Lieder fantastiques

Au microcosme qui se donne comme un fragment du monde (le Stück des premiers romantiques allemands), Schoenberg propose une alternative : celui d’un macrocosme qui embrasserait l’univers tout entier.

Christian Wasselin

 

C’est beau, un programme bien écrit. Parce que la seule image qui me vient à l’esprit pour évoquer l’effet conjoint de quatre harpes et onze contrebasses des Gurrelieder est celle d’un mastodonte assoupi (dragon ou dinosaure, à votre convenance), sur les écailles duquel miroite le soleil. Je vous assure que le trio harpes – flûtes – triangle fait vraiment sentir les rayons de soleil. Pour ce qui est du dragon, il n’est pas impossible que la chevauchée de la dernière partie ait un peu excité mon imagination. D’une manière générale, le livret serait un régal pour un illustrateur.

 

Es is Mitternachtszeit
Und unsel’ge Geschlechter
Stehn auf aus vergess’nen, eingesunknen Gräbern,
Und sie blicken mit Sehnsucht
nach den Kerzen des Burg end der Hütte Licht.
Und der Wind schüttelt spottend
Nieder auf sie
Harfenschlag und Becherklang
Und Liebeslieder.

Minuit vient de sonner
Et de malheureux morts
Sont sortis de tombeaux oubliés depuis longtemps,
Ils regardent avec regret
Les lumières du château et des maisons.
Et le vent ironique
Leur apporte
Des bruits de fête
Des chansons d’amour

Le vent ironique : tu le vois, le fumet des dessins animés qui passe sous les narines des toons affamés ? (S’y agrègent aussi des images de Sarrasine mais ça, c’est un complet de Balzac et Roland Barthes.)

 

So laß uns die goldene Schale leeren ihm,
Dem mächtig verschönenden Tod :
Denn wir gehn zu Grab
Wie ein Lächeln, ersterbend im seligen Kuß.

Vidons une coupe d’or, ensemble, en l’honneur
De cette puissante mort qui rend plus beau :
Nous allons au tombeau
Comme un sourire qui meurt en un divin baiser.

Un visage féminin lumineux, lèvres levées en avant, que vient recouvrir un voile noir et ce sont les amants de Magritte qui célèbrent soudain le caractère éphémère de la vie sans plus se soucier de son mystère. (Aussi surprenant et reposant que lorsque Palpatine me coupe la parole en m’embrassant.)

 

Hat den Tag schon im Schnabel,
Und von unsern Swchertern trieft
Rostgerötet der Morgentau.

Le jour va bientôt poindre
Et de nos épées coule,
Rougie, la rosée.

Une épée, de l’herbe et des couleurs inversées pour le sang et la rosée.

 

(Grève du moine copiste allemand)

Entendez-vous les cercueils claquer ?
Dans la nuit un trot sourd approche,
L’herbe tombe du coteau,
Et des tombeaux vient un tintement d’or,
Un bruit d’armes vient de l’arsenal ;
Ils lancent et frappent ainsi qu’autrefois,
Des pierres roulent du cimetière,
L’épervier crie dans la tour.
La porte de l’église s’ouvre et se referme en coup de vent.

Une giclée de chevaliers expulsée par une porte d’église, dans le ciel, la nuit tombant, au milieu des corbeaux et des branches dessinées en ombres chinoises.

 

Toutes ces images naissent sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen, qu’il suffit de voir quelques minutes pour comprendre l’engouement qu’il suscite. Les indications d’accents sont jetées comme on imagine Noureev balancer sa thermos de thé, avec exigence et autorité, sûr de ce qu’il veut et de ce qu’il fait. Avec sa veste trop grande qui lui tombe sur les hanches, on dirait un chef (encore un) en tablier. Voilà qui s’appelle diriger !

 

Je ne suis pas certaine d’avoir tout suivi mais le lied est indéniablement devenu plus excitant après la mort de Tove (il paraît que je suis horrible). Waldemar blasphème, reproche à Dieu la mort de son aimée et des chevaliers morts se mettent à cavaler dans le ciel, les chœurs grondent, un bouffon affabule… La chevauchée cauchemardesque prend fin lorsque point le jour et que les vassaux fantômes de Waldemar, tels de viriles Willis, s’en retournent dans leur tombeau jusqu’à la nuit suivante, où ils continueront d’errer pour l’éternité. Tout de même, condamnés à errer avec tant de superbe… il faut croire que la malédiction des uns est une bénédiction pour les autres. Cette errance fantastique me laisse un peu sonnée – éblouie : comment se fait-il que l’on se retrouve d’un coup en pleine lumière ? Schoenberg a fait « de cet épisode panique et microscopique le moment qui permet de glisser des galopades furieuses au Grand Midi. Qu’y a-t-il de plus sauvage que le bourdonnement impalpable des insectes devenus musique ? » L’épilogue parlé se met à grouiller de moustiques, vers, araignées et crapauds : voilà une curieuse façon d’accueillir le soleil printanier, qui rend désagréable la voix de la récitante. Mais a-t-on envie de se réveiller d’un si magnifique cauchemar ?

Mit Palpatine

Le surréalisme et l’objet

Le surréalisme et… objection, votre horreur

Quand j’entends surréalisme, je pense Dali, Magritte, Man Ray. Chirico ? Je l’oublie volontiers. Giacometti ? J’ignorais totalement qu’il avait eu une phase surréaliste et je pense que je continuerai à l’ignorer, même si sa Boule suspendue (fendue comme une pêche, en amazone sur une pirogue-banane) a mis du monde en émoi. Duchamp ? Un peu surréaliste, comme classement. Le surréalisme n’était manifestement pas à entendre au strict sens du mouvement artistique (pour autant qu’un mouvement artistique puisse être strictement défini – ça ne marche généralement que dans les manifestes, ce genre de choses). Le centre Pompidou en a profité pour nous sortir tout un tas d’artistes contemporains, qui ont pour certains pris le désir, l’inconscient, le mystère et l’humour des artistes surréalistes au premier degré : bites, couilles, n’en jetez plus, je mouille. S’il y a à boire et à manger, cela n’a pas la même classe qu’à l’exposition internationale du surréalisme de 1960 où des figurants banquetaient autour d’un corps fort appétissant.

 

Le surréalisme, cet obscur objet du désir

Il y a quelques années, je me serais lancée sur l’objectivation du sujet (souvent morcelé, parfois entier sous forme de poupée), le sujet de l’œuvre et l’objet de l’art mais, mes tics khâgneux s’estompant, je me suis bornée à observer que les objets qui m’ont plus dans cette exposition se situent quelque part entre la sculpture et les ready-made de Duchamp : ce ne sont pas des produits traditionnels de l’art mais ce ne sont pas non plus des objets du quotidien introduits au forceps dans le monde de l’art – l’intérêt desquels s’évanouit sitôt qu’on a admis leur présence. Ce ne sont pas davantage des échantillons de brocante, ficelés à la va-vite par un discours qui détourne l’attention au lieu de détourner l’objet. Aucun déballage, ni marchand ni un anatomique : ces objets n’ont aucune théorie à nous vendre et ne cherchent pas à choquer car ils sont là pour surprendre (ce qu’ont justement manqué quelques artistes contemporains). Le surréalisme surprend le réel – dans ce qu’il a de moins réaliste. C’est une des plus belles manières qu’a l’art de désirer la réalité, l’éloignant constamment pour pouvoir à nouveau la prendre de plein fouet (parce que bon, un porte-bouteille, même étiqueté art par Duchamp, ça redevient rapidement un bout de ferraille sans intérêt).

 

Sur les étagères de mon musée imaginaire

 

 photo Ce-qui-nous-manque-a-tout-Man-Ray_zps4c9f760f.jpg

Man Ray, Ce qui nous manque à tous : inspirer une dose quotidienne de poésie (ou juste faire des bulles de savon).

 

 

 photo Tete-taureau-Picasso_zps2035282b.jpeg  photo Duchamp-bull_zpse90f10d9.jpg

Qui de Picasso ou de Marcel Duchamp a eu l’idée ? Le premier l’inscrit dans la lignée de ses épures de taureau, le second (vu en premier) m’a davantage fait rire : dans les petits carrés, on voit bien le futur maillot jaune prendre le taureau par les cornes et enlever la dernière montée.

 

 photo lavaliere-cheveux_zpsc9faf511.jpg

Comment se fait-il que je n’ai jamais cette magnifique lavallière sur une couverture de Maupassant ? (Un collier en perles de cheveux confirme la tendance des cheveux autour du cou.) Photo empruntée ici.

 

 photo Oscar-Dominguez-Peregrinations

Oscar Dominguez, Pérégrinations de Georges Hugnet. J’aime bien cette concaténation d’hier et d’aujourd’hui d’avant-hier.

 

Tableau de fromage, sous cloche

Ceci est un fromage. De l’humour de souris.

 

 photo Meret-Oppenhaim-Ma-gouvernante

Meret Oppenhaim, Ma gouvernante (est une dinde). C’est bon, très bon. Je ne peux pas m’empêcher de me demander si le choix de cette œuvre pour l’affiche a un quelconque rapport avec le fait que le parvis du musée nique les talons comme peu d’endroits à Paris. Mais je dois être trop bourgeoise : le bobo, lui, n’a pas ce problème, il vient en Converse. Quant au touriste, sauf bobo, il ne vient pas du tout (c’est le seul musée, je crois, où je ne vois jamais de groupes de Japonais).

 

 photo Venus-au-tiroir-Dali

Dali, La Vénus aux tiroirs. Ça, c’est de l’épithète homérique.

 

Venus-restauree-Man-Ray

Man Ray, La Vénus restaurée ou la restauration comme prétexte au bondage.

 

Un visiteur qui a fait plein de photos.
Le dossier (pédagogique) de l’exposition

Strauss et Schu-machin

La souris, souffrant de flemmingite aiguë, a dû annuler sa participation à la chroniquette de ce concert, après qu’Anja Harteros, souffrante, a dû annuler la sienne et que le chef a préféré Schubert au gruyère.

 

Parfois, quand j’ai plus de dix chroniquettes en retard, j’envisagerais presque d’utiliser mon blog comme base de données :

SELECT reference FROM concerts WHERE title =  »Tod und Verklärung » AND composer =  »Strauss » ;
> Concert au théâtre des Champs-Élysées

INSERT INTO concerts ( »new_comment »,  »new_WTF_comment ») VALUES ( »Je ne sais pas si Marek Janowski manquait d’allant ou si, au contraire, il allait trop vite, comme le suggérait Palpatine, mais je n’ai pas été transfigurée comme lors de la première écoute. Même si c’était beau, évidemment. »,  »Le chef avait un air de gravure. ») WHERE title =  »Tod und Verklärung » AND composer =  »Strauss » ;

 

Mais à la pièce suivante, je m’aperçois que je me suis emmêlée les pinceaux dans les numéros de symphonies et que je n’ai aucune donnée sur la huitième de Schubert : mon plan tombe à l’eau, il ne me reste plus qu’à m’extasier devant le <instrument> ? </instrument>. Un jour, j’apprendrai à distinguer les vents. Et Schubert de Schumann et de tous les Schu-machin, nom d’un chou à la crème.

 

Puis, comme il manque déjà beaucoup trop de mots, je n’ai plus aucun scrupule à vous donner mon impression des Métamorphoses en image : un nuage de cordes, où je ne trouve aucune des images ovidiennes que j’attendais.

 

Montage nawak

 

I like to be in America

L’Ouverture cubaine de George Gershwin superpose la fente d’une queue-de-pie à l’échancrure d’une chemise hawaïenne. Les maracas se fondent si bien aux avant-bras du percussionniste que chaque coup me fait penser au salut d’un de ces chats en plastique dans la vitrine des restaurants asiatiques (malgré l’anachronisme géographique).

 

Dans la biographie fantaisiste que j’étais prête à lui faire, Marguerite Duras s’est inspirée de la Symphonie n° 4 de Charles Ives pour écrire l’Amante anglaise, un nouveau roman policier où l’on connaît la coupable mais pas le mobile. Car c’est un mobile de sons que j’entends, composé d’éclats de miroirs noircis qui s’entrechoquent doucement et dont on découvre que certains, magnifiquement rouges, ont trempé dans le sang – un mobile de meurtre là où le compositeur entendait « la question que l’esprit humain se pose sur le sens de la vie » (rien que ça).

Et puis, plus prosaïque, j’entends les voisins d’à-côté quand les cuivres se barrent en coulisses et ceux de l’immeuble d’en face lorsque la harpe et les deux trois autres instruments installés en bergerie jouent les quelques mesures qui leur sont dédiées dans ce que le programme qualifie de « forêt de sons » mais que je verrais davantage comme une jungle urbaine. Un bassoniste y joue du coupe-coupe pour se frayer une place jusqu’à l’arrière du piano, d’où il se met à diriger une partie de ses collègues. Puis, autre sécession, un altiste excentré se lance dans un solo, faisant la fierté de son pupitre qui tape vigoureusement des pieds lors des applaudissements. Belle cohésion entre les musiciens ; il n’y a manifestement pas qu’au public que cette soirée atypique fait du bien.

 

A Jazz Symphony de George Antheil, « un cocktail hyper-vitaminé à consommer sans modération », tient plus du jus ACE (carotte, orange, citron) que le serveur, en tenue blanche et noire mais pas pressé, vous sert sous la forme d’une petite bouteille Pago. C’est bon, c’est rafraîchissant mais on se serait attendu à quelque chose d’un peu plus explosif pour la sortie de cette symphonie compactée de huit minutes. Quelque chose comme le bis qui suit, sur une espèce de xylophone-grattoir qui exige des mains d’argent (j’ai cru voir un gros Félix le chat).

 

Premières mesures des Danses symphoniques de Leonard Bernstein : les trois percussionnistes claquent des doigts, au fond et autour de l’orchestre, comme la bande des Jets qui encerclerait les Sharks. Reprise : ils sont rejoints par tous les musiciens qui ont les mains libres, le tubiste en tête, poing en l’air. On est pris d’une irrésistible envie de danser et on s’attendrait presque à voir débarquer The Mask pour un duo endiablé, lorsque l’orchestre se met à crier Mambo ! sous la direction plus qu’enthousiaste d’Ingo Metzmacher, véritable petit pois sauteur.

 

OK by me in America.

Mit Palpatine

Fantasia à Pleyel

Dimanche matin (de la semaine dernière), la moyenne d’âge a chuté de 50 ans à Pleyel. Pour un peu, je me serais sentie vieille au milieu des gamins, venus pour le ciné- quand leurs parents venaient pour le -concert. Symptôme sans appel lorsque je découvre des dessins animés qui ne figurent pas dans MON Fantasia : « C’était mieux avant », quand la texture des peaux de cétacés n’étaient pas repoussante de réalisme numérique et que les baleines ne volaient pas dans les airs. Des baleines dans les airs… on aura tout vu – sauf les hippopotames en tutu et les flamands roses au yoyo, qui manquaient cruellement à l’appel. Heureusement, Dukas se décarcasse et l’apprenti sorcier a fait tourbillonner tous ses balais-bassons. Rhapsody in Blue fait également partie des meilleurs moments : son swing new-yorkais et sa narration polyphonique très structurée changent des évocations animistes de la nature, où tout est libre jeu de formes et de rythmes. L’abstraction ne doit pas être facile à appréhender par les gamins (les questions qu’on entend de-ci de-là me rappellent que je n’ai à peu près jamais regardé la cassette d’un bout à l’autre d’un coup) ; elle correspond davantage à la rêverie esthétique d’un adulte. Les images prennent le relai de ces métaphores que j’aime provoquer lorsque j’assiste à un concert. Plus besoin de les filer, elles défilent devant mes yeux. L’imagination est au repos, il n’y a plus qu’à se laisser emporter par l’onde dans les miroitements lunaires de Debussy (impressionniste, donc), par les roulé-boulés de Donald et Bacchus (je me souvenais des centaures – ce sont eux, je crois, qui ont donné envie à ma cousine de faire de la flûte traversière) ou par les grands cheveux de demoiselle nature qui manque de se faire réduire en cendres par l’oiseau de feu volcanique. D’une manière générale, les forces du mal, auxquelles est associée une certaine puissance tellurique, sont plus inspirantes. Les grands élans de l’orchestre donnent lieu, à l’écran, à de formidables jaillissements : c’est de là que je tiens mon image d’arbre qui pousse à n’en plus finir et je suis persuadée que les nuées de chauve-souris qu’éructe la musique de Beethoven sont à l’origine du projecteur de Batman. Une fois rattrapé le petit décalage entre l’orchestre et la projection, cela fait vraiment de l’effet. Mais le plus fantasiaque reste, avec l’Apprenti sorcier, Casse-Noisette : la danse des champignons est – découverte – un régal de pizzicato. Vraiment, rien de tel que le muet pour donner envie de fredonner.