In darkness, silence and frustrated elation

Darkness is hiding black horses, Saburo Teshigawara

On m’avait annoncé l’ennui. Je ne sais pas si c’est l’entreprise palpatinienne d’initiation à la culture nippone qui commence à faire effet ou le résultat de mon esprit de contradiction, mais le fait est : je ne me suis pas barbée. C’est pour moi une petite victoire personnelle que de ne plus associe la lenteur à l’ennui. Certes, le style du chorégraphe n’est pas très expansif et les costumes ressemblent à du Comme des garçons tailladé au canif (ou à des lambeaux de costumes d’Halloween, dans une vision plus anglo-saxonne). Il n’empêche, la scénographie cultive le mystère avec ses mini-geysers de fumée et le mouvement fascine par son déploiement continu : on suit du regard Aurélie Dupont qui lève la paume de la main comme si elle venait de la découvrir, Nicolas Leriche qui part en vrille au petit trot, et l’on s’en laisse distraire furtivement par Jérémie Bélingard qui passe plié en deux, en coup de vent, avant que le couple ne surgisse au sein du duo. Les trajectoires restent distinctes dans le trio : un passage quasi-robotique fait garder à chacun ses distances et, lorsque les danseurs sont ensuite aspirés par une même spirale, leurs gestes s’esquivent plus qu’ils ne s’embrassent.

 

Glacial Decoy, Trisha Brown

Toi qui connais Trisha Brown, tu as aimé celui-ci ? me demande-t-on à l’entracte. Toi qui connais : je connais si bien Trisha Brown que j’ai confondu Glacial Decoy avec Opal Loop/Cloud Installation #72503, également sans musique – je n’avais donc jamais vu cette pièce (et ne l’ai pas vue entièrement, grâce à l’architecture de Garnier). Tu as aimé ? Oui, les va-et-vient des coulisses à la scène me bercent. Au duo central de Sévérine Westermann et Caroline Bance (que j’aime décidément beaucoup) s’agrègent de temps à autres Christelle Granier, Claire Gandolfi et Gwenaëlle Vauthier. Leurs apparitions et disparitions rythment la pièce, qui ne le serait autrement que par le ronronnement du vidéoprojecteur et le bruit caractéristique du changement des diapositives. La respiration des danseuses et le souffle qui fait gonfler leurs robes transparentes et plissées font surgir de ce ressac régulier un mouvement curieusement libre et spontané, comme désintéressé. On peut selon son inclination dormir ou rêver, bercé, apaisé (ennuyé ?).

 

Doux mensonges, Jiří Kylián

Alors que les vidéos de ses chorégraphies me font rêver, j’ai peu vu de Kylián. Donner Doux mensonges à Garnier n’a pas franchement amélioré cet état de fait. Tout repose sur un jeu de trappes, qui tantôt propulsent sur scène tantôt avalent en sous-sol danseurs et chanteurs, une caméra étant censée suivre et retransmettre leurs évolutions sous la scène (voilà le dispositif narratif d’où le mensonge peut naître). Répartition des trappes oblige, les chanteurs se trouvent utiliser celle qui se trouve côté jardin, tandis que les danseurs empruntent celle qui se trouve côté cour – de notre côté, à Palpatine et moi, qui devons donc nous contenter d’apprécier à l’écran la beauté d’Ève Grinsztajn et le T-shirt noir délicieusement transparent d’Alessio Carbone. Ironie que de ne jamais mieux voir un danseur que lorsqu’il ne se trouve pas sur scène.

On rit carrément jaune lorsqu’on a un billet à 47 euros, certes payé moitié moins grâce à l’abonnement jeune Arop mais qui n’offre même pas un spectacle à la hauteur de cette moitié. Soyons cohérent : soit on programme des pièces qui n’utilisent le fond et les bords de la scène que de manière marginale de manière à offrir à la majorité de la salle un spectacle complet, soit on adapte la grille tarifaire ! Sur les trois pièces de la soirée, deux sont respectivement au tiers et à moitié visible par la moitié de la salle (un tiers de Glacial Decoy, que l’on reconstitue par défaut par symétrie asynchrone ; la moitié de Doux mensonge et en l’occurrence, pour le côté cour, la quasi-totalité de la danse). Dans ces conditions, ma place ne vaut guère plus de 10 euros. Heureusement que le choeur des Arts florissants était là pour apaiser les âmes : chants grégoriens et madrigaux a capella m’ont empêchée de savoir si les larmes naissantes étaient de frustration ou de joie.

Mit Palpatine.

Calamity Jones ou la vengeance violette

affiche-sherif-jackson avec le trio infernal

Shérif Jackson. Un personnage dans un trio. J’imagine qu’on a donné au film ce titre pour qu’on identifie immédiatement le genre qu’il parodie (et éluder la difficulté de traduction du titre original – Sweetwater). 


Autant le western m’ennuie profondément avec ses plans plus interminables que des spaghetti, autant c’est savoureux lorsque le crétinisme des personnages est remplacé par la folie sous toutes ses formes : fanatisme pour le prophète local, auquel on dit « Oui, prophète », même lorsqu’il reproche à ses hommes leurs élans libidineux juste après s’être tapé ses trois femmes d’affilée ; fantaisie pour le shérif, un original (I prefer unusual to queer – unusual) aux longs cheveux blancs toujours prêt à esquisser trois pas de danse grotesques pour mieux sauter sur l’importun du moment ou à donner un cours de géographie policière en dessinant au couteau sur la table ; folie vengeresse pour une splendide rousse1, ancienne prostituée devenue l’épouse d’un pauvre Espagnol, qui se fait offrir une non moins splendide robe violette par le marchand auquel elle a fourré son parapluie dans l’œil pour l’avoir reluquée dans la cabine d’essayage. Ce trio d’enfer a évidemment la gâchette facile, même si le shérif préfère y aller à coup de grands battements : le prophète prêche la mort sur le champ comme châtiment à toute offense divine et la miss rousse, qui donne quelques leçons à son mari, tire au pistolet comme personne. Alors quand les intrus tués par le prophète s’avèrent être au cœur de l’enquête du shérif, que la rousse connaît bien depuis qu’il a pendu son père et que le mari de celle-ci disparaît le lendemain d’une altercation avec le prophète, forcément ça ne peut pas bien finir, pour notre plus grand plaisir de spectateurs trimballés de cadavre en scène loufoque. 


1  J’ai mis un certain temps à retrouver la blonde sous la rousse mais cette manière de placer le regard et de pincer les lèvres en une moue boudeuse, ce ne pouvait être que la desperate housewife de Mad Men. Magnifique travail des maquilleurs pour donner à January Jones le teint adéquat et transformer la blonde Betty en rousse sulfureuse.

Un château italien en Espagne : gâté, pourri

Une famille, dont les enfants sont depuis un certain temps déjà en âge d’en avoir, tourne autour de son château italien, coûteux en entretien, qui ressemble à un musée sans visiteur : faut-il l’ouvrir au public, curieux de visiter la propriété de feu le patron de la grosse usine du coin – le parc est propice aux pique-nique ? Faut-il vendre certaines de ses pièces aux enchères – mais pas le Brueghel, proteste le fils, qui ne le regarde pas ? Avachie sur un divan, Louise, la fille, glousse tandis que la mère essaye d’en sortir quelque chose. Le spectateur n’y parviendra pas plus : le film est à l’image de ce château, attirant sur le principe, vite décevant à la visite. Certes, il y a bien comme le Brueghel quelques pièces qui valent le coup d’œil (la relation ambiguë frère-sœur, les délires de la piété ritale, l’humour et la dignité du frère puis celle de sa veuve, qui survit comme elle peut au milieu de cette famille ni à fait ni à faire) mais l’impression qui domine est que l’on a jeté ça au public sans trop y réfléchir, en se disant que, curieux des gens riches et célèbres, il y trouverait bien quelque à se mettre sous la dent – et l’on s’étonne après qu’il l’ait dure.

Ce n’est pas le malheur des nantis qui agace (la réalisatrice a l’intelligence de ne pas l’utiliser comme excuse à sa situation sociale : c’est comme ça, la maladie et la solitude n’arrivent pas qu’aux pauvres) mais le gâchis total des talents, que l’on a essayé de concentrer dans la figure du vieil ami ingénieux devenu un emmerdeur alcoolique, mais qui rejaillit sur les autres, sans que l’on sache trop bien si c’est sur les acteurs ou les personnages qui sont de toutes manières acteurs (les joies de l’autofiction). Ah non, pardon, Louise a arrêté de tourner pour « laisser plus de place à la vie dans [sa] vie » (en italien dans le texte) et Nathan, son jeune amant (Louis Garrel) ne veut plus faire l’acteur, trop las pour aller jusqu’au bout d’un film ou d’une pièce – dans laquelle il joue un travesti parce que, vous comprenez, quand il joue une pièce, ce n’est pas lui, ce ne sont pas ses mots. En revanche, ses maux et sa mélancolie-marque-de-fabrique sont fidèles au rendez-vous, tandis que son babillage, habituellement délicieusement agaçant à force d’auto-dérision, est en berne1. Pas folichon, folichon.

D’une manière générale, les personnages sont incapables de prendre une décision quelle qu’est soit ni de s’y tenir. Tout le film est ainsi à l’image de la relation entre Louise et Nathan, qui n’arrêtent pas de chercher une occasion pour se séparer, pour de toutes façons finir par revenir ensemble – et Louis Garrel de revenir dans les films de Valeria Bruni Tedeschi même s’il n’est plus avec elle. Quelques moments pathétiques que l’on voudrait faire passer pour de la fantaisie viennent agiter ce bazar, pas assez loufoque pour être joyeux. On finit par se dire que personne, dans cette famille, ne sait vivre – comme si, en l’absence de contraintes extérieures, ils n’avaient pas pu se construire, seulement se répandre indifféremment en plaintes ou en joie. De même, Un château italien aurait pu être un bon film s’il n’avait été construit en Espagne, sur les fondations d’une intrigue imaginaires.

 

1 Une exception, lorsqu’il demande au frère ce qu’il a à l’œil  :
« – Le sida. 
– Ah. 
– Une maladie comme une autre. 
– J’ai aussi un truc à l’œil mais c’est un peu moins grave. » 
Le tout en peignoir rose.

Jeune, jolie & fascinée

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Je n’ai jamais considéré la virginité comme quelque chose qu’il fallait à tout prix préserver ni comme quelque chose dont il fallait à tout prix se débarrasser – sauf au moment où, en ayant décidé ainsi, la chose a montré un peu trop de résistance à mon goût. C’est donc doublement surprise que je vois Isabelle, jeune (17 ans) et jolie (genre vraiment1), prendre le premier gus gentil pas trop moche qui traîne pour se faire dépuceler en cinq minutes sur la plage – et pas une plage de galets, hein, une plage pleine de grains de sable prêts à se faufiler partout. Me disant que la fiction permet décidément d’imaginer la vie de personnes qui ne vous ressemblent vraiment pas, je me penche sur cette scène à l’image d’Isabelle elle-même, dédoublée par la magie du montage. Pour la fusion, on repassera : à côté d’elle-même plus que de ses pompes, Isabelle semble se tenir à distance de tout ce qu’elle vit. Elle ne s’en désintéresse pas, non, bien au contraire : elle est totalement fascinée par ce qui lui arrive, au point de regarder les événements comme elle observerait un insecte tentant de se dépêtrer de je ne sais quelle situation où il se serait fourré, le poussant de temps à autre du bout du doigt – pas pour l’aider : pour voir. Son passage à la prostitution correspond à l’étape suivante de la dissection – pas par plaisir sadique : pour voir, pour savoir.

François Ozon a pris soin de la placer dans un univers à l’abri de tout soupçon misérabiliste, tout comme Haneke l’avait fait dans Amour ; même si les deux films ne jouent pas dans la même cour, l’idée est la même : l’humain, rien que l’humain. Ainsi, Isabelle vit dans une famille aimante sans être étouffante. Sa mère, curieuse de la savoir avec son premier petit copain (tiens, ça me rappelle quelqu’un) lui fout somme toute une paix royale, et le petit frère, quoique curieux, n’est pas le moins du monde cafteur. D’une manière générale, la famille, hyper bourgeoise, n’est pas à plaindre : si Isabelle se livre à la prostitution, ce n’est donc pas pour l’argent, qu’elle ne dépense pas et conserve dans une petite pochette sous ses piles de fringue. Et lorsque le psy, à la fin, émet l’hypothèse que c’était pour savoir combien les hommes seraient prêts à payer pour elle qui, connaissant le prix connaîtrait sa valeur, on sent bien que cela ne colle pas ; l’interprétation est trop grossière, malgré son fond de vérité. Alors quoi ?

Pour le plaisir sensuel, sexuel ? Cela n’a jamais l’air d’être l’éclate. Il y a des moments de jouissance, d’abandon, de tendresse même, mais rien qui ressemble au plaisir – y compris dans la masturbation qui, telle qu’elle est filmée, relève plus du besoin que de l’envie. Il y a chez Isabelle une fascination, morbide diront d’aucuns, une fascination pour sa propre personne, presque considérée de l’extérieur – une vision qui, en prenant le sujet comme objet, correspond bien au point du vue du client, entendant jouir du corps mis à disposition par cette curieuse jeune fille de bonne famille, en sous-vêtements Princesse tam-tam. Isabelle se prostitue comme d’autres deviennent anorexiques ou se droguent, explique le réalisateur, soulignant les multiples façons qu’ont les adolescents de se mettre en danger. Mais outre que la prostitution de luxe est plus agréable pour l’œil du spectateur qu’un corps décharné, la fascination y est particulièrement pertinente. Je me suis souvenue, d’un coup, d’un livre de Pascal Quignard où l’origine du mot dépassait l’étymologie :

« Les Romains n’avaient jamais dit « phallus » pour signifier ce que les Grecs appelaient phallos. Ils disaient fascinus et ils appelaient fascinatio la relation qui s’établissait entre le sexe masculin dressé et le regard qui le surprend dans cette contracture2. »
Et plus loin : « La fascination hypnotise et fixe la victime dans sa forme le temps de l’achever (d’en manger la figure). »

Il y a quelque chose de l’ordre de la prédation – non pas des clients envers Isabelle mais d’elle à elle-même. Comprenons-nous bien : elle ne s’emploie pas à se détruire, ne précipite pas sa chute (on ne la voit jamais courir, d’ailleurs, elle marche toujours d’un pas mesuré lorsqu’elle se rend à ses rendez-vous). Le regard qu’elle pose sur elle est attentif, dans l’attente d’elle ne sait quoi, d’un éveil qui ne vient pas, même lorsqu’un client âgé meurt dans ses bras, que l’affaire est découverte, que sa famille, effondrée, la traîne chez le psy et l’enjoint à reprendre une vie normale. Elle sort alors avec un garçon amoureux d’elle mais son espèce de vague à l’âme la fait dériver et l’empêche de vraiment se lier.

Pour se déprendre de sa fascination, il faut cette rencontre avec la femme de l’homme mort dans ses bras, dans l’hôtel même où elle faisait ses passes. Rencontre étrange où la femme (magnifique Charlotte Rampling), qui trouve que son mari a eu une belle mort, trouve aussi Isabelle bien jeune et très semblable à elle-même : mélancolique3. Elle lui demande de se rendre avec elle dans la chambre où elle avait l’habitude de retrouver son mari et de rejouer le cérémonial – sans sexe, cette fois-ci, sans homme, sans fascinus. Isabelle finit par s’endormir et, lorsqu’elle se réveille, en sursaut, il n’y a plus personne sur le lit, pas même son double, sur lequel elle s’était penchée au début du film, sur la plage. D’un coup, les deux ont fusionné, l’objet et le sujet, arraché à sa fascination. Celle qui observait sa propre dissection ressent soudain la douleur, la tristesse de la mort de son client. Sursaut.

On ne sait pas si Isabelle va recommencer à se prostituer ou reprendre une vie plus rangée et, à vrai dire, cela importe peu : tout ce qui compte, c’est qu’elle est à présent capable de désir. Qu’elle le monnaye auprès des clients ou se le fasse offrir par le garçon amoureux ne nous regarde plus : Jeune & Jolie n’est pas un film sur la prostitution (Elle l’était déjà davantage) mais bien sur la fascination qu’elle exerce, notamment sur la bourgeoisie (on le retrouve dans Elle mais vous avez peut-être plus envie de revoir Belle de jour). C’est en ne prenant pas parti que François Ozon est le plus pertinent.

 

1 Marine Vacth est une tuerie. Le cas échéant, pensez à remonter la mâchoire inférieure de l’homme qui vous accompagne avant qu’il ne commence à baver.

2 Pascal Quignard, Vie secrète, éd. Gallimard, p. 105. Il faudrait que je le reprenne depuis le début – raison pour laquelle je ne l’ai jamais fini.

3 Indice qui ne trompe pas : j’ai envie de la secouer comme un prunier, exactement comme Kirsten Dunst dans Melancholia.

Khatchaturian, Khachatryan

Si l’on pouvait prendre une photographie longue pose des mouvements de baguette du chef d’orchestre, on obtiendrait les traces de patin sur Le Lac enchanté de Liadov (avec les tintements que l’on entend, il ne peut s’agir que d’un lac gelé). Tugan Sokhiev a une curieuse manière de tenir sa baguette, comme une tasse de thé, et de la manier, comme un peintre à l’oeil sûr qui ajoute les touches essentielles au tableau – le tout avec une fermeté certaine : à n’en point douter, le chef russe a été un diplomate britannique dans une autre vie.

Dans le Concerto pour violon de Khatchaturian, la baguette devient une grande aiguille à broder, telle qu’en tiennent les souris dans le monde de Béatrix Potter. Mais le couturier, c’est Sergey Khachatryan, qui complote évidemment pour que je ne sache jamais orthographier Khatchaturian, en lui associant toujours son nom. Déjà vu en concert (et quel concert !), le violoniste bat des records de choupitude caliméresque. Lorsqu’il attend que ce soit à nouveau son tour de jouer, il tient son instrument contre sa bouche ; avec sa chemise par-dessus le pantalon, il me fait penser à un enfant en pyjama qui enfouit son visage dans son doudou. Et lorsqu’il joue, sa bouche s’arrondit comme pour retenir une ronde, ne pas la souffler comme une bulle de savon, son front se ride de surprise et de joie face aux émotions transmises par les vibrations du violon, ses yeux se ferment : il devient son violon. J’en veux pour preuve ses sourcils qui prennent la forme des ouïes, en arabesque, lorsqu’ils se froncent. Et ses jambes, qui se referment systématiquement l’une contre l’autre lorsqu’un long coup d’archet est tiré, comme s’il tirait sur un fil de marionnette en même temps que sur les cordes. Il entraîne avec lui la carte de l’Orient, aussi souple qu’une nappe sur laquelle collines, dunes et désert pèsent le poids des assiettes et couverts. Par-dessus, éclosent des fleurs d’encre, qui se déploient à la façon des fleurs en papier japonaises à chaque ploum de contrebasse. Bientôt, il vaudra mieux substituer des montages à mes chroniquettes de concert…

De qui, le bis ? Première et certainement dernière fois de ma vie que je battrai Serendipity à cette devinette. C’est simple : si cela ressemble par moments à du Bach (1) mais que ce n’est pas du Bach (2) et que je connais indéniablement ce morceau (3), il n’y a aucune doute, c’est Ysaÿe1. La sonate n° 3 après vérification. Khachatryan le joue exactement comme il faut le jouer, en se retenant d’accélérer, assez lentement pour que l’on doive retenir un gémissement. Les cordes contre lesquelles frottent l’archer se font aussi rugueuses que l’écorce d’un arbre et, juste au moment où ça devient intenable, l’archer se remet à glisser à toute allure. Ysaÿe, c’est vraiment le compositeur qui t’écorche les tripes (jamais les oreilles). Ce concert était vraiment pour moi. Khachatryan repart comme il est arrivé, une main sur le cœur (comment ça, mes connaissances anatomiques laissent à désirer ? Oui, bon, le cœur, le sternum…).

« Le thème de ces Variations op. 36 est bien une énigme, car la proposition qui est présentée au début de l’ouvrage n’est que le contrepoint d’une mélodie fantôme. Elgar n’a jamais voulu révéler l’identité de ce thème, malgré les nombreuses hypothèses qui n’ont pas manqué d’être soulevées2 […]. » Avec leurs numéros suivis d’initiales, les Variations Enigma d’Elgar me font étrangement penser à The Figure in the Carpet, une nouvelle d’Henry James publiée en1896, deux ans avant la composition des variations, dans laquelle un auteur rend complètement fou l’un de ses critiques en lui disant qu’il a manqué son secret, caché dans l’œuvre « like a complex figure in a Persian carpet ». Le critique s’ingéniera toute sa vie durant à fouiller l’œuvre à la recherche d’un secret qui n’est pas dans l’œuvre mais pour ainsi dire l’œuvre elle-même, sa structure, le simple fait qu’elle s’apprécie dans son ensemble – confortablement installé dans son fauteuil, peu importe que l’on devine ou non les amis du compositeur désignés par les initiales accolées à chaque variation ou bien encore les influences qui président à « cet harmonieux assortiment de pastiches ». Ils sont fort, ces Anglais, quand même. Ils ont une manière extraordinairement élégante de se foutre de vous et de faire en sorte que vous en soyez en plus absolument ravis.

Tant pis pour tous ceux qui auront préféré fêter Halloween ou assister à la première de la triple bill à Garnier : le second balcon fermé par manque d’affluence m’aura permis de me replacer tranquillement au parterre et de passer avec l’Orchestre du Capitole une excellente soirée, en compagnie d’Isabelle, Ken, Serendipity et Hugo, digressions chocolatées incluses.
  

1 Sergey Khachatryan joue de surcroît « le violon « Ysaÿe » de Guarni del Gesù ».
2 Note du programme, par Isabelle Werck.