Budapest, carnet de voyage

Je ne sais pas j’ai aimé Budapest, mais j’ai aimé ne pas connaître la ville et m’y promener. J’ai aimé les interstices qu’elle a offert à notre séjour, toutes les pauses et les discussions qui ne font pas vraiment partie de la ville mais qui font l’essentiel du voyage. Les voici dans ce dernier billet.

 

Oh, mais il est vieux ce guide, il date d’avant l’Euro. Je feuillette le guide de voyage de Budapest que Melendili m’avait offert il y a quelques années (potentiellement six, à en juger par la date de l’édition) et que j’avais complètement oublié.

Quelques jours avant le départ, Mum m’appelle pour me demander si je peux aller lui changer des forints près d’Opéra.

Vieux, mais pas obsolète.

 

Vendredi

Rendez-vous beaucoup trop longtemps à l’avance à l’aéroport : c’est un voyage organisé. Nous inaugurons les vacances en plein terminal sud avec un thé à la menthe. Cela semble totalement inconcevable d’avoir un vrai thé à la menthe dans un aéroport, avec des feuilles de menthe dans une théière et des verres dans lesquels je m’amuse-m’applique à faire mousser le thé. On éventre le temps d’attente, on s’installe en-dedans-dehors du transit des voyageurs, en déployant le papier d’aluminium du dernier bout de Krantz cake maison de Mum. Le serveur s’approche, pour nous reprocher la consommation de ce que nous ne lui avons pas acheté, croit-on : il nous propose assiette ou cuillères, je ne sais plus. Est-on vraiment dans un aéroport, à Paris ? Les tranches disparaissent les unes après les autres, les angoisses aussi, d’être partagées et nommées, noyées parfumées délitées dans la menthe, la chaleur sucrée. Mum aussi a eu sa période TOC et ça me rassure, quelque part, de savoir qu’on peut aussi bien vivre avec, après, au-delà. La fatigue tombe.

Chauffeur, si t’es champion, appuie, appuie…
C’est à l’arrière qu’on gueule, qu’on gueule…
Casquettes assorties, une colo de trentenaires. Au décollage, à l’atterrissage… Les extravertis me font peur. Les élans à l’unisson de brisent en conversations durant le vol ; ils rivalisent avec les réacteurs. À l’arrivée, j’ai la tête comme un compteur à gaz ; les embardées du micro m’agressent pendant le confortable trajet en car jusqu’à l’hôtel. Mes chers amis… je ne suis pas ton amie, monsieur le guide, je n’aime pas cette formule de jovialité forcée. Distribution des cartes à l’hôtel, on file dans la chambre, au calme, puis dîner tranquillement dans un charmant bistrot où la silhouette d’un cochon est dessinée au mur avec des bouchons de liège.

 

Samedi

Nous partons dans les rues à la découverte de Pest.

Nous visons la visite guidée de Buda à 14h. Vers 13h, nous avons passé des petites maisons aux vélux alignés, une façade orange, les bruits de couverts d’une auberge, et nous nous baignons tranquillement dans cette ambiance de province aux beaux jours sur un banc en contrebas de l’église Matthias, que nous n’apercevons pas, et des tourelles à la Walt Disney. Nous sommes à la lisière mais hors de l’enceinte touristique, la vue sur Pest est déjà belle dans notre dos, entre les branches des arbres, la ville est loin, les oiseaux pépient, atmosphère de pâquerettes et de printemps. On se découvre, on se recouvre au gré des nuages et du vent, Mum me prête ses lunettes de soleil pour reposer mes yeux. On est passé de pluie potentielle à éclaircies à pourquoi diable n’ai-je pas pris mes lunettes de soleil.

Vers 13h45, nous engloutissons à la hâte des petits pains avec des tranches de fromage achetés au supermarché du coin, après disqualification des grailleries vendues aux touristes. Parfait d’improvisation.

Visite guidée jusqu’aux jambes et l’attention fatiguées. Nous trouvons refuge dans une boutique toute petite qui fait des rétes et vend un thé (allemand) absolument délicieux, que nous ne retrouverons pas au supermarché.  Des oreilles de lapin sont dessinées à la craie à hauteur d’enfant et des cartes du monde couvertes de punaises multicolores : l’Afrique est clairsemée et l’Europe surpeuplée, mais on vient manger des rétes du monde entier. Du coin de la rue aussi, à la sortie de l’école. Puis il est temps d’aller faire ses devoirs et nous nous retrouvons seules, un peu rouges, échevelées, échouées sur les grands tabourets, dans le ruminement discret du réfrigérateur. 

Rentrées à l’hôtel nous reposer nous n’avons plus vraiment envie d’en ressortir. Nous nous motivons à la démesure : direction le café New-York, lustres, stucs, colonnes, ors et apparat, qui disparaissent devant la colonne de glace commandée en guise de dîner. Le vrai luxe, c’est de l’oublier. C’est plus facile pour nous étrangers que pour les locaux : à en juger par leurs tenues du soir et leurs commande dessert only, c’est une sortie prisée pour seconde partie de soirée. En baskets de tourisme, nous hallucinons un peu de nous trouver pour le prix d’une brasserie parisienne lambda dans un décor digne du Train bleu ou du Café de la paix.

 

Dimanche

Pendant que Mum est sous la douche, je ré-étudie le guide : trop de soleil filtre à travers les rideaux de la chambre d’hôtel pour aller s’enfermer, fusse dans un décor délirant mi-bains turcs mi-église gothique. Promenons-nous plutôt dans le quartier du Parlement ; il y a des immeubles Art Nouveau à voir, le péché mignon de Mum (moins mignon quand on a traversé toute la banlieue de Vienne pour cocher la checklist des dix travaux d’Otto Wagner – mais a posteriori, c’est un souvenir que j’adore). Nous découvrons l’immense place de la Liberté, des bâtiments qui rivalisent pour vous impressionner, de l’espace vert, une colonne phallique et l’ambassade barricadée des États-Unis qu’il faut contourner pour voir de près un immeuble magyar aux décorations délirantes. 

Nous suivons les contours du Parlement qui occupe un quartier à lui tout seul, puis longeons le Danube vers le Duna Park pour une collation de gâteaux. C’est plus au Nord que nous n’avions été jusque-là, et l’occasion de voir la ville telle qu’elle ne se visite pas, avec ses pâtés d’immeubles dortoirs et ses coffee shop où il fait bon bruncher. Nous nous installons en terrasse, entre deux rues mais près d’un square tranquille. Il fait beau à tomber le manteau et à faire tourner la chantilly du krémes que j’ai pris pour goûter sans plus avoir très faim, pour le plaisir de retourner près de la grande vitrine de gâteaux et commander ce que je n’aurais jamais choisi si je n’avais pas été en vacances. Mum s’en fout, ça l’amuse ; elle sait bien que les gâteaux se visitent comme le reste de la ville et s’inquiète juste de mon degré d’écœurement. Toujours l’épisode fondateur des Chokini : trop petite pour m’en souvenir, j’aurai avalé le paquet entier de gâteau… et l’aurais vomi chez l’amie de ma mère chez qui nous nous trouvions.

 

 

Promenade digestive sur l’île Marguerite, sorte de parc-centre de loisirs sportifs plein de joggers. L’île est desservie par un pont tricéphale, légèrement biseauté au niveau de l’île comme les deux pans d’une écluse. Sur l’autre rive, après digestion, il y a les bains Lukács. Nous ne sommes pas sûres de nous, en arrivant au milieu des bâtiments jaune Sissi : des plaques de médecins, mais aucune indication de piscine ou de spa. C’est bien là, pourtant. Ces bains-ci sont si peu touristiques que la caissière à l’accueil ne parle pas anglais* ; c’est tout une histoire pour réserver deux massages, on dérange le caissier d’à côté, les horaires, décalés, le prix, fois deux, toujours trois fois rien, et les bracelets qu’on attache à notre poignet, avec lesquels on peut ouvrir et fermer son casier, retrouver le numéro si on l’a oublié, et biper-pointer pour le masseur (Palpatine aurait été enchanté, je crois). Les locaux ont l’habitude ; ils viennent avec leur serviette ou leur peignoir de bain. C’est en deux pièces et pieds nus que j’erre dans les couloirs labyrinthiques après abandonné Mum aux mains d’une grande femme qu’on casterait sans problème comme infirmière est-allemande dans un film de guerre. Je fais le tour du bâtiment, pourvu de plusieurs cours intérieures qui abritent les piscines d’extérieur ; le contraste est surprenant entre l’architecture cossue des façades et les installations très piscine municipale. Seule exception : l’espace Wellness, que je finis par trouver, très haut de plafond, des globes ronds, quelques grandes plantes vertes et un transat que je tire jusque dans le rayon de soleil. J’attends là, à fixer le renfoncement jaune de l’immense fenêtre qui se finit en demi-cercle dans les arbres. Les bruits sont lointains, de la route, du personnel ; il n’y a personne. Que la lumière déclinante et les fantômes de la littérature de sanatorium. Je commence à avoir un peu froid, mais j’aime assez. J’aime encore plus le massage qui suit, ou plutôt la sensation qui vient après, une fois que les points de tensions, harassés, se sont lassés. Sur le moment, c’est douloureusement agréable. It’s very tight, remarque le masseur très à mon goût (à mon goût avant même qu’opère l’effet de transfert propre au massage et à la gratitude qu’on éprouve pour quelqu’un qui nous fait du bien). Dos pas entièrement détendu mais fortement délassé ; j’ai rapporté à Paris l’unique Advil dont j’avais la veille repoussé la prise en découvrant que le reste de la plaquette était vide.

On repart en petit-nuage-tram jusqu’à l’hôtel, où je récupère la doudoune de Mum pour la soirée frisquette mais magique à bord d’une péniche. Dîner-croisière plein de lumières.

* Hongrois qu’on comprend, mais on ne comprend pas élue meilleure blague pourrie du séjour.

 

Lundi

Un bout de Pest que nous n’avions pas fait. Des halles de quartiers, puis les Halles pour lesquelles on les avait d’abord prises.

Pour le dernier jour, je veux aller voir de près la statue de la Libération. Ses bras levés et sa jupe au vent dégagent une force peu commune lorsqu’on la voit au loin au sommet du mont Gellért, une espèce de Mistral historique personnifié, proue de la ville qui pourrait à tout instant la détacher et l’entraîner plus avant, plus aval, sur le Danube.

Nous nous rapprochons du mont Gellért en métro, puis entamons l’ascension en bus, en compagnie des habitants des contreforts – des immeubles qui me rappellent les résidences de Sanary sur la route du Lançon (sûrement à cause du rétes fromage-fleur d’oranger dans lequel je viens de croquer) et des villas de plus en plus cossue et espacées tandis que la végétation s’épanouit. Le vieux véhicule peine, mais après quelques arrêts, ça y est, il n’y a plus que la route à traverser, un parc à monter et on y est. Le lieu est touristique, mais pas si plein de monde qu’on n’entende plus chanter les oiseaux. Surplombant la ville, on s’en est extirpé ; c’est la campagne à quinze minutes du centre-ville. Tout juste si le cerisier en fleurs qui borde le premier promontoire with a view ne vole pas la vedette au panorama.

 

 

De près, la statue est toujours imposante mais moins impressionnante : la contre-plongée fait disparaître les plis téméraires de sa jupe. Deux statues plus petites l’entourent, qui me feraient aimer le réalisme socialisme.

 

Communism on the verge of smashing Coca-Cola

 

On les regarde et on les oublie depuis le banc où nous nous sommes installées. Là et accoudées à la rambarde, vers le versant vert du mont, un enfant avec son bâton nous fait parler de transmission. Une amie de Mum, qui n’était pas sûre de vouloir un enfant, commence à éprouver le désir de transmettre ce qu’elle a vécu et appris de la vie. Je comprends ce désir mais pas la forme qu’il prend : je lui préfère le partage avec mes contemporains immédiats, sans ligne de temps*. Et tant pis s’il est plus facile de modeler quelqu’un depuis son plus jeune âge, de transmettre par imprégnation plus que par savoir. Je ne sais pas si, ne voulant pas d’enfant, je me dégage de l’illusion d’immortalité, comme je le croyais depuis ma lecture du Banquet (avoir un enfant pour passer le relai génétique et continuer à exister un peu après sa propre mort) ou si, cela m’effleure seulement, je la renouvelle en la déplaçant (ne pas même mourir symboliquement en étant dépassé par celui que vous avez engendré).

« Je préfère parler de partage plus que de transmission, car on transmet avant de mourir ».

 

 

Les autos lointaines scintillent entre les branches nues et les bourgeons obscènes comme les gouttes d’eau d’une toile d’araignée. Je deviens sensible aux saisons en vieillissant, me confie Mum. Je pense immédiatement à ce haïku twitté par Melendili :

En secret
Le printemps me manque
Je vieillis

Awano

Moi aussi, je deviens sensible aux saisons, moi aussi, je vieillis. On me dit maintenant que je suis encore jeune. Il y a un ou deux ans seulement, il n’y avait pas d’encore. La nostalgie à venir rajoute à la beauté du moment. Nous repartons par l’autre côté, celui qui n’a pas de stand de tir à l’arc ni de chalet à gâteau cheminée, c’est le calme, une journée de printemps paisible. Nous attendons à peine l’autobus avec trois mamies.

À quelques heures du départ, il nous reste deux envies sur notre check-list. Pour Mum : trouver une couronne de Pâques comme elle en a vu quelque part dans Pest le premier jour. Impossible, évidemment, de se souvenir où. Elle a presque renoncé lorsque, bingo, une boutique de déco-fleuriste : fleurs, petits œufs de Pâques et mini-pompons blancs comme des queues de lapin trôneront sur la table pour le repas de Pâques.

L’autre envie à check-lister porte le nom de mon arrière-grand-mère : c’est un salon de thé juif que le guide mentionne pour ses flödni. La devanture austère nous exalte à cause de son nom, mais nous ne nous attardons pas à l’intérieur – simple achat de pâtisserie que, par trop-plein de sucre, nous mangerons dans l’avion (mon arrière-grand-mère peut être fière de l’usage de son nom ; c’est très bon). Alors que je me demande, dans les rues adjacentes du quartier juif, si ce nom à consonance allemande nous apparente de quelques manière que ce soit à une certaine judéité, j’apprends que j’ai dans mes ancêtres pas si ancestraux des orthodoxes pratiquants. On ne sait jamais d’où l’on vient.

Ni où l’on va. Nous avons épuisé notre liste avant le temps imparti, sans qu’il en reste assez pour se lancer dans de nouvelles aventures. Nous nous promenons encore un peu dans Pest, sans trop nous éloigner, en essayant d’emprunter des rues par lesquelles nous ne nous serions pas encore passées. Une ou deux découvertes (notamment l’académie Liszt, au hall d’entrée plus que richement décoré, monceau vert de cabochons et d’art déco), mais pour l’essentiel, nous succombons à la force d’attraction des mêmes axes de circulation. Le soleil s’est un peu voilé ; c’est avec des regrets amoindris que nous regagnions l’hôtel. Le car, l’aéroport trop tôt, l’avion en retard, Sollers insupportable que je lis le plus vite possible dans le bruit des réacteurs. Mum me dépose chez moi un peu avant minuit ; les princesses vont devoir se lever pour retourner bosser.

Miss Adelman

Samedi dernier, les vitres se mettent à trembler. Une marche pour un homme politique, une manifestation contre la société telle qu’elle est, Google ne sait pas trop : une gaypride sans gay ni joie, aux allures de fin du monde. Les basses font exploser sans discontinuer leurs pulsations de mort ; elles mitraillent un rythme intenable qui affole le cœur qui part en tachycardie qui part en crise d’angoisse. Je me réfugie dans la salle de bain, seule pièce aveugle où les vibrations sont à peu près tolérables, et j’attends que ça passe, le défilé et l’angoisse ; j’attends que ça se desserre, que ça ralentisse… Faites que ça s’éloigne, j’ai l’impression que ça va se fissurer à l’intérieur tellement tout est oppressé-contracté-pressurisé. Je suis dans le noir en pleine journée, consciente du ridicule et du corps noué dans lequel je me trouve piégée.

Ça passe, évidemment ; heureusement. Je noie les dernières larmes dans une tasse de thé bien chaude, puis deux, puis trois, puis quatre, puis je décide de sortir me changer les idées, même si la séance de ciné rapprochée n’est pas l’idée du siècle après m’être ainsi rempli la vessie. C’est encore moins l’idée du siècle lorsque je découvre en sortant du métro que la parade s’est rendue jusque là. Tant pis, je prends mon mal en impatience, me bouche les oreilles et cours en apnée sonore jusqu’au cinéma, jusqu’à la salle à l’étage… où les gros fauteuils rouges amortissent tant bien que mal les vibrations. Impossible de poser les pieds au sol (pourtant à l’étage !) sans me sentir immédiatement traversée par ce courant. C’est épuisant – néfaste, on dirait même, comme si l’on faisait vieillir notre corps en accéléré.

Il faudra une demie-heure environ pour que cela s’arrête, une demie-heure pour s’habituer au ton bizarre de Monsieur et Madame Adelman. J’ai choisi ce film pour son horaire, mais aussi parce que Mum m’a dit que l’héroïne lui avait fait penser à moi. Pendant tout le film, je me suis demandée si la ressemblance était tenait à l’actrice ou à son personnage. Doria Tillier est grande, mince, cheveux longs, ni belle ni moche (une fausse moche, dirait Palpatine), et elle a cette légère akwardness que je remarque quand je me vois en photo, ce long buste, qui la fait paraître à la fois en retrait et débordant (effet de L x h), l’empêche tout autant d’être gracieuse qu’invisible. Cela tombe bien, vous me direz, il faut toujours que ça accroche quelque part pour que l’on tombe amoureux de quelqu’un – un truc qui dérange, une aspérité, un grain. Et son personnage en a un, de grain. Pas de folie, c’est trop commun : de fantaisie. Sarah est fantaisiste. Sarah est déjantée. Sarah est amoureuse de Victor, ce mec torché qu’elle croise et dont elle décide de tomber amoureuse. Le coup de foudre n’est pas subi, il est décrété dans l’instant même où il devrait l’être. Cela me plaît, cette idée d’amour décidé. Victor n’est pas canon, Victor n’est pas talentueux, il est maladroit au lit et ne veut même pas d’elle, mais elle, le veut et elle l’aura. Et elle le perdra et elle le laissera et elle le rattrapera, avec beaucoup d’erreurs mais sans faute : Victor est la ligne directrice de sa vie, qu’elle a tracée le jour où elle a biffé son premier manuscrit d’écrivain raté.

L’amour n’est pas chez Sarah un truc qui lui tombe dessus ; c’est une petite obsession qu’elle cultive avec beaucoup de détachement. Il faut voir la scène où elle débarque dans sa famille au bras de son frère à lui ; Victor l’imagine au lit avec son frère : « Ça me dégoûte, » ; « Moi aussi, un peu » qu’elle répond avec aplomb, contente de son coup. Il faut voir, un peu plus tard, la pitié cinglante avec laquelle elle s’en prend à la fille qu’il continue à voir. Elle est féroce, elle est irrésistible : elle s’en fout. Personne ne s’en fout avec une telle constance. Victor n’est pas son destin ; c’est Sarah qui est le destin de Victor, c’est elle qui lui tombe dessus et qui finira par en faire un écrivain à succès. Moins muse que maîtresse, cependant : l’un et l’autre se manipulent sans cesse avec une joie presque perverse. Presque seulement, car Victor est trop égocentrique pour être sadique et Sarah n’est pas masochiste ; elle sait seulement ce qu’elle veut, même si elle le veut avec une détermination effrayante. Elle ne s’acharne pas, pourtant ; elle sait même lâcher au bon moment. Elle les a liés de manière indissoluble : quand bien même ils se retrouveraient séparés, ils se retrouveraient.

Et c’est l’autre chose qui me plaît, avec l’anti-destin de l’amour décidé : ce lien souterrain entre deux êtres. En-deçà au-delà de l’amour, ils sont liés. Comme Simone de Beauvoir et Sartre, liés alors même qu’ils ne couchaient plus ensemble après quelques années et que Nelson Algren suppliait Simone, passionnellement amoureuse, de venir vivre avec lui aux États-Unis (je ne sais pas si Simone raconte ça à Nelson pour le rassurer, mais apparemment Jean-Paul était un mauvais coup)(ce qui est assez réjouissant quand on s’est tapé quelques-uns de ses livres pas baisant du tout)(alors que ceux de Simone de Beauvoir sont exaltants)(Simone, « douée pour le bonheur » comme Sarah, décidée à aimer)(j’arrête avec les parenthèses). Pas parce que c’était lui, parce que c’était moi : juste lui et moi. Lui-moi. Allume-moi. Sarah est une splendide allumeuse, juste ce qu’il fallait à Victor, pas franchement une lumière. Et c’est parfait comme ça, parfaitement insupportable, parfaitement jubilatoire.

On ne comprend pas trop, sur le moment, comment ce flirt constant avec l’immoralité n’en devient jamais malsain. On se doute, notez bien : l’humour. Et l’amour et l’ironie. Mais on n’en prend conscience qu’à la fin, dans un renversement que je ne vous dévoilerai pas mais que j’aurais dû voir venir si je n’avais pas relégué le récit en abyme au rang d’artifice convenu. Sarah raconte leur histoire à un journaliste venu à l’enterrement de Victor : on oublie rapidement que le ton est le sien – parce qu’il est avant tout celui de Nicolas Bedos et Doria Tillier, scénaristes et acteurs, spot on. Il y a tellement de passages farfelus et justes : celui-ci, par exemple, où Sarah remarque qu’on ne quitte pas les gens parce qu’ils sont médiocres, mais parce qu’ils deviennent insupportables à ne pas supporter de l’être devenu. J’ai gloupsé. Ressemblance physique ou mentale ? Pour Mum, elle me l’a confirmé ensuite, la ressemblance était affaire d’attitude, non de caractère. J’ai tout de même eu le temps de m’y retrouver un peu plus que ça, et de remarquer/déplorer que je n’étais pas, plus, aussi décidée que ça, que Sarah, dans la fantaisie de laquelle pourtant je me sens bien (ce génie du déguisement chez Doria tillier, cette réinvention constante de son personnage…).

***

En sortant, je découvre dans les camions arrêtés en pleine voie des baffles grandes comme moi. Il reste des noyaux de gens ça et là. Malgré moi, j’ai un peu peur : pas des looks marginaux, que je trouve plutôt attendrissants dans le désir qu’ils expriment de (re)faire communauté ; je redoute surtout l’effet de groupe sur les jeunes alcoolisés. Individuellement, pourtant, ce sont des anges : le groupe gueule dans le Franprix en cherchant de la barbac et des packs de bière ; l’individu rappelle que, oh, faut des légumes aussi, pour faire des pâtes-aux-légumes, on a un végétarien. #JaimeLaMortEtLesLégumes

New York néerlandais

On the Waterfront est éminément cinématographique. Comme je ne savais pas que Bernstein avait effectivement composé cette suite pour un film, je me suis fait le mien.

The Mask meet King Kong : le gorille joue de la grosse caisse sur le toit des taxis jaunes arrêtés tout autour de lui.
Rythme, embouteillages, quadrillage opaque et brillant des buildings, jungle urbaine.

Clé des champs, morves de nuages en dépassant la statue de la liberté, travelling lyrique dans les plaines de l’Ouest. La nature américaine soudain zébrée de géométrie urbaine, des escaliers horizontaux se dessinent et s’effacent à toute allure dans les épis de gluten, zig zag zorro, les pas sur la carte du maraudeur.

Retour à New York. Ça grouille et ça groove. Jusqu’à ce que. Les traits se forcent, les contours s’épaississent, le film devient dessin devient vitrail, les buildings, les taxis, les trompettes brandies comme le poing de Superman freezé en plein vol et King Kong au premier rang pour compléter l’affiche, le vitrail Broadway de comics.

Voilà ce que c’est de réaliser la bande-annonce sans avoir vu le film.

 

Dans Rhpasody in blue aussi, le plaisir monte au nez, mieux que la moutarde ou le wasabi. Khatia (faut-il encore dire Buniatishvili ?) nous la joue comme ça, à étirer la musique jusqu’à ce qu’on soit tendus comme des cordes de piano, là, impatient d’attendre la note qui va venir on-le-sait on-la-connait on-l’attend, VAS-Y (BORDEL en option), VAS-Y on se retient de crier et elle, tranquille, je viens, je viens. À un moment, je le jure, j’ai nettement entendu son index se balancer comme les hanches d’une femme fatale qui ferait signe : viens. là. viens. là ; si nettement détachés qu’on a le temps de se prendre se perdre les pieds s’évanouir blanche soupir entre les deux. Rhalala, glissando. C’est affreusement excitant, les cuivres me montent au nez, le long des bras en vérité, ça pétille sous la peau, à faire semblant d’avoir froid pour le plaisir, pour frissonner dans la salle surchauffée. Plusieurs fois, je feins de boxer l’épaule de Palpatine, hiii, c’est génial, je suis excitée comme une souris, viens là que je te fight comme un hamster. Soudain la ménagerie reflue : fini, sans bouquet final… c’est ce qui arrive quand on a trop joué avec ses terminaisons nerveuses, à lâcher et à reprendre. Mais qu’importe l’orgasme, pourvu qu’on ait l’ivresse.

 

Je tombe en période réfractaire jusqu’à la fin du concert : il est de bon ton de le taire, mais Rachmaninov est un peine-à-(faire-)jouir, je vous le dis. C’est un peu l’architecte qui vous dessine de superbes lignes, classiques, audacieuses… et vous colle des feuilles d’acanthe partout. Non, non, mieux, voilà la métaphore que j’ai passé les Danses symphoniques à chercher (impossible de n’en filer qu’une avec lui, qui change de thème comme de chemise ; ça s’effiloche toujours en un rien de temps) : Rachmaninov, c’est le mec qui vous emmène sur les cimes et, arrivé devant un paysage à couper le souffle, sans un regard sort son carnet pour noter méticuleusement le relevé de l’altimètre.

Jeudi 23 mars 2007, 22h, au 15 avenue Montaigne, 75008 Paris :
victoire de l’Amérique sur le bloc soviétique.
Merci à l’armée philharmonique de Rotterdam et à son commandant Yannick Nézet-Séguin : la guerre froide n’aura pas lieu.

The Lost City of Z, to A

Vous pensez avoir fait le tour des films en costume, et James Gray sort un nouveau film, qui n’est ni un film en costume ni même un James Gray. C’est d’une sensibilité qui n’a d’égale que la pudeur avec laquelle elle point. Ce sont des plans qui s’oublient* et des visages patinés qu’il faut prendre le temps de lire, comme des cartes jaunies – les acteurs sont d’ailleurs de plus en plus beaux à mesure que le maquillage les vieillit et que leurs personnages se gorgent d’un destin dont ils sont les seuls artisans**. À tel point que, seriez-vous Percy Fawcett (Charlie Hunnam), vous passeriez la journée assis à contempler sa femme (Sienna Miller). Mais vous n’êtes pas Percy et la beauté connaît la tristesse de la perte ou, sous sa forme atténuée, de l’absence : envoyé par sa hiérarchie militaire dans une expédition de cartographie pour déterminer la frontière (sensible) entre le Brésil et la Bolivie, Fawcett découvre des poteries anciennes dans la jungle là où nul homme (blanc) n’était allé, et n’a dès lors plus qu’une idée, y retourner. Malgré les maladies mortelles, les attaques des natives, les piranhas, les infections, le sang dégobillé et les flèches évitées de justesse : y retourner, et trouver cette ville mystérieuse qu’il nomme Z, comme la dernière pièce du puzzle de l’humanité. La formule a l’emphase d’un humaniste au temps du colonialisme***, mais aussi une portée métaphorique a laquelle le film finira par faire écho, après les délais, les tentatives avortées, la guerre des tranchées, toujours l’idée fixe, obsessionnelle, de cette ultime découverte.

<avertissement> Quoique je n’y vois pas de quoi gâcher le plaisir, la suite de ce billet ne fait pas de mystère sur celui qui entoure la fin du film.</avertissement>

Lorsque son acolyte M. Costin**** refuse de se joindre à une nouvelle expédition, Fawcett s’inquiète de ce qu’il a cessé de croire à l’existence de Z : M. Costin craint seulement que Z ne lui apporte pas les réponses qu’il cherche. Car Fawcett a beau recourir à la rhétorique du sacrifice, pour lui, sa femme et ses enfants, on le sent poussé par un désir immense – un désir si grand qu’il trahit le prétexte sous le but : trouver Z pour donner une direction à sa vie et l’achever. Le désir de connaissance, de progrès, d’humanité, la pulsion de vie s’inverse et se confond en pulsion de mort, de plus vaste que soi. La fin, magnifique, ne tranche pas – rationnellement si, bien sûr, mais métaphoriquement non : Fawcett nous fait parvenir, via sa femme endeuillée, la boussole qu’il devait envoyer comme signe s’il trouvait Z et ne devait plus souhaiter en revenir. Non seulement, dans l’achèvement, rien n’est arrêté, mais tout fusionne : la femme de Fawcett descend d’une demeure victorienne pour s’enfoncer dans la jungle et nous abandonner avec le souvenir de son mari et de son fils portés par des indigènes vers une fin incertaine, dans une nuit étoilée de torches, avalés par les origines du désir, de l’humanité (son fils, qu’il avait laissé tout jeune lors de sa première expédition, est avec lui ; la boucle est bouclée, le cœur dilaté par la peur et la beauté).

 

* Un seul maniérisme choquant, du coup : le plan sur la trace d’alcool brunâtre qui s’écoule jusqu’à être remplacée par le train dans lequel se passe l’action.
** Travailler à se (construire-)détruire, il faut sûrement tout une vie et un peu d’ethnographie pour ça.
*** Fawcett est un esprit progressiste de son temps : suspectant les indigènes d’être ses égaux, mais rappelant à sa femme qu’elle ne peut le suivre, car même s’ils sont égaux en esprit, ils ne le sont pas de corps et elle doit rester élever les enfants.
**** Robert Pattinson, méconnaissable sous les années et la barbe, décidément fort bon acteur.

La Pucelle d’Orléans

Après la Jeanne d’Arc d’Honegger, la Philharmonie présentait cette année celle de… Tchaïkovsky. Je n’avais jamais entendu parler de cette curiosité, rapportée dans ses bagages par le Bolchoï. Entendre Orléans émerger d’un flux de chant russe est chose fort étrange, plus étrange encore que la nationalisation de la Vierge (qui était pour la victoire des Français, bien évidemment), les retournements superstitieux (gloire à l’envoyée divine qui nous a sauvée / brûle, sorcière démoniaque, le tonnerre a parlé) ou que le messager rapportant dans son récit avoir été tué sur le chant de bataille.

L’opéra s’appuie sur une pièce de Schiller, que je ne connais pas plus que les récits historiques (globalement tout ce qui précède Louis XIV… hem hem), aussi ne saurais-je dire s’il revient au dramaturge ou au compositeur le mérite de cette belle ambiguïté lorsque le père de Jeanne lui demande si elle se considère comme sainte et pure. Elle ne répond pas : lui la pense sous l’influence du diable ; elle, sent sa pureté ternie par le désir qu’elle s’est mise à ressentir pour le chevalier qu’elle a épargné.

Musicalement, cependant, ce n’est pas mon passage préféré ; le titre est sans conteste raflé par l’air des ménestrels (« l’homme court vers sa tombe ») de l’acte II. Beaucoup aimé aussi le duo de Charles VII et de son amante Agnès, lorsqu’ils songent à abandonner le royaume dans leur fuite : l’acceptation du malheur est apaisante, et la fuite qui n’aura pas lieu presque un repli dans le dénuement amoureux. La disparition de leurs voix a cappella les retire de la marche du monde d’une manière bien plus émouvante que l’entrée incandescente de Jeanne au paradis. Mais sûrement n’aurais-je pas trouvé ce passage joliment fade s’il n’était en creux des visions et déclarations tonitruantes (vu les déflagrations du dernier acte, il est plutôt heureux que nous ayons perdu à l’entracte nos places au premier rang de balcon VIP).

Il serait malvenu de bouder le plaisir de l’orchestre, des chanteurs et des chœurs, qui envoient : pour une fois, pas de doute, ça vibre. Le thème est français, mais l’exécution sans conteste russe. J’ai d’ailleurs plaisir à observer les artistes qui incarnent et me confortent dans l’idée fantasmée que je me fais de la russité, notamment un trompettiste dont la coupe au bol et l’air buté me font irrésistiblement penser à Noureev, et une choriste russe à la beauté très aristocratique que je caste immédiatement pour Anna Karénine (j’ai compris ensuite pourquoi : les broderies de sa veste en organza, qui sur d’autres tombaient comme des rideaux, ceignaient son cou comme les costumes dans le ballet de Boris Eifman). Côté voix, si celle d’Anna Smirnova est aussi inébranlable que la volonté de son personnage, je lui préfère la suavité d’Anna Nechaeva (qui donne à Agnès un petit air d’Angelina Jolie) et l’aigüe déstabilisant de Marta Danyusevich (l’Ange aux interventions très ponctuelles), mais tous étaient très bien, du moins de mon point de vue profane. Tchaïkovsky est particulièrement formidable pour le profane : sa musique est riche, mais le scintillement orchestral ne se fait jamais au détriment de la mélodie, si bien que tout ce qu’on pressent qui nous échappe (et qui restera peut-être réservé aux mélomanes avertis) n’empêche ni de suivre ni d’apprécier.