Geek Sublime

[Ceci est la première partie d’un compte-rendu de lecture (augmenté de digressions et de jeux de mots pourris, évidemment) sur l’essai Geek Sublime: Writing Fiction, Coding Software, de Vikram Chandra. Je me concentre ici sur l’aspect sociologique du geek ; un deuxième volet est prévu sur la notion de beauté/d’élégance dans le code… et son absence ; et sûrement un troisième sur la critique littéraire indienne avec laquelle le tout est croisé.]

 

Il y a geek et geek

C’est quoi, un geek ? Pour mon père, on est geek quand on a un blog, un compte Twitter et qu’on passe plus d’une heure par jour sur son ordinateur – je suis donc une indécrottable geekette à ses yeux. Ce qui n’est rien pour le bidouilleur de code. Lequel, à son tour, sera pris de haut par un architecte (parce que oui, on parle d’architecture pour la structure d’un programme). Vikram Chandra nous propose une petite typologie du geek en trois persona.

Tout d’abord, il y a Mel, qui comprend tellement bien la machine qu’il peut programmer en langage machine. En gros, on peut lui mettre des 0 et des 1 à défiler comme les $ dans les yeux de Picsou. Mel, c’est un vieux de la vieille, une espèce en voie de disparition. Typiquement, mon prof de C à Paris 7 est un Mel ; on a parlé de trucs tellement bas niveau qu’on n’a pas eu le temps d’arriver jusqu’aux pointeurs. *oups*

Après Mel, nous avons Einstein, expert en architecture, à la fois bas et haut niveau : il sait comment fonctionne la machine et en tient compte, voire en tire parti, dans son code, qui sera bien bâti et pourra être facilement maintenu. Einstein, typiquement, c’est Palpatine (ouais, je couche avec une rockstar dans son domaine ; jalousez). Palpatine = new.Einstein() (un homme-objet, hihi)(pardon, je m’égare)

Et puis, à côté de Mel et Einstein, vous avez Mort, qui bricole en chopant des trucs à droite à gauche. Le code de Mort, c’est du patchwork : il peut être fonctionnel, voire vraiment efficace, mais ne sera jamais du sur mesure (clairement, la haute couture est l’affaire d’Einstein). Mon année d’initiation au code ferait de moi une Mort-padawan ; j’en sais juste assez pour savoir que je ne pourrai jamais devenir une Einstein, et j’avoue, du coup, avoir moyennement envie de me casser le cul à devenir une Mort. « The vast majority of programmers in the world today are Morts » nous dit Vikram Chandra, qui s’inclut dedans (p. 49). Les Einsteins méprisent généralement les Morts, mais les sous-estimer serait une erreur, car ils sont légion. L’armée des Morts peut être vue comme une bonne chose, le signe d’une (relative) démocratisation du code, aussi bien que comme une plaie pour l’humanité, car ils produisent du code dégueu, que Palpatine appelle généralement du « code d’Indien » (après avoir vérifié qu’il n’y avait a priori aucun Indien parmi ses pioupious). Vikram Chandra propose en filigrane une explication à cet étonnant relent de racisme chez notre Einstein humaniste…

 

Le geek indien

Vikram Chandra rapporte l’anecdote d’un ami indien travaillant aux États-Unis, à qui l’on reprochait son humilité et à qui l’on conseillait : « walk smart », avec plus d’assurance. Ce reproche d’humilité paraît aberrant à l’auteur, pour qui les étudiants indiens en informatique ont toujours paru insupportablement prétentieux… Incompréhension culturelle : le développeur indien type ne dit jamais non ; cela fait partie d’une culture de face-saving, que ne parviennent pas à saisir les Américains, lesquels, cash, passent en retour facilement pour malpolis. L’endroit de la médaille, c’est que, si on lui reproche de ne pas avoir assez la niaque, on reconnaît au développeur indien une qualité essentielle : la patience. « Indian programmers are also tolerant enough to do the ‘shit’ work. That is: going through somebody else’s code. » (N. Sivakumar, cité p. 86) Le revers, c’est que, dans ces conditions, les programmeurs indiens (tout comme leurs collègues chinois) se retrouvent avec un champ de compétences plus élargi mais plus superficiel, prennent moins d’initiatives et sont moins susceptibles d’innovations que leurs homologues américains, qui ont un champ de compétences plus réduit mais qu’ils maîtrisent à fond. D’où, au final, l’impression d’avoir des spécialistes d’un côté, et une main d’œuvre polyvalente de l’autre – ce qui est malheureusement assez cohérent avec le système éducatif hérité du colonialisme. Les universités technologiques mises en place par le système britannique préparaient en effet à un travail de subalterne. Un étudiant qui voulait étudier les technologies les plus modernes devait partir à l’étranger ; le brain drain vers le MIT était tel que certains professeurs ont fini par refuser de faire des lettres de recommandation… Lors de la décolonisation, des IIT (Indian Institute of Technologies) ont été mis en place mais apparemment, les résultats ne seraient pas encore tout à fait à la hauteur des attentes – pour la masse des programmeurs lambda, rappelle l’auteur. Car des Einsteins, on en trouve peu, mais un peu partout ; l’enjeu, c’est d’avoir des Morts d’un bon niveau. D’ailleurs, quand on vous dit que la France manque de programmeurs, ce n’est qu’à moitié vrai : on manque surtout d’Einsteins, c’est-à-dire d’architectes.

 

Le geek qui ne savait pas comment fonctionnait un ordinateur

Si les Morts ont tendance à produire du code dégueu, it’s « because they don’t know how the machine really works, and, what’s worse, more Morts don’t want to know » (p. 50) Comment diable peut-on avoir des informaticiens professionnels qui ne savent pas comment fonctionnent les ordinateurs ? C’est qu’il y a un monde entre le langage binaire et les langages haut niveau dans lesquels on programme, qui possèdent une grammaire et peuvent être lus. Chaque couche est ajoutée pour masquer la complexité de la précédente : le langage binaire (0, 1) est repackagé en langage assembleur (8B, EC, bref, de l’hexadécimal), lequel est repackagé en langage haut niveau (avec non plus des chiffres, mais des mots, truc de ouf). Le passage d’une couche à l’autre est très coûteuse en ressources ; l’unique raison pour laquelle on ne s’en aperçoit pas, c’est que les composants augmentent considérablement en puissance chaque année (dans l’esprit des développeurs pressés, plus de puissance signifie manifestement une obligation moindre d’optimiser le code – d’où que les ordinateurs, toujours plus puissants, finissent toujours par ramer autant).

Avec toutes ces couches, du coup, il est assez facile d’oublier les 0 et les 1, et surtout, surtout, d’ignorer comment les 0 et les 1 peuvent avoir à la fois être matériel et logiciel. Vikram Chandra prend ainsi le temps d’un chapitre pour nous expliquer le passage du hardware au software, via les logical gates, « portes logiques ». Avec des 0 et des 1, on peut faire des trucs aussi délirant que des additions et des soustractions dont les mécanismes, tenez-vous bien, peuvent être reproduits mécaniquement. 0 et 1, c’est false et true, c’est éteint et allumé, c’est off et on, etc. Voilà toute la magie. Car si j’ai appris un truc au contact de Palpatine, c’est qu’il n’y a jamais de magie. À chaque fois que vous êtes tentés de voir de la magie quelque part, remplacez mentalement l’incantation par un travail laborieux ; plus vous l’imaginerez laborieux, plus vous aurez de chances d’être proche de la réalité. (Oui, je sais, heureusement que je ne suis pas RH dans l’IT.)

 

The bug slayer

D’où vient, se demande Vikram Chandra, que le développeur se représente comme un bug slayer alors que, si l’on considère la minutie et la patience déployées, il serait bien davantage un bug sweeper ? On pourrait y voir une sorte de compensation, comme lorsqu’un complexe d’infériorité s’inverse en complexe de supériorité. Mais pourquoi cette revendication prend-t-elle une forme agressive alors qu’elle est parfaitement explicitée, par exemple, comme on l’a vu au début, dans la métaphore du code comme art ? L’hypothèse de Vikram Chandra, étayée de multiples études et citations, est que l’agressivité qui règne dans le monde des développeurs n’est pas une vérité universelle, mais un fait culturel que l’on pourrait rattacher à la mythologie américaine du Far West et du cowboy. Le plus fort, c’est celui qui écrase l’autre ; le meilleur, c’est un killer : un lien s’est insidieusement établi entre testostérone et qualification. Le code est devenu un truc de mec, de vrai, pas de mauviette, et l’agressivité, une manière de gagner le respect de ses paires – fusse contre-productif. Vikram Chandra note ainsi que l’agressivité entre développeurs est particulièrement visible dans le mouvement open-source, pourtant fondé sur les contributions volontaires – tant pis si cela fait fuir des contributeurs potentiels…

//Le côté fun de la chose, quand même, c’est que la virulence générale donne des citations pas piquées des hannetons… //

 

Geek and gender : où sont les geekettes ?

La geekette vintage

Vikram Chandra lie la problématique de la parité à la mythologie guerrière du milieu, et propose là une hypothèse expliquant pourquoi la programmation est devenue un milieu essentiellement masculin. Devenue parce que, oui, il y avait des femmes aux débuts de la programmation, quand programmer était encore un synonyme de câbler (les ordinateurs n’étaient pas encore multi-tâches ; il fallait effectuer des changements physiques pour que la machine réalise des opérations logiques différentes). Les femmes réalisaient alors les schémas pensés… par les hommes. Des secrétaires de la programmation, en quelque sorte. Pas de quoi crier à la parité, donc, même si certaines ne se limitaient pas à leur rôle d’exécutantes : Vikram Chandra rapporte l’histoire de Betty Holberton qui, après avoir insisté sur le caractère humain et donc faillible des branchements opérés, a obtenu que soit implémenté une fonctionnalité d’arrêt dans les programmes (si j’ai tout bien compris ; j’avoue ne pas être très sûre de mon anglais sur ce coup-là).

Lorsque les programmeurs ont commencé à obtenir la reconnaissance de leur travail intellectuel, on s’est dit que le moyen le plus sûr de recruter des développeurs de type Einstein était de les recruter sur leurs compétences mathématiques et logiques. Et, à l’époque, les personnes les plus susceptibles d’avoir reçu une formation académique dans ces domaines sont évidemment des hommes. La standardisation du processus de recrutement et la reconnaissance de la programmation comme métier intellectuel a écarté les femmes à une époque où elles étaient, dans l’ensemble de la société, cantonnées à des rôles subalternes.

En bref, ce n’était pas brillant, mais pas franchement pire que dans d’autres secteurs. Pourquoi, alors, y a-t-il toujours aussi peu de filles dans ce secteurs-là (alors que, par exemple, les amphis de droit sont pleins de futures avocates) ? Les critères de sélection choisis ont abouti au recrutement d’hommes matheux et asociaux, caractéristiques qui ont fini par devenir des prérequis. Inconsciemment, la logique s’est inversée : pour être (bon) développeur, il faut être (un homme) asocial et matheux. Et il n’est pas totalement absurde de supposer que horde masculine a répondu à la stigmatisation dont elle a fait l’objet en en rajoutant dans la testostérone dont on la soupçonnait de manquer (dans les teen movies, le nerd, souvent incarné par un maigrichon ou un bedonnant, et le beau gosse sportif, souvent présenté comme benêt, ne forment à peu près jamais une seule et même personne…). Nous voilà revenus aux bug slayers des temps présents.

 

Culture dominante, culture invisible

« The rudeness of the elite programmers – the explaination goes – is actually the necessarily blunt, no-bullshit-style of problem-soving engineers who value results over feeling » (p. 67). Dans ce système, c’est la valeur du code qui a de l’importance, indépendamment de l’origine nationale ou ethnique du programmeur. La culture ne serait pas pertinente ; elle serait même inexistante : tout serait le résultat d’un processus naturel et, selon cette logique, s’il n’y a pas de femme dans le milieu, c’est qu’elles savent pas ou ne veulent pas coder. Signe d’une culture dominante : elle réussit à devenir invisible ou, du moin, à se présenter comme le résultat d’un processus naturel.

 

WASP n’est pas geekette

Vikram Chandra rapporte un fait curieux pour nous occidentaux : alors que l’Inde n’est pas franchement réputée pour être un modèle en terme de parité, le pourcentage de femmes développeuses y est plus élevé qu’aux États-Unis. Le développeur n’y a pas du tout la même image : loin du stéréotype de geek/hacker, il est vu comme une personne bosseuse, intelligente, méticuleuse, qui aide ceux qui en ont besoin et participe volontiers aux activités sociales, sport compris (p. 81). Du coup, les filles sont plus enclines à envisager ce secteur comme discipline dans lequel faire valoir leurs compétences intellectuelles. Sans compter qu’en Inde, ajoute l’auteur, travailler dans un bureau est vu pour les femmes comme un moyen de se protéger du monde extérieur. Cette corrélation entre image du geek et taux de féminisation serait corroboré par des études menées en Iran, à Hong Kong, à Taïwan… et même, par la négative, aux États-Unis : en effet, les filles d’origine étrangère sont statistiquement plus nombreuses que les filles WASP (enfin « Non-Hispanic white girls »)… Citant Varma, Vikram Chandra avance donc que l’inégalité des sexes dans la programmation aux États-Unis semble être spécifique à ce pays et ne pas être un phénomène universel comme on a coutume de le penser. Vu qu’on a aussi le problème en Europe, il faudrait quand même élargir à l’Occident, mais l’hypothèse comme quoi le faible taux de femmes dans la profession est corrélée à l’image du programmeur viril, agressif, héritée de l’imaginaire américain du Far West, est pour le moins intéressante – surtout, donc, quand on observe que cette vision-là du geek ne s’est pas propagée partout.

 

// Parenthèse franco-française nombriliste

J’ai aperçu sur Twitter quelques louables tentatives pour promouvoir les femmes dans le numérique, mais je reste dubitative sur l’efficacité des chartes graphiques rose pétant… On ne masquera pas l’image négative d’un univers geek quasi-exclusivement masculin avec un coup de peinture, mais plutôt en donnant vie à une nouvelle image globale. Pour changer la composante genrée du cliché du geek comme mec matheux et asocial, il faudrait je crois changer les autres également. Faire connaître la sociabilité et la culture geek dans sa diversité, au-delà des mangas et des jeux vidéos, avec ses films, ses livres (je ne me suis toujours pas remise de la preuve de l’inexistence de Dieu par Dieu lui-même dans The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy), mais aussi et surtout son histoire et ses modèles féminins. Parce que oui, il y en a ! Et pas des moindres : le premier programme informatique a été écrit par Ada Lovelace. Or, en-dehors des geeks, je ne crois pas que grand monde ait ouïe dire de l’existence de cette pionnière… Ni de Grace Hopper, qui a conçu le premier compilateur (le truc qui transforme un programme écrit avec des mots en chiffres compréhensibles par la machine).

Il pourrait également être utile d’y aller mollo sur la culture de warrior / survivor entretenue et même revendiquée par des écoles comme Épita/Épitech ou 42. Le côté koh-lanta de la piscine m’aurait probablement découragée de faire l’école 42 (même si je comprends son utilisation pour marquer la rupture d’avec un enseignement traditionnel et récupérer les élèves qui ne s’y sentaient pas bien) : les blagues de cul des mecs et le travail à outrance ne me dérangent pas si et seulement si j’ai dormi plus de 7h dans mon lit et pris un petit-déjeuner consistant. On peut être intelligent et motivé mais pas très résistant physiquement. Ou simplement aimer son confort. Alors votre devise officieuse de « Dormir, c’est tricher », vous pouvez vous la mettre où je pense.

Enfin, surtout, surtout, il faudrait dire haut et fort que la programmation (sauf dans certains cas bien précis mais pas majoritaires), ce ne sont pas des maths, mais de la logique. On se fout que vous sachiez résoudre des équations du second degré si vous kiffiez les énigmes du Journal de Mickey. Un langage de programmation, c’est comme son nom l’indique un langage. Captain obvious, je sais. Rappeler que la composante linguistique est essentielle dans la programmation ne serait pourtant pas une mauvaise idée quand on sait que les classes de L sont quasi-exclusivement féminines. Il faut venir chercher les filles là où elles sont ! *Comme par hasard*, on était bien plus proche de la parité dans mon master d’informatique réservé aux étudiants issus des sciences humaines que dans les classes d’ingénieurs issus de S où Palpatine donne cours… Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir su plus tôt qu’il y a dans l’apprentissage des langages de programmation un plaisir intellectuel similaire à l’apprentissage des langues étrangères ou au décorticage d’une phrase latine (j’ai d’ailleurs une amie passionnée de lettres classiques qui a assez naturellement bifurqué vers la linguistique informatique). Il me semble retrouver dans l’architecturation du code un plaisir conceptuel et créatif similaire à l’ordonnancement des idées dans une dissertation de philosophie, par exemple… On voit les choses prendre forme. Et bonheur supplémentaire : ça marche ou ça ne marche pas ; on le voit immédiatement.

Alors oui, il y sûrement une question de légitimité (est-ce que je me sens capable de faire ces études ?), mais je crois qu’on néglige pas mal la question de l’appétence (ai-je envie de faire ces études ?), qui me semble bien plus efficace pour parer à la pénurie de femmes dans le numérique. En tant que première de la classe un brin arrogante, je n’aurais pas eu besoin qu’on me donne confiance mais qu’on me donne envie… Je n’ai tout simplement jamais songé à m’orienter vers l’informatique : c’était dans mon esprit un truc de matheux et les mathématiques me donnaient beaucoup moins de plaisir que les lettres ; j’ai préféré aller en L, au grand dam de mon professeur de physique… et de ma prof de français, manifestement plus élitiste encore que littéraire.

 

Week-end East End

Tea

 

Le risque de revenir encore et toujours au même endroit, c’est de transformer le voyage en pèlerinage et de courir d’un point à l’autre pour checker tous les points de passages obligés : en gros, un spectacle à Covent Garden, un cream tea chez Richoux, du ravitaillement chez Fortnum & Mason, un vagabondage sans achat à la librairie entre les deux, un tour devant les manuscrits de la National Library, un Sargent à la Tate Gallery, le concours de portrait annuel à la National Portrait Gallery, un dîner au restaurant-à-risottos à Shepherd’s Market et une balade dans un des parcs de la ville en mode beware of the squirrels. Il y a bien eu un spectacle à Covent Garden, un cream tea chez Richoux et un passage (fructueux) à la librairie, mais pour le reste, Pink Lady m’avait soufflé quelques adresses gourmandes à tester et Palpatine s’est chargé de la nouveauté urbaine en me faisant découvrir l’East End, quartier dans lequel je n’avais fait que plonger mes orteils en l’accompagnant chez son tailleur lors d’un précédent week-end il y a bien deux ou trois ans.

 

Profiteroles surgelés

[Londres surgelé ou Elyx s’apprêtant à avoir les yeux plus gros que le ventre]

 

Palpatine a un rapport assez obsessionnel aux villes qui lui plaisent ; il ne sera pas en paix tant qu’il n’aura pas tout quadrillé, enregistré et relié chaque quartier dans son GPS mental ; et il faudra de toute manière repasser pour voir comment l’endroit a évolué. Du coup, je me suis laissée promener dans tout l’East End, en commençant par le Spitafield Market, juste à côté de notre hôtel. S’y vendent des fringues plus ou moins vintages, des doll dresses à col claudine (j’ai hésité mais ça faisait vraiment cosplay) et des chapeaux designed in England et (hand-)made in China (j’ai hésité à en prendre un quatrième et le vendeur, croyant que j’étais dans une dynamique de substitution plutôt que d’ajout, m’a fait un prix sur le troisième – son collègue mad hatter était formel : le framboise plutôt que le gris). Aux stands de vêtements se mêlent des stands de bouffe, qui vont du cupcake vegan au sandwich viandard hardcore, grillé au chalumeau. J’opte pour un roll aux falafels (même si grrrr, ce n’était pas la boulette-avec-graines-de-courge que je voulais, j’ai dû admettre que c’était bon), tandis que Palpatine décrète un peu plus loin sur Brick Lane une nouvelle victoire de canard avec son duck and blue cheese burger, dont le making-of est en soi un spectacle : la choupie serveuse à acné a le coup de main pour aligner tous ses petits pains sur la plancha, les petits sceaux pré-portionnés de canard, les morceaux de bleu, de chèvre ou de cheddar face à leur pain respectifs, et tout ça retourné, hop, hop, assemblé avec un peu de verdure vite fait, pour dire, arrosé d’une pression de miel, le tout sur les petits pains à présent grillés et tartinés de chutney d’oignons, splosh, splosh, on s’assure du plat de la main que tout tient ensemble et bonne appétite ! J’ai piqué un morceau à Palpatine : c’est le genre de choses qui fait envie à manger, mais pas du tout à digérer. Anyway… j’ai goûté Brick Lane, une espèce de Camden Market bobo, même bazar réjouissant, sans l’attitude rebelle-de-la-society hyper marketée. Seule trace de violence, verbale : l’ardoise d’un pub qui ne veut pas de vegans chez lui, « no fucking hamster here » ; le gus est exaucé : il n’y a personne… Peu de touristes hormis nous-même, des locaux, des bobos, plutôt, toujours plein de trucs à manger, et des murs décorés.

 

Street art héron

[Comble du héron qui fait le pied de grue][Pas loin, une boutique avec un magnifique parapluie qui fait disparaître la pluie sous les constellations, pour vous seulement, discrètement, égoïstement : poétiquement.]

Panneau Bricklane

Street art hérisson

  Street art en calligraphie arabe

 

La balade a continué dans des rues moins stylées, voire presque moches, mais on s’en foutait, Palpatine sur sa lancée, moi trimballant toute guillerette mes nouveaux haut-de-forme, melon et feutre framboise dans grand sac en papier kraft que j’ai fait danser en le balançant par sa poignée. Arrivés au Victoria Park, on s’est dit qu’on habiterait bien un lieu un peu excentré comme ça, avec des bancs et des canards en pleine ville.

Grisaille au Victoria Park

 

Il faisait toujours gris, gris mieux que pluie, gris pas exigeant, qui autorise à ne prêter qu’une attention distraite à ce qui nous entoure et à parler pour le plaisir de parler, de porno, là, pourquoi pas, de comment ce n’est pas tagué pour les femmes, parce que la choupie teen n’assure pas le choupi maigrichon, mais souvent un mec bedonnant / tatoué / avec une coupe mullet, au secours, cela devrait être interdit aux moins de trente ans, mais quand même, Palpatine est heureux du retour en grâce des petits nichons et moi de trouver un banc libre, parce que je commence à fatiguer. Erreur de débutant : je n’ai pas mangé sucré, et je vais le payer parce que Palpatine a décidé de me traîner jusqu’au stade olympique. Où il n’y a rien. Mais justement, argue-t-il. C’est l’inconvénient qui va avec l’avantage d’avoir un GPS sur pattes, qui aime à appréhender une ville depuis ses marges : on se retrouve à marcher dans des coins paumés, bretelles d’autoroutes désertes, talus de terre, grues à l’horizon. Après moult râleries de ma part, enfin, une immense station déserte de métro aérien, qui passe de manière étonnamment fréquente pour un endroit qui ne dessert rien. Et nous ramène donc vers la civilisation, à White Chapel, plus précisément, pour jeter un œil à la White Chapel Gallery, espace d’exposition d’art contemporain que je transformerais volontiers en studios de danse.

Pas de Tate, pas de National Gallery ; hormis le nez mis à White Chapel, la seule exposition du week-end aura été samedi une galerie de photos de danseurs par Rick Guest. Je les avais déjà presque toutes vues en ligne, mais les gigantesques tirages hyper brillants (au point que s’y reflètent les photos accrochées en face) accentuent le parti pris esthétique de l’artiste : le grain recherché n’est pas celui de la photo, mais de la peau, avec ses imperfections, plis, taches, bleus, pores, poils. On est si peu habitué à voir ainsi la chair que ces corps tantôt taille réelle tantôt plus grands que nature mettent quelque peu mal à l’aise. Le premier réflexe est de se dire que cela ne flatte pas les danseurs, l’effet étant renforcé par des vêtements usés voire troués (on ne dira pas où dans le cas de Steven McRae). Une certaine beauté transpire pourtant peu à peu de de ces corps fatigués, probablement parce qu’on ne saurait dire s’ils sont plus travaillés ou malmenés, en résistance ou en accord avec leur vieillissement naturel et inéluctable.

 

The black horse

 

De beauté, en revanche, je n’en ai trouvé aucune à ma fatigue – fatigue hivernale lambda, à laquelle est venu s’ajouter le coup de speed pré-BAT au bureau et le froid de la chambre d’hôtel. Je ne suis pas très patiente d’ordinaire, mais lorsque je suis fatiguée, il ne me reste plus aucune marge : la moindre contrariété m’irrite au plus au point et c’est comme cela que dimanche, après avoir râlé d’avoir marché jusqu’au stade olympique, puis avoir été refoulée à la mini-exposition sur Alice au Pays des merveilles 15 minutes avant la fermeture de la British Library (c’était pourtant mon non-anniversaire, ai-je chouiné, dépitée, sur le bloc de béton où je me suis laissée tomber), je me suis retrouvée à pleurer de rage chez Fortnum & Mason parce que le thé, trop infusé, avait pris un goût infâme (je m’étais pourtant précipitée pour écoper le maximum de feuilles). La serveuse, à qui j’ai demandé de l’eau chaude, a cru bien faire en remettant encore plus de thé dans une nouvelle théière brûlante, ce qui a donc donné un thé au goût encore plus âcre, versé pour moitié à côté de la tasse, et une frustration plus grande encore. Le divin carrot-cake de la maison (aka THE carrot cake), un temps porté disparu sous beaucoup trop de frosting, méritait mieux que cela pour son retour. D’autant qu’il devait compenser la fermeture dans la gare de Foyles et de Peyton & Burnes (adieu lemon-seed cake, adieu millionaire’s shortbread). Heureusement, Palpatine est d’un flegme tout britannique (les Anglais ne savent pas infuser le thé, voilà tout, pas de quoi en faire un cheddar) et nous avons croisé @_gohu et @mimiskaya, à qui j’ai pu montrer mes nouveaux chapeaux… et qui se sont retrouvés juste à côté de nous dans l’Eurostar, because Hugo et Palpatine ont fait le même calcul en prenant des places pourvues de prise électriques dans le wagon le plus proche de l’arrivée – bande de geeks !

 

Reflet

 

Alors voilà, les clouds, les silver linings, tout ça… J’ai été heureuse de retrouver Londres, bien sûr, mais le meilleur du week-end, en vrai, c’était de retrouver Plapatine, qu’il faut écarter de Paris pour qu’il cesse deux secondes d’être obnubilé-accaparé par son travail (bon, il a quand même pris quelques appels pro, déplacement professionnel oblige ; j’en ai profité pour me resservir un second petit-déjeuner chez Pod et prendre des photos dans les rues alentours). Le meilleur du wee-end, c’est de faire un tour de magicobus le soir pour regagner notre quartier, truster le premier rang à l’étage, et se lancer dans un concours de photo de nuit, photos de pluie. C’est, parce que les desserts du resto ne nous inspiraient pas, picorer raspberries et blueberries dans la chambre d’hôtel, après avoir rigolé comme des idiots devant la machine à pièces du Tesco : zut, t’as pas fifty pence ? J’ai twenty. Attends, attends, moi aussi. Et de vider nos porte-monnaie avec toute la ferraille qu’on ne se donne jamais la peine de déchiffrer.

Le meilleur du week-end, c’est de discuter ensemble dans l’obscurité d’un bar à l’ambiance si tamisée qu’il faut limite sortir le téléphone pour lire le menu. Entre deux cuillerées de la best onion soup ever (avec du cidre !), je m’enthousiasme sur ma lecture du moment, poursuivie quelques heures auparavant dans l’Eurostar : le schisme de la philosophie (occidentale) d’avec la sagesse (orientale), voilà pourquoi faire de la philosophie m’a amusée puis lassée ! J’avais un angle mort dans ma réflexion et François Jullien met le doigt pile dessus ! Palpatine renchérit : c’est pour cela qu’il n’a jamais réussi à accrocher ; les métastructures de la philosophie occidentale lui ont paru bien creuses après la lecture de Confucius. Le lendemain, comme un fait exprès, on se retrouve à lire des extraits de Confucius dans la libraire que j’affectionne tant avec son escalier en bois – Palpatine s’extasie sur un aphorisme, cherche comment a été traduit « l’homme de bien » (gentleman, of course), on baguenaude parmi les couvertures colorées qui englobent de leur vivacité classiques ardus, ouvrages de vulgarisation et vulgaires essais remâchés. Mes doigts courent d’excitation sur les dos du rayon danse, sortent tous les livres un à un ou presque. Je prends un petit glossaire de pas : malgré sa finesse, il me semble plus complet que mon gros Larousse dédié (où ballets, danseurs et chorégraphes réduisent il est vrai la place accordée aux termes techniques), mais surtout, il y a la transcription phonétique des pas en français et je rigole toute seule d’imaginer prononcé avec l’accent anglais un pah d(u) boo-RAY ou un p(u)-TEE r(u)-tee-RAY soh-TAY. La librairie fermait ; je me suis dépêchée d’aller chercher Geek sublime. Writing fiction, Coding Softare au rayon biographie, où jamais je ne l’aurais cherché.

Il faut dire que nous avions un peu traîné chez Richoux, bien après nos baby scones. On ne pouvait tout de même pas partir en plein suspens : nos voisins parviendraient-ils au bout de leur high tea ? Nous avons suivi avec intérêt leur avancée, discuté leurs choix stratégiques (ne laisser aucun finger sandwich pour faire une pause dans le sucré, erreur, erreur, et garder la pâtisserie pour la fin, halala, si vous croyez qu’après les scones vous serez encore en état…), crié un peu vite à la défaite en captant un « too much sugar » adressé au serveur et fini épatés de les voir tout engloutir sans paraître spécialement écœurés – alors que le mec était parti avec un sacré handicap en prenant un chocolat chaud !

 

Vue de nuit depuis le magicobus

[À bord du magicobus]

 

Oui, le meilleur du week-end, ce sont ces discussions, ces vagabondages, ces délires ordinaires. C’est causer philosophie devant une onion soup, parler p0rno en plein parc et commenter un high tea comme un match de foot. C’est, simplement, marcher dans la ville côte-à-côte en oubliant toutes les heures assises des semaines passées, sentir le corps se délier, l’esprit s’aérer, laisser la place aux surgissements et aux perspectives croisées plutôt que de juxtaposer des monologues remâchés.

 

Souris-fantôme

[Quand d’éphémères rayons de soleil sont apparus samedi matin et que, Palpatine sous la douche, je n’ai plus eu aucun témoin, je n’ai pas résisté à jouer à la souris fantôme.][Faire l’amour ou des photographies, deux moyens de s’approprier une chambre d’hôtel, était-il très justement écrit dans un livre dont je ne me souviens ni du titre ni du nom de l’auteur (photographe) – tout juste un souvenir de couverture blanche, Minuit ou P.O.L.]

La vieille dame qui murmurait à l’oreille des haricots

Peu à peu, je deviens réceptive à la sensibilité japonaise. Déjà, la lenteur a disparu dans un frémissement de l’être. C’est quelque chose que je trouve très beau, cette attention portée à toute chose de manière égale, également délicate : au frémissement des feuilles, des haricots rouges, aussi bien que de l’âme humaine. Ce continuum replace l’homme dans son environnement et ouvre la possibilité d’un rapport apaisé au monde. Il faut simplement prendre le temps, nous dit la vieille dame qui encourage ses haricots rouges sur la longue route qui les attend avant d’être dégustés confis, au cœur d’un dorayaki ; accepter que tout prend du temps, c’est-à-dire que nous sommes mortels et que, peut-être, ce n’est pas si grave : même si nous ne réussissons pas notre vie, nous dit-elle, nous pouvons lui donner un sens, en tant qu’observateurs du monde, qui faisons exister la beauté qui s’y trouve en la contemplant.

Attentifs aux belles choses, nous devenons attentifs aux autres, et c’est une belle relation que celle de cette vieille dame aux mains tordues et du gérant d’une échoppe de dorayakis à qui elle est venue réclamer un job malgré ses 76 ans – elle a toujours rêvé de travailler dans un endroit comme cela, dit-elle, rapportant se délicieuse pâte de haricots confits pour persuader le « patron » de l’embaucher. C’est rare, au cinéma, de voir de belles histoires, intenses, qui ne soient pas des histoires d’amour (ni d’amitié, ni de famille) – entre des personnages de générations différentes, qui plus est. À ces deux générations se joint d’ailleurs une troisième en la personne d’une jeune cliente qui irait bien au lycée, mais dont la mère préfère qu’elle ramène de quoi manger – les dorayakis ratés du patron, en l’occurrence (elle est encore collégienne).

Le passé des personnages, leur futur très incertain, ou trop certain, tout est évoqué par touches, et c’est à peine si l’on quitte l’échoppe de dorayakis, un instant, pour raccompagner chacun chez soi dans la nuit noire, voir la lune, observer le frémissement des feuilles, le soleil qui filtre à travers, et les fleurs des cerisiers qui marquent à elles seules le passage des saisons. C’est très beau sans être jamais esthétisant – et plein d’humour ! Car la vieille dame est un sacré personnage, qui n’hésite pas à houspiller celui qu’elle appelle révérencieusement « patron »… Il faut l’entendre pousser un soupir d’aise à la première bouchée de dorayakis, puis un uuuh d’incrédulité (j’adore cette langue pleine d’onomatopées !) en apprenant que, jusque là, le patron n’avait jamais réussi à en finir un seul : « Malgré vos compliments, vous me décevez. » Les Délices de Tokyo, eux, m’ont enchantée.

 

Forcément, le film ouvre l’appétit : je ne vous raconte pas le bonheur ensuite de croquer dans un tempura crevette chaud et croustillant – avec un bol de soupe, exactement comme dans le film. Même envie pour moi et Paplatine – qui a eu le culot de me tapoter sur la cuisse d’un air entendu lorsque la vieille dame a objecté au patron que cela ne la dérangeait pas, que c’est vivant, les jeunes filles saoulantes. Outrée, j’étais ; je l’ai mimé haut et fort, bouche bée puis de Donald Duck courroucé. Non mais, je t’en foutrais de la jeune fille saoulante… je suis un délice de souris. Au moins.

 

Therese

Le sujet de Carol n’est pas Carol mais Therese, Therese Belivet, sorte de Peggy Olsen qui aurait emprunté le minois d’Audrey Hepburn. Le film n’aurait probablement pas la même saveur sans son bonnet mutin et ses grands yeux verts écarquillés… devant Carol, donc, la femme fatale américaine dans toute sa splendeur, riche, blonde, mise en pli impeccable et sourire en coin rouge, rouge, rouge. Carol est l’objet : l’objet du film, l’objet de la fascination de Therese, totalement bewitched – dixit son petit ami Richard qui désespère de jamais la voir devenir sa femme. Therese lui rétorque qu’elle aime les gens avec qui on peut parler librement ; nice, répond Richard, le sourcil levé, reprenant à son compte l’ironie dont est chargée la scène : lorsqu’elle est en présence de Carol, Therese n’a plus rien du moineau volubile qu’elle peut être en présence de ses amis ; c’est à peine si elle peut aligner un mot, muette de désir pour cette femme si autre, qui cultive le mystère malgré elle, comme s’il devait y avoir quelqu’un d’autre retranché derrière son image de femme séduisante, suave, grave, capiteuse1

Objet du désir, Carol est pourtant loin d’être passive : c’est elle la femme d’expérience, qui fait des avances à Therese. Elle est jeune, lui rappelle Abby, son ex et amie de toujours2 ; sait-elle au moins ce qu’elle fait ? Elle ne l’a jamais su. Comme un primum mobile, Carol attire à elle tous les regards, subjuguant Therese comme elle a autrefois tourné la tête à son mari, et détermine bon gré mal gré la conduite de ceux qui l’entourent… jusqu’à finalement se décider à prendre sa propre vie en main – non sans avoir poussé Therese à faire de même en l’encourageant à montrer ses photos. Ce revirement estampillé c’est-la-vie donne à Carol l’épaisseur qui lui manquait un peu, substituant au vague mystère la nostalgie bien réelle d’un être qui sait ce qu’est de perdre le lien avec les êtres qu’elle chérit. Et là, avec cette épaisseur, voilà enfin quelqu’un que Therese peut étreindre…

Un sourire et de grands yeux, Cate Blanchett et Rooney Mara, la fascination amoureuse à l’état pur.


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À défaut de l’odeur, suggérée par la gestuelle du parfum déposé sur les poignets, passés dans le cou, le spectateur entend sa diction langoureuse – qui, d’après le générique, a requis un coach !
2 « It was over between Abby and I long before it was over for us. » Le renversement chronologique nous a fait sourire, Palpatine et moi, mais il contribue habilement à soustraire l’histoire à la morale. Pas de jugement pour les femmes légères vis-à-vis de leur compagnon… et pas de circonstance atténuante non plus pour lesdits compagnons malheureusement amoureux. La pitié qu’on aurait pu avoir pour le mari est évacuée par le chantage qu’il exerce sur Carol pour la garde de leur fille ; reste un petit pincement au cœur pour Richard, ce personnage occulté sans ménagement par sa bienaimée.

 

Rhapsodie pour deux pigeons

Toujours à l’écoute de son public, le Royal Opera House m’a demandé, quelques jours après la représentation, de répondre à une enquête de satisfaction. La chorégraphie, le casting, les décors, les costumes, l’orchestre, le chef, etc., étaient-ils very good, good, fairly good, fairly poor, poor, very poor ? À moins que nous n’en ayons aucune idée – mais ce n’est pas grave, s’empresse-t-on de préciser dans le mail, qui chérie le profane comme l’initié (on nous demande ensuite combien de ballets on a vu et il y avait une case over fifty – spéciale Pink Lady). Je peine à savoir ce qui est le plus incongru : le recours à une étude marketing quantitative pour un art par essence qualitatif ou le simple fait que l’on nous demande notre avis quand, à l’Opéra de Paris, on doit déjà s’estimer heureux d’avoir une place. No armrests, précisait mon billet à l’amphithéâtre, où pour 27 £ / 35 € on a un fauteuil sans accoudoirs, certes, mais surtout sans les genoux des voisins qui vous rentrent dans le dos. Cela m’a rappelé la notion de visibilité réduite du Sadler’s Wells, pour le moins éloignée de celle de l’Opéra de Paris : dans un cas il manque à peine un mètre à partir du haut de la scène ; dans l’autre, il reste péniblement un tiers du côté de la scène. Autant dire que les rois de l’understatement en font des tonnes lorsqu’il s’agit de relation client – et inversement à notre détriment.

Du coup, lorsqu’un champ libre se profile, où exprimer ce qui nous a également incité à venir (en plus de découvrir les ballets ou de retrouver un cast qui vous met des étoiles dans les yeux), je m’exclame qu’un voyage à Londres ne saurait être complet sans un spectacle à Covent Garden et un cream tea chez Richoux. De fait, on peut difficilement faire plus British que ce programme full Ashton, délicieusement kitschouille. Certes, j’aurai probablement oublié Rhapsody d’ici un mois, mais ces danseuses qui courent sur pointes en parallèle, c’est tout de même ravissant, non ? On en occulterait presque les prouesses techniques de Steven McRae, dont un saut où je n’ai pas réussi à comprendre quelle partie du corps faisait quoi à quel moment, bien que l’étoile ait eu l’obligeance de le répéter trois fois d’affilée.

Malgré une partition moins pyrotechnique, sa partenaire, Natalia Osipova, s’en donne à cœur joie, si bien qu’on oublie volontiers qu’elle n’a pas la désinvolture nécessaire pour donner un air champêtre à ce qui, de toute évidence, se veut une garden party sur fond de temple romain – loin de la fort urbaine mythologie balanchinienne à laquelle me fait, je ne sais trop pourquoi, penser ce genre de divertissement brillant et abstrait, sans que je parvienne vraiment à comprendre pourquoi je trouve l’un plaisant et l’autre ennuyeux. Peut-être est-ce à cause de la drôlerie des sissones-girouettes qui ballotent le soliste dans toutes les directions ; ou bien des sauts décalés, presque random (dieu les informations savent comme il est difficile de programmer du hasard), du corps de ballet masculin, où je vois surgir des grenouilles coassant à tour de rôle (on serait dans un dessin animé qu’un petit marteau serait sorti de mon œil pour jouer à les assommer comme des taupes).

*

Si Rhapsody ressemble à la marmelade à feuilles d’or créée par Fortnum & Mason pour le dernier Jubilé de la reine, The Two Pigeons, moins tape-à-l’oeil, a la simplicité du scone. Comme le petit gâteau, qu’on a envie de mettre tel quel dans sa bouche mais qui s’ouvre pour être tartiné, le ballet d’Ashton se déguste en deux parties, de part et d’autres d’un second entracte pas franchement utile mais sans doute réglementaire en ces terres de triple bill. Et puis, le tutu de la Jeune Fille est plein de clotted cream : des couches et des couches froufroutantes comme le roucoulement d’une tourterelle ! Lorsque Lauren Cuthbertson bat des ailes, coudes pliés en arrière, mains posées sur le faux cul du tutu, l’imitation est parfaite, et le rire qu’elle suscite n’est pas de moquerie mais de tendresse. Le romantisme qui nimbe le couple principal évite en effet de tomber dans le ballet de boulevard, tandis que le ridicule assumé de la gestuelle aviaire évite en retour l’écueil de la mièvrerie. Mention spéciale pour les a-coups de tête de profil, accueillis par des éclats de rire.

La métaphore filée, qui avait de quoi faire craindre le pire, relève juste comme il faut une histoire autrement abracadabrantesquement plate : le Jeune Homme, lassé des bouderies-minauderies de la Jeune Fille qu’il essaye de peindre, la laisse en plan pour suivre une gitane affriolante, qui elle-même le laissera tomber comme une vieille chaussette une fois qu’elle aura rendu jaloux le chef du clan, laissant le Jeune Homme retourner, penaud, auprès de sa Jeune Fille-oisillon blessé. Là où c’est chorégraphiquement intéressant, c’est qu’Ashton reprend le geste froufroutant de la Jeune Fille qui bat des ailes pour l’adapter à la gitane : ses épaules se secouent d’une manière approchante, mais cette fois, bras en avant, pour faire valoir un décolleté… pigeonnant (même si, vu le physique de la par ailleurs magnifique Fumi Kaneko, le geste fonctionne surtout comme signe). La battle à laquelle les demoiselles se livrent n’est en que plus savoureuse ; dans la reprise saccadée des mouvements de la gitane par la Jeune Fille, on entend clairement « Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, cette dinde ? » Le Jeune Homme et le chef tzigane se chargent, à l’acte suivant, d’une compétition plus musclée, avec roulades-bras-de-fer-si-tu-perds-tu-vas-en-enfer.

Le détour par le camp tzigane, en même temps que de fournir un prétexte à des danses de groupe vaguement plus exotiques, dans la plus pure tradition du divertissement, permet un changement de ton au retour du fiancé prodigue : plus éloigné qu’au premier acte de la volaille de La Fille mal gardée, plus proche d’un cygne mourant. Heureusement, all is well that ends well : on se charge de requinquer notre pigeonne à coup de repentir amoureux pour que la catachrèse soit remotivée et que nos deux jeunes gens puissent à nouveau roucouler comme des tourtereaux, rejoints sur scène par des pigeons en chair et en plume (Palpatine soupçonne qu’il y ait plus de deux oiseaux sur le plateau, un par déplacement à effectuer). Un jour, quand même, il faudra qu’on se fasse une histoire toute volatile du ballet.