Congruences incongrues, pensées indisciplinées et insidieuses

J’ai toujours aimé les vendredi 13. Par esprit de contradiction, sans doute. Vendredi midi, alors que ma collègue avait annoncé prendre son après-midi et que tous les feux piéton étaient au vert sur le chemin de la danse, je me suis dit que tout était un peu trop parfait. Puis j’ai entrepris de casser mes nouvelles pointes, et dansé de manière si gauche que je ne me serais certainement pas souvenue avoir pensé ça s’il ne s’était pas passé ce qu’il s’est passé.

Dans la voiture, #Mum me raconte une blague qu’on lui a racontée mercredi : c’est l’histoire des trois petits cochons ; le vent a soufflé, tout ça, ils sont dans la dernière maison, terrorisés ; le loup entre… et lance « Salam alekoum ». Trois petits cochons soulagés. J’ai ri.

Sauf que le loup n’a pas lancé « Salam alekoum » en entrant au Bataclan.

Nous avons dîné dans un restaurant vietnamien près de chez moi, sans imaginer ce qu’il se passait de l’autre côté de la frontière gastronomique, au Cambodge.

SMS de JoPrincesse qui me demande si tout va bien. On se demande souvent si tout va bien, avec JoPrincesse – plutôt sur Hangouts, mais par SMS aussi parfois. Alors je réponds oui oui, vite fait. Le téléphone vibre à nouveau : « Prends soin de toi. » Je me dis, tiens, la princesse a un coup de blues, et puis, par acquis de conscience, quand même, je demande pourquoi elle me dit ça. Peut-être que c’est un gros coup de blues.

C’est une fusillade.

J’allume la télévision. Je ne connais même pas le canal de BFMTV.

Le tout-Twitter est sur le qui-vive. L’ensemble de ma TL est bientôt géolocalisée sous l’égide du hashtag #PorteOuverte. Suis-je la seule à penser vols, viols et violence ?

Sirènes des ambulances : la Pitié-Salpêtrière est en bas du boulevard et ce sont des convois d’ambulances qui passent. Alors que j’ai tardé à me lever pour aller jusqu’à la fenêtre, j’en compte une dizaine.

En plus, elle est hyper-jolie, je me surprends à penser devant les avis de recherche. Comme si la mort de quelqu’un de moins beau avait moins d’importance. Je m’en rends compte et me justifie : la beauté est une affirmation de la vie au carré.

Les pensées idiotes ne s’auto-censurent pas : au moins, avec le portrait que Renaud m’a fait, mes amis auraient une photo potable à diffuser. Le narcissisme mal placé, dommage collatéral de l’empathie par égocentrisme.

Je n’ai jamais mis les pieds au Bataclan. Au théâtre des Champs Elysées, ça donnerait quoi ?Vaudrait-il mieux passer par l’escalier principal ou par celui proche de l’avant-scène ? Et à la Philharmonie ? Les terroristes se seraient perdus dans les couloirs. Voilà le principe architectural de Jean-Nouvel enfin dévoilé : c’est une architecture anti-terroriste !

C’est un spectacle. Spectaculaire. Qui marque d’autant plus les esprits qu’il n’y a pas de cible définie. Être marqué, c’est penser en pleine nuit, en sortant d’un dîner dans le XVe arrondissement : Le renfoncement de cette porte cochère pourrait constituer un abri éphémère si une fusillade se déclarait. La police recommandait de rester chez soi. Mais qu’y aura-il de différent lundi, quand tous les parcs, les centres commerciaux, les musées et autres auront rouvert ? Quand il faudra retourner travailler ? Rien. Alors autant ne pas laisser la peur nous paralyser. Essayer. Il n’y avait presque personne dans les rues. Ce presque qui est à la fois trop (sans personne, il n’y a personne pour vous porter préjudice) et trop peu (pas assez pour vous porter secours). Presque personne un samedi soir.

Sur Twitter, quelqu’un se demande : et si on avait eu des armes ? Paris serait en bouteille. Paris serait peut-être Columbine. Bowling for Columbine.

Des suicidaires et des martyres. Qu’est-ce que tu feras, mec, quand tu auras décapsulé tes 70 vierges ? Sans même parler du fait qu’Eros n’a pas sens que par rapport à Thanatos, c’est long, l’éternité – surtout sur la fin. Tout ça au nom d’Allah, alors que ça fait belle lurette qu’il est mort, Dieu. Vous n’avez pas vu le certificat de décès, rédigé par Nietzsche ?

Le djihadiste est un homme irrationnel. Le dernier Woody Allen fait froid dans le dos, soudain, avec son personnage de professeur de philosophie alcoolique que ni le sexe ni l’intellect ne suffisent à exciter, mais qui retrouve goût à la vie au moment où il décide de tuer un juge pourri. Au moment où il décide de tuer la jeunesse d’un Occident perverti. Tuer des gens, c’est tout ce que la kamikaze a trouvé : ni les filles, ni le sport, ni le plaisir, ni le savoir, ni l’art, ni la gastronomie, aucune nourriture terrestre ou spirituelle n’a pu donner sens à sa vie. On le qualifie de fou ou d’illuminé pour ne pas avoir à y regarder de plus près. Pour ne pas voir que les failles béantes dans lesquelles s’engouffre le terrorisme existent chez d’autres individus.

Le XIe arrondissement n’est ni le XVIe (ce sont des riches de toutes façons) ni le XVIIIe (ce sont des immigrés de toutes façons) : le quartier bobo-populaire avec une population à laquelle il est facile de s’identifier. L’existence d’une stratégie rassurerait presque, malgré son efficacité. Elle aide à oublier que rationnel n’est pas raisonnable. On se prend presque à espérer qu’il y ait derrière les kamikazes des gens assoiffés de pouvoir, cyniques et stratégiques, qui ne croient pas à la rhétorique qu’ils emploient. Or la raison peut délirer : c’est l’idéologie.

Mais on ne va pas jusque là. Pas dans l’immédiat.

Et si cela avait été moi ? Je suis fondamentalement lâche : non seulement je voudrais mourir sans avoir mal, mais aussi sans avoir peur. Je reste fascinée – horrifiée mais fascinée – par le savoir de l’imminence de sa propre mort. Le témoignage du jeune homme présent dans le Bataclan risque de s’ajouter aux scénarios qui se rejouent à mon insu dans un demi-sommeil : que ferais-je si… que ressent-on quand… on se sait condamné par un cancer ? on était envoyé au fond de la mine pour déclencher le coup de grisou ? on est coincé dans l’enfer d’une prise d’otage sans revendication ?

Et si cela avait été Palpatine ? Comment pourrait-on envisager la mort d’autrui qui nous est proche ? Ce qui dépend de moi, ce qui ne dépend pas du moi… je connais la chanson. Mais s’il est question de substituer l’image de Palpatine à l’un de ces corps sans vie, ne serait-ce qu’hypothétiquement, ne serait-ce que pour exercer ma compassion, pour essayer de prendre la mesure de l’irréel : le stoïcisme n’existe plus. Quand bien même on a érigé la passion comme modèle repoussoir, il n’y a pas d’amour stoïque. J’voudrais pas crever. J’voudrais pas crever seule. Et j’voudrais pas vivre seule non plus.

Dimanche matin, aux aurores, j’ai râlé parce que Palpatine m’a réveillé ; mais quelques heures plus tard, au réveil, au vrai, après s’être enfin rendormis, on s’est enlacés comme si on se retrouvait. Bien contents d’être là l’un avec l’autre. Parce qu’au final, l’arbitraire des terroristes usurpe celui de la mort. On pourrait aussi bien mourir renversé par une voiture ou, cloîtrés à l’abri chez nous, par une explosion au gaz. Ou faire une rupture d’anévrisme. Ou mourir dans une maison de retraite. Il sera toujours trop tôt. Alors j’ai râlé pour la forme en découvrant la masse de cheveux laissée par Palpatine dans la baignoire et nous sommes sortis profiter du soleil de novembre. Une promenade dominicale conclue par des profiteroles au chocolat Valhrona chez Bofinger.

Toujours ça que les Boches Daech n’aura pas.

Fanfaronnade ? Fatalisme, plutôt. Du fatalisme d’autruche, peut-être. Peureuse comme pas deux, je ne brave pas la menace, je l’occulte. En grande pratiquante du refoulement, j’ai découvert que c’était un mécanisme fort utile sur le court terme. Et pour défouler, je vais me prescrire beaucoup de danse, de marche, de sexe et de lecture sur l’actualité, même si, pour cette dernière, je vais grimacer au moment de me l’administrer.

J’ai tiqué en lisant Comme une image demander ce que les attentats avaient changé : « Avez-vous changé votre vision du monde ? Avez-vous perdu votre insouciance ou l’avez-vous retrouvée ? » L’insouciance ? Puis j’ai compris : il faut la perdre pour la retrouver.

C’est le moment de la perdre.

La Fête de l’insignifiance m’attend sur le dessus de ma PAL, pour après, quand je l’aurai retrouvée.

Mais perdons-la d’abord. Sans quoi ce serait refouler, et tout serait à recommencer.

 

Soirée à économie d’énergie

« Pour cette ultime tournée […], la compagnie n’a pas choisi la facilité […]. » C’est une manière de le dire. Ou bien : n’a pas choisi les pièces les plus enthousiasmantes de Trisha Brown.


Solo Olos

Quatre danseurs déroulent et rembobinent en canon un même enchaînement sous les indications d’un cinquième larron, qui a rapidement rejoint la première rangée des fauteuils. Je me demande si l’exercice est réel ou pré-chorégraphié pour éviter tout carambolage ; ma voisine de derrière tranche : « J’en ai vu un hésiter. » Pourquoi pas.


Son of Gone Fishin’

La danse faite inertie. Les danseurs, nombreux, entrent, sortent, reviennent et perpétuent un mouvement d’une fluidité extrême. Ils ne sont que rarement à l’unisson, mais jamais vraiment non plus en pagaille : chacun poursuit le mouvement qu’il a initié et, lorsque deux trajectoires se rapprochent, les gestes s’harmonisent pour mieux se défaire quelques instants plus tard. (On dirait les gouttes d’eau sur les vitres des trains, qui avancent en parallèle jusqu’à se faire phagocyter par un spermatozoïde déboulant à grande vitesse, aussitôt disparu.) Pour ne rien vous cacher, j’ai du mal à garder les yeux ouverts.


Rogues

Les dernières notes d’harmonica(-like) font naître l’image qui résume le mieux ce duo : les deux hommes sont des virevoltants – si, si, vous savez, ces boules végétales qu’on voit rouler dans les westerns… en plein désert.


Present tense

Du monde sur scène, à nouveau, mais cette fois-ci, il y a du contact, avec des portés-manipulations prenants, des costumes colorés et… de la lumière, enfin. Parce qu’autrement, entre recyclage de phrases chorégraphiques, conservation du mouvement et pénombre omniprésente, c’était plutôt une soirée à économie d’énergie.

 

Point d’orgue

L’orgue, un instrument noble et leste qui invite à la componction ? Si c’est aussi l’image que vous vous en faites, je vous invite à écouter l’improvisation dans laquelle Thierry Escaich s’est lancé mercredi pour inaugurer l’orgue de la Philharmonie. C’est avant tout une affaire de tuyauterie et, quand on entend les boyaux de Dieu gargouiller, la majesté divine en prend un coup. Du coup, exit la colère divine, place à : un concert de bouilloires dans une navette spatiale, avec locomotive et corne de brume comme artistes invités ; un enterrement sous-marin de petite sirène retrouvée pendue à une branche de corail ; Batman sous les voûtes d’une église ; la silhouette distante des Ménines, démultipliée, dévalant et grimpant les escaliers non-euclidiens d’un jeu vidéo, et de gros ordinateurs IBM des années 1970 en pleine dispute philosophique (ou bien en train de parier au PMU, allez savoir)(à moins que ce ne soient des parties simultanées de tic-tac-toe, d’échec et de bataille navale).

L’orchestre entre et décide de plutôt jouer à Où est Tamestit ? Sans sans pull ni bonnet rayé rouge et blanc, c’est vachement plus dur qu’avec Charlie. Du coup, Paavo Järvi s’apprête à commencer le concerto pour alto de Jörg Widmann sans altiste solo, quand un choc sourd retentit, suivi d’un bruit de fermeture éclair. On va pouvoir commencer, oui ou non ? Le choc sourd se fait de nouveau entendre et, alors que je me dis que, quand même, c’est un peu fort de café, Antoine Tamestit surgit de derrière les deux harpes. C’était donc lui qui… (coup d’œil au programme)… oui, oui, c’est lui qui fait des percussions sur un Stradivarius ! J’ai à peine le temps de m’en remettre qu’il joue du banjo avec – pizzicati mon œil.  Il n’arrête pas de bouger, circule entre les différents pupitres, figurés et littéraux, ilots de musiciens et suppôts de partition. Les sons surgissent d’un peu partout – puis soudain de nulle part. Dans le doute, certains comment à applaudir – ceux qui, comme moi, ont perdu Charlie-Tamestit de vue et n’ont rien vu. A force de jouer à la guitare électrique, ce qui devait arriver arriva : une corde cassa. Le concerto, à peu près aussi concertant que concordant les temps de ce paragraphe, s’interrompt, le chef attend, les mains se portent au menton, le public gronde de murmures : où est Tamestit ? Au bout de quelques instants, il revient, échange quelques mots, de dos, avec le chef et va se placer, tout le monde prêt à reprendre comme si de rien n’était. Sur le signe du chef, la mesure de reprise se répand comme la bonne nouvelle, là, là, on y est… mais l’altiste fait signe de rembobiner : nouveau conciliabule de sourds-muets. Les pages des partitions se tournent de droite à gauche et enfin, au grand dépit soulagement de tous, le concerto reprend et se déroule sans encombre (sinon sans ennui) jusqu’à la fin. Aux saluts, le compositeur serre dans ses bras le soliste, le chef et le violon solo avec une vigueur que l’on réserverait à des compagnons d’arme. Mais à la guerre comme à la guerre ; si Antoine Tamestit ne lui a pas sauvé la vie, il lui a peut-être sauvé la mise, déclenchant des applaudissements qui n’auraient peut-être pas été aussi nourris si le concert s’était déroulé sans anicroche. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela fut laborieux.

Point d’orgue de cette soirée : la Symphonie n° 3 de Camille Saint-Saëns que j’écoutais en concert pour la troisième fois, je crois. Petite pensée pour Joël, qui a dû pas mal se boucher les oreilles en étant à l’arrière-scène. Du second balcon de face, en revanche, le niveau sonore est parfait ; on sent même les vibrations (enfin !). Pourtant, je vibre à peine. Comme anesthésiée esthétiquement depuis le début de la saison, je commence à me demander sérieusement si la fatigue ne me rendrait pas un peu frigide de l’oreille…

 Mit Palpatine, placé à l’étage du dessous, avec qui on a échangé quelques regards synchronisés aux moments-clé (genre l’entrée de Lola, saluée par un cri muet, les mains en porte-voix). Je ne sais pas si je nous trouve adorables ou irrécupérables.

Rome

Il faisait un soleil renversant.

Colonnes doriques de l’Antiquité ? Croix chrétiennes en nombre ? Frontons de fontaines ? Je ne sais trop pourquoi, j’associais à Rome à une certaine raideur et, de l’Italie, j’ai visité Venise, Florence et Bari avant de même penser à la capitale. Palpatine en est revenu, avec sa sœur, la bouche pleine d’églises, et il a fallu que Mum, partant du même a priori, me raconte sa surprise d’y trouver pasta, pizza et dolce vita pour que Rome fasse son chemin et que je m’y rende avec JoPrincesse, moi en seconde, elle en première semaine de vacances.

 

Magasin de chaussures

[L’image clichée que j’avais de Rome, illustrée grandeur nature dans une boutique à chaussures du quartier touristique.]

 

Et j’ai compris.

J’ai compris qu’en réalité, j’aime la carbonara, la vraie, pas celle, crémeuse, que l’on mange chez nous ; et j’ai compris pourquoi on pouvait la défendre avec véhémence. La sauce au vin blanc. La pancetta. Les copeaux de poivre, divins. Et les pâtes all dente, pour soutenir tout ça. Si j’avais su, je n’aurais pas laissé Toni faire mi-carbonara mi-arrabiatta et, à l’alternative blanco o vino, je me serais écriée : blanco, blanco ! (Banco.) Du coup, forcément, on s’est fait rabrouer, comme tout le monde dans le petit restaurant – en chantant, qu’il y avait écrit dans le guide. En râlant, en s’exclamant, oui ! En italien, quoi.

(Je ne comprends pas, en revanche, pourquoi je n’avais jamais entendu parler des suppli, croquettes de risotto à la tomate, roulées dans la panure, avec un cœur de mozzarella, fondant, fondant à rejouer la scène de La Belle et Le Clochard.)

 

 Contrejour dans une église

 

J’ai compris pourquoi La Petite messe solennelle de Rossini. Le côté théâtral de la religion se retrouve dans l’architecture des églises, qui ne vous écrasent pas comme le font les nôtres. Pas de statue qui vous toise. Pas de pierre froide pour vous rappeler votre nudité de ver de terre. Pas d’arches écrasantes pour vous rappeler que vous n’êtes que poussière. Mais : des œuvres d’art, du marbre, partout, des couleurs, des ornements ; rien ne va avec rien, mais les proportions sont harmonieuses, généreuses ; on dirait une gigantesque brocante sur tréteaux, un théâtre où, tout de suite, il devient plus facile de jouer sa vie.

(Je ne comprends pas, en revanche, les couronnes de la Vierge en plastique, illuminées par la fée électricité et, si j’entends l’argument anti-incendie, je trouve les cierges assortis fort tristounets. Offerte. Glissez une pièce et le cierge s’illuminera… ou, dans la basilique Santa Maria, les mosaïques, qui prennent ainsi un air forain, plus encore que byzantin.)

 

Plafond blanc

  

J’ai compris, tandis que nos paroles nocturnes s’envolaient sous trois mètres de hauteur de plafond, que JoPrincesse était définitivement passée du statut de très bonne copine à celui d’amie, forcément intime. Que l’on pouvait partager nos fragilités et nos doutes, fusse ce qu’il y a de plus commun ; estomper les limites de notre personnalité sans craindre de se dissoudre dans la généralité. Évidemment, cela a tiré sur les yeux, au réveil le lendemain, et sur le moment, aussi, pour ajuster la vision que l’on avait l’une de l’autre, faire cohabiter des réalités différentes : une princesse à l’aise parmi ses sujets, ex-vilain petit canard ? On dirait ces illusions d’optique où, selon l’endroit où l’on fixe le regard, les arêtes apparaissent tantôt saillantes, tantôt en creux.

(Je ne comprends pas, en revanche, pourquoi pas avant.)

  

Auvent en fer forgé

Silhouettes en contrejour au Colisée

 

J’ai compris que la peinture de la Renaissance ne me parlerait jamais, car elle ne parle pas, elle n’impressionne pas : elle fait signe. Comment ai-je pu si longtemps ignorer, moi qui aime tant tout décortiquer, qu’il n’y aurait rien à sentir tant qu’il n’y aurait pas de sens, patiemment élaboré, érudit, déchiffré ? C’est une peinture intellectuelle, et la seule sensation qu’on peut y associer vient de là, de l’ivresse de la pensée. C’est le vertige qui prend lorsque tout Leibniz vient se nicher dans l’espace entre le doigt d’Adam et le doigt de Dieu, l’espace qui donne le libre arbitre de l’homme… et des détournements fabuleux (sur une carte postale : ET telefono casa).

 

Souris au palais Barberini 
[Souris-fantôme dansant dans le palais Barberini][Photo de JoPrincesse, donc]

 

Je n’ai pas vu passer les quatre heures de visite au Vatican, guidée par une femme qui semblait tout connaître : les marbres importés d’Égypte, les pierres piquées dans le Colisée reconverti en carrière, le pourquoi architectural du gaufrage dans les dômes (pour en alléger le poids), les petites histoires, ragots et blagues papales (radio Khâgnine, bonjour), les bisbilles entre Pie iV (?) et Michel-Ange, entre Michel-Age et Bramante (?), running joke à lui tout seul, tant ses bâtiments ont la fâcheuse manie de s’écrouler. Lorsque la guide explique que les bras de Marie, croisés sur la poitrine, ne constituent pas un geste de défense mais de soumission à l’autorité spirituelle, je fais soudain le lien avec la pose des Willis dans Giselle et, ça y est, je suis piquée. En revenant à Paris, j’ai acheté Le Geste et l’Expression de Barbara Pasquinelli (traduit de l’italien, comme par hasard) pour explorer les liens qu’il pourrait y avoir entre tradition picturale de la Renaissance et ballet. Deux pas en avant, un de côté : je suis décidément un cavalier ; il me faut ruser pour m’incliner à l’érudition, que j’admire sinon de loin. Il me faut avant tout du lien.

 

 Statues et croissant de lune sur la place du Vatican

   

Et puis, sans la guide, dans tous les musées et églises de la ville, il y a… Il y a les lieux communs (toujours Marie-Madelaine, Marie, Judith, les mêmes saints) qui font apparaître, peu à peu, les maîtres, l’art et la manière, la douceur, souvent, diffuse, et la force de l’expression, parfois. Il y a la mine dégoûtée de Judith chez Caravage. Un saisissant Narcisse, qui donne envie de redoubler la contemplation (My cell phone, crie celui de Waterhouse sur une carte postale). Une Marie-Madeleine en pénitence toute relative, manifestement plus intime avec la petite mort qu’avec la grande (Marie-Madeleine, quand même, ce prétexte biblique à peintures érotiques…). Des angelots, aussi, qui semblent ré-introduire dans les compositions le kitsch que l’on a créé en les en séparant.

(Je ne comprends toujours pas, en revanche, les corps boudinés de muscles de Michel-Ange. On dirait qu’il peint hommes et femmes indistinctement, se contentant de rajouter à ces dernières deux seins replets qu’on dirait refaits – peut-être manquait-il d’expérience dans ce domaine… J’imagine que ce n’est pas son conseiller en théologie qui l’aurait aidé là-dessus.)

 

 Les murs n'ont pas des oreilles, ils ont des yeux.

Homme devant une église

Fontaine du Foro romanoFenêtres ioniques

 

Parfois, aussi, je n’ai pas cherché à comprendre. Dans le kaléidoscope de la ville. En promenade dans les ruelles méridionales du Travestere (là, c’est le Sud, celui que je connais). Au café du château Saint-Ange, avec vue de carte postale sur la basilique Saint-Pierre. Dans les ruines du foro romano et les souvenirs de mes cours de latin, de Chypre et de Grèce (je mélange allégrement ces deux voyages scolaires). L’appareil photo a enregistré pour moi, me laissant libre d’apprécier des rayons de soleil inespérés vu la météo annoncée, la ville bruyante, bruissante, et JoPrincesse à mes côtés, son eau chaude citronnée au petit-déjeuner, mes Panettone à usage unique, nos jambes repliées sur les housses de canapé blanche, les gâteaux légers vanille et cacao spiralés, les cadres penchés réajustés, les glaces en frissonnant un peu, y compris à l’aéroport, parce que les éclats de meringue avec la nocciola, la nocciola sans meringue, la figue blanche, les pizzas à la part, aux aubergines, au basilic frais, les pizzaïolo à fondre, eux aussi, en français dans le texte, et l’officier sur le quai du métro, la chambre jaune, la chambre bleue, les nouvelles chaussures gris souris achetées à un chausseur qui sait travailler le cuir, ça se sent, les heures à arpenter la ville aussi, la fatigue et la détente, les vacances.

 

Contrejour au Colisée

Contrejour au Colisée Genoux de souris

 

Et dans une église un peu à l’écart, pas du tout dans le style des autres, l’expérience du vide. Pas de statues, pas de bancs, pas d’allées, un autel dépouillé qu’on aurait pu prendre pour une table commune dans une salle des fêtes, et des fenêtres, pas des vitraux, des fenêtres très hautes qui donnent l’impression d’être dans la cale d’un navire, très bas, là où l’on ne manquera pas de se faire submerger quand les fenêtres là-haut se briseront, c’est sûr, sous la pression et que des trombes d’eau feront irruption, mi-jugement dernier mi-science-fiction. Dans l’imminence de la catastrophe qui ne vient pas, se profile, pour le croyant, l’angoisse de Son absence, et pour l’athée, la jubilation du néant libérateur, antithèse jouissive du nihilisme. Tandis que JoPrincesse, un peu oppressée, s’éclipse, je joue à me faire peur et savoure cette sensation de puissance démesurée ; s’il n’y a pas de sens, nous voilà libre de créer celui qui nous plaît, sans que cela prête à conséquence car, heureusement, tout a une fin. Jouissance de la finitude. Frisson. Terreur et jubilation. 

(Mon Dieu, ça décoiffe.)

 

Statue dans l'obscurité

 


Quelques bonnes adresses

  • Il Gelato di San Crispino, Via della Panetteria 42, pour la glace avec des morceaux de meringue et la figue blanche.
  • Pizzarium, Via della Meloria pour ses pizzas à la part qui sortent du four et ses choupis pizzaïolos.
  • Hostaria Dino e Tony, Via Leone IV 60, pour ses pasta alla grigia (pecorino, pancetta et poivre – blanco, donc).
  • Franchi, Via Cola di Rienzo 200, pour les suppli siouplaît.

 

Cour de l'immeuble Saint-Pierre depuis la château

 

Carnet de lecture : pèlerinage murakamiesque

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. L’impression d’avoir déjà lu ce roman. De lire à chaque Murakami le même roman :

  • une comparaison improbable dès l’incipit,

À cette époque, il lui paraissait pourtant plus aisé de franchir le seuil qui sépare la vie de la mort que de gober un œuf cru.

Haruki Murakami, L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 10/18, p. 7

 

  • un leitmotiv musical,

Ici, les Années de pèlerinage de Liszt ; dans 1Q84, que je n’ai jamais réussi à finir, c’était un quatuor de Janáček…
Et, en plus de ce leitmotiv, quelques références disséminées ici et là :

Durant les quinze minutes environ que dura son attente, il mémorisa tous les modèles de Lexus proposés à la vente. Il nota qu’elles ne portaient pas un nom qui les distinguait comme « Corolla » ou « Crown », mais qu’on les distinguait seulement par un numéro. Comme les Mercedes ou les BMW. Ou comme les symphonies de Brahms.

p. 156

(Il y a forcément une thèse qui a dû être écrite sur le sujet.)

 

  • un mystère autour duquel on mène une enquête mystico-philosophico-poético-psychanalytique,

Pourquoi Tsukuru Tazaki a-t-il été, du jour au lendemain et sans aucune explication, rejeté de son groupe d’amis, liés comme les cinq doigts de la main ? Seize ans plus tard, sa nouvelle potentielle petite amie lui demande d’élucider ce mystère ; elle sent qu’il y a quelque chose entre eux.

 

  • des récits en abyme,

Ici, un homme qui, au seuil de la mort, acquiert une vision d’une extrême acuité sur le monde.

 

  • un onirisme érotico-fantastique qui me semble de plus en plus identifiable comme nippon (cf. Le Bras),

Vocabulaire cru comme le poisson des sushis, qui passe pourtant comme une lettre à la poste.

 

  • et des vérités dont la temporalité lente du roman se charge d’évacuer l’aspect sentencieux qu’elles revêtent une fois extraites : 

Pour chaque chose, il faut un cadre. Pareil pour la pensée. On ne doit pas craindre le cadre exagérément, mais il ne faut pas non plus craindre de le casser. C’est ça le plus important pour trouver la liberté. Respecter et détester le cadre. Les choses qui comptent le plus dans la vie d’un homme sont toujours ambivalentes.

p. 74

Tsukuru réussit alors à tout accepter. Enfin. Tsukura Tazaki comprit, jusqu’au plus profond de son âme. Ce n’est pas seulement l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les lies bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre.

p. 299 

*** 

Comme c’est le même mystère qui se rejoue encore et encore, on pourrait arrêter de lire n’importe quand, mais on continue à tourner les pages, au détour desquelles on trouve parfois une peinture un peu trop vive, un peu trop réaliste, du monde dans lequel on vit. Parfois amusante…

Tout dans cette pièce était simple et cohérent. Il n’y avait rien de superflu. Chaque meuble et chaque élément étaient des articles haut de gamme mais, à l’inverse du luxe déployé dans le show-room Lexus, tout ici avait été conçu pour rester discret. « Ruineux anonymat » : tel semblait être le concept de base de ce bureau.

p. 180

… et parfois moins, quand on s’y retrouve (pour le coup, je vois rouge – du nom du personnage) :

Je n’étais apparemment pas fait pour être salarié, poursuivit Rouge. De prime abord, rien ne l’indiquait. Moi-même, jusqu’à ce que je sorte de l’université et que je travaille, je ne m’étais pas aperçu que j’avais ce caractère. `

p. 185

C’est un autre personnage qui parle :

Je veux juste continuer à m’exercer à la pensée pure et libre. C’est tout. Néanmoins, j’admets volontiers, au fond, que pratiquer la pensée pure, c’est comme créer du vide.
– Il est bien possible que le monde ait aussi besoin de gens qui créent du vide.

p. 60

Dans cette conversation, il est question de penseurs académiques, mais on se demande plus tard si ça ne vaudrait pas autant et même plus pour les auteurs du bullshit managerial. Cela devrait plaire à Palpatine :

J’ai donc essayé de dresser la liste de tout ce que je n’aimais pas, de ce que je ne voulais pas faire, de ce que je ne souhaitais pas que les autres me fassent. À partir de cette liste, j’ai conçu un programme grâce auquel on pourrait former efficacement des employés à obéir aux ordres venus d’en haut et à travailler avec méthode. Enfin, « j’ai conçu », c’est peut-être exagéré, étant donné que j’ai puisé ici ou là. Mon expérience de stagiaire dans la banque m’a été très utile. J’y ai ajouté des techniques issues du développement personnel ou des mouvements sectaires. J’ai aussi étudié les programmes vendus par certaines sociétés qui font un tabac aux États-Unis. J’ai lu des tas d’ouvrages de psychologie. Et je me suis servi des manuels destinés aux nouvelles recrues de la SS ou chez les marines. […]

Pas question d’imposer un remède de cheval. Ce serait un moyen d’obtenir des résultats spectaculaires, certes, mais temporaires ; à long terme, cela ne marcherait pas. […] Notre objectif n’est pas de créer des espèces de zombies. C’est dans l’intérêt de l’entreprise que nous formons des travailleurs qui croient penser par eux-mêmes.

p. 185-186

Le plus dur, quand on a cessé de croire, c’est de s’illusionner.

 

***

Pour la route, parce que cela m’a rappelé l’étude des Méditations métaphysiques de Descartes, où l’on est coincé si l’on n’admet pas un certain nombre d’idées – et notamment l’idée de Dieu :

Il existe pourtant des exemples concrets que l’on est contraint d’accepter ou pas, de croire ou pas, sans possibilité intermédiaire. Autrement dit, il faut accomplir un bond spirituel. La logique, dans ces cas-là, ne pèse d’aucun poids.
– En effet, c’est à ces moments précisément que la logique cesse d’opérer. Il n’existe pas de manuel qui indiquerait à quels moments employer la logique. Mais peut-être est-il possible de l’appliquer après coup.
– Après, cela risque également d’être trop tard.

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Accomplir un bond. Non pas Je pense donc je suis (rationalisation a posteriori de La Méthode) mais Je pense, je suis.