Imitation Game

Sous ses allures de biopic chronologique bien rodé, Imitation Game est une petite machine de guerre – narrative, s’entend. Il faut un certain savoir-faire pour concevoir un scénario de film sur Alan Turing, le mathématicien qui a cracké le code Enigma des Allemands durant la guerre froide et, pour ce faire, a créé une machine qui est l’ancêtre des ordinateurs. Chiffres et logique ne sont pas a priori des ingrédients très propices à l’instauration d’une tension dramatique. C’est pourtant ce qu’a réussi la scénariste Graham Moore, qui raconte s’être inspiré de Sir Conan Doyle. Si vous le voulez bien, regardons d’un peu plus près cette belle mécanique.

 

Première scène, dans une salle d’interrogatoire. Une voix met en garde son interlocuteur : ce qu’on va lui raconter est une affaire classée top secret ; s’il veut l’écouter, c’est à lui d’en assumer la responsabilité. On ne voit pas très bien qui parle à qui, si bien que la voix s’adresse avant tout à nous, spectateur. Nous voilà prévenus, nous voilà inclus. La narration commence des années après les faits qui motivent la réalisation d’un biopic sur Alan Turing. Encadrer l’histoire, confiée à une tierce personne qui matérialise à l’intérieur du récit le lecteur/spectateur, est un processus narratif classique pour impliquer ce dernier ; on verra un peu plus loin la pertinence toute particulière qu’il revêt ici. L’épisode du décodage du code Enigma est donc narré en flash-back à partir d’un futur incertain – on sait seulement que le mathématicien, victime d’un cambriolage, est entendu par la police. L’inspecteur a flairé un truc pas clair et, en faisant des recherches, s’est heurté à un dossier classé top secret. La curiosité est éveillée.

Première partie du récit : comment un mathématicien qui ne parle pas un mot d’allemand devient-il membre d’un programme militaire top secret pour décoder les messages ennemis ? On ne sait pas – la tête du recruteur en atteste – comment Alan Turing a su que le poste auquel il posait sa candidature concernait Enigma. Cela fait partie du mystère qui entoure le personnage et le caractérise : c’est un homme qui sait – qui sait ce que nous ne savons pas, soit que nous ne sommes pas assez informés, soit que nous ne sommes pas assez savants. Qu’il bluffe ou qu’il ait réellement un coup d’avance, on ne peut pas le savoir ; on constate seulement l’écart entre son savoir et notre ignorance. Pour nous faire admettre le génie du personnage, sans que nous nous vexions (cela peut être un peu vexant de voir l’autre promu au rang de génie simplement parce que nous ne pouvons pas comprendre ce que lui comprend – servir de faire-valoir au génie nous renvoie à notre médiocrité), le scénariste s’assure de nos bonnes grâces par le rire. Alors que nous devrions nous identifier aux interlocuteurs d’Alan, largués par son intelligence, le rire dont ils sont l’objet nous font passer aux côté du héros – car jamais on ne voudra s’identifier à celui qui perd la face. En tant que spectateurs, nous ne sommes pas beaucoup plus matures qu’un gamin de 15 ans mal assuré, heureux d’avoir été accepté dans la bande populaire à laquelle il n’aurait jamais espéré appartenir, et qui s’empresse de rire aux blagues de sa figure tutélaire, même lorsqu’il n’en comprend pas forcément les tenants et aboutissants. Pour faire simple : dans cette première partie, Alan est le Dr House des mathématiques – même assurance, même arrogance, mêmes visages décontenancés ou énervés en face de lui. Et surtout : mêmes piques divines.

Seulement voilà, si on veut intéresser le spectateur à l’enjeu qu’est le décodage d’Enigma et instaurer un suspens à partir de là, il va falloir que ledit spectateur y comprenne quelque chose. Casse-tête pour le scénariste : comment mettre à la portée du public sans lui donner l’impression de mépriser son intelligence ? Graham Moore refuse le In english, please des séries policières, cette phrase que l’on entend toujours après que le médecin légiste ait débité son jargon-qui-le-rend-crédible (alors qu’on devrait pourtant savoir depuis Le Malade imaginaire, que c’est davantage le signe de notre crédulité que de sa crédibilité). C’est là qu’intervient dea ex machina Joan Clarke, recrutée par mots-croisés, sur une idée d’Alan, et qui a complété la grille en moins de temps qu’il n’en a fallu au génie lui-même. Nous avons donc une nouvelle arrivante, qu’il faut mettre au parfum, et dont l’intelligence est établie comme étant de nature à pouvoir rivaliser avec celle de notre génie : nous entrons tout naturellement dans la confidence, charmés par ce que les conventions du cinéma nous incitent à considérer comme une idylle naissante. Il s’agit – on comprendra vite pourquoi – d’une amitié, à la faveur de laquelle le héros dévoile sa fragilité. Si nous rions depuis tant d’épisodes avec le Dr House alors qu’il est infect avec tout le monde, c’est d’abord parce qu’il nous autorise à rire à ses côtés, mais aussi et surtout parce qu’il nous fournit de quoi excuser son comportement : il souffre. Alan souffre lui aussi. De solitude. De ne pas réussir à communiquer avec ses semblables. Ce que l’on prenait pour de l’arrogance était en réalité une totale incompréhension des rapports humains : la diplomatie et l’implicite sont terra incognita pour le mathématicien, bien plus à l’aise avec les vérités binaires (true or false). Ce retournement est illustré par une délicieuse scène où un des membres de l’équipe demande qui a faim : moi, répond Alan, qui jamais ne mange avec les autres ; étonné, l’autre lui demande s’il veut venir manger avec eux, et Alan de refuser : on a demandé qui avait faim, pas qui voulait aller déjeuner. On le voit mieux dans le film, le caractère autiste du génie ne fait pas disparaître le rire, il le change de direction. On ne rit plus des interlocuteurs d’Alan avec lui, mais on rit gentiment de lui : à l’admiration s’est mêlée la compassion.

Cette fois, c’est bon, le lien est bien établi avec le personnage, et Hugh Alexander se charge de le réintégrer dans les bonnes grâces du groupe. On respire, on tremble et on espère à l’unisson de l’équipe, désormais soudée au point que tous menacent de démissionner si on empêche Alan de poursuivre ses recherches avec la machine qu’il construit. Le bruit des rouages vaut battement de tambour : le code va-t-il être cassé d’ici minuit ? Tous les soirs, les Allemands modifient les paramètres d’Enigma et le travail de la journée est perdu. La machine mouline à l’aveuglette jusqu’à ce que… Une sténographe chargée de transcrire les messages codés interceptés, draguée par un membre de l’équipe, raconte qu’un soldat commence chacun de ses messages par la même adresse à sa fiancée et Alan, agité, se met à courir vers le hangar où se trouve la machine : tous les matins, les Allemands envoient un bulletin météo se terminant par Heil Hitler ; c’est sur ces quelques mots qu’il faut régler la machine pour orienter le décodage. Heil Hitler : c’est tout l’allemand qu’il fallait connaître pour casser le code Enigma. Cet Eurêka n’est pas le cri d’un chercheur solitaire qui tombe comme un cheveu sur la soupe : c’est la congruence soudaine d’éléments qui étaient là, qui nous ont été exposés mais que nous n’avions pas rapprochés. L’étymologie de l’intelligence ne ment pas, il s’agit bien de faire des liens.

« Doyle’s great discovery is that intelligence is not about the accumulation of data — it’s about deciding what that data means. Holmes has the same tools at his disposal that you do; he almost never possesses information that you don’t. It’s only that he looks at the shared information and sees things that you never could. »

Graham Moore, How to Write About Characters Who Are Smarter Than You

Comment maintenir l’attention une fois passée l’acmé, une fois le code déchiffré ? Au suspens succèdent les dilemmes moraux. Si l’armée agit de telle sorte que les Allemands comprennent que leur code a été déchiffré, ils en changeront et tous les efforts de l’équipe auront été vain. Il leur faut donc utiliser les renseignements avec parcimonie et discernement, c’est-à-dire faire des choix stratégiques et décider quelles vies sacrifier pour en sauver beaucoup d’autres. La prise de conscience passe par une crise qui met immédiatement fin à l’euphorie de la découverte : le frère d’un membre de l’équipe est à bord du navire que l’ennemi projette de torpiller. Il est encore temps de prévenir le bateau, mais trop tard pour inventer une stratégie qui justifie le changement de trajectoire ; si le bateau vire de bord, les ennemis comprendront. Alan arrache le combiné des mains de son camarade, malgré son désespoir. C’est à cette réaction de sang-froid que le responsable militaire reconnaît en Alan l’homme qu’il fallait. Non pas un homme qui oublie la réalité des vies derrière les chiffres dans le traitement statistiques qu’il met en place, mais un homme qui accepte de prendre des décisions qui transfère la responsabilité de la guerre sur lui. Sans lui, des hommes seraient quand même morts, et en plus grand nombre, mais ses calculs et les décisions qui sont prises en conséquence condamnent : ils désignent ceux que l’on abandonne sciemment à la mort. Placé dans la position d’un dieu qui décide qui sacrifier et qui épargner, Alan aurait pu trouver refuge dans l’hybris pour se soulager de sa lourde responsabilité ; il l’assume, au contraire, et refuse de trancher sur ce que la situation a fait de lui, monstre ou sauveur. On retrouve là, de manière troublante, la réflexion au cœur d’American Sniper : qu’est-ce qu’être un héros ? Ne serait-ce pas, au final, endosser la responsabilité pour en décharger les autres ? Absorber l’ambiguïté morale pour la paix des consciences ?

On ne veut pas savoir ce que vit un héros ; il est là pour nous permettre de refouler. La narration suit d’autant mieux ce mouvement de refoulement que sa construction lui permet d’éluder : un simple écran noir passe les années (lourdes en termes de conscience et creuses d’un point de vue dramaturgique) sous ellipse ; on sort de l’abyme en bouclant directement sur l’interrogatoire du début. On ré-entend la même phrase, la même mise en garde sur la responsabilité qu’il y a à écouter ses confessions, mais cette fois, la scène est filmée dans son ensemble, la voix d’Alan s’adresse bien à l’inspecteur. Ces confessions ne serviront à rien, sinon à renforcer la dimension tragique d’une existence : la procédure est déjà engagée pour le faire condamner pour homosexualité – et le condamner tout court, le traitement par castration chimique le poussant au suicide. Tout une époque… qui n’était pas prête au retour du refoulé. L’opération Enigma a été si bien tenue secrète qu’elle n’a pas pu sauver un homme qui avait lui-même sauvé des centaines de vie en y participant – paradoxe tuant.

Mit Palpatine
(à lire aussi : Hier au soir)

Manon mais non

À danser Manon comme si c’était Giselle, Laëtitia Pujol m’a mis le doute : ma lecture du roman de l’abbé Prévost remontait-elle tant que ma mémoire ait pu substituer une rouée à la jeune fille dont s’éprend Des Grieux ? Il me semblait que tout l’intérêt du roman était justement qu’on ne savait jamais très bien si Manon était la jeune fille au cœur pur (jouée par les circonstances mais) aimée par Des Grieux ou la jeune femme (attendrie et flattée par Des Grieux mais) avide de richesses, dont MG faisait sa maîtresse. Cette dualité, construite par le double récit de Des Grieux (homme de passion) rapporté par l’abbé (homme de morale), fait de Manon un personnage ambiguë, mi-amante à encenser dans une histoire d’amour, mi-courtisane à réprouver dans une parabole.

L’interprétation de Laëtitia Pujol donne une telle cohérence au personnage qu’elle l’évince, le réécrit. Ce n’est plus Manon, c’est Giselle, une jeune fille fraîche et ignorante qui s’éprend aussi facilement de Des Grieux que de ce qui brille – une girouette tout ce qu’il y a de plus innocente. Si cela fonctionne plutôt bien lors de la rencontre avec Des Grieux (après tout, on la menait au couvent…) et qu’on y trouve quelques pépites de pudeur (lorsque Des Grieux l’attrape par le cou, son corps se raidit, comme paralysé par une première bouffée d’érotisme, et c’est ainsi que Des Grieux l’allonge sur le sol), cela ôte du piquant le reste du temps, notamment chez Madame (où Allister, ayant pris du grade à l’entracte, déclenche un crêpage de chignons entre deux filles qui se l’arrachent). À donner cohérence à un personnage qui en manque cruellement, l’interprétation de Laëtitia Pujol est trop intelligente. Son personnage sincère évacue le soupçon et le frisson qu’entretenait la Manon d’Aurélie Dupont1, dont on ne savait jamais si elle était plus maîtresse des hommes ou d’elle-même.

Au final, près de deux mois plus tard (oui, bon), le souvenir le plus vivace que j’ai de cette soirée est Aurélien Houette en geôlier aussi électrisant que débectant. Par la simple résistance de ses gestes, la scène où il plie Manon à son désir se charge d’une tension érotique quasi-pornographique : mise à distance, l’empathie qui écoeure excite, dans un mélange d’égale attraction et répulsion. Moralité : même en perruque, Aurélien Houette peut me faire fantasmer.

(Avis contraire chez les balletonautes.)

 

1 Il y a un bail, oui.

10 mois d’école et de danse

Je n’aime pas les enfants. Bien sûr, j’apprécie certains enfants. Mais je n’ai pas ce préjugé favorable partagé par un grand nombre de personnes selon lequel les enfants seraient par nature mignons et attendrissants. C’est même plutôt le contraire : la couche de surmoi n’a pas encore bien séché sur ces petits êtres potentiellement cruels. Autant dire que si j’ai assisté à la représentation de « Dix mois d’école et d’opéra », c’était surtout par curiosité pour le travail du Petit Rat : que peut-on tirer d’une classe de gamins sans prédispositions ni attrait particulier pour la danse ? Je ne savais pas que Strapontine y participait également, ni surtout que le spectacle, loin du gala de fin d’année mal réglé, allait me plaire.

Imperturbables, les balletomanes ont exercé leur critique sans circonstances atténuantes. À la sortie, chacun avait sa préférence pour l’une ou l’autre pièce. Joël le premier s’est prononcé en faveur de Ça manque d’amour, chorégraphié par Bruno Bouché assisté du petit rat pour les élèves du collège des Chènevreux (Nanterre). Le sérieux qui préside aux croisements de ligne (forcément zigzagantes) et aux mouvements appliqués à la barre (forcément raides) est tempéré par un humour certain, avec des déguisements joyeusement farfelus (mention spéciale au bouffon du roi), un soupçon de parodie lorsque le maître de ballet princier met tout le monde à la barre, et une jam session sur le principe de On m’a appris à danser comme ça : (mouvements classiques raides), mais moi je préfère danser comme ça : (démonstration dance floor power, dont un booty shake absolument géant). On rit de bon cœur lorsque le dernier finit par « mais moi, je préfère ne pas danser du tout » – c’est de bonne guerre – mais avec un petit pincement ; cette remarque humoristique confirme ce qui affleure dans tous les passages empruntant au vocabulaire de la danse classique : celle-ci, loin d’être perçue comme une discipline exaltante, est vécue comme une contrainte. Cela dit, on mesure à cette résistance l’ingéniosité de Bruno Bouché, qui l’a récupérée dans la chorégraphie, et le chemin parcouru par les élèves, qui ont en scène fière allure.

Pour moi, cependant, ça manque d’amour (de la danse), et j’ai préféré Un nouvel endroit, pièce moins ambitieuse dans ce qu’elle demande aux élèves (pas d’initiation au classique ni de formations géométriques strictes) mais plus aboutie d’un point de vue artistique (les élèves sont plus âgés, ça joue aussi). Selin Dündar et Serge Ambert ont misé sur les déplacements dans l’espace et les entrées/sorties des élèves, jamais en scène très longtemps d’affilée et rarement tous en même temps, pour créer des tableaux aux atmosphères variées mais cohérents, qui piquent la curiosité du spectateur et finissent par l’absorber. Cette pièce plus théâtre de la Ville qu’Opéra est évidemment inégale, mais son alternance de solos, duos et passages en groupe donne à chacun l’occasion de s’exprimer… ou de ne pas trop s’exposer, pour ceux qui se sentent moins à l’aise et préfèrent rester en retrait parmi leurs camarades. Les interactions entre les élèves sont également plus riches, au point que l’on assiste à des portés carrément osés (et maîtrisés : chapeau bas !) et que l’on serait bien incapable de dire qui côtoie qui au quotidien parmi ces élèves de deux collèges différents (collège Pierre de Geyter à Saint-Denis et collège La Grande aux belles dans le 10e arrondissement). De belles personnalités se laissent deviner : une présence fascinante pour l’élève aux tresses rouges qui ouvre la pièce, une profondeur incroyable pour celle (la seule) qui fait de la danse contemporaine par ailleurs et que l’on verrait bien, au-delà de sa maîtrise, chez Pina Bausch, comme les adolescents des Rêves dansants dans Kontakthof. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les garçons ne sont pas en reste, pas du tout ; j’en ai même repéré deux, en orange (évidemment), qui doivent dégommer en battle.

Le mot de la fin reviendra à un élève de Strapontine, dépité d’avoir été recruté pour ce projet alors qu’il voulait être dans la classe foot : « Madame, les applaudissements, ça m’a fait des frissons, là… comme sur le stade ! » Dix mois d’école et d’opéra ont marqué un but.

Quille jazzy

Pour le dernier concert de la saison, l’Orchestre de Paris a concocté une soirée qui ressemble aux derniers cours de l’année à l’école : on est encore là, mais on ne tient plus en place et on s’amuse déjà en se projetant ailleurs. Aux États-Unis, en l’occurrence, même si en partie rêvés à partir de l’Europe et de la Russie. C’est parti pour une thématique jazzy.

Sur les quais, suite symphonique rappelle d’emblée que Bernstein est le compositeur de West Side Story : on sent l’action, le mouvement, de la caméra, presque. Un précipité de percussion : nous voilà cavalant sur les conteneurs entreposés aux abords du port. Un cor : la brume visible de loin en loin sous les lampadaires solitaires. Une mélodie à la flûte : c’est le cœur qui s’emporte. Explosion de percussion : n’y aurait-il pas une rixe ? Coups de cymbales : le héros n’est-il pas héroïque ? On est comme au cinéma. Un peu trop même, puisque l’équipe de Mezzo (ai-je cru comprendre) a endossé le rôle du mangeur de pop-corn, avec des allées et venues à l’arrière du parterre où je m’étais replacée (au premier balcon de côté, tout est déformé) et des messes pas si basses. Dommage.

Pour Busking, concerto pour trompette, accordéon, banjo et orchestre à cordes, Serendipity et moi sommes rejoints par le percussionniste et deux violonistes de l’orchestre : j’échange un grand sourire avec l’un et partage la perplexité de l’autre. Le concerto de Gruber a quelque chose d’informe, comme si la musique était perpétuellement dilatée dans le soufflet d’un accordéon. Ces étirements sans élasticité m’ont toujours rebutée dans le jazz, que je n’apprécie que sous forme d’influence, jazzy moins big band que cabaret.

Un replacement au balcon permet d’apprécier Rhapsody in blue. L’ami russe, à ma droite, dirige de la main gauche, tandis que Palpatine, à ma gauche, pianote de la main droite sur mon genou. En bas, Fazil Say nous agace de ses rythmes entrechoqués : il ralentit à l’extrême, retarde la suite que l’on connaît, que l’on veut, et lorsqu’on n’en peut plus, ses doigts passent en trombe ; pris de vitesse, on ne voit pas passer les notes désirées, elles nous ont devancés et culbutés en passant, on dégringole avec elles sur les fesses, en riant, jusqu’à la prochaine montée de plaisir. Jouer de notre attente, ça, c’est de la musicalité !

Je me demandais pourquoi l’on ne finissait pas la soirée par Gershwin et puis les Suites pour orchestre de jazz de Chostakovitch sont arrivées. Aux début de la première valse, l’ami russe tend une main flex : « Non, ce n’est pas la bonne. » Les premières mesures sont effectivement trompeuses et il faut attendre la deuxième valse pour que le gamin de la CNP se mette à traverser la vie avec son violon. Si l’on en croit cette entrée au répertoire de l’Orchestre de Paris, les Suites pour orchestre de jazz sont aussi connues que rarement jouées en concert. J’espère qu’elles seront souvent reprises, parce que c’est vraiment un énorme plaisir de sentir les cordes ronfler et nous transporter des États-Unis en Russie en deux voyages d’archet. Sans compter qu’il me faudra quelques écoutes supplémentaires pour emboîter le pas au musicien dans la marche, le foxtrot et la polka. Si j’avais été à la place des spectateurs assis par terre au parterre (la Philharmonie a voulu la jouer façon Albert Hall), je n’aurais pas résisté à la tentation de me lever pour danser.

Pas de bal mais une révérence pour la violoncelliste Jeanine Tétard, qui part à la retraite (pour l’occasion, le hérisson a échangé sa place avec elle, il me semble, et s’est retrouvé à côté d’une Delphine Biron plus enthousiaste que jamais). C’est avec un gros bouquet de fleurs à ses pieds que la violoncelliste a pour cette fois encore fait corps avec l’orchestre, pour un bis dont je n’ai plus le nom mais que j’ai mis un long moment à arrêter de fredonner.

Far from the madding crowd

 

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Bathsheba Everdene donne envie de se laisser aller à l’onomastique, tant le personnage joué par Carey Mulligan dans Far from the madding crowd a du caractère et de la fantaisie. Indépendante mais pas farouche, souriante mais déterminée, la jeune femme administre d’une main de maître la ferme dont elle vient d’hériter, sans songer à prendre un homme à ses côtés. Eux y pensent pour elle. Ils sont trois :

Gabriel, le voisin de sa tante, qui, par un retournement du sort, se voit contraint de se faire embaucher : il devient le berger de Bethsheba – et son subordonné (pas gagné),

William, le propriétaire fermier voisin, dont l’amour s’embrase suite à une plaisanterie équivoque (attention à la pitié dangereuse),

et Frank, soldat en uniforme rouge, aussi élégant que gaulois.

Commence alors une valse à trois temps :

Gabriel, le camarade, le compagnon, l’homme sur qui l’on peut compter pour sauver la récolte, les moutons et vous aimer,

William, le protecteur plus âgé, l’admirateur qui veut vous couvrir de robes, de bijoux et de chastes baisers,

Franck, le séducteur, qui sait vous émoustiller.

Gabriel, tendre ; William, passionné ; Franck, sensuel… chaque personnage est pourtant plus fouillé que son seul rôle l’exigerait :

Gabriel ne restera pas éternellement Lassi chien fidèle ; il est bien décidé à partir sans se retourner une fois sa maîtresse bien établie et, entre-temps, n’admet pas d’être malmené, ripostant aux coups d’orgueil ;

William n’est pas l’amoureux transi inoffensif que ses bredouillements laissent penser ; son obsession confine à la folie ;

Franck n’est pas le séducteur désinvolte et sans scrupules que l’on imagine ; s’il n’a plus de parole, c’est qu’il l’a donnée à une autre femme, qu’il a aimée et perdue, n’étant pas parvenu à l’épouser.

L’art et la manière d’aborder Bathsheba :

à peine la connaît-il que Gabriel la demande en mariage ; Bathsheba dit non au mariage, non pas à Gabriel lui-même, qui ne le comprend pas ;

William lui aussi la demande en mariage ; Bathsheba ne dit pas non au mariage de raison, auquel elle peine pourtant à se résoudre, ce que William ne comprend que trop bien ;

Franck, lui, ne demande qu’à l’embrasser et, n’ayant pas de réponse de la demoiselle au souffle coupé par une démonstration d’épée, le fait et se fait épouser.

 

On est bien heureux qu’il n’y ait plus aujourd’hui besoin de se marier pour s’apercevoir que le désir et l’amour ne coïncident pas forcément, car le motard, nouvel avatar du soldat à cheval, l’emporte encore et toujours sur le grand cœur friendzoné. Il faudra dans le cas de Bathsheba moult hasards pour rectifier le tir et l’on n’a pas toujours, dans la vie, ces mêmes habilités narratives1. Alors par pitié, fières mesdemoiselles, n’étouffez pas le désir que l’ami amoureux fait naître chez vous ; et par pitié, messieurs silencieux, ne brûlez pas les étapes, ne vous emportez pas tant que le désir n’est pas là, mais dites-le lorsque vous êtes amoureux.

Il serait tout de même dommage de vous faire couper l’herbe sous le pied, surtout si votre bienaimée est aussi belle et impressionnante que Bathsheba Everdene / Carey Mulligan. Elle ne m’avait pas émue plus que cela lorsque je l’ai découverte dans Shame, mais là, quelques années plus tard et quelques siècles en arrière, j’en suis tombée amoureuse : ce sourire ! ces quenottes ! ces fossettes ! et ce regard malicieux ! Les robes victoriennes n’y sont peut-être pas entièrement étrangères tant, longues et cintrées, elles conviennent aux silhouettes sveltes. Je me souviens que Kaya Scodelario dans Les Hauts de Hurlevent m’avait fait le même effet. Corps frêles et fortes têtes dans une campagne juste ce qu’il faut de sauvage2… ah ! soupirez, soupirez !

 

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1
 Ce ne sont pas seulement des coups de théâtre fort commodes pour arranger la situation et mener à un dénouement heureux, comme on peut en avoir dans les comédies de Molière ; ces retournements constituent aussi des points de rupture dans la psyché et modifient en profondeur les relations que les personnages peuvent entretenir, au point qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Il se passe quelque chose et ensuite c’est comme ça. La première fois que j’ai pris conscience de la puissance narrative ces micro-événements altérants, c’est dans Thinks… un roman de David Lodge.
2 OK, très sauvage (et boueuse et tourbeuse) dans ce Wuthering Heights.