Janvier 2024, journal

Début janvier

Seconde semaine de vacances, chez le boyfriend. Il m’a fallu une semaine — une semaine pour me relâcher, et accepter de ne rien faire pour retrouver l’envie, l’énergie (et un peu moins l’urgence) de faire.

  • Faire (ne rien) : des nuits de neuf heures, des rots de bonhomme (celui-là, il était vraiment dégueulasse, s’émerveille le boyfriend, qui apprécie mes progrès en la matière).
  • Faire : bloguer et finir la relecture de mon manuscrit, dont le gros chapitre de 60 pages.

Je me savais fatiguée ; je sous-estimais l’épuisement. Le premier semestre a été hardcore, je le mesure rétrospectivement : la rentrée en septembre avec un lumbago, l’épisode de cruralgie aiguë en octobre qui me vaut un passage aux urgences, l’infiltration ratée qui me cloue de douleur au lieu de me soulager en novembre — quelques jours d’état grippal en bonus en octobre, courtesy du Covid, et la fatigue accumulée qui se traduit et se renforce par quasi trois semaines de crève hivernale en décembre. Les quelques jours d’arrêt pris à chaque mésaventure m’ont permis de tenir le coup, mais pas de récupérer pleinement : je le mesure aux nuits de neuf heures, dont j’émerge avec difficulté.

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Plus je récupère, moins m’exaspèrent les émissions YouTube que regarde le boyfriend — ou plutôt les visionnage d’émissions commentées par des Twitcheurs. Une fois habituée au ton de sa voix, j’apprécierais même Cassandre, ce jeune homme à l’analyse surdouée. J’ai beaucoup plus de mal avec deux de ses potes-admirateurs, qui hate-watchent avec beaucoup de mauvaise foi… Il me faut un moment pour comprendre que ce n’est pas tellement le principe qui me gêne (je ne fais pas autre chose quand je regarde Miss France ou l’Eurovision), que la position depuis laquelle ils parlent. Tout est revu par le prisme de la classe sociale, et forcément, être renvoyé à ses privilèges par le biais de l’ironie, qui plus est soutenue par un brin de mauvaise foi, c’est inconfortable.

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Régulièrement, dans la journée, on se demande où est le chat : souvent, à sa place derrière le rideau ou dans le bac à chaussettes ; parfois, de plus en plus souvent, sous la couette, et alors, à moins d’être démasqué couette levée, il fait le mort, qu’on jette une fringue sur le lit ou qu’on chatouille le boudin de couette à pleine main. Il fait tellement bien le mort qu’on aurait presque peur de l’écraser par inadvertance.

Chaque soir, le chat réclame sa pâtée, le dîner arrive magiquement sur la table (le magicien bosse parfois longtemps en cuisine) et on regarde quelques épisodes de Spy Family, jusqu’à ce que le boyfriend tombe de fatigue et que je relève la tête de sa cuisse (aka la place du chat, la meilleure, celle d’où l’on obtient toutes les papouilles).

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Jeudi 4 janvier

On refait nos mondes à la crêperie avec JoPrincesse ; nous sommes les avant-dernières à partir. Elle m’apprend ceci qui me paraît dingue : le delta de fatigue entre le premier et le second enfant serait plus élevé qu’entre l’absence d’enfant et le premier ; tu débloques un nouveau niveau de fatigue permanent, me dit-elle émerveillée par l’horreur de ce giga-boss.

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Vendredi 5 janvier

Dans le TGV, une phrase improbable émane du carré d’à côté : « Dans la famille des Francs, je voudrais Clovis. » On n’a pas joué au même jeu des sept familles. Qu’on se rassure néanmoins, ce n’est pas parce qu’il y a des Gaulois, Vercingétorix, la Régence ou la Saint-Barthélémy que les enfants n’ont pas fini par se disputer et s’accuser de tricher.

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Premier cinéma de l’année : Iris et les hommes. À voir si (et seulement si) vous aimez Laure Calamy. Je suis seule dans la salle avec un groupe de gamines qui n’arrêtent pas de sortir, rentrer, parler, glousser, commenter. « Mais attends, là il lui fait quoi ? » Un cunni, les filles, un cunni. Merci d’apprécier en silence.

Renversement de situation quand le chauffeur de taxi à l’écran passe une chanson que je ne connais pas plus qu’Iris : les gamines se mettent à chanter-hurler en cœur. Je me suis sentie boomer. (C’était Booba — et de la “socialisation inversée”, j’ai appris ça l’autre jour avec Cassandre.)

Heureusement, la mère d’une des filles est venue les chercher aux trois quarts du film, je ne sais pas comment on aurait toutes ensemble survécu à la scène où l’héroïne rencontre son match NoVanilla, avec cordages et baîllon. Perso, c’est pour l’épisode de comédie musicale au milieu des HLM que je n’étais pas prête.

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Apéro après le cours de posture. Mon cake roquefort-poire-noix semble plaire. Je me laisse fasciner par une nouvelle, qui, en plus d’être ergothérapeute, a tenu une école de pole dance et, depuis qu’elle l’a fermée, a repris des études de psychologie et suis des cours de danse classique et d’escalade deux fois par semaine. Elle a le verbe incisif et brille dans l’auto-dérision, genre de personnage stimulant à côtoyer. Et pourtant. En sortant, je me rends compte qu’elle n’a posé aucune question à personne, qu’elle a absorbé toute l’attention qu’on lui portait, éclipsant même l’amie qui l’introduisait, une discrète danseuse classique que je vois régulièrement et que j’aurais pu apprendre à connaître (le regret était peut-être mutuel, nous avons discuté après le cours suivant…). Quant à S., que je me réjouis à chaque fois de retrouver et avec qui je suis persuadée que je m’entendrais bien, je me suis une fois de plus trouvée dans l’incapacité d’engager avec elle une conversation suivie. Il est parfois bien difficile de se lier.

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Lundi 8 janvier

Cette professeure fait secouer les mains “pour de vrai, jusqu’à ce que ça fasse mal” avant de faire les petits sauts, pour les éprouver sans tension dans les bras. Mon dos m’interdit de sauter, mais depuis mes relevés au fond de la salle, j’aurais tendance à croire que ça fonctionne.

Elle explique que dans l’attitude à la seconde, chez les chorégraphes néo, la jambe en elle-même doit être en dehors, mais pas le pied, de sorte à ce que le cou-de-pied soit visible à son acmé — il doit prendre la lumière. C’est justement le degré de rotation naturel de mon en-dehors à son maximum ; voir la semelle du chausson dans un développé à la seconde est pour mon corps de la science-fiction.

Prêtez attention à ce que fait le pied de derrière, nous enjoint-elle. C’est ce qui fait qu’on regardera un danseur plutôt qu’un autre dans une « simple » marche — ce mot entre guillemets, elle ne l’emploie pas, elle sait, nous rappelle que marcher est l’une des choses les plus compliquées qui soit en danse. Imaginez que vous marchez sur de la mousse en forêt ; c’est comme si vous arrachiez un morceau avec le pied de derrière et le recolliez au pas suivant. 

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La pièce sur laquelle nous allons travailler retrace les dernières heures de filles et femmes fusillées pour résistance pendant la guerre d’Espagne. La maîtresse de ballet évoque leur enfermement, la torture puis leur regroupement dans une même salle en leur demandant d’écrire leur dernière lettre. C’est toujours gai, ce qu’on nous fait travailler, note N. à la pause, nous rappelant le fleuve des damnés et leurs mouvements torturés en septembre. Sans doute expie-t-on des siècles de fées et de princesses sur pointes.

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Chungkinq Express au cinéma. Le changement de protagonistes en cours de route me déroute, faisant du fast-food qui donne son nom au film un simple point relai entre deux histoires.

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Mardi 9 janvier

Rêve. Je retrouvais mon nounours de toujours taché, imbibé par le haut d’une encre orange, la pupille en plastique noir opaque cernée par un plastique translucide marron-orangé, il avait les yeux bleus pourtant ; c’est un autre nounours qui a ses yeux, je les récupère et procède à l’échange, ils partent et se remettent en place avec la facilité de boutons pression ; qui donc dans le bureau a joué cette mauvaise plaisanterie, collecter des ours en peluche et intervertir des parties d’eux, il récidive, je retrouve mon nounours de toujours dans son gris délavé du bleu, mais il n’a pas sa toute petite truffe en plastique depuis laquelle je le faisais tenir en équilibre sur le bout de mon nez, et sa face arrière est doublée d’un autre tissu bariolé ; je ne me rappelle plus si je pleure plus pour le carnage orange ou pour l’hybridation qui fait passer pour du raccommodage un acte barbare qui m’inspire l’horreur qu’on peut avoir pour Frankenstein ; je hocquète avec difficulté le chagrin de l’irréversible, de l’impossible jamais-plus.

Dans le même rêve, je rejoins une tablée avec mes nounours malmenés dans un sac plastique rectangulaire ; la fille plutôt blonde à côté de moi, une fille du passé qui ne m’intéressait guère, me prend les mains, on se prend les mains, sous la table on se caresse les doigts, ma belle-mère ironise en nous voyant, elle comprend mieux ; les rats qui grouillaient tranquillement à côté comme des chiots se mettent à attaquer, un convive puis plusieurs, je défends le sac avec mes nounours mais pas la fille, la fille je la laisse se débattre avec les rats, deux ou trois, qui lui grimpent dessus, tant pis, je dois virer celui qui s’agrippe à mon sac orange avec les nounours, je pars.

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La maîtresse de ballet est une de ces femmes sèches, sèches, sèches et belles, belles, belles. En vieillissant encore, elle deviendra noueuse comme un arbre. Pour l’instant, c’est une liane, dont le corps souple disparaît dans des vêtements noirs, larges même quand ils sont coupés de manière à être moulants. Ses grands yeux reflètent tout avec intensité et sa bouche, fine, fine, fine se tord régulièrement en une amorce de sourire qui désamorce la sévérité de son visage. Deux rouleaux transforment sa queue-de-cheval en une coiffure bien plus élégante, les cheveux non plus attachés mais noués par une unique mèche argentée comme un ruban. Il paraît qu’on blanchit par mèche quand on a traversé un épisode difficile. J’aime que ce signe de vulnérabilité, qui naît dans la nuque et pourrait être dissimulé sous l’épaisseur de la chevelure, soit au contraire ramené dessus, délicatement revendiqué.

Assise pour ménager mon dos en convalescence, je l’observe des heures durant montrer, parler, faire, refaire, montrer encore, inlassablement, sans jamais laisser penser que ça aurait dû être appris les premières fois qu’elle a montré ; c’est normal, ajoute-t-elle même pour rassurer, chacun apprend à sa vitesse, ça va venir. Elle observe, reprend, encourage quand une correction s’incorpore. C’est bien, les filles. L’appréciation ponctue le cours, sans que cela sonne jamais comme les good américains, qui accueillent tout essai, même et surtout médiocre (cette échelle nécessite un very good pour que ce soit pas mal et un excellent pour que ça commence à être vraiment bien). C’est bien, les filles. Commentaire heartfelt, on sent son cœur, sa générosité quand elle le dit ; c’est que c’est vrai, mérité. C’est le jour et la nuit avec le chorégraphe venu en septembre, prêt à nous coller du poisson à tous les repas pour en finir au plus vite, qu’on apprenne vite vite enfin pour qu’on puisse travailler, travailler encore, plus, par-delà l’épuisement, pour peut-être ne pas causer d’injustice à sa précieuse chorégraphie. La maîtresse de ballet a la même exigence, une attention tout aussi poussée au détail, mais elle règne par le partage, non par la peur. Je l’observe des heures durant montrer, parler, faire, refaire, montrer encore, inlassablement. Parfois je ne vois plus ce qu’elle montre, je ne vois que sa beauté, sa mèche de cheveux grise comme le trait argenté d’un calligraphe, son cou-de-pied incroyable, toujours là où il faut, soulignant le travail de la jambe sans préciosité mais avec précision, élégance. Je pourrais la boire à force de la regarder, d’être fascinée à chaque fois par le mouvement qui échappe au corps.

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Vendredi 12 janvier

Si vous avez vu une procession de bunheads portant des chaises rue de l’Épeule à Roubaix, c’était nous. 10 filles, 11 chaises. On aurait dit une performance contemporaine de déambulation urbaine.

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Samedi 13 janvier

Les filles sont déjà sur place depuis plusieurs heures lorsque je les rejoins au théâtre. Autorisée à prendre des photos, j’en profite pour m’entraîner à capter l’acmé du mouvement — qui n’est parfois qu’une vue de l’esprit, une impression de deux moments superposés, parfaitement distincts sur les photographies. En réalité, la jambe est déjà redescendue quand le buste amorce son déséquilibre spectaculaire.

Je me suis dit : ah, elle l’a eu. J., l’une des danseuses, me témoigne la satisfaction d’avoir entendu le déclenchement de l’obturateur aux bons moments. Ce n’est pas très difficile quand on a passé la semaine à assister à la répétition des six mêmes minutes de chorégraphie, et qu’on laisse son appareil en mode automatique (le photographe de l’école me confie s’en contenter lui aussi la plupart du temps). Cela me réjouit quand même, de capter quelques traces de beauté et de les montrer à celles de qui et à qui elle échappe.

Après la répétition, la maitresse de ballet discute un peu avec quelques danseuses restées sur les marches qui serviront de bancs au public. Elle regrette de ne pas avoir eu un temps d’échange privilégié avec chacune d’entre nous, pour savoir par exemple, elle se tourne vers J., pourquoi tu n’auditionnes pas. Désarçonnée par cette marque d’estime décochée avec la soudaineté d’une pique, J. balbutie qu’elle n’a jamais envisagé d’être danseuse, qu’elle pensait ne pas en avoir le niveau. La maîtresse de ballet la contredit : ce type de répertoire lui convient particulièrement bien, elle devrait auditionner ; certes, elle trouvera toujours des filles meilleures qu’elles dans le cours classique, mais quand ils passeront aux ateliers des chorégraphes, là… ils verront ce que nous voyons, mais qui n’est pas audible venant de nous, ses camarades, qui l’est en revanche d’une maîtresse de ballet : J. est une très belle interprète. Nous renchérissons, nous en sommes toutes persuadées, mais elle, tombe des nues. Plus tard en coulisses : ça l’a touchée, elle ne pensait pas, c’est — son cou s’avance et ses yeux s’écarquillent tandis que ses lèvres se resserrent ou se pincent, coites. C’était émouvant d’assister à cette marque d’encouragement sous couvert de comptes à rendre (pourquoi tu n’auditionnes pas ?) — beaucoup de tendresse passée par la pudeur d’une question abrupte. La maitresse de ballet n’a pas tirée J. à part, qui plus est, pour lui signifier une supériorité qui évacuerait le reste de ses camarades ; elle l’a fait devant nous qui pouvions l’encourager, en petit comité. C’était comme un bref moment d’intimité, qui ne nous concernait pas directement mais qui nous excluait pas pour autant, et je me suis sentie à juste distance de l’envie, l’admiration et la nostalgie, confortée dans mon rôle naissant de celle qui encourage, en même temps que meurt le regret de celle qui aurait aimé entendre ces mêmes mots s’adresser à elle — l’adolescente déçue à une distance infranchissable pour le futur professeur assis ici et maintenant à côté d’une jeune femme qui ne sait pas sa valeur.

Plus tard, le public s’installe partout autour de moi et des quelques autres élèves qui n’ont pas pu prendre part aux répétitions. Une professeure qui m’est sympathique me demande si elle peut s’assoir à mes côtés et nous échangeons quelques mots. Elle s’étonne de mes problèmes de dos si jeune, puis comme prise d’un doute me demande mon âge : ah non, plus si jeune. Ça m’a fait drôle, et c’était drôle, un peu, venant d’une femme de bien vingt ans mon aînée, mais c’est vrai, biologiquement vrai, mon corps a commencé à vieillir il y a une quinzaine d’années.

Pendant le filage ou le spectacle je ne sais plus, pendant le spectacle je dirais, de l’eau a coulé sous les ponts sous mes yeux. L’émotion d’être là, de les voir si belles, assise là en face d’elles, à leur place et à la mienne. Je me suis hâtée de faire disparaître les traces de cette émotion kitsch car auto-complaisante (fut-elle pour un soi passé avec lequel on coïncide le temps de s’apercevoir qu’on ne coïncide plus avec lui et d’en être ému).

Les filles : celles du groupe classique (les clacla, dixit les deuxième année) et celles de la promo. Dont Z., dont je découvre le solo lors du filage. Elle danse avec l’intensité qui est la sienne dès lors qu’on n’essaye pas de la déraciner de son vécu de danseuse et chorégraphe (malgache, la cinquantaine), projette une ombre plus grande qu’elle sur le mur du fond, une silhouette assez grande pour que les gants de boxe attachés tout en haut soient à la hauteur de ses poings — en réalité, il faut qu’on lui fasse la courte échelle pour qu’elle les décroche tout juste. À chaque fois que j’intercepte son regard, son sourire en fait naître un sur mon visage en miroir. Pour elle, c’est l’inverse, c’est-à-dire la même chose (elle sourit de me voir lui sourire), si bien qu’on ne saura pas qui d’elle ou de moi est l’œuf ou la poule ; on se sourit, dans le flou du pronom réfléchi. Lors de la représentation, les gants de boxe sont finalement tendus à une enfant qui ne veut ou n’ose pas s’en saisir — c’est qu’il faut soutenir le regard de Z., il s’en passe des choses là-dedans. L’offrande rouge est déposée aux pieds de l’enfant ou récupérée par sa grande sœur, et Z. s’enfuit, méfait accompli.

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Dimanche 14 janvier

Quelle idée de dégivrer son frigo alors qu’il neige dehors ? Les doigts gelés, je repense à l’ex-compagnon de Mum, qui, quand l’une ou l’autre de nous deux avait froid aux mains, demandait si on avait trié les glaçons (lui passait beaucoup de temps à trier des boulons).

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Seconde moitié de janvier

Tutorat de fin de formation, nous y sommes : me voilà de retour dans l’école de danse que j’ai fréquentée à la fin de l’adolescence, pour un stage si riche en émotions et apprentissages qu’il mérite un post dédié.

J’ai un peu l’impression de revivre mes années de fac, à rebondir d’un endroit à un autre, attraper des trains à la volée, une bise à Mum, je rentrerai ou pas pour dîner. J’ai juste remplacé Ivry par Montrouge, la gare des Chantiers s’est modernisée, et c’est l’emploi du temps du studio de danse qui est affiché sur le frigo, avec les cours de Pilates de Mum et ses journées de télétravail rajoutés au crayon. Je fatigue plus vite aussi, et me lie avec le bus 6240.

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Lundi 15 janvier

Sans avoir pris la peine de ne serait-ce regarder un plan, je descends du train et, dix ans plus tard, la ville et les souvenirs s’organisent autour de moi pour me guider naturellement jusqu’au studio de danse de mon adolescence. Dans le jardin qui jouxte la gare, je me demande simplement où est passée la ligne de désir que les habitués empruntaient. Passait-elle à travers l’aire de jeu grillagée ? La contournant, je découvre que le grillage enjambe les dalles d’un chemin pavé ; la confirmation me fait sourire.

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Vendredi 19 janvier

La neige cafte : des pattes de chat sont passées sur le muret.

Les brunchs avec M. sont toujours riches en calories et discussions. Cette fois-ci, j’en ressors avec l’envie de lire un jour le manuel de Clémentine Beauvais sur l’écriture de littérature jeunesse.

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Jeudi 25 janvier

Malgré le plan anti-déprime de janvier de Melendili, l’enthousiasme est en berne. Pour contrer la morosité du froid et des réformes scolaires, on mise sur les bimbimbaps versaillais, les mystères amicaux et celui des kiwis-rouges-au-petit-goût-de-framboise.

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Samedi 27 janvier

Un nuage de brume s’étend juste au-dessus de la pièce d’eau des Suisses comme une installation d’art contemporaine, et le givre blanchit la photo que je laisse filer floue. De Versailles à Saint-Cyr, la lune file entre les branches sans s’y accrocher ; dans le bus on fait la course avec elle. Personne ne gagne, la beauté me déconcentre en chemin. Je tente d’en photographier des traces et lorsque je m’arrête sur celles que les avions ont laissé sur le lavis matinal du ciel, un garçon derrière moi se penche pour voir à son tour ce qu’il y a à voir ; j’espère qu’il a vu.

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Dimanche 28 janvier

Avocat, feta, noix de cajou : dans une soupe maison, les toppings ont du bon.

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Lundi 29 janvier

Portée fermée ou mur reconstruit, béance comblée ?

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Mercredi 31 janvier

Le premier jour du tutorat, une maman d’élève fait signe à la porte-fenêtre. Je me mets spontanément en retrait pour que la professeure de danse puisse s’entretenir avec elle, mais elle me fait signe de la suivre : « C’est une maman d’élève un peu spéciale. » Et pour cause : ce n’est pas une maman d’élève, c’est M., ancienne copine de lycée-prépa-fac que je n’ai pas revue depuis plus de dix ans. C’est elle sans hésitation, et en même temps ce n’est pas elle, c’est une maman d’élève, de deux élèves, même : la petite M., d’accord, je veux bien, à la rigueur quoi, mais la grande L., ce n’est pas possible, comment la grande L. peut-elle être sa fille ? Passés les holala et les mais non, on s’échange nos numéros et on se donne rendez-vous pour déjeuner ensemble le mercredi suivant — seul créneau commun pour une apprentie-prof de danse et une institutrice. Une galette et une crêpe full marron pour se raconter une décennie de vie, par bribes : sa cartographie professionnelle et privée des environs de Versailles, son aînée prudente qui vit danse et musique, sa cadette drama queen qui a hâte d’avoir fini ses études pour vivre sa vie d’artiste (sic), son compagnon reconverti dans l’hypnose, ses récents cours de violoncelle (je veux !)… et toujours la même gouaille brune, opulence de boucles, bijoux et fantaisie.

Le mois a été crêpe…

Lectures 2023

Janvier : Les Nuits bleues, d’Anne-Fleur Multon 💙 / Le Pigeon, de Patrick Süskind / Rendez-vous sur tes barres flexibles, de Wilfried Piollet / The Book of moods, de Lauren Martin (un doute : l’ai-je fini ?) / Février : Les Déviantes, de Capucine Delattre / Le Cœur synthétique, de Chloé DelaumeMars : Laver les ombres, de Jeanne Benameur 💙 / La Mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé / La Tête aux pieds, d’Odile Rouquet / Un jour mes princes sont venus, de Jeanne Benameur / Je te nous aime, d’Albane Gellé / Les Mains libres, de Jeanne Benameur 🤍 / Averno, de Louise GlückAvril : Être à sa place, de Claire Marin / La Petite Fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel / Mai : L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic 🖤   / Vivre avec nos morts, de Delphine Horvilleur / Ça t’apprendra à vivre, de Jeanne Benameur / Singuliers et ordinaires, de Daisy Lorenzi / Éloge des fins heureuses, de Coline Pierré 💛 / En l’absence du Capitaine, de Cécile Coulon 🖤 / Juin : Sì, io sono Michelangelo, de Valeria Conti / Un parfum d’herbe coupée, de Nicolas Delesalle / Juillet : La chair est triste hélas, d’Ovidie / Point cardinal, de Léonor De Récondo / Le présent impossible, de Dominique And / La chambre sans murs, de Morgane Ortin / Noir volcan, de Cécile Coulon / Août : Aventure des barres flexibles, de Wilfride Piollet / Things I don’t want to know, de Deborah Levy / Les Débuts, de Claire Marin / Poétiques et politiques des répertoires, Les Danses d’après, d’Isabelle Launay 💛 (non fini) / Septembre : Éduquer à la motivation, de Jacques André / Octobre : Qui a tué mon père ? d’Édouard Louis / Le Coût de la vie, de Deborah Levy / Remèdes à la mélancolie, d’Eva Bester / Le Jeune Homme, d’Annie Ernaux / La Leçon de musique, de Pascal QuignardNovembre : Il n’y a pas de Ajar, de Delphine Horvilleur / La Position de la cuillère, de Deborah Levy / Un monde plus sale que moi, de Capucine Delattre / Décembre : L’Allègement des vernis, de Paul Saint Bris 💙  / La Librairie sur la colline, d’Alba Donati / Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, de Lola Lafon = 42 livres

42 livres lus dont
23 ouvrages de fiction (essentiellement des romans)
12 essais
6 recueil de poésie

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Les auteurs — toutes des autrices, en réalité — dont j’ai lu plusieurs livres cette année :

  • Capucine Delattre : Les Déviantes, dont j’ai du recopier un dixième sous forme de citations, et Un monde plus sale que moi qui explore les zones glauques (plus encore que grises) du consentement — le genre de lecture qui pègue (je n’arrive pas trop à savoir si je m’y suis vautrée ou engluée).
  • Jeanne Benameur, ma rencontre de l’année : Laver les ombres, Un jour mes princes sont venus, Les Mains libres et Ça t’apprendra à vivre. Je recommanderais de commencer par Laver les ombres si vous êtes sensible à la danse, et sinon par Les Mains libres, que j’ai trouvé très émouvant.
  • Cécile Coulon : En l’absence du capitaine, Noir volcan.
  • Wilfride Piollet, pour qui analyse et poésie vont de paire quand il s’agit de danse : Rendez-vous sur tes barres flexibles, Aventure des barres flexibles.
  • Claire Marin, que je suis depuis Rupture(s) : Être à sa place m’a davantage stimulée que Les Débuts.
  • Delphine Horvilleur : Vivre avec nos morts, Il n’y a pas d’Ajar.
  • Deborah Levy : j’ai lu les premiers paragraphes de Ce que je ne veux pas savoir debout à la médiathèque, et j’ai désespérément voulu savoir pourquoi l’autrice pleurait à chaque fois qu’elle empruntait un escalator en montée ; quoique ne pleurant ni en montée ni en descente, ça me semblait une situation à laquelle je pouvais tout à fait m’identifier. Presque certaine d’avoir un coup de cœur, j’ai voulu me réserver la primeur de la VO. J’ai donc acheté Things I don’t want to know à Londres… et je n’ai pas eu de coup de cœur. La bifurcation m’a déroutée : comment de l’escalator se retrouvait-on en Afrique du Sud, du journal adulte propulsé dans un récit d’enfance ? Pas assez emballée pour remettre 10 £ dans le volet suivant, mais néanmoins curieuse de la suite, j’ai emprunté
    Le Coût de la vie en VF à la médiathèque. Rebelote : certains passages sont très plaisants, drôles ou émouvants, je suis volontiers l’autrice, mais force est de constater qu’elle ne me mène nulle part. On sent que l’anecdote est là pour être dépassée, pour faire sens, mais lequel donc ? C’est un peu décevant. Au point où j’en étais, j’ai attrapé la suite à la médiathèque, mais ce n’était pas du tout la suite : La Position de la cuillère est un recueil de courts essais préalablement publiés dans diverses revues — au moins, l’éclectisme ne prétend pas à autre chose que lui-même. Reste que j’ai un peu du mal à comprendre la hype qui entoure cette autrice / trilogie.

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Deux romans marquants :

  • L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic. Je serais bien en peine de vous faire une critique de ce roman d’une intensité complètement dingue. Le mieux est encore que vous le lisiez.
  • L’Allègement des vernis de Paul Saint Bris, où il est question d’art et de tout ce dont il est question quand on parle d’art et qu’il n’est pas question d’art : d’ego, d’amour, d’habitude, de restauration, de politique, de communication… Beyoncé, le Da Vinci Code, la restitution de La Joconde réclamée par l’Italie, MeToo… tout ce qui a pu traverser le Louvre y passe, avec un mélange tout à fait étonnant de satire (les cabinets de conseil en prennent pour leur grade dans les stratégies de communication sur la restauration de La Joconde) et de poésie (Homéro, agent d’entretien esthète, danse parmi les statues à bord de son autolaveuse). Difficile de croire qu’il s’agit d’un premier roman tant c’est réussi et maîtrisé. Je l’ai offert à Mum pour Noël, qui m’a confirmé l’avoir trouvé succulent.

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Bilan du challenge lecture

12 mois, 12 livres, recommandés par 12 personnes : un challenge qui m’a d’abord bien motivée en provoquant le hasard, puis m’a lassée en l’excluant, la liste de (pré)textes se muant en obligation. Reste que c’était chouette, un temps, de surmonter mes réticences à suivre les recommandations.

  • 1 très jolie découverte : Les Nuits bleues, d’Anne-Fleur Multon.
  • 1 très belle rencontre : Jeanne Benameur, dont la sensibilité m’a rappelée celle de Claude Pujade-Renaud. J’ai lu trois autres romans à la suite de Laver les ombres, et je compte bien continuer à emprunter un à un tous ceux qui les jouxtent sur l’étagère.
  • 2 découvertes qui ont entraîné au moins une autre lecture : Delphine Horvilleur & Jeanne Benameur, donc.
  • 3 auteurs que je connaissais déjà : Patrick Süskind, Claire Marin et Édouard Louis.
  • 1 auteur vers lequel je lorgnais, mais que je ne m’étais pas résolue à aborder à cause de la noirceur de ses thèmes : Laurent Gaudé. Merci à la personne qui a proposé La Mort du roi Tsongor de m’avoir permis de ne pas passer à côté.
  • 3 abandons : 1 parce que pas le courage de me lancer dans un pavé que je n’ai pas choisi (j’avais demandé des livres courts, qui ne vampirisent pas tout mon temps de lecture), 2 autres parce qu’ils ont été retirés du catalogue de la médiathèque avant que je puisse les lire.

Journal de décembre 2/2

Samedi 16 décembre

Un message WhatsApp de JoPrincesse m’a rappelé que l’élection de Miss France allait commencer ; j’ai rebranché ma télé pour l’occasion — l’occasion étant de s’amuser à commenter l’émission en groupe. Miss France est toujours une bonne occasion de faire le point sur ses propres contradictions, et d’observer (en décalé) les répercussions des évolutions (lentes) de la société : cette année, les limites d’âge étaient élargies, le jury était exclusivement féminin (à défaut du male gaze, on élimine le soupçon de beauferie) et c’est une miss aux cheveux courts (comprendre : impossible à tirer en chignon) et à la silhouette moins Barbie que Twiggy, qui a été élue.

Reste la fascination :  pour ces jeunes femmes que l’élection semble vraiment faire rêver au premier degré (comment est-ce possible ? une année d’enfer à base de bises, foires et crampes aux zygomatiques attend l’élue), et pour la beauté, qui persiste ou s’efface derrière le lissage généralisé, mais toujours se fraye un chemin malgré tout ce que de cruche on essaye de leur accoler. À ce propos : l’émission ne pourrait-elle pas embaucher un coach de chez TedX pour entraîner les Miss à une prise de parole standardisée qui ne les fasse pas passer pour des idiotes ? ou est-ce recherché ; est-ce que ça fait Miss de réciter : je – suis – sincère – et – spon-ta-née ?

Une fois la gagnante révélée, j’ai débranché ma télé — probablement jusqu’à l’Eurovision.

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Dimanche 17 décembre

 

Manque de sommeil (pour des bêtises, ça craint), promenade au parc Barbieux. Je me dépose à défaut de me reposer en une sieste qui ne vient pas : apaisement temporaire de l’anxiété prompte à bondir.

Le coin des pins au parc BarbieuxCime des arbres et ciel bleu rayé de deux traces d'avion

Dans une vitre carrée, reflet de l'immeuble ouvragé en brique et moulures d'en face
Les habitants qui entraient dans la résidence m’ont regardée bizarrement, se demandant manifestement ce que je pouvais bien prendre en photo.

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Lundi 18 décembre

Rêve. C’est le deuxième voyage en Norvège avec Mum. Nous sommes dans un hôtel, elle dans une chambre, moi dans une autre partagée, hasard, joie, avec le rebound guy. Au matin il passe son bras autour de moi, c’est tendre, mais il recule la tête : “Je suis désolée, mais…” Je comprends, je complète : “… mais je pue de la gueule” (le petit-déjeuner au maquereau fumé). Il part vite, dommage, même si je savais qu’il ne fallait rien en attendre, j’aimais bien cette tendresse.

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Il n’y a pas de chauffage dans le théâtre, glacial, et nous sommes censées danser en tenues estivales, ô joie, ô crève. La répétition et la générale sont infinies, mais le plaisir du spectacle est là, repères sur scène, maquillage en coulisses — je n’en ai pas racheté depuis une dizaine d’années, mais j’ai retrouvé un eye-liner turquoise (pas séché, miracle) assorti à ma robe, La La Landesque dans la coupe à défaut de la couleur. La ceinture lombaire s’escamote facilement dessous, c’est parfait.

En coulisse, à la pause, on discute avec quelques filles du chœur et on se retrouve à jouer aux dates de naissance : un instant d’incrédulité les saisit quand j’énonce une date bien antérieure à 2000, et elles ne parviennent pas non plus à croire que J. a plus de 40 ans  — “ça conserve, la danse !” concluent-elles en reprenant leurs gestes suspendus face au miroir. Les chorégraphies plaisent aux chanteurs du chœur ; certains plaisantent que l’on sauve le spectacle, sans que l’on sache s’ils manquent de confiance en eux ou bien dans le projet dans lequel ils ont été embarqués.

L’unique représentation se déroule bien, à l’exception d’un fumigène qui se déclenche au moment où nous sommes censées interagir avec le public, porté disparu. C’est la première fois que je remontais sur scène cette année ; sans surprise, j’aime toujours autant ça, surtout dans des chorégraphies sans enjeu technique où l’on peut surjouer à loisir. On me rapporte avoir entendu que la fille en robe bleue était expressive, la fille en bleue remercie, elle a bien fait le clown aux côtés de ses camarades qui avaient le smile ou la banane selon le vocabulaire des uns et des autres. Je suis heureuse d’avoir pu être sur scène avec elles malgré mes possibilités physiques limitées.

Après des semaines de répétitions casées dans les temps de TP, on a l’impression d’avoir accompli et donc achevé quelque chose, mais nous sommes lundi soir, la semaine ne fait que commencer malgré la fatigue et après le buffet, il faut rentrer : on donne cours le lendemain.

Go on chantonner La La Land pendant des jours et des jours.

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Mardi 19 décembre

Un rêve où je parcours beaucoup. Je conduis une voiture qui ne freine pas vraiment sans que ce soit dangereux, j’escalade un portail avec des tiroirs, pratiques comme prise pour les pieds (qui escalade une penderie à l’extérieur ?). À un carrefour de cailloux et de neige, un homme clame son envie d’y chier ; est-ce là que j’ai goûté la neige tout à l’heure ? J’espère pas. Déjà je l’ai dépassé, j’ai à aller.

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N. et moi donnons un cours à nos camarades de classique. N. me semble plus rêche dans son ton ; nous sommes toutes dans une grande fatigue. Elle donne la barre, je la prends, perds et retrouve les sensations comme des néons en fin de vie. Je donne ensuite le milieu, et ce n’est pas la même chose que de faire cours aux contemporains. C’est plus difficile pour moi : en l’absence d’erreurs manifestes de coordination, la correction devient plus subtile.

Il faut bien l’avouer aussi, ce n’est pas aussi amusant : la culture de la discipline et de l’obéissance amenuise les réactions verbales ; on donne cours à l’aveuglette (et j’imagine qu’on peut vite avoir l’impression erronée de donner sans recevoir). Vous pouvez parler ; Répondez-moi ; Ce n’est pas une question rhétorique ; Vous avez besoin qu’on le marque en musique ? ; Je dois en déduire que non ? Je comprends mieux l’insistance des professeurs à nous faire réagir verbalement… mais j’ai toujours du mal à répondre individuellement quand un professeur pose une question au groupe. Sauf à patauger dans les grandes largeurs, je préfère ne pas ralentir les autres en demandant une nouvelle démonstration, et copier via le miroir ce que j’ai imparfaitement mémorisé.

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Sciences de l’éducation en visio avec le boomer qui me hérissait le poil. Il aurait résisté à notre attente, inscrite dans le paradigme de la transmission (= le prof apporte un savoir à l’élève), pour nous faire éprouver le paradigme de l’appropriation (= le prof apporte un savoir-faire, il aide l’élève à apprendre par lui-même), qui est le sien et celui que la direction lui a demandé d’apporter. Est-ce seulement pour ça qu’il y a eu énervement et réticence de mon côté ? Ok pour l’aspect méta, mais faut bien un contenu, ne serait-ce qu’à partir duquel méta-réfléchir. Et je l’attends, ce contenu, ce savoir, c’est vrai. Je suis à un âge où j’ai la prétention de savoir réfléchir, j’attends qu’on m’aide à nourrir cette pensée. Or ce cours ne m’a pas stimulée ; il n’y a pas eu de court-circuit, de déplacement-renversement. À moins que… ?

Avec emphase, il nous dit qu’il nous aime même si on n’est pas d’accord avec lui, même si on reste du côté de la transmission plutôt que de l’appropriation. Cela a le don de me fait lever les yeux au ciel intérieurement. Ça m’exaspère et en même temps, est-ce que ça ne m’exaspère pas justement parce que ça vient apaiser quelque en moi, aussi joué cela soit-il de sa part à lui ? Il avait passé les séances précédentes à nous dire qu’il s’en fichait de ce que l’on ferait ou non de son cours ; les liens que l’on parvenait ou pas à faire avec l’enseignement de la danse, il n’en avait rien à cirer — de nous non plus, c’était le ressenti du groupe. Cette attitude ne me semble pas très indiquée quand on sait que l’indifférence prononcée ne suscite pas autre chose que rejet. Même si c’est pour faire la démonstration que des élèves nous échapperont toujours ; on ne peut pas être apprécié de tous, il faut travailler avec ceux qui ont envie de travailler avec nous. Le moins que l’on puisse dire est que je n’ai pas eu envie de travailler avec lui. Ses cours ont été assurément désagréables, peut-être un peu moins stériles que prévus.

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Vendredi 22 décembre

Étrange comme la fin des cours nous débarque souvent seul d’un coup dehors sur la route pour rentrer chez soi. Le bâtiment nous vomit, et c’est tout, c’est fini. Pour amortir cet effet et fêter la fin du semestre, certaines sautent dans le train pour retrouver leur famille ; pour celles qui restent, nous décidons d’enchaîner sur un déjeuner au restaurant. Au plaisir que cela me procure, je me rends compte que ça me manquait, ce type de sociabilité. É. a toujours le chic pour amener les autres à faire des bilans, et chacune se met à chercher trois mots pour résumer son semestre : il y a du dur, du beau, de la fatigue — des “montagnes russes”, on approuve toutes.

Plus tard, alors que je lutte contre l’épice pour finir mon bimbimbap (“Comment t’as fait pour manger ça ?” me demandera É. après avoir avalé un bout de champignon qui avait effleuré la fatidique sauce rouge)(de facto, les champignons ostracisés n’ont pas été sauvés du gaspillage), Z. nous raconte comment on vit le temps à Madagascar. Il n’y a pour ainsi dire pas d’heure : quand on part en vacances, on fait ses valises, on sort et on attend la voiture ; on ne sait pas si elle va arriver en fin de matinée, à 13h ou le soir, peut-être que ce sera le lendemain, ce n’est pas grave, on ne se presse pas. Comme on ouvre des yeux ronds, elle nous explique qu’en rentrant de l’école ou du boulot, ils vont tous s’asseoir dans la rue devant chez eux ; ils prennent un siège ou pas, et ils restent là, à regarder passer les gens, les voitures, les enfants qui rentrent de l’école, à se saluer entre voisins, à discuter… jusqu’à ce que la nuit tombe et alors, avant de rentrer dîner, avant de se quitter, on fait une pile de main où on attrape en la pinçant celle d’en-dessous, une sorte de tous pour un et un pour tous géant —quand il y a de la rancune, parfois, elle avoue pincer un peu fort, c’est aussi le moment de régler ses comptes, manifestement. J’imagine à sa grimace la force qu’elle doit y mettre (d’autant que je connais sa tonicité musculaire).

Elle nous raconte avoir trouvé une vidéo en malgache qui explique cette conception du temps, par opposition à celle du monde occidental : chez nous, le temps est linéaire et on est toujours tourné vers le futur, vous vous dépêchez tout le temps, en Europe, tout le monde court partout, c’est elle qui fait des yeux ronds et avance les dents dans le vide de l’absurdité ; à Madagascar, le temps est circulaire, une sorte de bandelette qui serait liée au moment présent et qui défilerait sous nos pieds… avec le futur dans le dos et le passé en face. L’ange de l’Histoire de Walter Benjamin ! (Ce qui m’avait tant marqué était peut-être simplement un emprunt permettant un regard un peu décentré.) Je garde l’exclamation pour moi, ce n’est pas le moment de la couper avec une référence philosophique. C’est plus important qu’elle trouve ses mots ; il lui en manque moins que d’habitude, d’ailleurs, son flot trouve son rythme quand on ne l’interrompt pas pour suggérer la formulation de ce qui, à notre goût, tarde à venir. Son explication-récit éclaire d’un jour nouveau cette habitude qu’elle a de caler des rendez-vous au beau milieu des cours, de sous-estimer les temps de trajet et de jouer les prolongations à un endroit sachant qu’elle arrivera en retard là où elle est attendue ; cela fait complètement sens si seuls le présent et la présence à ceux qui sont avec nous importent. C’est même nous qui en devenons un peu absurdes. (Si je l’avais retenue, je conclurais par l’interjection que Z. a essayé de nous apprendre, pour manifester sa perplexité-désapprobation. Nos essais l’ont bien fait rire.)

Sur la photo qu’H. m’envoie un peu plus tard, nous avons toutes les deux les mains en cœur devant le visage, à la japonaise (H. est japonaise), et le plaisir de ce moment partagé rejaillit sur mon expression, je m’aime bien sur cette photo, ça faisait longtemps.

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Je suis passée de pas assez à trop d’idées de cadeaux pour le boyfriend ; je finis mes achats en état de nausée décisionnelle.

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Samedi 23 décembre

Dans ce rêve, je dois me rendre à Montparnasse. Les bus n’y vont pas, je suis dans une partie de la ville que je ne connais pas, ou mal, et quand je me souviens enfin de l’existence du GPS, que je pense être tirée d’affaire, les rues qu’il m’indique avec des boudins colorés comme des lignes de métro londoniennes ne correspondent pas à l’intersection hausmanienne que j’ai devant moi.

Quatre heures à s’activer entre rangement et organisation avant de prendre le train.

paquet cadeau kraft avec un bonhomme de neige dessiné dessus

paquet cadeau kraft avec des boules de Noël dessinées dessus… et une souris avec un bonnet de Noël, suspendues comme les boules par la queue

Dans le métro parisien, la jeune femme en face de laquelle je m’assois, près des soufflets qui relient les rames, semble lutter contre les larmes. Je lui tends mon paquet de Mulino Bianco à la noisette, m’excusant devant son air surpris “Vous n’avez pas l’air bien…” Elle proteste que ça va, ça va, mais pioche quand même un biscuit de réconfort. Je n’insiste pas, plonge dans mon téléphone pour lui épargner de croiser mon regard et, quand je relève la tête à une station ou une autre, lui jette un coup de sourire à la dérobée. Sur le point de descendre, elle me souhaite de bonnes fêtes ; on se sourit pour de vrai.

(J’avais oublié cet épisode ; c’est d’apercevoir le paquet de Mulino Bianco sur les photos qui m’y a refait penser.)

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Dimanche 24 décembre

Dans le RER, je n’ai pas du tout l’impression d’aller réveillonner, seulement de me rendre à un repas de famille. Grâce au Secret Santa édictant la règle d’un unique cadeau, la hotte est légère cette année ; je ne porte que mon habituel sac à dos.

Mum débattait du sujet dans la voiture avec ma grand-mère et attaque, c’est le terme, dès l’apéritif : pourquoi ma cousine est-elle vegan, elle voudrait comprendre. La juriste a requis. Ma cousine, qui espérait bouffer tranquillement ses canapés de houmous au poivron, soupire et se lance à contrecœur dans la défense et illustration de la cause animale. (La pressure animale ne m’empêche pas de m’enfiler la moitié de la tête de moine comme chaque année ; je serais plus sensible comme argument à la crème au chocolat, épices et tofu soyeux que ma cousine me fait goûter en dessert — et comme je suis pesco-végétarienne mais pas vegan, j’ai aussi savouré la bûche en merveilleux de Fred). Mum expliquera le lendemain que c’est la radicalité qui la perturbe — du régime plus que de l’attitude : ma cousine n’est en rien prosélyte, comme tient à le souligner le boyfriend, elle n’a pas esquissé l’ombre d’un reproche à quiconque dégustait le foie gras de ma grand-mère (sous-entendu : elle fiche la paix à tout le monde, ayons pour elle les mêmes égards).

Mum est manifestement en mal de prise en main et impose son plaisir d’offrir : la chaussette de papillotes La mère de famille qu’elle a apportée (une délicieuse idée) doit être installée séance tenante, et la boîte de sablés maison est posée ouverte sur la table dès l’apéritif. Elle s’agace de l’organisation décontractée de ma tante, ma tante de la tendance de sa sœur à régenter. Il faut juste un peu de temps (et de champagne ?) à tout le monde pour s’apaiser / se poser. Je me colle alternativement au boyfriend et à la cheminée.

Table basse vue du dessus avec plateau, couverts, bûche de Noël et sablés en forme de nounours, étoiles et sapins

De la sainte trinité  foie gras, huîtres, saumon, je ne retiens que les blinis maison, tellement bons, que je finis par manger seuls comme du gâteau après avoir fait disparaître la tranche de saumon prétexte dans l’assiette du boyfriend. Le second fils du second mari de ma tante n’est pas parmi nous ce soir, mais il a envoyé un délicieux Beaufort à sa place ; j’apprécie décidément ce jeune homme, même quand il n’est pas là. Son frère, d’excellente compagnie et composition, joue comme un gamin avec le kit de survie qu’il a pioché au Secret Santa — il y avait une thématique imposée, le voyage, et ça rend l’ouverture des paquets assez amusante : comment chacun l’a-t-il interprétée ? C’est ma grand-mère qui récupère ma trouvaille, Voir le monde sans quitter la France, un ouvrage qui met en parallèle des destinations exotiques avec leur plan B en France ; en le feuilletant, j’avais trouvé les rapprochements ingénieux et amusants en tant que tels.

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Lundi 25 décembre

La nuit n’en finit pas quand le sommeil est fragmentaire. Quelques heures sur le canapé en bas, quelques heures dans le lit où je retourne pour la couette, malgré les ronflements. La journée qui suit est cotonneuse. Le Panettone du petit-déjeuner a ce goût tranquille des lendemains de fête, Mum est apaisée, ma grand-mère est contente de jouer les prolongations et je mise sur la théine pour me maintenir éveillée. Il y a des cadeaux bonus, très adultes (serviettes et tapis de bain vert céladon ; même l’intitulé de la nuance fait adulte, vous ne trouvez pas ?).

Le temps que tout le monde passe par la salle de bain, il est midi. On pense rester manger un morceau vite fait avant de repartir ; en réalité, on remet le couvert : coquilles Saint-Jacques, reste de la bûche, digestion qui s’éternise — au point qu’on finit par rallumer les bougies dans les photophores en mosaïque-vitrail de feu mon grand-père, la nuit tombée en fin d’après-midi. Le boyfriend est conciliant, lui qui pensait être rentré en fin de matinée.

N. m’envoie une photo de l’affiche que je lui ai dessinée : ça fait tout drôle de la voir imprimée, encadrée, dans un intérieur que je ne connais pas, devenue un objet qu’on a jugé digne d’offrir (et qui a fait plaisir apparemment — première réaction de son père : il y a même mes pavés !). C’est un beau cadeau qu’elle me fait avec cette photo : je n’aurais jamais osé ni même pensé à créer et offrir quelque chose de la sorte à mes proches, mais de le faire pour quelqu’un qui veut l’offrir à quelqu’un d’autre, et que tous ces quelqu’uns en soient satisfaits, ça donne soudain de la valeur à ce qui n’est finalement peut-être pas un avatar adulte du collier de nouilles.

Le soir venu, le boyfriend ouvre ses / mes cadeaux. Tu t’es fait chier à dessiner sur les paquets en plus ! Ce n’est pas le verbe que j’aurais spontanément utilisé. Après avoir pris un instant pour regarder les gribouillages que je ne m’étais pas fait chier à dessiner, il froisse le papier kraft, le regard concentré sur ce qu’il recouvre et découvre, et je repense à la rapidité avec laquelle il avait trié d’anciens dessins à lui en un tas à garder, pour les idées, et un tas, bien plus grand, à jeter sans état d’âme.

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Mardi 26 décembre

J’ai rêvé qu’avant son cours de danse, sans qu’elle ait rien demandé, je corrigeais le double rond de jambe à la seconde d’une enfant en justaucorps bleu. Elle moulinait dans le vide au lieu de revenir jusqu’au genou.

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Gâteau au chocolat, truffe, sablé de Noël, morceau de gâche avant de passer les portes automatiques du Monoprix. Il fait nuit en ressortant, les couronnes de Noël suspendent leurs lumières tout du long de l’avenue, et  je me sens davantage dans l’esprit de Noël maintenant que Noël est passé.

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Mercredi 27 décembre

J’ai rêvé : je passais l’EAT classique et je ne l’avais pas (en même temps, en dansant derrière un voile tendu en avant-scène ?) ; je croisais mon ex, on se reparlait et il partait en m’ébouriffant les cheveux sur le dessus du crâne.

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C. et moi nous transvasons alors que je la récupère à la sortie de son travail : j’éclabousse un peu d’enthousiasme à marcher de nuit dans des rues de Paris qui ne me sont pas bien connues-trop connues (le regard rafraîchi, les illuminations — j’admire le dôme des Invalides éclairé à défaut de décorations de Noël dans ces quartiers austères), et elle me fait part de son constat en demi-teinte sur la vie parisienne d’adulte trentaine avec boulot stable, sans enfant et sans intention d’en avoir.

Elle a une vie culturelle riche, très riche, même. Je ne cesse d’être épatée de sa curiosité tous azimuts, qui se porte ces temps-ci sur les galeries d’art — elle me raconte le plaisir de pousser les portes cochères et de pénétrer à l’intérieur des quartiers clos, découvrir ce qu’il y a derrière. L’absence de projet de vie évident commence pourtant à se faire sentir comme un manque. C. n’est pas à court d’occupations, mais ne serait-elle pas en train de remplir des heures — arbitrairement ? Serait-ce le moment de changer d’emploi ? Doit-elle chercher un nouveau poste ? (Elle n’y avait pas songé jusqu’à très récemment — de la même manière qu’elle n’avait pas songé au statu quo de son couple, jusqu’à peu de temps avant de prendre le large.)

On passe en revue le pour, le contre, le bien au contraire et le pourquoi pas. Je ne sais pas trop quoi répondre, sachant que ni la réponse ni la question ne sont là. Mon statut de privilégiée en reconversion m’y a fait échapper, mais je connais cette absence de gros projet ; j’y pensais comme à un immense plateau, sans le relief de ce qu’on a gravi pour se construire — une grande étendue plate jusqu’à la mort, où toute colline serait à creuser soi-même, artificielle, vaine. C. a la sensation d’avoir presque trop de temps à occuper tandis que j’avais celle d’en manquer, mais c’est la même surenchère de consommation culturelle pour nourrir un manque difficile à identifier et combler. La drogue fait de moins en moins effet, il faut augmenter les doses — jusqu’à ce qu’on ne puisse plus douter de sa nature de divertissement. Et alors quoi ? Pas facile de retrouver l’envie en-deçà de la nouveauté.

Boyfriend et bo bun nous sortent de ces impasses au long cours pour renouer avec le plaisir immédiat, indéniable, de la bonne nourriture en bonne compagnie. Les nems végétariens sont panés de dentelles de tempura, je me promets de goûter une prochaine fois la soupe de raviolis aux crevettes, et le potage pékinois est grandement loué par le boyfriend pourtant picky en la matière.

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Trop froid pour s’endormir vite, trop chaud dans la nuit, un réveil 5h du mat’… le sommeil réparateur, ce n’est pas encore ça.

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Jeudi 28 décembre

Le boyfriend m’accompagne déjeuner avec ma grand-mère paternelle. J’admire son aisance à faire la conversation ; il trouve toujours le sujet qui va bien : après Dune la veille avec C., la Sologne avec mamie N. (je n’avais jamais pensé que Bourges, ville de mon arrière-grand-mère paternelle, était à la lisière de la Sologne chérie du boyfriend).

Les retrouvailles avec JoPrincesse sont repoussées le temps que se termine ma crève (oui, j’ai fait un autotest Covid, revenu négatif, avant d’aller déjeuner avec ma grand-mère, je ne suis pas une sauvage). Je me traîne dans l’entre-deux poisseux de la récupération. Tomek en parle bien, je trouve, je m’y retrouve :

Quelques jours où l’on se force à ne rien faire […]… Échapper à l’envie — au conditionnement serait peut-être plus juste —, même si ce n’est que reporter à plus tard ce qui est souvent déjà en retard.

En prenant garde de ne pas tomber dans l’àquoibonisme (ou pire) qui pourrait vite pointer le bout de son nez, histoire de bien démotiver par dessus.

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Vendredi 29 décembre

Discuter sur WhatsApp d’un chapitre du roman de M. me redonne de l’aplomb… et l’envie de reprendre la relecture de mon propre manuscrit.

J’accuse aussi le coup d’autres amitiés mal entretenues. La faute à la distance, aux soucis de santé, aux plannings divergents (sans surprise, les nullipares qui sont à Paris pendant les vacances scolaires sont celles que je vois le plus régulièrement), à ceux que je fais passer avant aussi, il faut bien se l’avouer, oui, une fois toutes les trois voire quatre semaines, le boyfriend en priorité, les câlins, le repos au chaud, sans reprendre le métro. Même comme ça, ce n’est entièrement satisfaisant pour personne, si bien que je me demande : est-ce qu’une vie sociale équilibrée, ce serait de décevoir les gens en alterné ? de bien répartir la déception comme une couche d’appareil uniforme avant d’enfourner ?

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Samedi 30 décembre

Chez L., une pâtisserie partagée, des biscuits gingembre-chocolat, du thé à refill infini et la conversation de même. Sur la fin, en me raccompagnant à la gare, elle me raconte comment sa professeure de harpe s’est enfermée dans une posture où elle déplore que d’autres artistes moins talentueux aient plus de visibilité, sans rien faire elle-même pour se mettre en avant. Nous tombons d’accord sur l’importance de ne pas céder à l’aigreur (même si c’est parfois tout un travail de résistance).

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Dimanche 31 décembre

Quoi de mieux que les urgences un 31 décembre ? Le boyfriend y passe des heures avec son pied douloureux et gonflé, avant que la suspicion de fracture soit remplacée par le diagnostic d’une tendinite — hardcore pour faire gonfler le pied !

Il est rentré pour dîner — le seul dîner que je prépare des vacances, si tant est qu’arroser de miel et d’huile d’olive des poireaux puisse compter comme préparation (les maquereaux marinés sont sous vide). On ne réveillonne pas, ça me chagrine un peu ; je n’aime pas les fêtes, mais les dîners entre amis me manquent. Lui n’éprouve aucun FOMO, ravi d’échapper à tout ce qui pourrait être dicté par la société. Le maquereau, c’est vraiment délicieux.

De l’importance d’avoir bien joué à Tetris

Les voisins du pavillon d’à côté hurlent par-dessus la musique, minuit, 1h n’y changent rien. Inutile d’espérer dormir, inutile de s’énerver : je lance Il était une fois Casse-Noisette, m’esbaudit et live-twitte les trouvailles de la production. À 2h, ça ne sert toujours à rien de s’énerver, mais je m’énerve. C’est important de commencer la nouvelle année par un peu de haine envers son prochain ; ça vaccine contre l’illusion des grands recommencements. Je tombe de fatigue avant les voisins vers 3h, 3h30, en rêvant d’aller me rendormir le doigt sur leur sonnette à 6h du matin…

Journal de lecture : Le Jeune Homme

Lu en octobre 2023

Le Jeune Homme d’Annie Ernaux a été publié en 2022, mais le récit est situé avant la rédaction de L’Événement, paru en 2000 : A., le jeune homme du titre, habitait non loin de l’hôpital où Annie Ernaux avait été transportée après son avortement. J’ai été comme perturbée de revenir à un temps antérieur, alors que la narratrice se pose comme une femme mûre, en décalage avec son amant.

L’ouvrage comporte peu de pages, des pages qui seraient à immiscer entre d’autres, contribuant à articuler les écrits précédents de l’autrice — un addendum à une œuvre déjà fournie. On y trouve des résonances avec…

… l’origine sociale de La Place

Il y a trente ans, je me serais détournée de lui. Je ne voulais pas alors retrouver dans un garçon les signes de mon origine populaire, tout ce que je trouvais « plouc » et que je savais avoir été en moi. […] Que je m’aperçoive de ces signes — et peut-être, plus subtilement encore, que j’y sois indifférente — était une preuve que je n’étais plus dans le même monde que lui. Avec mon mari, autrefois, je me sentais une fille du peuple, avec lui j’étais une bourge. 

… la passion de Passion simple et Se perdre

La relation avec A. se donne comme le miroir inversé de Passion simple, une compensation tardive : la voilà aimée avec une ferveur dont elle n’avait jamais été l’objet, seulement le sujet brûlant auprès d’un amant plus détaché — comme elle l’est à son tour.

Le renversement n’est pas seulement personnel, il est aussi social, la femme étant rarement la plus âgée dans un couple avec un grand écart d’âge :

Mais je savais […] que si j’étais avec un homme de vingt-cinq ans, c’était pour ne pas avoir devant moi, continuellement, le visage marqué d’un homme de mon âge, celui de mon propre vieillissement. Devant celui d’A., le mien était également jeune. Les hommes savaient cela depuis toujours, je ne voyais pas au nom de quoi je me le serais interdit.

… le passé et le temps dans lequel on s’inscrit

Il m’arrachait à ma génération mais je n’étais pas dans la sienne.

Il était le passé incorporé. / Avec lui je parcourais tous les âges de la vie, ma vie.

[…] j’avais l’impression de rejouer des scènes et des gestes qui avaient déjà eu lieu, la pièce de ma jeunesse.

Le jeune homme transforme sa vie “en un étrange et continuel palimpseste”. “Il me donnait du plaisir et il me faisait revivre ce que je n’aurais jamais imaginé revivre” en échange de voyages, d’argent — un deal dont elle fixe les règles.

A. regarde vers le futur quand Annie Ernaux regarde vers le passé, et cette impasse nourrit leur présent :

Nous communions imaginairement dans notre perte réciproque avec un plaisir extrême.

Cela n’en reste pas moins une impasse, à laquelle on se heurte. Je trouve poignant ce passage où le jeune homme tombe sur une photo d’Annie Ernaux jeune :

Le désir que lui inspirait […] cette fille qu’il ne verrait jamais, ce désir-là était sans issue. Comme l’avait traduit implicitement sa réaction spontanée, « cette photo-là, elle me fait de la tristesse ».

… l’écriture à venir (de L’Événement et pas seulement)

Annie Ernaux a entrepris le récit de son avortement, relaté dans L’Événement, après avoir rompu avec A. et mis fin à une relation (mort-née ?) qui, par la répétition qu’elle rejouait, la faisait se sentir à la fois morte et éternelle.

Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues.

Progressivement, l’aventure était devenue une histoire que nous avions envie de mener jusqu’au bout, sans bien savoir ce que cela signifiait. 

La principale raison que j’avais de vouloir continuer cette histoire, c’est que celle-ci, d’une certaine manière, avait déjà eu lieu, que j’en étais le personnage principal. / J’avais conscience qu’envers ce jeune homme, qui était dans la première fois des choses, cela impliquait une forme de cruauté.

Cette cruauté se sent dans l’écriture — peut-être émane-t-elle de l’écriture, laquelle acte le détachement d’Annie Ernaux envers A., à peine un individu, tout juste un “jeune homme”. Cette “cruauté” m’a un peu gênée et, en même temps, si je suis honnête, c’est aussi ce qui m’a saisie au cours de ma lecture, l’autre comme moyen de s’élucider soi-même et de se relancer dans l’écriture.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce

Curieux roman de Lola Lafon que ce Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce. Ça commence en huis-clos médical façon Maylis de Kerangal (Réparer les vivants), sous forme d’un journal adressé à une absente, puis le récit embraye sur la reconstruction de soi après un viol, et ça part en vrille-échappée belle sur fond d’une dystopie qui semble étrangement actuelle (une Élection dont la majuscule laisse supposer qu’il n’y en aura pas d’autre avant un moment, de la xénophobie d’État qui désigne des Autres, des Événements en protestation, un couvre-feu, des arrestations “préventives”… dans le Paris qu’on connaît, avec son opéra Garnier, son métro, sa Cinémathèque, etc.).

Les relations entre les protagonistes sont floues, aussi, résistent à l’étiquetage prématuré et définitif. La narratrice qui s’adresse à la jeune fille survivant dans le coma à une mort subite se fait passer pour sa sœur auprès du personnel médical. Elle l’appelle Émile, au lieu d’Émilienne. Elles passaient leur temps à s’appeler. Je les ai postulées amoureuses. Puis la narration est arrivée aux cercles de parole du mardi soir, et leur amitié est devenue plus plausible, mais pas simple, pas une simple amitié de socialisation heureuse  — un lien de survivantes.

Malgré ce lien extrêmement fort, Émile disparait du paysage quand entre en scène La Petite Fille au Bout du Chemin, un jeune fille qui passe son temps à la cinémathèque et conserve toujours sur elle la Notice des médicaments qu’elle se garde bien de prendre. Entre elle et la narratrice se noue un lien fort, étrange, immédiat ; il y a du désir, du désir de vie qui ne s’arrête pas au corps de l’autre, désir de vivre entre les mailles de la société.

À mesure que ce lien se resserre, le reste autour se délite, le récit, la syntaxe parfois, des mots manquent, des mots débordent, des écrits sont insérés (la Petite Fille écrit frénétiquement dans son cahier, dont elle arrache des feuillets), clairement puis de moins en moins, alors que le discours indirect libre contamine la narratrice, alors que les deux Petites Filles se comprennent à demi-phrase, que leur clairvoyance augmente et leur santé mentale décline. La Petite Fille au Bout du Chemin restera la Petite Fille, sans nom propre, de même que la narratrice, qui n’en a que d’emprunt, surnommée “fifille” par Émile et “Voltairine” par la Petite Fille. À certains moments, il m’a fallu faire un effort pour distinguer qui narrait en s’adressant à qui.

La fin, sous forme d’échange épistolaire avec Émile, fait écho au journal du début, que lui adressait la narratrice. Émile, absentée à l’apparition de la Petite Fille, revient quand celle-ci disparaît. Il fallait bien cette amitié d’Émile et de la narratrice, longuement ancrée, pour servir d’écrin au passage éclair (avec fougue, avec foudre) de la Petite Fille. Moi aussi j’ai été frappée, et en suis sortie un peu sonnée.

…

Il y a ces citations que j’aurais voulu vous faire lire, perdues, cachées dans les 400 pages de ce curieux moment. Un passage sur le « Quand même » des protestations molles face à l’intolérable, auquel on finit par s’accoutumer. Un sourire qui éclabousse une photo d’Interpol. Une phrase, condensé violent de cette société où le viol reste souvent impuni — je l’ai retrouvée : “Et ça n’a aucune importance pour moi si ça n’en a pas pour elle, les confidences de celui qui, parce qu’il l’a pénétrée, s’arroge le droit de parle de sa « santé mentale ».” Tous les passages où il est question de danse, aussi, de manière si juste.

J’allais oublier, et pourtant j’ai adoré : la narratrice, en plus d’être roumaine, amie précieuse, victime de viol, traductrice, est, était, danseuse classique, et la danse, sans jamais être le sujet du roman, infuse son écriture et la caractérisation de la narratrice. On la suit dans ses souvenirs en Roumanie, à prendre des cours silencieux chez une professeure tombée en disgrâce et espionnée ; on la retrouve adulte, chantonnant l’adage de Giselle en faisant le guet, traduisant sous forme d’enchaînement le caractère subreptice d’une expédition nocturne : glissade, glissade, coupé, jeté, pointes acérées… Sylvie Guillem devient un mot-clé pour essayer de faire retrouver la mémoire à Émile, les séries sont remplacées par le YouTube balletomane, le corps se raidit en souvenir de ce qu’il dansait…  Ce qui, chez un auteur novice, fonctionnerait comme des références relèvent chez Lola Lafon de réflexes  — c’est véritablement ainsi qu’on pense quand on a infusé dans la danse ; c’est… mon monde !