Au Rijksmuseum

Vue du Rijskmuseum

 

Quinze ans. Je peux dire cela à présent : cela fait quinze ans et même un peu plus que je suis allée à Amsterdam et que j’en ai ramené le souvenir d’un musée gigantesque, haut et sombre, et d’un parquet qui craque. Depuis, j’ai pris quelques centimètres supplémentaires et la mémoire d’autres voyages : quoique très grand, le Rijskmuseum ne me paraît plus démesurément gigantesque. Rénové de fond en comble, il aligne désormais des salles claires, lumineuses, qui ne cumulent plus des étages de tableaux sur un même pan de mur. Les voûtes sont toujours présentes mais, repeintes en même temps que les murs, elles confèrent au bâtiment une modernité à la fois esthétique et respectueuse de l’histoire.

Hall intérieur du Rijksmuseum

 

La seule chose qu’on ait perdu au change, c’est le calme. Je me souviens être restée devant La Laitière, seule, le temps de me remettre de ma surprise : le tableau est tout petit. Aujourd’hui, impossible de s’abîmer dans la contemplation, on peut déjà s’estimer heureux si l’on aperçoit le tableau. Vermeer et Rembrandt se livrent une guerre sans merci, à qui sera le plus admiré, le plus photographié – Van Gogh étant hors compétition, dans son propre musée, à part. La Jeune Fille à la perle, autrefois perdue au fond d’une salle abritant des marines tempétueuses, derrière un pan de mur, a disparue, emportée dans les flots de touristes ou, à l’abri, dans les réserves ou un autre musée – allez savoir. Je préfère me concentrer sur tous les peintres que je ne connais pas, cette ignorance étant un petit scandale. Et inventer des légendes idiotes. Voici à quoi ressemblerait une visite express du Rijksmuseum si j’étais guide. 

 

Hercule emmène son lion chez le dentiste

Ouvrez la bouche et faites “Aaaaaaah” ou Hercule emmène son lion chez le dentiste.

 

Mary Magdalene, Carlo Crivelli

Mary Magdalene n’est pas très photogénique, sur ce coup : il faut bien voir que le corsage, presque en relief à force d’ouvrage, ressemble à une armure, que les doigts fins délicatement recourbés se détachent sur le fond dorés comme dans un Klimt et que le bas de la robe, rouge, prend des allures de Mucha. Tout ça dans une peinture du XVe siècle. Surprenante et fascinante.
 

 

Des paires et des paires de jambes

La Laitière, de Vermeer

 

JanVeth, portrait de ses trois soeurs

Portrait of Cornelia, Clara and Johanna Veth, Jan Veth 

Jan Veth “portrayed his three sisters with painstainking honesty”. Ou comment minutieusement éviter de dire qu’on les trouve laides. Alors que ce n’est pas tout à fait juste ; peut-être parce que j’anime Clara du souvenir d’une élève de cours de danse, à laquelle elle me fait penser, mais aussi parce que Cornelia a un visage incroyablement expressif. Je l’imagine comme une gouvernante qui a vu beaucoup de choses et serait l’ancêtre de McGonagall. Bah quoi ?

 

Breitner-George-Hendrik-Girl-in-white-kimono-Sun

Girl in White Kimono, George Hendrik Breitner, 1894

Est-ce la pose, contorsionnée, ou la lumière du kimono ? On croirait que Lewis Carroll s’est entiché d’une figure dramatique japonaise.

 

summer-luxuriance

Summer Luxuriance, Jacobus va, Looy, aux environs de 1900

Peut-être deux mètres de large : autant dire un océan de jacinthes dans lesquelles se noyer à la tombée de la nuit. Et au-dessus, lorsqu’enfin on arrive à relever la tête, la lumière rougeoyante d’un coucher de soleil. Rencontre fortuite de Van Gogh et de Magritte. Étrange parfum.

 

Voilà, voilà, n’oubliez pas de laisser un petit mot pour le guide en partant. 

Amsterdâme

Rails de tram

 

En gare de Rotterdam, sur le quai, une gamine aux jambes immenses et toutes fines boit son café en dehors, agite sa touillette comme la fille mal gardée moud le grain. Son chignon tire ses traits fins, creuse ses yeux. L’expression reprend soudain son sens : petit rat comme rachitique.

 

Pigeon sur la place

 

À un moment, j’ai suivi un blog dont le principe était : les photos que je n’ai pas prises. Je n’ai pas pris les guidons de bicyclettes qui dépassaient des haies, comme les cornes d’élans dans la forêt. Je n’ai pas pris cette gamine blonde aux yeux de loups. Je n’ai pas pris, pas comme je le voulais, derrière la vitre un peu fumée, le profil incroyablement pur d’une asiatique que l’on aurait crue recueillie en pleine cérémonie du thé et qui buvait simplement un café avec une amie tout ce qu’il y a de plus néerlandaise. De drie Graefjes. Une suffisait.

 

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 C’est Audrey. Pas au bon siècle, pas dans le bon livre, que j’ai pris pour The Invention of tradition, mais c’est Audrey.

 

Ombre de vélo

 

À vélo, à Paris, on dépasse peut-être les taxis mais à Amsterdam, à vélo, on fait des trucs bien plus rigolos : discuter comme si l’on était assis au café ; promener son chien qui rayonne moins que les roues ; promener son gamin ; promener une tripotée de gamins, collés sur des bancs en face à face à l’avant d’un curieux pousse-pousse minibus néerlandais ; sucer des sucettes ; fumer la pipe ; tapoter le dos de sa voisine ; écouter de la musique et son corollaire : chanter ; rêvasser les coudes sur le guidon ; téléphoner et mieux encore : textoter. Ils sont nés avec un vélo entre les cuisses. J’imagine, à la naissance : un garçon ? une fille ? C’est un vélo !

 

Ombre de vélo

 

Amsterdam ne connaît pas le niveau à bulle. Les immeubles sont plantés le long des canaux comme les dents d’une vieille dame. Comme si du traditionnel voyage en Italie, on n’avait retenu que Pise. Les façades indiquent que cela dure depuis 16xx, 17xx ; ce n’est pas maintenant qu’on va tout remettre d’équerre.

 

Canaux

 

Palpatine s’étonne que je me repère bien. Ce n’est pas compliqué : la ville est en WiFi, les canaux en guise d’ondes autour du point de la gare Centraal.

 

Tram et canaux

 

 

L’herbe – verte : une odeur âcre à certains coins de rue. Les vitrines – rouges : des pièces aux chaises et lavabo rosés, désertées à l’heure du dîner ; une fenêtre très en hauteur derrière laquelle une jeune femme en jeans ôte un blouson après avoir étendu une serviette de plage sur un lit invisible, regardant d’un air las la ville à ses pieds.

(Question idiote : les lanternes sont-elles plus prisées que les néons ?)

 

Sac Rubiks cube

 

Sur les ponts, les chromes des bicyclettes se confondent avec les reflets du soleil dans les canaux – le versant poétique des diamants qui, selon Palpatine, achèvent de faire de la ville un paradis fiscal.

 

Reflet du soleil sur le canal et les vélos

 

Il faudrait le faire : la rubrique nécrologique des parapluies désossés, qui gisent au coin des rues comme de grosses araignées amochées ; la collection de fifty shades of blond (hair) et, sur bandes, les cinq ou six sons de sonnettes que l’on entend en permanence dans son dos parce que le piéton est une invention touristique qui piétine les plate-bande des vélos, toujours en travers de leur (auto)route. Le Parisien est un dilettante : traverser à l’amsterdamois, voilà qui est du sport – peu pratiqué, il est vrai, vélo oblige : deux ou trois passages piétons recensés en quatre jours de quadrillage pédestre.

 

Traversée du parc jusqu'au Concertgebow

 

Tournesols en pot

“Le premier qui trouve le soleil lève le pétale !”

Auvent photogénique du musée d'art moderne et tournesols

 

Le B, le b.a.-ba de la bouffe : Bagels & Beans, qui vous empaquette votre bagel à la cream cheese honey & walnut dans une boîte à burger bio ; Bed & Breakfast et leur muffins au goût new-yorkais, appel & cinammon. Boulgui-boulga de langues : les ingrédients se déchiffrent en néerlandais grâce à l’allemand, et les commandes se prennent en anglais – que tout le monde parle heureusement. On ne réagit pas au français sur les devantures ou dans les menus : c’est le prix qui fait un choc. Le français est chic, le français est cher : forcément, le Français est râleur.

 

Boîte de burger pour bagel

 

Quand on achète des chaussures à Amsterdam, elles sont déjà imperméabilisées. Et après, c’est Londres qui traîne une mauvaise réputation météorologique.

 

Motif de pluie

 

Marcher seule, à son rythme, jusqu’à baigner dans cette attention flottante qui rend tout visible et vivant puis se retrouver, marcher plus vite, s’animer et discuter jusqu’à oblitérer la ville. Le plaisir de visiter seule et voyager à deux.

 

Chaîne d'un pont couverte de cadenas et une église au loin

 

J’ai vu Isabelle Ciaravola, étoile de l’Opéra de Paris, danser dans la boutique de danse d’Amsterdam, juste derrière la caisse. Papillon, c’est le nom du magasin. J’y ai fait l’acquisition d’un joli justaucorps de pétasse violet.

 

Touriste enfant étalé dans une lettre d'Amsterdam

Dans le a d’Amsterdam…

 

Visiter les sex shops avec Palpatine, c’est ne jamais trop savoir si l’on s’amuse sous prétexte d’informatique embarquée ou si l’on fait une étude de marché sous couvert de lubricité. Inégalités mises à nu : l’un, cheap et plastique, ne risque pas de convenir avec ses sex toys que je verrais bien accrochés au-dessus d’une pêche aux canards, n’était leur caractère sexuel ; l’autre, classe et dentelle, avec des loups qu’on achèterait bien si on avait la moindre idée de l’occasion à laquelle les porter, est tenu par un vendeur trilingue. Alors qu’il tâte le terrain dans un français parfait, je repasse mentalement toutes les âneries que j’ai pu dire dans les minutes précédentes. Mais il n’est que respect, conseils discrets et sourire chaleureux.

 

Tasse de thé à l'opéra

 

Nuages lumineux au-dessus de la ville sombre 

Every cloud has a silver lining. C’est faux : every cloud has a golden lining.

 

Auvent du musée d'art moderne qui se détache sur un ciel ensoleillé d'après orage

 

Aux abords de la gare, un mât, une mouette et. Le ciel vide. 

 Ciel vide

 

La grisaille d’Amsterdam a quelque chose de réconfortant : elle n’est pas exigeante, on ne se sent pas obligé d’être heureux ou rayonnant, de profiter de son week-end. On peut le gâcher tranquillement, pas à pas, pavé à pavé, le laisser ruisseler jusqu’aux canaux et se contenter d’exister, quelque part sous un parapluie.

 

Soleil rasant sur deux lits jumeaux