Les mazurkas, plus dynamiques que les nocturnes, rendent l’exercice plus aisé. J’oublie les bruits parasites pour m’étonner de ce que les doigts se rassemblent sitôt les touches enfoncées, comme si le pianiste pinçait les cordes d’une harpe. Harpsichord n’était peut-être pas un terme si mal trouvé pour le clavecin !

Le concert se termine par la marche Rakoczy de Liszt, d’autant plus brillante que Kissin semble moins frapper qu’imposer ses mains sur le clavier. Applaudissements nourris pour le pianiste thaumaturge. 

 

I got rhythm (and lost it)

L’Adagio pour cordes de Barber est une musique de film. De quel film, on est incapable de le dire mais c’est une musique de film à n’en pas douter, même d’un film que l’on n’a pas vu, même d’un film qui n’a pas été tourné. C’est une silhouette de dos, face à la mer, une nuque et des mèches défaites, qui regarde s’agiter regrets lancinants et souvenirs passés. Tristesse, nostalgie, perte et déchirures de tout un vécu sont ballotées, balayées par les bourrasques jusqu’à ce que l’amertume se soit retirée et que, soudain, l’immensité embrassée, le vent ne renvoie que beauté.

En plein travelling sur les lagunes, Qigang Chen lève le bras et le spectateur s’immobilise : l’oreille tendue, comme dans un coquillage le bruit de la mer, on entend dans Er Huang le silence assourdissant du vent qu’il a fait cesser. Chaque touche enfoncée est presque une violence à la résonance qu’elle prolonge. Quittant l’océan, on est passé sur la temporalité d’une nappe d’eau souterraine. Elle goutte, cristalline, de roche en roche et ce n’est que peu à peu que le courant se forme à nouveau pour nous emporter vers d’autres rivages.

On se retrouve de l’autre côté de l’océan, dans un New York de dessin animé. I got rhythm, c’est la grosse pomme à déguster sous une cloche d’argent, soulevée par un serveur, le nez droit et l’œil snob, qui, faisant un pas de côté, découvre une infinité de serveurs identiques, qui tous s’écartent les uns après les autres d’un pas alerte, comme dans une chorégraphie de Broadway. Sacré numéro aussi que Jean-Yves Thibaudet, un poil moins Liberace que la fois passée.

Autant le pianiste avait le rythme dans Gershwin, autant on ne peut pas en dire autant du chef qui nous a servi un Roméo et Juliette à l’image de son nom : Long (Yu). Dix-quinze minutes de plus par rapport à une interprétation normale et ce sont quarante minutes de trop. Les rouleaux des Capulet et des Montaigu, que l’on sent lourd de tout une destinée, prêts à déferler sur Roméo et Juliette pour écraser leur amour naissant se sont figés en d’immenses troncs d’arbres, dont on se sert pour donner d’énormes coups de boutoir contre les portes d’un château qui résiste… résiste… et lorsqu’il cède : on s’est trompé de château. Comme dans un mauvais rêve. Ce n’est pas le château de la Bête ni celui de la Belle, fût-elle prénommée Juliette, c’est celui de la Belle au bois dormant : on se met à pioncer, d’un ennui profond. Une fausse note me fait parfois soulever une paupière mais, malgré ma compassion pour les musiciens soumis à un joug si pesant que leurs instruments ruent dans les brancards, la torpeur me reprend.

Belle idée qu’une musique de ballet à un tempo différent de ce qui est dansé (souvenir heureux d’un Lac des cygnes essoré), encore faut-il savoir rythme garder. Maintenant que Long Yu nous a donné la preuve (a contrario) que le chef a une importance primordiale, qu’on nous rende Paavo Järvi ! Il nous aurait fait une Juliette sautillante à souhait au lieu de cette mégère au cul terreux convoitée par un Roméo qui n’a de chevaleresque que l’armure – sûrement rouillée pour lui faire le pas aussi pesant.

Ça fera quat’sous et mille mercis

Allez savoir pourquoi, malgré son titre, j’ai toujours pensé que l’Opéra de Quat’Sous était une pièce de théâtre. Il faut dire que je ne me suis jamais penchée sur le cas Brecht et que je n’avais jamais même entendu le nom de Kurt Weill. La suite pour orchestre de vents jouée par l’Orchestre de Paris a été une heureuse découverte : ces pages musicales se feuillettent comme un album photo numérique, où les clichés, entourés d’un cadre blanc crénelé comme un timbre géant, s’animent quand on les regarde, toujours en noir et blanc. Et pourtant, les extraits sont colorés (hop, un petit verre de vin rouge) et pleins de gouaille avec leurs fausses fanfares. De quat’sous. Drei Groschen. Threepenny. (C’est l’inflation en France ou on est juste Marseillais ?) Dès qu’on commence à être un peu trop à son aise, à confondre cuivres et zinc, la musique s’arrête et nous renvoie à la page du dernier cliché revisité, figé dans cet un-deux-trois soleil musical. Ce sera toute l’idée que je me fais de la distanciation brechtienne.

Ville morte oblige, le Concerto pour violon en ré majeur de Korngold dessine des toits devant moi (des toits d’illustration, à l’aquarelle et au pastel, avec quelques paillettes discrètes à l’occasion). Le survol de mouette majestueuse mène l’essentiel du concerto, qui finit cependant en courses et glissades ludiques de tuile en aiguille. Gil Shaham, antithèse du poète maudit avec son éternel sourire d’imbécile de génie heureux, chevauche encore mieux la mouette que Harry l’hypogriffe. Son aptitude au bonheur semble inégalable et la chaconne qu’il donne en bis donne envie de jouer à la marelle.

La Cendrillon de Prokofiev, je l’ai dans les pattes et, ce que je connais par cœur, mes oreilles l’entendent mieux. Surtout lorsqu’on voit les deux sœurs incarnées par deux violonistes, dont le second tente de prendre la place du premier (violon). Cucendron est un régal – à dandiner du cul sur son fauteuil. Et je ne suis pas la seule : sans même être emportés par une houle d’archers, les têtes et les bustes swinguent dans l’orchestre. Les bassons prennent des airs de saxophone alors qu’ils se font manches à air, tombant, tournant et se regonflant en même temps que le vent. Le chef, bien en train depuis l’Opéra de Quat’sous, danse carrément : le mouvement part des genoux, entraîne le bassin et finit dans la baguette. Bientôt, deux pépins de sueurs apparaissent entre ses omoplates : il a beau être haut comme trois pommes, sa direction est survitaminée. L’attention qu’il montre en traversant les rangées pour aller serrer la main de quasiment chaque pupitre achève de me le faire apprécier. James Gaffigan, on se reverra.