Aparté #3

Seuls les mauvais livres détournent de la vie. Les autres nous y reconduisent avec un regard renouvelé, comme aux premiers jours de printemps, lorsque le soleil redonne du relief aux façades et fait miroiter un tas de détails que nous ne nous donnions plus la peine de remarquer. Les voyages que relate Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge, les randonnées, le nom des villages plein de tirets et d’accents français, les paysages avalés m’ont rouvert l’appétit. Il faudra que je visite la France, un jour, que je connais fort mal. Et attendre les vacances, évidemment, pour repartir à l’étranger (je n’ai pas de destination précise en tête, je veux seulement que cela me soit étranger). Dans l’immédiat, j’attends surtout que le beau temps se stabilise pour reprendre sur l’heure du déjeuner mes explorations de l’été dernier. D’abord destinées à me repérer dans le quartier où je travaillais désormais, puis à relier ce quartier aux autres, ces déambulations quotidiennes ont bientôt été annexées par mon désir d’exhaustivité et, sans jamais préparer mon chemin sur une carte, j’ai continué dans l’idée que, superposés, mes trajets effectués par pure sérendipité finiraient par quadriller tout ce qui se trouvait à une demi-heure de marche à pied (une demie-heure pour avancer au hasard des rues inconnues ou méconnues ; une demie-heure pour se demander où l’on est arrivé et trouver comment retourner au bureau). Il y a comme une nécessité, un but infini à accomplir (à défaut de l’atteindre). En cela, j’ai l’impression de comprendre Simone de Beauvoir lorsqu’elle raconte qu’elle s’était fait un devoir de ses randonnées effectuées dans les paysages sauvages du Midi alors qu’elle était en poste à Marseille ; même si l’acharnement qu’elle met ensuite à tout voir lors d’un voyage en Espagne avec Sartre (églises, hameaux, tableaux, paysages…) me fait plutôt penser au mapping méticuleux de Palpatine qui checke tous les spots à voir. Je n’ai pas pour ma part cette curiosité indifférenciée, la curiosité de l’érudit capable d’accumuler dates et faits sans savoir ce qu’il pourra en faire, sans savoir même s’il en fera quelque chose. Les curiosités ne m’intéressent pas en tant que telles. En revanche, j’adore regarder, surtout quand il n’y a a priori rien à voir.

Je traverse parfois des phases d’attention flottante où tout devient spectacle, s’anime et prend un relief particulier (d’où que le soleil y est particulièrement propice). Je ne suis alors plus qu’une spectatrice, toujours un peu surprise si quelqu’un remarque ma présence, m’imaginant invisible derrière les feux de la rampe imaginaire dont le monde se trouve, pour moi, éclairé.

J’ai remarqué que cela arrivait souvent après une longue période devant une feuille ou derrière un écran, toute surface qui renvoie vers un monde abstrait. Quand on retourne à la réalité concrète et contingente, on la voit soudain chatoyante de sons, de matériaux ; ici le rutilant d’une carrosserie, là un morceau de ciel et de branches qui passe dans une flaque d’eau ; une bribe de conversation, le chant d’un oiseau en pleine ville, le crissement d’un pneu, perçus simultanément et distinctement, comme occupant chacun la ligne de la partition-somme dédiée au chef d’orchestre ; les voitures, les poussettes, une pièce de monnaie qui roulent ; les fenêtres, les toits et les balustrades immobiles, exposées pour quelques instants encore à la lumière du soleil.

Cet état d’émerveillement ne dure généralement pas longtemps ; le grouillement plein de vie a tôt fait de redevenir une routine bruyante et agressive, où l’on se heurte à la platitude de la matière et à la foule écœurante : les carrosseries rutilantes ne sont plus que des bagnoles encombrantes ; le chant de l’oiseau, des décibels de plus ; les beautés idiosyncrasiques, des individus avec deux yeux, un nez, une bouche. Mais tant que la parenthèse tient et que je demeure avec le monde en aparté, un rien m’amuse et tout me remplit de joie.

 

(En aparté)

Aujourd’hui, en sortant du bureau, j’ai eu envie moi aussi (suivant l’inspiration de Simone à midi) de me faire promener en auto. Tant pis pour l’assimilé détour1, j’ai pris le bus ; il faisait vraiment trop lumineux pour s’enfoncer sous terre. Les feux rouges et menus délais, qui d’ordinaire m’insupportent et me font préférer la linéarité aveugle du métro, m’ont offert quelques instants supplémentaires pour fureter la vitrine que la ville déroulait, agréablement secouée par les vibrations du bus « à l’arrêt » (mode off du véhicule, mode on de l’engin – vue de l’esprit ? Les gens semblaient moins tirer la tronche que dans le métro). J’ai ainsi aperçu dans le taxi d’à côté un sac alvéolé de petites feuilles découpées : Pierre Hermé ! Quand même, me suis-je dit… ma bourgeoisie culinaire exagère, mais cette reconnaissance m’a mise en appétit. Sur la trame ainsi posée, j’ai eu le plaisir de voir se broder les autres dentelles de Paris :

les balustrades en fer forgé, qui me plaisent toujours, même lorsque je trouve leur motif laid (questions afférentes : à quelle époque a-t-on cessé de créer de tels ornements et décidé que la laideur serait plus fonctionnelle ? Existe-t-il un catalogue de ces pièces en fer forgé ? J’imagine des dessins d’architecte, sans pouvoir décider du plus plausible : auront-ils été commandés par un fabriquant de l’époque ? compilés par un conservateur ? crayonnés par un étudiant en architecture, qui bientôt en fera un tumblr ?)

et les branchages des arbres noirs de contrejour ou de pollution, chaque espèce avec son motif. Habituée aux petites boules qui confèrent un air de fête aux rives de la Seine et que j’ai toujours envie de cadrer dans mes photos, je me suis aperçue place d’Italie que je ne connaissais pas la ramure des arbres en son centre – des arbres tout fins, qui ne ressemblent à rien et que, jusque là, j’avais probablement inconsciemment rangé dans la catégorie balais à chiottes (terrible vérité : tout comme l’homme descend du singe, l’arbre descend du balai à chiottes). Si je dessinais l’un de ces arbres, avec ses branches dressées vers le haut, comme des petites plumes, quelqu’un saurait-il me dire de quelle espèce il est ?

 

« c’est à Burgos que j’ai compris ce que c’était qu’une cathédrale, et au Havre ce que c’était qu’un arbre. Malheureusement, je ne sais pas trop quel arbre c’était. […] (Ci-joint un petit croquis ; j’attends votre réponse.) »

Lettre de Sartre citée dans La Force de l’âge par Simone de Beauvoir, qui conclut d’une note en bas de page (p. 139 du Folio) : C’était un marronnier.

 

Je n’ai aucune découverte nauséeuse à faire, mais je trouve très amusant que Sartre n’ai pas (re)connu l’arbre devenu l’emblème de sa théorie sur la contingence.

 

1 Tant pis… ou tant mieux. Le détour, détournant du trajet trop bien connu, est un divertissement souhaitable. Si l’on pousse le bouchon un peu trop loin, la vie elle-même n’est-elle pas un long détour de la mort ?

Un cygne noir haut en couleurs

Il y a six ans (!), une fille du corps de ballet a aimanté mon regard dans les Joyaux de Balanchine. Un diamant – à tailler, évidemment, mais un diamant quand même. Cette fille, c’était Héloïse Bourdon, qui a depuis été repérée de tous les balletomanes, a reçu le prix Arop et tenu des rôles de plus en plus visibles – avec plus ou moins de succès, le stress ayant tendance à faire clignoter son rayonnement naturel comme un néon donnant des signes de faiblesse. Persuadée de tenir là une Elisabeth Platel en puissance, je n’avais plus qu’à attendre. Quand le tout-Twitter balletomane n’a plus tari d’éloges après sa prise de rôle dans le Lac des cygnes, je me suis dit que, ça y est, la puissance s’actualisait. Il me fallait une place pour voir ça de plus près. Sauf que le Lac des cygnes, c’est par excellence le ballet blindé. J’ai essayé en vain d’obtenir un Pass, réveillé ma tendinite à cliquer comme une folle sur la bourse d’échange de l’Opéra pour voir les places me passer sous le nez et n’ai dû mon salut qu’à Joëlle, la bonne fée des balletomanes (on ne sait pas comment elle fait).

Qu’ai-je vu, de ma place miraculeuse au second balcon ? Tout d’abord, l’art des symétries asymétriques de Noureev. D’en haut, c’est saisissant : tout en respectant scrupuleusement les enseignements de la géométrie, le chorégraphe introduit des asymétries. Trois fois rien : un nombre impair de groupes ou une colonne qui vient compléter la diagonale des danseurs ; mais un trois fois rien qui, sans entamer l’harmonie, la sauve de l’ennui. Le déséquilibre, déjà, met les formations en mouvement.

Je lâche équerre et compas dans l’oeil lorsqu’entre Héloïse Bourdon : alors ? Alors ? Son cygne blanc ne me cause pas de grandes émotions. Je la crois capable d’encore mieux1 et, pour tout dire, ses sourcils constamment haussés me font penser à Natalie Portman dans Black Swan, mono-expressive. Ne serait-elle pas encore, comme l’héroïne du film, trop préoccupée de pureté (ce que Palpatine traduirait par : coincée) ? Je repose mes jumelles et attend de voir.

Je n’ai pas été déçue du voyage : au troisième acte, son cygne noir est une bitch. Une fucking bitch. Qui regarde le prince en coin, l’air narquois ; lui tend la main pour mieux la retirer au moment où il voudrait la prendre ; l’attire juste ce qu’il lui faut pour lui voler dans les plumes. C’est tellement réaliste que je me mets à soupçonner Héloïse Bourdon de s’être fait larguer, genre méchamment larguer : son cygne noir semble nourri de cette colère digérée, refroidie, qui le rend glaçant. La vengeance est un plat qui se mange froid et le cygne noir d’Héloïse Bourdon est prêt à bouffer du prince, à le bouffer tout cru. Crûment et cruellement. Son piqué arabesque, le buste lancé vers le prince, est clairement une attaque à son encontre ; on voit le bec prêt à pincer lorsque sa bouche s’ouvre en un rire démoniaque totalement inattendu, complètement jouissif. Vas-y, bouffe-le ! Non, vraiment, c’est trop bon de bitcher. Les regards et les épaulements du pas de trois sont tels que la variation peut bien être un peu moins réussie qu’au concours. De toutes façons, le cygne noir ne faillira pas – je ne vous ferai pas ce plaisir, semblent exulter ses fouettés. Tout sourire, Héloïse Bourdon joue d’une toute-puissance qui la rend rayonnante ; j’espère qu’elle conservera l’assurance qu’elle a trouvé dans ce rôle.

On se dit que c’est plutôt bien parti lorsqu’elle retrouve le cygne blanc, beaucoup plus subtil qu’au premier acte : la crainte, qui monopolisait la palette expressive, laisse place à un désespoir résigné où l’amour du prince se trouve esquissé entre tendresse et regrets. Rétrospectivement, le cygne blanc du deuxième acte, de jeune vierge effarouchée, devient cette jeune femme au cœur déjà brisé par le passé, qui savait à quoi cette union risquait à nouveau de la mener. Au dernier acte, l’issue fatale est acceptée, embrassée ; lorsqu’elle se trouve dans les bras du prince, ses yeux sont presque fermés d’un bonheur déjà enfui (par opposition aux yeux grand ouverts, rayonnants de plaisir, du cygne noir), et lorsqu’elle le prend sous son aile, la tête qu’elle pose sur la sienne se fait caresse de consolation. Soudain plus mature que le prince, elle en devient presque maternelle.

Il faut dire que le prince de Josua Hoffalt (trop humble pour le rôle ?) est sacrément puéril : loin de faire des caprices princiers, il est incapable de s’affirmer et de prendre son autonomie entre l’autorité royale exercée par sa mère et les manœuvres de son précepteur. Devant sa danse élégante mais un peu molle, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase entendue au théâtre quelques jours auparavant, prononcée par une Adèle Haenel en costume d’homme : « Je suis homosexuel, ma mère est dominatrice. » Dans les portés finaux, Siegfried s’accroche à Rothbart comme un enfant aux basques de sa mère. Pourtant, le Rothbart campé par Florimond Lorieux est moins une figure paternelle de substitution qu’un frère d’armes particulièrement sournois, sorte de Néron bien décidé à évincer Britannicus. Sur le moment, l’adresse avec laquelle il use de sa jeunesse apparente et de ses traits fins pour compenser un certain manque de carrure (le rôle est souvent confié à des hommes plus âgés et plus baraqués) m’a plutôt évoqué le monde des régents : c’est un Mazarin intriguant à son aise tant que le roi est encore enfant. Fin et rusé, il s’immisce parfaitement entre le prince et le cygne, ne contribuant pas peu à faire du pas de trois du troisième acte l’acmé du ballet.

Ajoutez à cela la musique de Tchaïkovsky, un Allister Madin que vous repérez à son sourire, sans même avoir besoin des jumelles, et un corps de ballet aux petits oignons (doute : les oignons se marient-ils bien à la volaille ?) : voilà une très bonne soirée, que vous ne voyez pas passer. Dire qu’avant, le Lac des cygnes me paraissait long… Mais ça, c’était avant de me mettre à l’opéra, quand je n’avais pas découvert le plaisir d’entendre Tchaïkovsky en concert et que tous les cygnes que j’avais vus étaient désespérément russes.

 

1 Au niveau des bras, notamment, qui pourraient être plus déliés (même si je reconnais, depuis que j’ai vu un cygne blanc que ses bras anguleux rendaient plus impressionnants que les ondulations sans coude auxquelles excellent les Russes).

Le Chant de la terre

Représentation du jeudi 12 mars

Le Chant de la Terre ne semblait rien inspirer que l’ennui, aussi avais-je soigneusement évité de prendre une place. Puis Alena a publié cet intriguant billet, JoPrincesse a été enthousiasmée au point d’y retourner et Alessandra a débarqué à Paris et je me suis retrouvée, in extremis, à la dernière, au premier rang du balcon. De fait, le ballet de Neumeier a bien un défaut de taille : son public. On a battu des records de toux et de raclements de gorge : à côté, le public tuberculeux de La Dame aux camélias est en pleine santé ! JoPrincesse a avancé l’inconfort suscité par le silence puis la musique malaisée de Mahler. Peut-être. Ce qui est certain, c’est que le ballet est rendu plus difficile d’accès encore par ce parasitisme sonore, comme un vieux film à la pellicule fort abimée, que l’on découvrirait non restauré.

L’absence des surtitres n’a pas non plus aidé, nous privant des échos entre les lieder et la chorégraphie, qui nous auraient guidé dans l’interprétation de celle-ci. Même en ayant fait allemand LV2, je ne saisis et ne comprends qu’une part infime des paroles – suffisamment cependant, pour comprendre que c’est fort dommage : par exemple, lorsque la danseuse en blanc entoure l’homme de ses bras et pointe son doigt sur sa poitrine comme un dard, la voix chante Mein Herz ist müde (Mon cœur est fatigué / Mon cœur est las).

Pas de traduction, pas de personnages attribués aux danseurs… je me raccroche spontanément à l’interprétation d’Alena, que je mets en jeu : la danseuse en blanc, qui traverse la pièce, d’abord au loin, tant que l’homme incarne la jeunesse, puis devient une figure récurrente, au point de se substituer à toute autre compagne, incarne-t-elle la mort ? C’est tout à fait cohérent et cela a le mérite de donner un sens (une direction, tout au moins) au ballet. Pourtant, quelque chose me retient : jamais je n’ai vu la mort représentée ainsi, non pas séductrice, tentatrice et toute-puissante, mais, au contraire, détachée, presque apeurée. Contrairement à celui de Dorothée Gilbert, le personnage interprété par Laëtitia Pujol, le sourcil constamment inquiet, me semble moins être une personnification de la mort que l’image de la condition humaine (celle-ci certes définie par celle-là).

Cette différence d’interprétation ne contredit pas celle d’Alena, au contraire, même : je perçois mieux encore la vision cyclique, très stoïcienne, de la vie, comme appartenance à un grand tout qu’il faudra un jour réintégrer – une vision très apaisante qui gomme le drame de la mort pour en faire l’aboutissement naturel de la vie, vivante précisément par ce mouvement qu’engendre la mort (l’homme fauché comme le blé est moissonné, je me souviens encore de cette image, issue d’une lecture de khâgne). Je perçois également comment cette vision apaisante peut devenir lénifiante et presque ennuyeuse.

La pensée de Neumeier peut vite se faire pesante (par comparaison, la musique de Mahler me semble légère ; c’est bien la première fois !) et la pesanteur, même sous la forme de l’apesanteur revêtue par la danseuse en blanc, ennuie : elle ne fait pas bailler mais tousser ; elle dérange. On ne veut pas de ce sérieux et de ce naturel (il n’y a que les philosophes pour s’en émerveiller), on veut du drame et de la légèreté : un couple de chair et de sang plutôt que le duo lunaire de l’homme et de la danseuse en blanc, la compagnie des jeunes gens folâtrant dans l’herbe plutôt que la société d’ombres qui se dissipent dès que la danseuse en blanc apparaît. C’est d’ailleurs l’une des images les plus saisissantes du ballet, lorsque l’assemblée, frappée d’inanité, se trouve soudain peuplée de fantômes qui s’évanouissent, à reculons, comme la fumée de leur bol de thé vert. Pour perpétuer l’illusion de vie sans qu’elle se pare du flou du rêve, il faut toute l’incisivité de Mathieu Ganio (mal couplé à Karl Paquette qui, en comparaison, paraît moins solaire que brouillon).

Cette vie, vécue comme un souvenir dans son présent même, ne semble réellement commencer que lorsque la danseuse en blanc entraîne l’homme dans un éther éternel, ewig, liquide amniotique de la mort, où le même mouvement se donne à l’infini – infini suggéré par la descente du rideau sur ce qui aurait dû être un magnifique silence, gâché par les applaudissements précoces de spectateurs pressés d’en finir. Oui, hein, pensez à eux, pensez à nous, merci de ne pas survivre dans l’infini et de mourir réellement pour nous rendre à la vie – celle que l’on connaît et que l’on vit comme si elle ne devait jamais finir, pas celle, bien trop mortelle, que les danseurs viennent de traverser sous nos yeux.

Le beau est toujours bizarre, qu’il disait

Boulez / Béjart. Autant dire que j’avais choisi mon camp : j’étais résolument balletomane pour ce concert chorégraphique1. La mélomane qui sommeille en moi s’y est laissée trainer de mauvaise grâce et, pour être honnête, la balletomane n’aurait pas pris la peine de la convaincre si elle avait su que le programme reprendrait trois pièces déjà présentées à Garnier il y a 5 ans. Sans compter les deux bonus-sans-danse dispensables qu’étaient les Neuf bagatelles de Friedrich Cerha (en gros : un toon qui se dégonfle comme une baudruche et se fait requinquer au cric pour repartir de plus belle) et les Accords perdus de Grisey, qui auraient gagné à être vraiment perdus (et pas seulement dans le brouillard : le cors-corne de brume, impressionnant de technique et fascinant durant la première minute, m’a rapidement rappelé Berio au basson).

Feu vert, feu rouge… Sonate à trois m’évoque un feu tricolore, qui continuerait à fonctionner même sans circulation, sans route, de toute éternité. L’enfer sartrien que Béjart a transposé sur une sonate de Bela Bartok fonctionne comme une mécanique bien huilée : il y a le couple formé par l’homme et la femme en vert ; le couple formé par l’homme et la femme en rouge et, moins que la jalousie, le désir suscité par la femme en rouge chez la femme en vert. Grâce à cette formation du triangle amoureux-haineux, il devient rapidement évident que ce n’est pas l’homme que l’on se dispute, mais une place aux yeux des autres. Dans un huis-clos où il est impossible et où l’on a peur d’être seul, il s’agit d’exister par et en dépit d’autrui – entreprise vouée à l’échec et au ressentiment. La chorégraphie de Béjart le montre très bien (l’agitation des tours et des grands battements est très lisible), mais le montre comme un symbole, qui se donne à comprendre, pas à ressentir. Aussi, il est très facile de rester étranger à ce spectacle et, tandis que les danseuses reprennent inlassablement les mêmes tours et grands battements, je me demande si cette pièce-purgatoire ne serait pas à l’image du Béjart Ballet Lausanne maintenant qu’il est sans Béjart, condamné à répéter les mêmes pièces jusqu’à épuisement – des danseurs ou du public, telle est la question. (J’ai du mal à imaginer un Béjart Ballet Lausanne sans Elisabet Ros, Gil Roman et Julien Favreau. Et, moins avouable, je me demande si ce serait vraiment un mal que la troupe disparaisse après eux.)

La marche à l’oubli semble déjà avoir commencé dans ma mémoire : je ne me souvenais absolument pas avoir assisté à Webern Opus V (mon blog, lui, est formel). Autant dire que je ne m’avance pas trop en disant que la pièce ne me laissera pas un souvenir impérissable, malgré ses lignes surprenantes, malgré Jiayong Sun et Kathleen Thielhelm (manifestement pas hyper à l’aise sur la scène de fortune, grinçante et brinquebalante, montée pour l’occasion).

Le Dialogue de l’ombre double a raccroché un semblant de sourire à nos lèvres avec sa clarinette erratique (musique de Pierre Boulez), son duo drôlatique de danseurs-acrobates qui m’ont fait penser au gymnaste de Ponge, et ses deux lions en peluche dont celui, animé, qu’Aymeric a promu star de la soirée. Sourire et tristesse de clown.

 

1 On sent la bizarrerie de l’exercice dans la présentation du programme, où le compositeur cède au chorégraphe sa place d’auteur, en gras, à chaque fois que la pièce a été chorégraphiée. La « Note sur l’œuvre musicale » est également distincte de celle sur la chorégraphie – voir la musique et entendre la danse, ce n’est pas encore gagné. Mélomanes et balletomanes, miscibles en un seul et même public ? On n’a pas gardé les lions ensemble !

Une sirène à la montagne

L’ouverture de Genoveva connaîtra dans ma mémoire le même sort que l’opéra dans l’histoire de la musique : Schumann me rentre par une oreille et ressort par l’autre. Je profite surtout de ce temps pour renouer avec Paavo Järvi et faire taire ma rancune d’enfant dédaigné : c’est qu’avec son départ annoncé, j’aurais tendance à moins l’aimer. Je lui en veux un peu, de partir et de me priver, de nous priver, de sa présence dansante et de ses mimiques toonesques. Quel autre chef ouvre ainsi la bouche pour inciter l’instrument à produire le son attendu, espéré, provoqué presque, comme un parent qui donne à manger à son tout jeune enfant, faisant l’avion avec sa fourchette-baguette ? Et (nouveauté) saute sur place en pliant le genou droit, transformant le mouvement de taper du pied en amorce de pas de bourrée, mauvaise humeur conjurée par un entrain plus populaire que ne le laisse entendre la musique ainsi dirigée ? Cher Paavo Järvi, vous avez beau être le chef, je ne vous donne pas l’autorisation de partir.

Non, je suis désolée, Grieg et Sibelius ne sauraient être une excuse. Grieg serait même une circonstance aggravante : je voudrais l’entendre plus souvent encore et qu’est-ce qui me dit que le prochain directeur musical sera aussi porté sur les compositeurs nordiques ? Pour nous amadouer, le Concerto pour piano en la mineur était interprété par la sirène Kathia Buniatishvili, à laquelle Palpatine et JoPrincesse ont déjà succombé (cette dernière a été jusqu’à lui conférer le même rang que le sien en la couronnant « princesse callipyge »). Je ne suis pas très attirée par ce type de beauté suave et charnue, qui a tôt fait d’évoquer des fantasmes associés à l’Orient, mais j’ai été charmée par son toucher, surprise que l’on puisse effleurer le clavier avec tant de délicatesse. Les premières notes de ces parenthèses plus intimes sont comme des bulles de champagne inversées, que l’on reçoit avec le même soulagement qu’une douche chaude presque brûlante, pour mieux repartir, ragaillardi, avec tout l’orchestre, heureux comme les petits marteaux qui pétillent sous le couvercle du piano, à mi-chemin entre les boules du Loto et les petits bonhommes blancs de Miyazaki dans la forêt de Princesse Mononoké.

Nous sommes restés dans la forêt avec la Symphonie n° 2 de Sibelius, mais je serais bien en peine de dire laquelle c’était. Je n’ai pas reconnu les grands sapins enneigés dans les branches desquels souffle d’habitude sa musique ; aux couleurs rouges des violoncelles et des contrebasses, j’ai même cru apercevoir le mont Fuji : c’est dire si j’étais un peu perdue dans cette nature changeante au « curieux climat d’éparpillement ». Petit brin d’herbe perdu au milieu des autres, sans conscience de ce qui l’entoure, il a fallu attendre le final pour me sentir appartenir à ce grand tout, orchestré par mon Paavo Järvi boudé-adoré.