Wildlife, une saison ardente

Finalement, cela ne va jamais. Les années 1950 et la banlieue d’une ville américaine paumée ne sont que la forme consacrée de cette dérive-dépression qui fait que ça ne va pas alors que ça ne va pourtant pas si mal. Un couple se désagrège sous le regard de leur fils, trait d’union-désunion qui s’efforce de les rassembler en famille, mais c’est encore en-deça : la dépression en couleurs, vague à l’âme qui empêche de continuer comme ça, même si on n’imagine pas vraiment autrement ou en rêve peut-être, et encore. Il n’y a pas que la femme, qui s’échapperait bien du foyer ; l’homme aussi, fuyant comme volontaire pour éteindre le feu qui ravage la région. On ne fait rien qu’endiguer, attendant une intervention extérieure, pas même divine, la neige, une occasion. C’est lent et minant, mais. Reste le visage moiré de Carey Mulligan, qui se scrute comme un ciel par météo changeante, toujours dans l’espoir d’une éclaircie.

Si vous avez besoin d’une catégorisation à la Télérama, sachez que c’est un film Oh, putain (si, si, vous savez, ce genre de film où un spectateur jure de soulagement au moment où l’écran noir laisse place au générique).

Mit Palpatine

The Happy Prince

… il s’exile à Paris et y meurt dans la misère en 1900. C’est généralement par une phrase du genre qu’on conclut la biographie d’Oscar Wilde. Rupert Everett fait le pari d’y faire tenir l’essentiel de son film et d’un coup de canif entame le glamour du poète maudit. Le potentiel rocambolesque du bagne, de la drogue et de la fée verte s’oublie derrière un amas de chair en pleine déchéance, dont la lèvre supérieure toujours humide pourrait constituer une efficace synecdoque.

Cet Oscar Wilde campé par Rupert Everett physiquement, instinctivement, me répugne, et j’ai le plus grand mal à adhérer au film. L’incarnation de Bosie ne m’aide pas davantage ; je le trouve gênant de beauté canonique et de vanité. Il n’y a guère que le personnage de Robbie, occulté par l’histoire, qui parvienne à m’attirer quelque sympathie. Quant aux traits d’esprits auxquels on associe l’écrivain, ils ne fusent pas vraiment. Je retiendrai une saillie facile mais bienvenue dans l’atmosphère étouffante de la chambre du malade (I’m at war with this wallpaper. One of us has to leave) ; et une autre, bien plus subtile et cynique d’être répétée à Bosie (l’amour-passion, partagé jusqu’à épuisement des stocks) après Robbie (l’amour serein, non retourné), quelque chose comme : he loves me in ways you cannot imagine.

Mit Palpatine

Hidden Figures

J’ai vu ce film de Theodore Melfi dans l’avion,
mais il mérite une chroniquette ciné.

Ces Hidden Figures, traduites par Les Figures de l’ombre, sont plutôt des inconnues : celles d’équations manipulées par la NASA et… les premières femmes noires à y travailler comme mathématiciennes ou ingénieures sans en avoir le titre (en l’absence d’ordinateur, elles sont considérées comme des machines à calculer – computer).

Femmes et noires : double handicap pour l’Amérique ségrégationniste. On a du mal à imaginer qu’à cette époque, des toilettes non mixtes sont d’abord des toilettes séparées pour les Blancs et les Noirs – ces dernières étant évidemment implantées à l’autre bout du campus, obligeant notre héroïne mathématicienne à courir sur deux kilomètres entre deux cafés.

Fatiguées de devoir se battre pour obtenir ce qu’elles veulent et qu’on leur refuse, nos trois héroïnes se battent néanmoins, comme peuvent alors se battre des femmes noires : en persévérant, au quotidien, endurant les discriminations tant qu’il faut pour parcourir leur bout de chemin. C’est petit, progressif, épuisant : un petit pas pour elles, un pas de géant pour la communauté – comme side effect. Du coup, exit le film ronflant où l’individu s’efface derrière ce qu’il symbolise : l’empowerment l’emporte haut la main sur la bien-pensance. Les figures de génies – mathématiques ou autre – sont décidément aussi badass que les super-héroïnes vengeresses…

Les Veuves

Les veuves de Steve McQueen sont les épouses de malfrats morts lors d’un braquage raté. Ces victimes collatérales ne le restent pas longtemps : l’entourage mafieux a tôt fait de venir leur réclamer les comptes non soldés. Acculées par l’engrenage de la violence et mues par le désir d’en sortir, elles reprennent à leur compte cette violence jusque-là subie, et c’est à un empowerment douloureux mais salutaire que l’on assiste. Le réalisateur parvient ainsi à montrer très intelligemment les ramifications de la violence dans toutes les couches de la société (les veuves appartiennent à des milieux sociaux contrastés), sans nous priver de la jouissance badass du film de braquage – et même, on a le droit à des scènes croquignolesques, comme lorsque la top model du groupe se met à jouer la fille de l’Est désespérée pour obtenir l’aide d’une redneck. La gamine de cette dernière lui tire la manche : Don’t you always say guns are a girl’s best friend?

Mit Palpatine

High Life, la vie perchée

Film de Claire Denis,
vu en novembre avec Palpatine

Des condamnés à mort ont été envoyés dans l’espace pour une mission d’exploration, accompagnés d’une scientifique, en réalité une Médée-prêtresse-du-sexe faite docteur ès fécondation in vitro. D’emblée, le suspens est levé ; il  n’y a plus d’espoir, le sale espoir : un seul homme a survécu aux radiations. Sur fond de flash-back qui ne font finalement qu’épaissir le mystère, on assiste à sa vie-survie dans la station, aux cotés de sa fille, bébé-éprouvette censé permettre à l’équipage d’arriver à destination en passant le relai à la génération suivante.

Le vaisseau spatial manque singulièrement de bibliothèque : il n’y a rien à faire, sinon se faire tuer par le temps, se rappeler les déchirures passées et les cadavres de ses camarades semés dans l’espace lors d’une scène choquante où, la porte ouverte sur l’espace, notre survivant sans combinaison porte le poids  des corps qui retrouvent les lois de la physique et se mettent à flotter-dériver sitôt la porte passée (je commence à avoir vu trop de films dans l’espace, et plains les scientifiques qui doivent être déconcentrés par ces incohérences à tout bout de champ – même si, ok, la symbolique, le fardeau, tout ça…).

Le film, ne pouvant aller nulle part, se termine par une pirouette spatio-temporelle, où père et fille s’échappent de la station spatiale dans un mini-vaisseau qui fonce vers une courbure temporelle hyper lumineuse, éblouissant-omettant l’inceste qui seul permettra de mener la mission à bon port et, surtout, de ne pas laisser la jeune fille mourir seule.

La pléiade de bons acteurs (Robert Pattinson, Juliette Binoche, Claire Tran…) transforme en fascination ce que le film a de déconcertant, mais les scènes cousues ensemble sont trop hétéroclites pour que cette fascination poursuive le spectateur au-delà. Un film-OVNI, quoi.