Birdman, drôle d’oiseau

Un film en un seul plan-séquence ! Difficile d’apprendre quoi que ce soit d’autre sur Birdman tant la prouesse technique aveugle la critique. Il se justifie, ce procédé ? Quelle impression produit-il ? Quel sens véhicule-t-il ? Si Birdman est assez génial dans son genre, c’est que le procédé narratif narre bien une histoire. Un mille-feuille d’histoires, plutôt, un mille-pattes, qui avance le long des corridors d’un théâtre de Broadway où Riggan Thomson, ancien héros de Batman devenu Birdman, incarné par Michael Keaton, essaye de faire son come-back en montant une pièce de Raymond Carver.

À chaque personne correspond trois niveaux : le personnage joué par le comédien, le comédien joué par l’acteur et l’acteur fort de sa filmographie passée. Riggan Thomson est ainsi interprété par Michael Keaton, ex-Batman ; Sam Thomson, la fille du metteur en scène, par Emma Stone, ex-fiancée de Spiderman, et Mike Shiner, le comédien qui arrive in extremis pour la générale, par Edward Norton, ex-Hulk. You can’t but marvel… Les différents niveaux (extradiégétique, intradiégétique, en abyme) ne cessent de se répondre sans jamais – c’est là l’exploit – se confondre : on sait toujours où l’on en est, grâce à l’unique plan-séquence qui fait du trois en un. L’exemple parfait est cette scène où les comédiens répètent, sur scène, autour d’une table : la caméra ne filme pas frontalement depuis la salle, comme le verrait un spectateur, ni depuis la scène, mimant la vision du comédien, ni même depuis les coulisses, à la places des techniciens ; délaissant tout point de vue assimilable au théâtre, elle tourne autour des comédiens attablés, comme on filmerait une partie de poker dans un film d’action – la pièce fait partie du film, dont on ne sort jamais.

Tout comme on ne sort jamais du film, les comédiens ne sortent jamais du théâtre. Lorsque Riggan s’aventure dans les rues de New-York, il est aussitôt remis en boîte par les passants qui le filment avec leur smartphone (enfermé à l’extérieur alors qu’il fumait une clope à la sortie des artistes, à quelques instants de son entrée en scène, Riggan fait le tour du pâté de maison en slip… et le buzz sur les réseaux sociaux) ou poursuivi par son passé de super-héros, qui le suit partout en masque, plumes et collants, parodie burlesque d’une schizophrénie à la Black Swan, peuple les rues d’effets spéciaux (ça manque de dragon, là, non ? Allez hop, on en rajoute un, ouais, c’est pas mal, comme ça) et transforme une course en taxi en envolée héroïque. Pas d’extériorité au film : tout ce qui lui est extérieur est ramené en son sein pour faire sens.

Comme la baston, super-héroïque ou burlesque : le slip, mesdames et messieurs  !

Riggan et son double qui lui vole dans les plumes.

Non seulement l’unique plan-séquence lie les niveaux d’interprétations de manière si rapprochée que les multiples clins d’oeil deviennent du morse, déchiffrable, mais il donne au film un rythme incroyable. Pas de coupure, pas de pause, on n’a pas plus le temps de souffler que Riggan et son ami-régisseur-avocat qui essuient tuile sur tuile – la première étant un projecteur réglé pour qu’il tombe à pic sur le crâne de cet épouvantable comédien dont il devenait urgent de se débarrasser. Cet accident parfaitement orchestré ouvre le bal d’une suite de hasards parfaitement ironiques : le régisseur essaye de raisonner son ami, il faut redescendre sur terre, un grand acteur ne va pas frapper à la porte pour venir remplacer celui qu’il vient de se débarrasser… toc, toc, toc… eh, bien, justement… Plus tard, lorsque Mike essaye de convaincre Riggan qu’il est has been, contrairement à lui, beau gosse hollywoodien, il est interrompu par une demande d’autographe d’une femme cinquantenaire hystérique à l’idée d’obtenir une photo avec Birdman.

Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des enchaînements. Avec l’unique plan-séquence, les scènes ne sont plus délimitées par les plans mais, comme au théâtre, par l’entrée et la sortie des personnages. Comme un singe qui saute de liane en liane, la caméra profite du rapprochement de deux acteurs pour abandonner l’un ou profit de l’autre. Le procédé est même tourné en dérision lorsque la caméra, s’élançant sans autre personnage en vue, reste plantée sur un couloir vide, dont la seule animation est un bout de plastique qui remue sous l’action d’un ventilateur – rafraichissant ! Le premier comédien à retourner dans les loges mettra fin à ce moment de répit comique, la caméra lui sautant dessus comme un morpion (ou un avatar de Super Mario qui voit les pixels-passerelles revenir vers lui).

Dans cette filature ininterrompue, qui essouffle les personnages et tient le spectateur en haleine, tout le monde est suspect, tout le monde en prend pour son grade, dans la veine ouverte et déjantée de Maps to the Stars. Virtuosité méta oblige, les critiques sont une cible toute trouvée : on ne sait pas quel est le pire, c’est-à-dire le meilleur, du journaliste snob qui se sent obligé de citer Roland Barthes ou de la journaliste inculte qui demande quel personnage ce Barthes jouait dans Birdman. Les journalistes apparaissent et disparaissent balayés par la caméra qui joue de la continuité spatiale pour créer des ellipses/accélérations temporelles, faisant apparaître côte à côte dans une même pièce des personnes qui s’y sont succédées. Ce maelström, lessivant pour le comédien, n’a aucune importance. Une seule critique fait la pluie et le beau temps à Broadway, et sait avant même d’avoir vu la pièce qu’elle la descendra. C’est forcément bête, venant d’Hollywood, vous comprenez.

Broadway et Hollywood, culture intello et populaire, renom et célébrité… aspirées dans le vortex de la caméra, qui n’arrête jamais de tourbillonner autour de ses personnages1, les hiérarchies traditionnelles sont renvoyées dos à dos et moquées avec autant de tendresse que de cruauté. The Unexpected Virtue of Ignorance. C’est le titre complet : Birdman or The Unexpected Virtue of Ignorance. On se surprend à trouver une vertu en l’ignorance : non pas l’ignorance de l’inculte, mais celle qui passe outre. Ignore, méprise, t’occupe : joue ! Ne laisse pas les autres te prendre pour un pigeon : vole !

La fin est à ce titre un superbe pied de nez : revenant dans une chambre d’hôpital vide, Sam se précipite à la fenêtre par laquelle son père vient de disparaître ; on la voit regarder en bas, horrifiée, puis en haut, vers les oiseaux, et sourire mi-joyeuse mi-goguenarde, comme l’ex-junkie qu’elle est (Stone, Emma). Tel une Parque, Alejandro González Iñárritu coupe alors le fil de son film-plan-séquence : il est libre d’en finir – avec Birdman, les héros, les oiseaux –, libre de ne pas trancher entre l’envolée et le suicidé2.

Libre.

(Et le spectateur de rire lui aussi, mi-heureux mi-goguenard. Salaud de génie, tu nous auras bien promenés !)

 

Emma Stone… magic in the neon light
Et toujours, cette question en suspens : va-t-elle sauter ?

1 Cela donne un peu le tournis au deuxième rang (le cinéma était blindé).
2 « Est-ce qu’il va sauter ? Cela évoque à la fois Peter Pan et les corps qui tombent des tours du World Trade Center, le merveilleux de l’enfance et la part la plus sombre du monde d’aujourd’hui. » Pascale Ferran à propos de son film… Bird people ! Ça ne s’invente pas : hasard d’une interview lue il y a quelques jours dans le Trois couleurs de juin dernier, avant de le jeter.

Birdman vu par Eliness

Fille de Dieu, va !

Jeanne d’Arc n’est pas mon personnage historique préféré. D’ailleurs, je n’ai pas de personnage historique préféré ; l’histoire n’est pas ce que je préfère. Il n’empêche : la vidéo YouTube de Jeanne d’Arc au bûcher que @Gaerielle a un jour twittée a été une découverte. Du genre mystique. Pas une révélation, mais un mystère qui m’a fascinée avec ses voix simples et surnaturelles à la fois. Alors quand j’ai vu peu de temps après que l’oratorio d’Arthur Honegger serait au programme de l’Orchestre de Paris, j’ai fait ooooooh (on ne sautille pas devant les mystères, on fait ooooooh).

J’avoue, j’avais écouté la vidéo YouTube sans toujours trop faire attention aux paroles. Ou plutôt, certaines m’avaient happée au point de me soustraire aux autres. En allant à la Philharmonie, hier soir, je ne me souvenais plus du livret, seulement de la fascination engendrée. Imaginez ma surprise, alors, devant toutes ces scènes hétéroclites : une Jeanne en robe blanche qui s’avance, fragile et pieds nus, sur le ponton dressé tout autour de la scène, plongeant l’orchestre dans une fosse factice ; un tigre, un renard, un serpent, un porc et beaucoup de moutons dans un procès qui évoquerait La Fontaine si les déguisements ne ressemblaient pas à de gros pyjamas mous, si éloignés de la finesse, du trait que l’on associe d’ordinaire aux fables ; des choeurs en toge à l’arrière-scène, parqués dans de gros enclos ; un jeu de carte mimé en avant-scène, têtes royales incluses ; et Jeanne toujours fluette et fragile dans sa robe blanche. Hérétique, sorcière, relapse… Est-ce moi qui suis tout cela ? s’interroge Jeanne. Prosaïque, mystique, anecdotique… Est-ce Jeanne d’Arc qui est tout cela ?

@carnetsol parlait, à propos d’Au monde, de l’« hésitation entre le mystère poétique et la parole prosaïque » – un équilibre fragile qui peut être à l’origine d’une beauté ébahissante. Seulement, la mise en scène ne permet pas, à mon sens, de le tenir pour cette Jeanne d’Arc au bûcher, malgré le texte de Paul Claudel qui y invitait. Au lieu de resserrer la pièce pour faire mieux ressortir, ressentir, la beauté de ses contrastes, la mise en scène s’étale sur la satire ou le lyrisme propre à chaque scène, soulignant leurs caractéristiques plutôt que leur étonnante juxtaposition. La pièce n’était pas tenable, mais était-ce une raison pour la débiter en saynètes ?

Même chose pour l’équilibre entre le chant et le récitatif : les voix des solistes, qui passent plus ou moins bien (au premier balcon de face !), sont encore affaiblies par celles des comédiens, sonorisées à outrance. Si les deux sociétaires de la Comédie-Française (l’AOC du comédien) ont assez de bouteille pour compenser l’écho par un surcroît d’articulation, Marion Cotillard donne parfois l’impression de s’enliser dans son propre zozotement – avec la contrepartie que celle-ci garde un naturel fort bienvenu pour incarner cette « enfant qui s’appelait Jeanne »1, tandis que ceux-là font comédiens avec leur diction surjouée.

J’ai été un peu déçue, et j’ai été désolée de devoir le reconnaître : je n’ai pas eu l’impression de voir une œuvre, une et cohérente. Restent de beaux moments : le finale, notamment, où les choeurs s’embrasent, tandis que Jeanne, fille de dieu, devient elle-même le cierge qu’elle aurait voulu allumer pour Marie… Jésus, Marie… Catherine, Marguerite… l’alternance des voix… le joli mois de mai… cristallin… si joli mois pour mourir… Restent de beaux moments, oui. Et un fou rire offert par le premier mouton côté jardin : alors que ses camarades, plus moutonniers, sautillent sagement pour faire remuer pattes et oreilles2, il danse comme un rappeur nourri au gangnam style et donne des coups de bassin qui feraient passer Elvis Presley pour un puritain. Ma pauvre petite Jeanne, si tu savais. Ç’aurait dû être le mouton au bûcher.

 

1 Sauf quand elle meurt.

2 Moi aussi, je veux remuer des oreilles ! Grâce à mon bonnet nounours à pompons, j’ai toute l’expérience requise !

(avec humor)

Perchée en arrière-scène à la hauteur de l’orgue, je me sens à peu près aussi à l’aise avec la musique que monsieur Jourdain avec la prose. J’ai beau essayer, j’ai beau me pencher, comme mes compagnons de rangée, les coudes sur la balustrade, la suite de Strauss reste hors de ma portée. On dirait que l’orchestre de chambre m’oblige à la garder : j’assiste au Bourgeois gentilhomme comme une commère depuis le balcon de la maison voisine. Le maître de cérémonie vient sur le pas de la porte jeter de la poudre aux yeux, avec un empressement qui le soulève sur demi-pointes, comme un vélo qui, en freinant, soulève sa roue arrière. Bah ! Arrosés de paillettes comme des pigeons de miettes, les violons reprennent de plus belle et, par les fenêtres, je devine l’agitation des laquais, couturiers et maîtres à danse, la valse viennoise ridicule des préparatifs pour une réception à laquelle je ne suis de toutes façons pas conviée. Vos beaux cieux d’amour mourir ne me font pas, belle Philharmonie.

La Symphonie n° 4 de Mahler devait être la suite de la 3e mais elle est devenue une symphonie à part entière, dont les titres programmatiques ont été effacés, sauf le dernier, parce que c’est quand même la suite de la Symphonie n° 3 ; le compositeur n’abandonne pas son style et ses innovations mais il n’en veut pas d’inutiles et les coule dans une forme plus classique que la critique pourra accepter ; le deuxième mouvement est émaillé de pointes d’humor toutes germaniques qui n’ont donc rien de comique ; le troisième mouvement se compose d’une mélodie « divinement joyeuse et profondément triste […] de sorte que vous ne ferez que rire et que pleurer1 » ; le quatrième mouvement décrit les saints des cieux sur un mode qui serait burlesque s’il n’était si respectueux, cultivant dans le potager céleste des voix angéliques là où un Rabelais aurait promptement torché une chanson à boire ; et quelque part dans tout cela, il fallait entendre l’ouverture des portes du paradis (loupé – la vie éternelle, c’est mal barré pour la mécréante que je suis) et admirer « le bleu uniforme du ciel » qui continue de briller alors que l’atmosphère s’assombrit. Bref, du pur Mahler ; une chatte n’y retrouverait pas ses petits ; ça rendrait fou Parménide.

Du coup, la notion de l’humor, présentée par le conférencier avant le concert, me paraît hyper adaptée à cette formidable bizarrerie. Jean Paul (non, pas Sartre, il avait la nausée) le décrit comme un « sublime inversé » : c’est le sentiment provoqué par la grandeur du sublime, mais à partir de petites choses, nous explique le conférencier. En fait, c’est un peu plus compliqué que ça ; je l’ai compris en lisant ça :

Humor is not sublime poetry, where the finite world loses its limits as the mind occupies itself with ideas that contain a higher purposiveness, but an “inverted sublime” (umgekehrte Erhabene), where the contrast between the finite and the infinite creates an infinity without purposiveness, “a negative infinity”, whose content consists only in the separation or contrast between the two.

Peter Banki, citant Jean Paul

L’individu romantique, fini par son corps, embrasse l’infini par l’esprit, il s’y confond et s’enivre du vertige des montagnes en prenant un air sombre et inspiré. L’humor apparaît lorsque la confrontation avec l’infini renvoie l’individu à sa propre finitude : au lieu de lui inspirer une puissance d’expansion mentale grisante, la grandeur du sublime le terrasse. Finie la communion avec la nature ; l’individu s’est fait casser :

However, unlike romantic poetry, humor implies a breach in the subject, where the finite world of the subject’s endeavors is measured against the infinite of the subject’s idea of reason. This causes laughter, a laughter mixed with pain.

Voilà pourquoi l’humor ne fait pas rire. Non seulement c’est le pendant du romantisme (et autant je peux être grave fleur bleue, autant je ne suis pas romantique dans l’acception germanique du terme), mais c’est son pendant négatif, qui ne le raille pas joyeusement mais exprime la souffrance de ne pas pouvoir l’embrasser. Le rire, dans ce cas, est la secousse qui vient briser les aspirations du sujet ; c’est le rire de celui qui se voit pleurer, un rire grinçant, grimaçant. Dans la symphonie de Mahler : le ricanement d’un violon accordé un ton trop haut. Qui se marre de ce que Kafka ne m’ait jamais fait rire. Que l’humour tchèque m’ait si longtemps échappé et m’échappe encore. Rira bien qui grimacera le dernier : je crois avoir enfin compris pourquoi je ne comprenais rien à l’humour à l’est du Rhin. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !

Mit Palpatine

1 Mahler himself, cité dans le programme.

Concert pour basson, avec cygnes et canetons

Parterre, rang A, place 1. Oh my God, je vais être sous l’archet de Leonidas Kavakos. Pour ne pas trop déséquilibrer l’univers, ma voisine est du type pénible : elle s’aperçoit une fois le concert commencé qu’il va lui falloir un bonbon pour la gorge, un bonbon Ricola collé à ses semblables au fond d’une boîte qu’il faut secouer après l’avoir extirpée d’une poche zippée. Elle n’attendra évidemment pas le précipité entre les deux pièces de Prokofiev pour sortir sa bouteille d’eau – gazeuse, évidemment, pour le plaisir du petit pschit à l’ouverture. Et si vous croyez qu’endormie, elle est plus silencieuse, que nenni : madame ronfle au premier rang. Cette charmante spectatrice, qui a eu le culot de se plaindre de la gamine que je n’avais même pas remarquée, n’a heureusement pas réussi me gâcher le plaisir.

 

Quoi de plus sautillant, aussi, que la Symphonie n° 1 de Prokofiev ? Il ne faut pas cinq minutes pour que je me mette à sautiller d’une fesse à l’autre, tandis que mon regard rebondit d’un musicien à l’autre. Ah, enfin, proche des ouïes, on entend à nouveau le grain du son, la vibration de l’air qui frotte sur le bois des instruments et donne à chacun son grain comme autant de grains de voix. Ce n’est pas si mal, la Philharmonie, finalement, il suffit d’être au premier rang.

Je suis juste sous le chef d’orchestre, un chef d’orchestre aux airs de patriarche, qui a cette malice que seul l’âge sait donner. Préparant un crescendo chez les violons, il approche lentement son visage du premier violon – quelles noises pourrait-il bien venir lui chercher ? – et sitôt les yeux riants pris en flagrant délit de complicité, balaye tout le pupitre d’un revers de la main. Eh là, on y va ! Cette symphonie, c’est la synthèse improbable de l’élégance et de la toonerie. Je dois réprimer un fou rire lorsque j’entends le basson s’avancer entre les pupitres avec la démarche d’un canard de dessin animé, les grandes palmes oranges dodelinant de part et d’autre comme la tête du bassoniste autour de son anche, droite, gauche, droite, gauche – un métronome ne poufferait pas autrement.

Je m’amuse comme une petite folle. On m’a rendu l’ouïe et la vue, on m’a rendu mon Orchestre de Paris, celui que j’ai peuplé de personnages à moitié imaginés : même si le poète de Spitzweg est parti à la retraite et que le hérisson manque à l’appel, Tintin, la laitière et Speedy Gonzales sont là, le premier violon aussi, avec son sourire indélébile et même une nouvelle tête, du côté de mon pupitre préféré, un contrebassiste que j’hésite encore à nommer – Alfred ? Manfred ? Il lui faut un surnom digne de figurer dans un roman d’Arthur Schnitzler, qui dise le visage plein, les mèches vaguement bouclées, la blondeur carrée et l’assurance discrète mais bonhomme de qui joue comme un bon médecin de famille donne une poignée de main – un médecin qui a écouté le patient avec force hochements de tête, a rédigé l’ordonnance la bouche pincée et prend congé d’un sourire bref mais franc.

 

De sourire, il n’y en a point sur le visage de Leonidas Kavakos, mais c’est avec ses poignées d’amour qu’il nous joue le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. Si proche du soliste, j’ai l’impression que mon regard pourrait le déranger, alors, comme si j’étais dans le métro, je calcule ma trajectoire, je fixe un point qui ne croisera pas son regard, sa main, tiens, ce n’est pas mal sa main, qui fait faire des trucs incroyables à son archet, sa main, oui, sa main vachement poilue quand même, oh oui, c’est bizarre, je vais regarder l’archet plutôt, oui, l’archet et les cordes, c’est bien, et l’orchestre, aussi, ne l’oublions pas. Immanquablement, je reviens vers le soliste. Je ne voudrais pas le dévisager, ce Droopy du violon, avec ses cheveux longs et sa respiration difficile, mais je le fixe quand même, hypnotisée par le son. Quand la séance d’hypnose prend fin, je suis un peu hébétée et applaudis autant pour remercier le soliste que pour me secouer. C’est qu’il y a un bis à apprécier ! Le Bach de rigueur corrobore les inquiétudes que l’on avait vis-à-vis de la salle : le son résonne dans l’immense vide qu’il ne peut du coup pas sculpter, rendant inaudibles les silences si caractéristiques de Bach. La cathédrale qui étouffe le divin, un comble !

 

Mais la Philharmonie sait qu’il faut caresser lapin et souris dans le sens du poil, aussi finit-on par un plongeon dans Le Lac des cygnes. À l’entracte, j’ai récupéré Hugo à côté de moi, sans toutefois réussir à le convaincre de se tenir par les coudes pour faire deux des quatre petits cygnes de la tête. Tant pis si ça marque mal, je marque seule. J’aimerais une lame de fond plus forte encore de cuivres et de percussions pour me laisser me submerger, mais les archets écument, les thèmes déferlent et le sexy bassoniste s’offre, avec ses faux airs de Gaspard Ulliel, comme bouée. Oh, mon canard !

American Sniper

Après avoir vu Stalingrad, je pouvais bien voir American Sniper. C’est du moins ce que je me disais. Sauf que. Cela ne fait pas du tout le même effet. Même tourné en couleurs, Stalingrad est essentiellement un film en noir et blanc, un film de livre d’histoire, où le rouge est moins affaire de sang que de propagande. Au milieu de l’enfer verdâtre et boueux, noir et blanc, les yeux bleus technicolor de Jude Law crient Jude Law : la belle gueule, l’acteur. Les yeux bleus de Bradley Cooper, eux, ne me disent rien1 et surtout, ils ne sont pas embourbés dans un visage d’argile : en Irak, les soldats ont les joues nues et prennent des coups de soleil. Le monde n’est pas verdâtre, il est lumineux, plein de sable et de soleil. Ce qu’évoque ce monde, ce ne sont pas des images d’archive, mais des images télévisées, des images que l’on a vues au moment de leur première diffusion, que l’on a vues pour certaines en boucle – l’écroulement des Twin Towers, qui marque le départ pour Chris Kyle.

Chris Kyle, héros du film et de l’armée américaine, c’est le type droit dans ses bottes de cowboy, qui pas un instant ne jouera au cow-boy sur le terrain, malgré ses lunettes de soleil à la Top Gun et le surnom qu’il ne tarde pas à gagner par ses tirs précis : The Legendest une marmule texane élevée le fusil de chasse à l’épaule dans l’idée qu’il faut défendre les siens. Parabole paternelle sinon biblique : il ne sera ni la brebis qui, ne croyant pas à l’existence du mal, ne sait pas s’en défendre, ni le loup, qui perpétue le mal, mais le chien de berger qui sait en user quand il le faut pour défendre les siens. Tout le patriotisme américain, si difficile à comprendre depuis le vieux Continent incrédule où Machiavel et manichéisme sont inconciliables, est là, dans cette trinité animale. Toute l’obéissance du soldat, aussi.

Sur place, pas le temps de réfléchir aux bien-fondés de la guerre menée par les États-Unis : le seul qui exprime des doutes se fait tuer peu après. La désespérance est interdite2 : quand on tue à tour de bras, quand on risque à tout instant de se faire tuer, quand on assiste à des scènes de torture à la perceuse, la désespérance est le tabou suprême. Car si l’on n’est plus certain de sa légitimité, certain que l’on fait cela pour défendre les siens, pour quelque chose, alors on le fait pour rien et l’horreur s’en trouve décuplée, insoutenable. Tu m’étonnes que Chris soit à deux doigts de s’effondrer quand sa femme lui demande pourquoi il se sent obligé d’y retourner et, qu’avec la naïveté désarmante d’un enfant qui répond pourquoi ? à un parce que, elle rejette sa réponse-rempart : Pour défendre les nôtres. Il faut croire, en bloc – ce même bloc de papier que Chris trimballe avec lui depuis qu’il l’a volé, enfant, à l’église – une Bible qu’il ne lit pas et qui n’est pas bulletproof mais qui le protège, à sa manière.

Plus que les doutes du soldat, qui doit obéir aux ordres (fait rarissime pour un film de guerre, me semble-t-il, on n’en entend quasiment pas), c’est la désespérance de l’homme, trop humain, qui est interdite3 – ce n’est pas pour rien que Dieu, générique de la croyance, fait partie des idéaux défendus par l’armée américaine. For God and country. Chris doit défendre son pays, il doit défendre ses gars, pour eux comme pour lui. L’oeil sur le viseur, le doigt sur la gâchette, la seule question qui se pose est : doit-il tirer ? On le voit, à chaque fois, retarder le moment de presser la gâchette, ne pas tirer trop tôt pour ne pas faire de mort inutile, mais tout de même avant qu’il soit trop tard. Et on ne sait jamais. On ne sait pas si ce gamin, qui ramasse le lance-roquette d’un homme qui vient de se faire descendre, va réussir à le soulever et à le diriger contre les soldats américains. Derrière son arme, Chris l’insulte – c’est sa manière de prier pour ne pas avoir à le tuer ; quand le môme jette l’arme par terre avant de s’enfuir, le soulagement du sniper ressemble à un effondrement. Être tireur d’élite, c’est aussi tuer des femmes et des enfants lorsque leur camp les envoie parce que, peut-être, en face, ils n’oseront pas, ou ils hésiteront suffisamment longtemps pour que.

Forcément, à chaque fois qu’il rentre chez lui, pour retrouver sa femme, splendide, qu’il met régulièrement enceinte, celle-ci le trouve à chaque fois un peu plus ailleurs, un peu moins humain, carapacé derrière une musculature toujours plus impressionnante. I need you to be human, le supplie-t-elle. Lors des premières permissions, on le voit visionner des vidéos de tirs, enregistrées et vendues par l’ennemi (qui a lui aussi sa légende en la personne d’un sniper ex-champion olympique) ; lorsqu’il rentre définitivement chez lui, on voit à nouveau Chris devant la télévision, le salon résonne à nouveau de tirs, mais cette fois, l’écran est éteint – c’est dans sa tête que le film tourne en boucle. Il ne ment manifestement pas au psy lorsqu’il dit ne regretter aucun tir, ne rien regretter si ce n’est de ne pas avoir pu sauver davantage d’hommes. C’est cet aplomb, sûrement, qui lui permet de se réadapter à la vie normale, celle où l’on joue avec ses enfants (avec des armes qui ne sont pas du tout en plastique – scène complètement hallucinante, NRA approved). C’est cet aplomb, aussi, qui le perdra, puisqu’il se fait tuer sur le sol américain par un vétéran qu’il essayait d’aider. Non, les siens, ceux au nom duquel Chris s’est battu, ne méritaient peut-être pas tous qu’on les défende.

Clint Eastwood referme pudiquement la porte sur la question de la légitimité de la guerre en Irak : il ne dira rien qui entame ce patriotisme dont il a montré la beauté humaine, si ce n’est par le truchement d’une lettre – la lettre du soldat que, selon Chris, ses doutes ont tué. Clint Eastwood ne dira rien, parce que c’est un réalisateur et qu’un réalisateur ne dit pas, il montre : il montre le regard inquiet que la femme de Chris, pourtant confiante, pose sur son mari lorsqu’il s’apprête à partir avec celui qui va le tuer. La porte se referme et tout est ébranlé.

Alors, non, American Sniper n’est pas un film de guerre, même si cela tire tout le temps, même si l’on est sous tension permanente avec le héros qui, indice, aurait aimé ne pas en être un. Lorsqu’à la sortie en urgence des camions américains succède un plan aérien, que l’on ne sait pas encore être celui des forces aériennes, la tension se relâche un bref instant et je suis prise de l’envie de chialer à la vue de la ville en ruine – non pas une usine, comme dans Stalingrad : une ville, avec ses minarets et ses coupoles superbes, le souvenir de ses habitants et de sa culture. Voir American Sniper et rentrer seule n’était peut-être pas la meilleure idée de vendredi soir qui soit, mais allez quand même le voir si vous vous en sentez.

Mit Palpatine, dont la manche droite du pull a grandement souffert.

 

1 Même s’ils devraient, car je les ai récemment vus dans Happiness Therapy – oups.

2 Le désespoir du vétéran peut être admis par la société, comme une maladie qu’il faut soigner, mais pas la désespérance du soldat : lorsqu’il cesse de croire (en Dieu, en lui, en son pays, peu importe), il cesse de croire en ce qui justifie ses actions ; il n’est plus soldat, mais criminel.

3 Autre lieu où la désespérance est interdite : la littérature jeunesse, où l’auteur peut aborder des thèmes graves du moment que ses personnages gardent espoir – cet espoir brandi comme un étendard pendant les guerres et que Malraux a mis en question en le mettant sur la couverture de son roman (ébranlé, il s’est raccroché à ce qu’il a pu : de l’idéologie). S’interdire le désespoir est une manière pour les soldats pour préserver l’enfant, c’est-à-dire l’humain, qui est en eux : on n’aurait jamais vu un soldat jouer à la GameBoy en plein service (première fois que je vois une telle scène) si la foi en l’homme n’avait pas été au centre du film.