Favoritisme

J’ai vu The Favourite seule, comme j’avais vu seule The Lobster, et je continuerais à voir les films de Yórgos Lánthimos seule s’il le faut, parce qu’ils sont aussi dérangeants que géniaux. Sur le coup, je ne me suis pas rendue compte qu’il s’agissait du même réalisateur (rire a posteriori pour la course de homard dans la chambre de la reine), mais cela fait sens : The Favourite est historiquement cruel, là où The Lobster était fantastiquement (et dystopiquement) cruel.

The Favourite : le titre est au singulier, alors que nous avons trois personnages, incarnés par trois actrices incroyables :

Olivia Colman (qui réussit à jouer une semi-paralysie ; ça ne doit pas être commode)

Olivia Colman est Anne d’Angleterre, épave royale incapable de gouverner, abrutie par la vie, la goutte et la mort des dix-sept enfants qu’elle a porté (chaque enfant remplacé par un lapin) ;

Rachel Weisz, au bas du visage si expressif…

Rachel Weisz est Sarah Churchill, la favorite en titre au moment où commence le film, confidente, amante… et régente ;

Emma Stone, aux mimiques impayables

Emma Watson incarne Abigail Masham, lady déchue qui – je cite le meilleur résumé Wikipédia ever – “ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin”. L’intrigue est peut-être cousue de film blanc, mais il faut voir à quels points pique Yórgos Lánthimos : à ce niveau, ce n’est plus de la couture, c’est un massacre à l’aiguille – Tristam Shandy s’est mis au patchwork.

Titre de chapitre : "I dreamed I stabbed you in the eye"

Le film est rythmé par des chapitres qui énoncent de manière improbable la saillie ou la péripétie à venir. Si on y prête peu attention au début, l’anticipation se mue rapidement en jubilation – jusqu’à ce que le procédé soit si bien rôdé que le réalisateur explose sa baudruche en donnant le bon mot quelques secondes après son annonce, nous laissant vaguement inquiets nous demander ce que le réalisateur et son trio vont bien pouvoir nous inventer.

Tout comme le générique de début et de fin, le texte des chapitres est sauvagement justifié ; les mots les plus courts sont disloqués. Une semblable distortion guette l’image même, la scène pouvant être à tout moment reprise par une caméra grand angle, comme si un Big Brother bourré épiait. C’est incongru de modernité, mais fichtrement bien pensé : l’étrangeté du mouvement filmé se plaque sur les miroirs convexes de la peinture flamande. C’est improbable et stylistiquement raccord – un assaisonnement dont le réalisateur n’abuse pas (les mouvements de caméra ne donnent jamais envie de vomir), mais sacrément relevé : c’est à chaque fois comme si on tombait sur un grain de poivre entier dans un plat – on s’y attend à force, mais de surprise, on se remet à tousser.

Cela vire à la quinte lors d’une scène de bal où Sarah se lance dans un cakewalk outrageux, qui fait ouvrir des yeux ronds comme la caméra grand angle : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Une spectatrice quelque part autour de moi formule l’ébahissement à voix haute. Ça, c’est le point de bascule du récit, lorsqu’on découvre que la favorite tient la reine, non par les couilles qu’elle n’a pas, mais par… le vagin, oui, c’est ça. À partir de là, on appelle un chat un chat, et la reine une chatte : “my cunt” selon Sarah. Se faire masser les jambes est la seule litote pratiquée, par la reine, pour aller faire réveiller la favorite-servante à l’autre bout du château en pleine nuit. Le reste du temps, pour Sarah comme pour Abigail, c’est cash – et jamais vulgaire, un exploit en soi. Je crois que je ne me suis pas remise de la répartie d’Abigail, au soupirant qui s’introduit dans sa chambre :

— Are you here to seduce me or to rape me?
— … I’m a gentleman!
— Rape, then.

Au détour de confidences express (racontées sur le ton de l’anecdote plus que de la confidence, d’ailleurs), on devine le passé des unes et des autres, les traumatismes refusés comme tels : chaque agression, au lieu de les détruire, leur a donné la rage de s’en sortir. Les hommes, ces nuisances premières, elles leur ont réglé leur cas depuis longtemps et les chassent comme des mouches quand ils reviennent (il faut voir la nuit de noce d’Abigail…)(on dirait Palpatine qui rumine sa to-do list machiavélique). La véritable affaire, ce ne sont pas les hommes d’état emperruqués, le conseiller qui se trimballe avec son oie comme avec un doudou, le mari qu’on envoie à la guerre ou le riche jeune homme énamouré, non ; la véritable affaire, ce sont les femmes, la servante rivale qui ne précise pas la toxicité d’un produit, la femme de chambre qui apprend trop vite de sa maîtresse, la favorite rouée, toutes trop exercées à duper le sexe fort pour se faire avoir elles-mêmes, surtout la maîtresse de la reine, maîtresse ès manipulation.

Autant il ne fait aucun doute qu’Abigail est arriviste, autant les motivations de Sarah, arrivée depuis longtemps, sont plus intriquées, plus intrigantes. Oeuvre-t-elle, à travers la reine, à la poursuite de la guerre car elle vise à l’expansion du pouvoir du pays et, partant, du sien propre, ou n’est-ce qu’un moyen de se débarrasser de son mari, qu’elle semble pourtant plutôt apprécier, en l’envoyant au front ? La reine n’est-elle vraiment pour elle qu’un accès au pouvoir ? Il semblerait qu’elle ait, au fil des ans, développé une intimité qui va bien au-delà de la simple intimité sexuelle. Elle se permet des choses que personne d’autre ne se permet, comme de dire à la reine que son maquillage lui donne l’air d’un blaireau, ou de surtout bien viser le dallage lors de sa tentative de suicide – la pelouse amortirait la chute. Sarah bat-elle le fer quand il est chaud et peu lui chaut le reste du temps, ou bien bat-elle froid à la reine pour l’exciter et se l’attacher ? (J’en connais un qui a du mal à se déprendre de sa fascination pour ces personnalités, les embardées d’humeur fussent-elles involontaires – alors jouer dessus, ça fait sens.) La frontière n’est jamais claire entre ce qui relève de la franchise (l’amie qui peut se le permettre), du sadisme consenti (l’amante qui souffle le chaud et le froid) ou de la pure méchanceté (la régente excédée qui n’a pas de temps à perdre avec enfantillages et jérémiades). Les différents régimes fonctionnent tantôt en alternance, tantôt simultanément, et il serait naïf, je crois, de ne supposer que cynisme plein et entier – comme je l’avais fait à ma première lectures des Liaisons dangereuses, sans comprendre que Valmont était pris. La favorite, c’est Valmont et Merteuil en même temps.

We were not playing the same game, dira Sarah à Abigail. L’une veut la sécurité, l’autre le pouvoir. Mais c’est plus complexe, moins tranché, car l’une et l’autre veulent le pouvoir sur leur destinée. C’est ce me semble le sens de la dernière réplique de Sarah (spoiler pour les noobs historiques dans mon genre !) : voyant arriver les gardes qui vont la contraindre à l’exil, elle déclare en avoir assez de l’Angleterre ; elle irait bien voir ailleurs. Il n’y a pour l’entendre que son mari, qui fait face au même sort – personne pour se moquer d’elle, personne face à qui elle risquerait de perdre la face… sauf elle-même. Et le spectateur, qui ne peut s’empêcher d’avoir de l’admiration pour cette femme maîtresse d’elle-même à défaut du destin. C’est probablement ce qui rend le film jouissif à voir, en dépit de sa cruauté et son pessimisme profond sur une humanité abjecte : il y a dans la rage, la cruauté stylisée à l’extrême des héroïnes (en tant que spectateur, on souhaite la réussite des deux, quand bien même la réussite de l’une condamne l’autre), une force d’émancipation, d’affirmation, une force de vie terrible, jubilatoire. J’avais en sortant très envie de m’abandonner à la sensation de puissance que procure l’abandon de tout état d’âme à la colère. Rien à battre, envie de battre des mains, remplie de joie mauvaise.

(En revanche, c’est quoi ce dernier plan où l’on voit les lapins se multiplier – n’aurait-il mieux pas valu couper net une fois les cheveux empoignés ?)

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