Zut, flûte et violoncelle

D’abord, il y a eu cette histoire de bouteille. La faute à la Philharmonie. Puis un replacement raté. La faute à Palpatine et moi, qui nous sommes fait griller par l’ouvreur (d’après lui, parce que j’avais voulu m’asseoir trop tôt ; d’après moi, parce qu’il a tardé et que nous étions les seuls debout, fort repérables). Maugréant l’un contre l’autre, nous courrons jusqu’à sixième étage alors que les musiciens entrent en scène. L’ouvreuse, fort aimable et pragmatique, nous suggère deux sièges qui ne sont pas les nôtres, mais qui nous éviteront de déranger qui que ce soit. Palpatine s’assoit ; je fais signe au monsieur qui a mis ses affaires sur l’autre place que je souhaite m’y installer : « La place est prise. » Par son manteau, donc. J’en reste littéralement sur le cul : ébahie par ce manque de courtoisie mais dans mon tort, je m’assoie par terre, sur les marches, à côté de l’ouvreuse, qui participera à notre conversation muette de grands yeux étonnés lorsque Palpatine se retournera vers moi, entre deux mouvements. Excédée par tout le monde, moi compris, il me faut un certain temps pour me remettre de cet accès de misanthropie, qui m’empêche d’entendre rien d’autre que ma mauvaise conscience et ma mauvaise humeur. Et m’empêche de rien voir d’autre que l’assez courte queue de cheval de la soliste, qui, dès les premières mesures, voltige en tous sens (surprise de constater que les cheveux sagement tirés en arrière sont la conséquence d’un caractère fougueux – un oxymore capillaire, à tout le moins).

Prendre un point fixe. Je me concentre sur le dos de la violoncelliste. Y a-t-il rien de plus beau qu’un dos en mouvement, où les omoplates respirent comme des ouïes ? Un dos qui plus est magnifiquement décolleté par une robe qu’il a fallu attendre les saluts pour découvrir – dentelle et ceinture d’un jaune délicat, relevant le noir de soirée d’une manière fort élégante et inattendue. Un peu comme le bis que Sol Gabetta avait déjà donné à Pleyel – mes voisins de devant, comme moi la première fois, se demandent si c’est bien d’elle qu’émane la voix, flottant au-dessus d’un archet tout à la fois baudruche qui se dégonfle, éclat de lumière qui se réfracte sur une stalactite et doigt humecté qui tourne sur le rebord d’un verre en cristal.

Quand, calmée, je me suis aperçue qu’en plus d’avoir une vue plongeante sur la soliste, j’avais de la place pour mes jambes et une vision dégagée de toute barre de sécurité (deux avantages que l’on perd à la Philharmonie dès que l’on a posé ses ischions sur un siège rembourré), j’ai pu commencer à vraiment apprécier le Concerto pour violoncelle de Dvořák. Est-ce d’avoir lu dans le Cadence du mois de mars que Sol Gabetta aspirait désormais « à un son moins crémeux et plus intime, y compris dans un concerto aussi symphonique que celui de Dvořák » ? Le moment que je retiendrai est le pas de deux entre le violoncelle et la flûte traversière, logés dans l’intimité de l’orchestre qui les isole de la salle et pour ainsi dire du reste du concerto, seuls au milieu de tous, à distance l’un de l’autre, la violoncelliste devant, le flûtiste derrière, comme Orphée suivant le dos de son Eurydice. Contrairement à celle-ci, la violoncelliste ne se retourne pas et, de la tristesse de se savoir seul, naît le sourire de se savoir seul à deux – il y a quelqu’un, quelque part, inaccessible mais très proche, qui vous offre la consolation de sa présence. La beauté de la musique n’est peut-être que le soulagement de la tristesse qu’elle exprime.

Après l’entracte, ce sont cors, cordes tendues-ténues et percussions mystérieuses… Ainsi parlait Zarathoustra ; ainsi, éblouie, n’ai-je pas tout entendu. L’esprit de Till l’Espiègle avait déjà du s’emparer de moi, car je me suis surtout amusée à observer l’arrière de l’orchestre : les timbales qui exigent des guili-guili alors que l’on est en public, c’est un peu gênant, tout de même ; les maillets coton-tiges, disposés comme les outils d’un chirurgien prêt à opérer, survolés par une main experte qui hésite une seconde avant de saisir l’instrument plus adapté, que rien, à nos yeux inexercés, ne distingue des autres ; les maillets barbe-à-papa, comme une rangée de pommes d’amour en attente d’être servies ; la cloche, que l’on a une irrépressible envie de sonner, et ce drôle de jouet cliquetant que l’on fait tourner sur sa tige comme un drapeau à l’arrivée d’une course. Et tout cela vibrait, vibrait, sous la main-colibri de Valery Gergiev, qui pourrait se faire engager direct par Amagatsu. Dernier coup de patte du maître, griffes rétractées : le moelleux d’un tigre en peluche avec le panache d’un félin. (Il paraît que j’ai trop d’imagination.)

Un peu sèchement

À Covent Garden, afin d’éviter les quintes de toux dans le public, le théâtre propose des petits bonbons pour la gorge. À la Philharmonie, depuis cette semaine, on vous confisque vos bouteilles d’eau. Je ne parviens même pas à en vouloir aux tuberculeux de service lorsqu’un passage ténu d’Ainsi parlait Zarathoustra est complètement gâché par des toux, pire que les grésillements et les taches d’un vieux film à la pellicule piquetée : je suis furax envers ceux qui ont décidé cette nouvelle norme de « sécurité », totalement absurde. Vous me direz, on en a l’habitude dans les aéroports. On s’y est plié. On finit sa bouteille avant les contrôles, on pisse avant l’embarquement, et Palpatine cite Surveiller et punir quelque part entre les deux. Il y a dans les aéroports un cérémonial, un je ne sais quoi d’officiel, la douane, la police, qui m’ont toujours empêché de questionner cette autorité. Je jette ma bouteille d’eau, point.

La Philharmonie, en revanche, respire l’amateurisme – malgré la compétence du personnel présent, qui fait de son mieux avec ce nouveau lieu. Jeudi dernier, quand je suis arrivée à la Philharmonie devant des tables couvertes de bouteilles d’eau de toutes tailles et toutes marques, assemblement digne d’une installation d’art contemporain (parce qu’évidemment, aucune poubelle n’avait été prévue), l’absurdité et l’arbitraire de la mesure m’ont sauté aux yeux. Tiens, aujourd’hui, on confisque les bouteilles d’eau, comme ça (les clémentines aussi, manifestement – trop juteuses, sûrement) !

Si la mesure a pour but d’éviter l’introduction de liquides dangereux, il devrait suffire de boire à sa bouteille devant le vigile. J’ai tenté et me suis fait rembarrer. L’interdiction des bouteilles d’eau pourrait être un souhait de la direction, pour éviter les pschit en plein concert, par exemple. Mais alors, la logique la plus élémentaire voudrait que les bars n’en vendent pas.

Cette nouvelle mesure confiscatoire est d’autant plus scandaleuse que l’eau n’est pas potable à la Philharmonie et, que pour vous éclaircir la gorge à l’entracte (ou prendre un médicament, ce qui arrive fréquemment à l’heure du dîner), il vous en coûtera la bagatelle de 3,50 € – pour une bouteille de 50 cl. Et moi qui songeais qu’installer des bonbonnes d’eau aurait été un geste élégant en attendant l’assainissement des tuyaux ! La direction a d’autres chats à fouetter, vous me direz. Oui, c’est sûr. Confisquer les bouteilles d’eau pour augmenter leur chiffre d’affaires, par exemple – ce qui est in fine la seule explication rationnelle. Que cela soit effectivement le cas ou non (je soupçonne qu’il n’y ait rien de rationnel là-dedans, seulement de la bêtise), c’est contre-productif : peut-être pas dans l’immédiat, mais à moyen terme. Ce sera l’absence d’une petite goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je suis curieuse de voir, vraiment, quel sera le taux de remplissage de la salle l’année prochaine.

J’aurais bien fait un scandale sur place, mais je suis câblée de telle sorte que, lorsque je m’énerve, je finis par me mettre à pleurer, ce qui n’est pas un excellent vecteur d’indignation. J’ai donc fait demi-tour et planqué ma bouteille au fond de mon sac de Mary Poppins. Inutile de dire que, tant que l’eau ne sera pas potable, je continuerai à venir avec ma bouteille d’eau. Et si on me dit quelque chose, cette fois, préparée, je ferai très calmement un scandale.

 

(J’étais partie pour faire un compte-rendu du concert… qui aura le droit à une chroniquette bien à lui, parce que ce genre de considération ne devrait pas nous gâcher le plaisir.)

A most violent year

Avant toute chose : la tournure grammaticale du titre, avec l’emploi de most, est trop classe.
Voilà, c’est dit, on peut entamer la chroniquette.

 

New York, 1981. Le business du fuel, livré aux particuliers pour le chauffage, est un monde de requins et le succès croissant d’Abel, dirigeant d’une entreprise en pleine expansion, attise la jalousie de ses concurrents. Alors qu’il engage sa fortune personnelle pour tenter d’acquérir un terminal de livraison qui ferait de son entreprise un acteur majeur du secteur, les vols à main armée de ses camions se multiplient. Plus que le suspens narratif (l’accord va-t-il être conclu ? l’entreprise va-t-elle péricliter à cause des vols ? qui en est à l’origine ?), c’est la personnalité de l’homme d’affaires qui fait tenir le film.

Sans jamais se départir de son calme, Abel défend sa propriété, ses intérêts, briefe ses forces commerciales, négocie ferme pour obtenir ce qu’il veut, passe chercher à l’hôpital l’un de ses chauffeurs, qui s’est fait agresser et interdit catégoriquement le port d’arme à ses collègues échaudés (ainsi qu’à sa femme, à qui il fait remarquer que le pistolet qu’elle s’est tout de même procuré est un modèle utilisé par les prostituées). La pertinence de cette conviction anti-armes à feu est démontrée a contrario par une scène grand guignolesque où le chauffeur, attaqué, use d’une arme pour laquelle il n’a pas de permis, et se retrouve ainsi compagnon de cavale de ses agresseurs à l’arrivée de la police.

Abel (Oscar Isaac) reste placide mais n’est pas naïf pour autant. Il connait la violence et, s’il ne pratique pas celle des poings et des armes, il est expert dans celle des affaires. La mâchoire haute, il encaisse les coups et n’hésite pas à recourir à l’intimidation pour récupérer son dû. Le self-made man hispanique connaît le prix de l’American dream et le paye comptant, toujours droit, toujours là. Sa ténacité et sa persévérance forcent l’admiration – plus encore que la séduction exercée par sa femme Anna, femme fatale zappée en Armani, qui crée forcément un certain émoi lorsque ses ongles parfaitement manucurés grattent le vernis de l’épouse rangée pour laisser entrevoir la fille de gangster.

J’ai lu dans une interview du Monde 2 que Jessica Chastain avait construit son personnage à partir de détails, et notamment de ces longs ongles vernis qui disent tout à la fois l’aisance sociale (on ne fait pas la vaisselle avec) et l’éloignement des affaires (on ne travaille pas avec). Ces ongles dissimulent à eux seuls la puissance d’une femme retorse derrière l’image de la potiche au foyer : lorsque la police se met à enquêter sur les comptes et qu’il faut reprendre la comptabilité, celle que l’on n’aurait même pas pris comme secrétaire, empêchée par ses ongles de taper correctement sur la machine à calculer, se révèle un escroc de haut vol, qui vérifie ses magouilles financières à grands coups de crayons – et vlan, que je te gomme les détournements d’argent. De longs ongles vernis : il fallait bien Jessica Chastain pour mettre le doigt sur un détail pareil.

 

Les caractères opposés du couple sont résumés dans une scène inattendue, dont je ne me suis toujours pas remise : le couple heurte un cerf en voiture, Anna supplie son mari d’aller abréger les souffrances du pauvre animal et, alors qu’Abel soupire, cric à la main, regrettant d’avoir à faire ce qu’il s’apprête à faire, deux coups de feu nous font sursauter, plongé que l’on était dans l’émotion : madame a une certaine conception du ménage.

 

Séance ciné mit Palpatine, qui a intitulé son billet gérer sa box. Je me disais bien, aussi, que ténacité, persévérance et placidité, ça me rappelait quelqu’un.

Il était deux fois…

La Belle et la Bête est l’un des premiers films en noir et blanc que j’ai vus ; je me souviens encore de la salle où on nous l’avait projeté, à l’école primaire. J’y avais mis toute la mauvaise volonté qu’une gamine élevée aux toons technicolor peut y mettre, et j’avais été bluffée, persuadée a posteriori d’avoir vu en couleur les pierres précieuses qui se forment à partir des larmes de Belle. Lesdites pierres précieuses sont obstinément restées en noir et blanc lors du ciné-concert à la Cité de la musique (renommée Philharmonie 2 pour mieux égarer le badaud), mais les éclairages de Bob Wilson, auquel Philip Glass se trouve associé dans mon esprit depuis Einstein on the Beach, baigneront mes souvenirs d’une teinte bleutée. Rien à voir, pourtant, entre la modernité à néons de Bob Wilson et le film vieilli, même restauré, de Jean Cocteau. Les premières répliques chantées font même un drôle d’effet : quoi, la musique ultra-moderne de Philip Glass, avec une diction classique sinon baroque, aux r roulés ? C’est le moment de recourir à la naïveté que Cocteau nous a demandée en préambule et de se faire naïf, pour croire, croire que cela va marcher.

Et cela marche, à merveille. La dynamique narrative du film empêche la musique répétitive de Philip Glass de faire du sur-place, tandis que la pulsation musicale1 anime les scènes du film qui traînent en longueur – les anime de l’intérieur, au même titre que les yeux des visages-moulures qui suivent les protagonistes ou les bras qui tiennent les candélabres, quand ils ne vous servent pas obligeamment un rafraîchissement. J’aurais adoré participer à ce décor humain plein d’inventivité2, à ces effets spéciaux de carton-pâte, qui ont paradoxalement beaucoup mieux vieilli que le jeu des acteurs, très affecté. Surtout Jean Marais. Heureusement, on s’aperçoit vite qu’en même temps que l’incrédulité, on a laissé la grincherie au vestiaire : tant pis pour le jeu vieillot des acteurs, tant pis pour la diction approximative des chanteurs qui ne sont manifestement pas francophones ; tout cela devient une convention supplémentaire que l’on admet, dans un monde où les mathématiques se comportent de si curieuse manière que les lenteurs du film et de la musique additionnées l’une à l’autre s’annulent comme par magie. L’étrange bête à deux têtes que faisait craindre ce ciné-concert Cocteau-Glass se métamorphose en une belle œuvre que l’on n’a plus qu’à embrasser3.


1
Laurent parle à juste titre de pouls : « Glass parvient à donner du rythme là où c’est nécessaire, à accélérer le pouls dans les moments de tension et à le relâcher ensuite expertement. »
2 Sauf pour les candélabres, parce que je manque déjà rapidement de sang dans les bras quand je me brosse peu trop longtemps les cheveux…
3 Gare seulement à ne pas se faire mal au cou : assis au parterre, le nez levé vers l’écran, on se sent un peu comme une petite fille qui essayerait d’embrasser son graaaand prince, tête renversée.

Birdman, drôle d’oiseau

Un film en un seul plan-séquence ! Difficile d’apprendre quoi que ce soit d’autre sur Birdman tant la prouesse technique aveugle la critique. Il se justifie, ce procédé ? Quelle impression produit-il ? Quel sens véhicule-t-il ? Si Birdman est assez génial dans son genre, c’est que le procédé narratif narre bien une histoire. Un mille-feuille d’histoires, plutôt, un mille-pattes, qui avance le long des corridors d’un théâtre de Broadway où Riggan Thomson, ancien héros de Batman devenu Birdman, incarné par Michael Keaton, essaye de faire son come-back en montant une pièce de Raymond Carver.

À chaque personne correspond trois niveaux : le personnage joué par le comédien, le comédien joué par l’acteur et l’acteur fort de sa filmographie passée. Riggan Thomson est ainsi interprété par Michael Keaton, ex-Batman ; Sam Thomson, la fille du metteur en scène, par Emma Stone, ex-fiancée de Spiderman, et Mike Shiner, le comédien qui arrive in extremis pour la générale, par Edward Norton, ex-Hulk. You can’t but marvel… Les différents niveaux (extradiégétique, intradiégétique, en abyme) ne cessent de se répondre sans jamais – c’est là l’exploit – se confondre : on sait toujours où l’on en est, grâce à l’unique plan-séquence qui fait du trois en un. L’exemple parfait est cette scène où les comédiens répètent, sur scène, autour d’une table : la caméra ne filme pas frontalement depuis la salle, comme le verrait un spectateur, ni depuis la scène, mimant la vision du comédien, ni même depuis les coulisses, à la places des techniciens ; délaissant tout point de vue assimilable au théâtre, elle tourne autour des comédiens attablés, comme on filmerait une partie de poker dans un film d’action – la pièce fait partie du film, dont on ne sort jamais.

Tout comme on ne sort jamais du film, les comédiens ne sortent jamais du théâtre. Lorsque Riggan s’aventure dans les rues de New-York, il est aussitôt remis en boîte par les passants qui le filment avec leur smartphone (enfermé à l’extérieur alors qu’il fumait une clope à la sortie des artistes, à quelques instants de son entrée en scène, Riggan fait le tour du pâté de maison en slip… et le buzz sur les réseaux sociaux) ou poursuivi par son passé de super-héros, qui le suit partout en masque, plumes et collants, parodie burlesque d’une schizophrénie à la Black Swan, peuple les rues d’effets spéciaux (ça manque de dragon, là, non ? Allez hop, on en rajoute un, ouais, c’est pas mal, comme ça) et transforme une course en taxi en envolée héroïque. Pas d’extériorité au film : tout ce qui lui est extérieur est ramené en son sein pour faire sens.

Comme la baston, super-héroïque ou burlesque : le slip, mesdames et messieurs  !

Riggan et son double qui lui vole dans les plumes.

Non seulement l’unique plan-séquence lie les niveaux d’interprétations de manière si rapprochée que les multiples clins d’oeil deviennent du morse, déchiffrable, mais il donne au film un rythme incroyable. Pas de coupure, pas de pause, on n’a pas plus le temps de souffler que Riggan et son ami-régisseur-avocat qui essuient tuile sur tuile – la première étant un projecteur réglé pour qu’il tombe à pic sur le crâne de cet épouvantable comédien dont il devenait urgent de se débarrasser. Cet accident parfaitement orchestré ouvre le bal d’une suite de hasards parfaitement ironiques : le régisseur essaye de raisonner son ami, il faut redescendre sur terre, un grand acteur ne va pas frapper à la porte pour venir remplacer celui qu’il vient de se débarrasser… toc, toc, toc… eh, bien, justement… Plus tard, lorsque Mike essaye de convaincre Riggan qu’il est has been, contrairement à lui, beau gosse hollywoodien, il est interrompu par une demande d’autographe d’une femme cinquantenaire hystérique à l’idée d’obtenir une photo avec Birdman.

Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des enchaînements. Avec l’unique plan-séquence, les scènes ne sont plus délimitées par les plans mais, comme au théâtre, par l’entrée et la sortie des personnages. Comme un singe qui saute de liane en liane, la caméra profite du rapprochement de deux acteurs pour abandonner l’un ou profit de l’autre. Le procédé est même tourné en dérision lorsque la caméra, s’élançant sans autre personnage en vue, reste plantée sur un couloir vide, dont la seule animation est un bout de plastique qui remue sous l’action d’un ventilateur – rafraichissant ! Le premier comédien à retourner dans les loges mettra fin à ce moment de répit comique, la caméra lui sautant dessus comme un morpion (ou un avatar de Super Mario qui voit les pixels-passerelles revenir vers lui).

Dans cette filature ininterrompue, qui essouffle les personnages et tient le spectateur en haleine, tout le monde est suspect, tout le monde en prend pour son grade, dans la veine ouverte et déjantée de Maps to the Stars. Virtuosité méta oblige, les critiques sont une cible toute trouvée : on ne sait pas quel est le pire, c’est-à-dire le meilleur, du journaliste snob qui se sent obligé de citer Roland Barthes ou de la journaliste inculte qui demande quel personnage ce Barthes jouait dans Birdman. Les journalistes apparaissent et disparaissent balayés par la caméra qui joue de la continuité spatiale pour créer des ellipses/accélérations temporelles, faisant apparaître côte à côte dans une même pièce des personnes qui s’y sont succédées. Ce maelström, lessivant pour le comédien, n’a aucune importance. Une seule critique fait la pluie et le beau temps à Broadway, et sait avant même d’avoir vu la pièce qu’elle la descendra. C’est forcément bête, venant d’Hollywood, vous comprenez.

Broadway et Hollywood, culture intello et populaire, renom et célébrité… aspirées dans le vortex de la caméra, qui n’arrête jamais de tourbillonner autour de ses personnages1, les hiérarchies traditionnelles sont renvoyées dos à dos et moquées avec autant de tendresse que de cruauté. The Unexpected Virtue of Ignorance. C’est le titre complet : Birdman or The Unexpected Virtue of Ignorance. On se surprend à trouver une vertu en l’ignorance : non pas l’ignorance de l’inculte, mais celle qui passe outre. Ignore, méprise, t’occupe : joue ! Ne laisse pas les autres te prendre pour un pigeon : vole !

La fin est à ce titre un superbe pied de nez : revenant dans une chambre d’hôpital vide, Sam se précipite à la fenêtre par laquelle son père vient de disparaître ; on la voit regarder en bas, horrifiée, puis en haut, vers les oiseaux, et sourire mi-joyeuse mi-goguenarde, comme l’ex-junkie qu’elle est (Stone, Emma). Tel une Parque, Alejandro González Iñárritu coupe alors le fil de son film-plan-séquence : il est libre d’en finir – avec Birdman, les héros, les oiseaux –, libre de ne pas trancher entre l’envolée et le suicidé2.

Libre.

(Et le spectateur de rire lui aussi, mi-heureux mi-goguenard. Salaud de génie, tu nous auras bien promenés !)

 

Emma Stone… magic in the neon light
Et toujours, cette question en suspens : va-t-elle sauter ?

1 Cela donne un peu le tournis au deuxième rang (le cinéma était blindé).
2 « Est-ce qu’il va sauter ? Cela évoque à la fois Peter Pan et les corps qui tombent des tours du World Trade Center, le merveilleux de l’enfance et la part la plus sombre du monde d’aujourd’hui. » Pascale Ferran à propos de son film… Bird people ! Ça ne s’invente pas : hasard d’une interview lue il y a quelques jours dans le Trois couleurs de juin dernier, avant de le jeter.

Birdman vu par Eliness