Carpe noctem

Les vampires d’Only lovers left alive ont depuis longtemps dépassé la base de la pyramide de Maslow : la chasse à l’homme étant soooo XVth century, c’est désormais à l’hôpital qu’ils s’approvisionnent en sang. Leur O négatif, ils le boivent dans des coupes raffinées et des poses extatiques. Allergie fatale au soleil et éternité aidant, les vampires cultivent un carpe diem bien différent. Ils font ce que l’urgence de vivre nous empêche de faire : profiter de la vie sans hâte – et sans profit, Adam ayant jadis offert une de ses compositions à Schubert pour qu’elle passe à la postérité (Christopher Marlowe, le vieil ami d’Eve, se serait quant à lui plutôt fait usurper son identité…).

Vampire romantique qui a trop traîné avec Byron en son temps, Adam collectionne désormais les guitares des années 1970 – un timing qui rend sa nostalgie appréhensible par le mortel qu’est le spectateur. Les siècles passés suggèrent un vécu en quelques noms et photos sans pour autant encombrer par leur folklore : Eve, qui garde de la tendresse pour la photo de son troisième mariage avec Adam, en 1800 et des poussières, communique avec lui via son smartphone et met en garde sa gentille sotte de nièce, qui gaffe tous les 80 ans, contre le sang empoisonné des humains. Les zombies, comme ils les appellent dans un renversement de perspective inattendu, ont réussi à gâcher leur propre sang, eux qui ne savent pas vivre, ne savent pas s’enivrer de tous les arts et savoirs.

Il faut voir le frisson qui parcourt Eve lorsque, faisant ses bagages pour rejoindre Adam à l’autre bout du monde, ses mains parcourent les plus grandes pages de la littérature, plient les reliures d’ouvrages en anglais, allemand, italien, espagnol, français, arabe… et devinent des siècles d’art et d’humanité par le geste de l’aveugle qui parcourt des lignes de braille. Les doigts semblent aspirer le passé et l’inspiration des auteurs se mêle au souffle d’Eve. Dans ce même souffle, on l’entend murmurer le nom latin de toutes les espèces qu’elle entend, de toutes les plantes qu’elle rencontre et de toutes les essences de bois qu’Adam lui donne à toucher. Ses guitares sont appréciées au toucher, avec la sensualité d’un amateur de vin et la précision d’une datation carbone. Les connaissances d’Adam et Eve sont toujours une renaissance au monde et une renaissance conjointe : ils se maintiennent l’un l’autre en vie, leur amour l’un pour l’autre se mêlant à l’amour des belles choses.

 

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(En plusieurs siècles d’inventions, ils ont manifestement loupé celle du peigne.) 

 

Alors même qu’ils ont traversé les siècles se dégage d’eux une impression de fragilité. Adam, qui compose à présent de la musique rock, a sorti un album pour entendre ce que cela donnait, comme pour s’assurer de son existence par un quelconque écho. On ne sait pas vraiment si sa tendance suicidaire fait partie du personnage romantique ou si la lassitude guette. La seule chose dont on soit sûr, qui revient avec autant de régularité que cette théorie d’Einstein qu’il compte encore et encore, c’est son besoin de retrouver Eve, indéniablement plus douée dans la jouissance des savoirs et des arts (d’un humain, on dirait simplement plus optimiste) : sans illusions sur le monde, elle n’est pas pour autant désabusée. À eux deux, yin et yang inversé, ils oscillent entre léthargie et béatitude, bercés par la lenteur et la triste beauté des choses. Leurs promenades nocturnes dans les ruines modernes de Detroit les place au cœur d’un monde qui n’en finit pas de passer – Adam et Eve, derniers hommes d’un monde à chaque instant tout juste disparu. L’urgence n’est pas, comme on le croyait, de saisir le jour mais de savoir le laisser passer : à ce compte, les morts sont ceux qui savent le mieux vivre.

Only lovers left alive. On ne saura pas, au final, si ce sont Adam et Eve ou ce couple de jeune amoureux, qui feront les frais de la rupture de stock de sang des deux amants : Ars longa, vita brevis, l’amour des arts et savoirs se fait le soutien aussi précieux que précaire de vies infinies, où le monde doit sans cesse nous être offert renouvelé par le regard de celui qui (vous) aime.

Mit Palpatine

Alcina

Je ne lis pour ainsi dire plus : sans que je m’en aperçoive, les opéras ont pris la place des romans dans mon exploration de la psyché humaine. On y scrute avec la même temporalité, lente, dense, les détours de l’âme humaine sans passer (uniquement) par le langage ; en passant outre ce filtre rationnel de notre esprit, qui empêche parfois de comprendre ce qui n’est pas rationnel, la musique nous touche plus directement – et l’on est souvent touché sans savoir pourquoi sur le moment. Quelque chose résonne, qu’il faut l’aide du livret pour embrasser. Dans l’Alcina d’Haendel, quasiment chaque phrase est répétée deux, trois fois ou plus : la première fois s’apparente à la lecture (des surtitres), on assimile le sens, dont on se pénètre ensuite à la répétition. On a le temps de s’installer dans la musique, dans ce qu’elle évoque et suscite – c’est la temporalité lente des sentiments. On s’en imprègne jusqu’à ne plus pouvoir douter de ce qui est ressenti (que cela soit par les personnages ou le spectateur, qui finissent par se rejoindre), jusqu’à ce que la révélation d’une nuance de sentiment apparaisse, dans un moment d’une grande limpidité.

Ce qui reste d’Alcina n’est pas l’histoire pleine de personnages à l’identité trouble, double ou cachée à coups de travestissements et de quiproquos1 (on est pris d’une légère envie de se flinguer à la relecture du livret, pourtant plus ou moins clair lorsqu’on suit l’action à mesure et in situ ; la velléité de prendre un crayon est découragée par le nouveau schéma actanciel que l’on découvre à chaque phrase). Ce qui reste d’Alcina, ce sont quelques scènes rares et en premier lieu : l’air d’Ombre pallide, interprété par la magnifique Myrtò Papatanasiu. Alcina vient de perdre dans le même mouvement son pouvoir et son amant. Elle qui charme les hommes avant de les changer en rochers, ruisseaux et animaux se voit à son tour métamorphosée : de magicienne redoutable, elle est devenue cette femme recroquevillée, qui projette une ombre trop grande pour elle. Se soutenant contre le chambranle de la porte du palais, sa souffrance sort dans un souffle. La magie simulait l’amour des hommes mais non le sien : elle qui n’a jamais pris le risque d’être aimée des hommes qu’elle désire se voit abandonnée et sa souffrance est réelle. Son amant, délivré par sa fiancée, la quitte en même temps que ses chimères : sans liberté de l’être aimé, pas d’amour véritable ; il faut pouvoir être quittée pour pouvoir être aimée2 – Alcina en fait l’amère découverte lorsque le charme cède.

La seconde scène qui m’a à ce point marquée vient en contrepoint de la première, à la toute fin, lorsque Ruggiero revient sur ses pas, vers Alcina, au moment où sa fiancée l’entraînait au loin. On est habitué à suivre les héros, à cheminer avec eux aux côtés du bien, à vouloir que tout se termine pour le mieux, mais cette fois, la victoire laisse une impression étrange ; le retour de la fiancée a quelque chose de petit bourgeois, d’étriqué, qui ne satisfait pas. Elle ne voit pas ce que Ruggiero perçoit, au-delà d’un trop évident syndrome de Stockholm : le mal, l’ensorceleuse qu’elle combattait était avant tout une faiblesse, une si grande peur de se voir abandonnée par des hommes au cœur de pierre qu’elle préférait les réduire immédiatement à cet état. Le triomphe a un arrière-goût de tristesse, Robert Carsen3 l’a parfaitement compris et discrètement souligné : Ruggiero qui lâche la main de sa fiancée pour se retourner sur Alcina, c’est dire qu’on aurait pu aimer cette femme, si elle l’avait permis. Il n’y a plus désormais de place que pour l’empathie de Ruggiero, une très belle empathie, empreinte de tristesse, au milieu de la pauvre joie sinon d’avoir retrouvée sa fiancée, du moins d’échapper au même sort qu’Alcina, à sa vie à demi-vécue.

 

(Bien contente que l’accompagnatrice haendelienne en titre de Palpatine se soit désistée, au final. Je ne m’attendais pas à une telle découverte.) 

 

1 Le duo comique formé par Sandrine Piau et Cyrille Dubois est quand même très fun – surtout lorsque le général d’Alcina, habillé en maître d’hôtel, se met en garde une cuillère à la main.

2 J’ai retrouvé ça dans Her, récemment.

3 Il y a aussi des messieurs tout nus dans sa mise en scène (mais si, les rochers, enfin !), ce qui n’est pas désagréable – mais je crois que j’ai surtout un faible pour les grands pans de murs lambrissés, qui font toujours leur petit effet sur moi à l’opéra.

La Maréchale

Le Chevalier à la rose : encore un opéra qui ne porte pas le nom du personnage qu’il devrait. Sans la Maréchale, l’opéra de Strauss tournerait à la pochade pour devenir une École des femmes viennoise : le baron Ochs von Lerchenau, voulant épouser la petite Sophie, fraîchement sortie du couvent et fille d’un riche parvenu, demande à sa cousine la Maréchale de lui trouver quelque jeune chevalier pour porter à la jeune fille une rose d’argent, comme le veut la coutume (on ne sait pas trop laquelle mais passons). Par un jeu de travestissement qui exploite le goût du baron pour la bagatelle et les traits délicats de l’amant de la Maréchale, Octavian (ou Mariandel, donc, c’est selon), le grossier personnage se retrouvera gros jean comme devant. Tout cela prête à sourire, surtout quand Octavian blesse la baron à cinq bons mètres de distance, version de concert oblige.

Pourtant, l’opéra m’a tirée bien plus près des larmes que du rire. À la fin du premier acte, j’avais la gorge nouée. Je ne comprends pas que l’on puisse s’extasier sur le trio final et trouver qu’il y a des longueurs au premier acte : c’est ce premier acte qui donne tout son sens à l’opéra et dont découle le fameux final. Ce n’est pas l’apothéose qu’attend le mélomane mais la révélation muette, angoissante, d’une vérité – un passage à vide où se devine soudain l’abîme sous nos pieds. Octavian y voit un moment d’absence ; le spectateur, une parenthèse ahurissante.

 

La Maréchale (Elle lui fait un pauvre sourire.) – Ah, te voilà revenu !

Octavian – Et toi, te voilà triste !

La Maréchale – C’est déjà fini. Tu sais bien comment je suis. Un instant gaie, l’instant d’après triste. Je n’ai pas la moindre prise sur mes sentiments.

[…]

La Maréchale (se dégageant) – Oh, sois gentil, Quinquin. Je suis d’une humeur où je ressens très fortement la fragilité de toutes les choses de ce monde. Je sens jusqu’au fond du cœur que l’on ne doit rien garder, que l’on ne peut rien saisir, que tout nous coule entre les doigts, que tout ce que nous cherchons à prendre se dissout, que tout s’évanouit comme une vapeur ou un rêve.

Octavian – Mon Dieu, comme elle dit cela. Elle veut seulement me montrer qu’elle ne m’est pas attachée. (Octavian se met à pleurer.) 

La Maréchale – Sois donc gentil, Quinquin ! (Il pleure encore plus fort.) Et maintenant il me faut consoler ce petit qui tôt ou tard m’abandonnera. (Elle le caresse.)

Octavian – Tôt ou tard ? Qui t’a mis aujourd’hui ces mots dans la bouche ?

La Maréchale – Ces mots qui te blessent tant !

Octavian (se bouchant les oreilles) – Bichette !

La Maréchale – Au fond, le temps, Quinquin, le temps ne change rien aux choses. Le temps, c’est une chose étrange. Tant qu’on se laisse vivre, il ne signifie absolument rien du tout. Et puis, brusquement, on n’est plus conscient de rien d’autre. Il est tout autour de nous. Il est même en nous. Il ruisselle sur nos visages, il ruisselle sur le miroir, il coule entre mes tempes. Et, entre toi et moi, il coule encore, sans bruit, comme un sablier. Oh, Quinquin ! Parfois, je l’entends qui coule – irrémédiablement. Oh, Quinquin ! Parfois, je me lève, au milieu de la nuit et j’arrête toutes les pendules, toutes. Pourtant, ce n’est pas une chose qu’on doive redouter. C’est aussi l’œuvre du Seigneur qui nous a tous créés.

Octavian (d’une voix douce et tendre) – Mon beau trésor, tu veux donc te rendre malheureuse à toute force ? Alors que tu m’as là, alors que mes doigts s’entrelacent aux tiens, alors que mes yeux cherchent les tiens, alors que tu m’as là est-ce vraiment ce que tu éprouves?

La Maréchale – Quinquin, aujourd’hui ou demain, tu t’en iras, et tu me quitteras pour une autre femme, plus jeune et plus belle que moi.

Octavian – Cherches-tu à me repousser à coups de mots parce que tes mains te refusent ce service ?

La Maréchale – Le jour viendra de lui-même. Aujourd’hui ou demain, le jour viendra, Octavian.

Octavian – Ni aujourd’hui, ni demain ! Je t’aime. Ni aujourd’hui, ni demain ! S’il faut qu’il y ait un tel jour, je ne veux pas y penser ! Un jour aussi monstrueux ! Je ne veux pas voir ce jour. Je ne veux pas y penser, à ce jour. Pourquoi nous tortures-tu, l’un et l’autre, Thérèse ?

La Maréchale – Aujourd’hui ou demain ou après-demain. Je ne veux pas te torturer, mon trésor. Je dis la vérité, et je la dis autant pour moi que pour toi. Je veux nous rendre la tâche facile à tous deux. Il faut prendre les choses à la légère, le cœur léger et les mains légères, les tenir et les prendre, les tenir et les laisser… Ceux qui ne sont pas ainsi, la vie les punira et Dieu ; Dieu n’aura pas pitié d’eux.

Octavian – Aujourd’hui, tu parle comme un prêtre. Est-ce que cela signifie que je ne devrais jamais, jamais plus t’embrasser jusqu’à ce que tu en perdes le souffle ?

 

(La Maréchale le laisse partir sans même l’embrasser.)

Tout y est : la conscience aiguë, en plein milieu d’une relation, qu’elle prendra fin un jour ; la douleur qui s’ensuit, qui anticipe celle de la rupture (car si l’on ne quitte point et que l’on est quitté, elle sera aussi déchirante qu’au moment où on l’envisage) ; le refus d’entendre, par celui-là même qui selon toute probabilité quittera l’autre, cette vérité intolérable – d’autant plus intolérable qu’on la sait possible ; l’entraînement en pensée, pour le jour où cela arrivera ; l’échec à devenir stoïcien, qui laisse place à l’angoisse, et enfin le vertige qui, inconsciemment, conduirait presque à précipiter le moment fatidique, juste pour cesser d’avoir peur.

Et puis, la vie, l’opéra continue. Octavian, comme il était à prévoir, tombe amoureux de Sophie et cet amour, qui n’a pas eu le temps de se développer qu’on l’a déjà nommé, va l’emporter sur l’attachement réel qu’il a pour la Maréchale, donnant la curieuse impression qu’il n’y aurait au fond d’amour qu’une fois l’histoire terminée, lorsque l’affectation demeure malgré tout ce qui a pu se mettre en travers des anciens amoureux.

 

La Maréchale (à part) Je me suis juré de l’aimer comme il le fallait, et d’aimer même l’amour qu’il aurait pour d’autres. Je ne m’étais certes pas douté que cela devrait me surprendre si vite ! La plupart des choses qui arrivent ici-bas sont telles qu’on ne les croirait pas si l’on pouvait les entendre raconter. Seul celui qui les a éprouvées y croit, mais sans savoir comment – voici cet enfant, et me voici, moi, et avec cette petite étrangère que voilà, il sera aussi heureux qu’on peut l’être, de la façon dont les hommes entendent le bonheur.

 

La maréchale atteint ce point paradoxal où, voulant aimer l’autre plus que l’amour qu’il a pour elle, elle voudrait même aimer l’amour qu’il aurait pour d’autres, aimer ce qui la déchire et qui la déchire trop pour qu’elle ait encore la force d’aimer. Se tenir debout d’un seul morceau est bien assez dur comme ça, elle ne peut que vouloir disparaître, se soustraire à la vue des deux tourteaux, qu’elle laisse seuls en scène à leur bonheur, un bonheur d’une tristesse infinie.

Pour ne pas se laisser emporter par la tristesse, on se rappelle ses voisins de sandwich à l’entracte, tout perdus entre Octavian et Mariendal (une femme pour le rôle d’un homme qui se déguise en femme, sans costume, il y a Sappho sous roche) et l’on pense à la chance que l’on a eu d’assister à cet opéra avec Peter Rose, baron à la grosse voix bonhomme, Sophie Koch, bel Octavian, Christiane Karg, fraîche Sophie, et Soile Isokoski, sublime Maréchale.

Néo-Noé

En allant voir l’adaptation du mythe de Noé, on s’attend à de l’antique. Mais dans l’histoire accélérée d’Adam aux descendants de Caïn se glissent les images d’une ville industrielle tout droit sortie de Dickens et de géants de pierre tout droits sortis d’un film d’anticipation : le futur (de SF) et le passé (mythologisé) se télescopent pour faire du film d’Aronofsky une fable écologiste. Noé et sa famille de bobos antiques mangent ainsi des graines tandis que s’écharpent les destructeurs de la nature, avides de zohar (un or noir générique) et carnivores (donc pécheurs). Les géants de pierre, censés être des anges de lumière punis par Dieu pour avoir porté leur savoir aux hommes, servent surtout à éliminer la question de savoir comment Noé a pu bâtir de ses petites mimines une arche pouvant contenir deux échantillons de chaque espèce du règne animal (du coup, cela n’aurait pas dû prendre dix ans – mais vu qu’on récupère ainsi Emma Watson, ça va, on ne dira rien).

D’une manière générale, Aronofksy a cherché à éliminer les épineuses questions d’ordre matériel pour que le spectateur puisse se concentrer sur la dimension symbolique du mythe : les animaux accourent ainsi d’eux-mêmes, mus par la volonté divine (le parce que religieux qui a réponse à tout), et ils sont plongés dans le sommeil grâce à une poudre de perlimpimpin bio pour que Noé et sa famille n’aient pas à les nourrir et les empêcher de s’entre-tuer (je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ça devait quand même dauber). Je soupçonne également Emma Watson d’avoir enseigné au réalisateur un certain sortilège pour optimiser le rapport dimension extérieure/capacité intérieure de cette arche façon sac de Mary Poppins.

S’est-on pour autant concentré sur la dimension symbolique du mythe ? Pas tout à fait certain. La bataille que Noé livre contre le genre humain, qui prend la forme d’une horde de guerriers crétins et cannibales, fait basculer dans le film d’action à haute teneur en testostérone. On en manquerait presque la contradiction entre la règle du film d’action, qui veut que l’on soit du côté des héros quand ça bastonne et le principe du film catastrophe, où l’on espère la survie du plus grand nombre : il faut une jeune fille innocente dont un des fils de Noé ferait bien sa femme pour le rappeler.

Mais chez Noé, on a trop regardé le JT : on déplore la « tragédie » (Dieu, une catastrophe naturelle comme les autres) sans s’interroger sur son origine (divine : joker). La fausse alerte selon laquelle les animaux se seraient réveillés et auraient commencé à s’entre-dévorer n’ébranle absolument pas le préjugé fondamental selon lequel les animaux seraient innocents par nature : ils continuent de se comporter comme au jardin d’Eden (dixit la gamine, fier de son catéchisme), contrairement à l’homme qui en a été chassé pour avoir péché. L’homme est donc mauvais par nature parce qu’il a bouffé une pomme (oh wait, du bio !) sur la suggestion d’un serpent (oh wait, un animal !) mais les animaux sont bons par nature, même si, aux dernières nouvelles, les rapaces et les félins ont une alimentation carnée – en l’absence de (mauvaise) conscience, tuer n’est pas assassiner.

De tout cela, on ne parlera pas, c’est encore plus embarrassant que de causer darwinisme (déjà que le simple fait d’avoir mis un peu de nuance et de couleur dans un passage biblique tout noir ou tout blanc a été reproché au réalisateur…). On interrogera seulement la sévérité de Noé, que l’on finit par condamner lorsqu’elle touche aux proches (les œillères de l’individualisme sont puissantes), pour louer ensuite sa clémence, qui survient tel un deus ex machina. Dieu, vengeur et miséricordieux, a fait l’homme à son image : schizophrène. Au final, c’est au moment où Noé épargne ses petites-filles qu’il est le plus cruel : le sacrifice de tous les innocents aura été vain, l’humanité va recommencer à essaimer – en commençant par Emma Watson, ce qui, je vous l’accorde, autorise un peu d’espoir (m’est avis que Dieu a choisi la famille de Noé pour son capital génétique plus encore que pour son éthique).

J’aurais presque aimé que le film aille au bout de la folie mystique de Noé et mette fin à l’illusion selon laquelle, même si nous devons mourir, nous continuerons à vivre à travers notre descendance – une illusion au pouvoir apaisant très fort : c’est seulement lorsque Noé menace de mettre définitivement fin à sa lignée en s’attaquant à ses petits-enfants que sa femme se révolte. Seule l’idée de fin du monde force l’homme à envisager sa propre fin, sans Dieu, sans descendance, sans gloire, sans aucun réconfort, aucune forme de vie après la mort. Mais nul ne peut l’affronter ainsi, pas même Noé et encore moins le spectateur, à qui l’on épargne la vision du fils intermédiaire qui, condamné à la solitude (et au pucelage, ce qui visiblement l’affecte davantage), s’exile lui-même de la communauté.

L’espoir fait beaucoup, parce qu’objectivement, l’après-déluge n’est pas beaucoup plus folichon avec que sans descendance. Pour ne pas céder à la déprime, il faut être follement jouisseur et contemplatif, un oxymore rendu par les magnifiques images de nature juxtaposées à tout barzingue, comme dans les trips hallucinés de Requiem for a Dream (dont on entend les accords ici et là dans la BO). Baiser et admirer. Et bouffer du pop-corn en revoyant un jour ce film, un dimanche soir à la télé. Illimité1 l’a bien compris, devant ce péplum biblique, le meilleur c’est encore de blasphémer.

 

1 Devant l’arche : « Noé, grand gagnant du concours de cabanes » ; devant Emma Watson en haillons : « Emma Watson 4000 ans avant Emma Watson » ; devant le chef de l’armée des pécheurs, en plein déluge : « Ray Winstone, plage de Quimper, février 2014 ». 

Cendrillon en stilettos

Les contes sont de saisons : après Into the woods au Châtelet, direction Chaillot pour la Cendrillon de Thierry Malandain. Maintenant que mon expérience balletomane s’est un peu étoffée, je suis forcée de constater, à regret, que son vocabulaire chorégraphique est n’est pas très riche mais son style joyeusement bourrin et son sens de la mise en scène continuent à m’attirer1 – et me rappellent ce que disait Karen Kain dans son autobiographie à propos de Roland Petit : que c’était un chorégraphe moyen mais un magicien de la scène. La pluie de stilettos en guise de décor fournit ainsi un ciel étoilé de circonstance ; les béquilles de la belle-mère sont une amusante trouvaille pour la rendre à la fois grabataire et menaçante (et puis, c’est encore mieux que la barre pour faire de super temps de flèche) ; les mannequins en longues robes noires qui me rappellent Alaïa participent à un bal des fantômes comme je n’en ai pas vus depuis mes années J’aime lire ; et les voiles des danses arabes remplacés par des longs fils qui font ressembler les danseuses à Maestro ainsi que les danses moins espagnoles qu’almadovaresques m’ont bien fait rire.

 

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Prendre son pied en promenade attitude, une jolie trouvaille chorégraphique (j’ai aussi souri aux doigts qui s’agitent lorsque les amants tendent l’un vers l’autre).

 

Thierry Malandain, de son propre aveu, n’a pas cherché « midi à quatorze heures » et le « plaisir certain » avec lequel il a monté ce spectacle est visiblement partagé par les interprètes, qui le transmettent à leur tour au public. Il y a cette fille qui a toujours l’air de se retenir de rire de joie, ce petit maître de ballet bondissant, des danseuses avec de la poitrine et de l’aplomb, une Cendrillon japonaise d’une grande fraîcheur, un danseur un peu séducteur, une fée tout en longueur, qu’on dirait maigre si elle n’était si musclée et que l’on verrait bien courir avec un dossard sur le dos (même si sa robe légèrement pailletée lui va comme un gant), des danseurs trapus travestis pour incarner les deux sœurs et un grand maigrichon aux moues de grande folle pour leur servir de mère… Le style un peu acrobatique et très musculaire du chorégraphe attire et développe des cuisses impressionnantes des physiques étonnants, dont le dénominateur commun n’est plus la minceur mais la musculature. Cette diversité a un petit côté venez comme vous êtes qui rend crédible la volonté du chorégraphe de s’adresser à tous avec une Cendrillon qui ne sera peut-être pas inoubliable2 mais qui a le mérite d’être et d’être sans prétention.

À lire, l’interview du chorégraphe par Danses avec la plume

1 Les ballets de Malandain se rapprochent de ce qu’une version un peu (beaucoup) plus douée de moi aurait pu faire, ce qui explique peut-être aussi l’irréductible sympathie qu’ils m’inspirent.

2 Laquelle l’est, en même temps ? Celle Noureev (où l’on ne procède pas non plus à l’essayage de la pantoufle, d’ailleurs) ? De Michael Corder ? Pour Thierry Malandain, c’est celle de Maguy Marin, qu’il me faudra donc voir.