Revolutionary Road

 

Où l’on tourne en rond, ronde effrénée, jusqu’à prendre la tangente

 

Remarque préliminaire : Melendili a raison, la traduction est pourave (c’est un vrai mot, pourave ? l’ordi ne le souligne pas). A part ça, awesome.

 

 

Le couple de Titanic qui vieillit dans une banlieue américaine des fifties, je trouvais ça louche. Genre un 2 qui ne s’avoue pas comme tel, mais qui aurait un vague goût de sauce rallongée à l’eau. Darlings, il n’en est rien.

D’abord, la déploration couple-rongé-par-le-quotidien est un peu courte – c’est loin d’être aussi caricatural. Frank et April ne s’y sont jamais vraiment installés : il n’y a pas à proprement parler de dégradation effilochement ruine progressive, plutôt une inadaptation chronique qui devient aigüe au fil du temps. D’où l’on ne voit pas l’ « avant » installation, si ce n’est sous la forme d’une brève scène de rencontre, et de la visite avec l’agent immobilier, et encore, cette dernière est insérée en flash-back explicatif.

Inadaptation chronique, donc – à la vie, de façon générale, et l’un à l’autre en particulier.  April doit laisser de côté ses rêves de comédienne, non tant que l’ambiance familiale soit à la femme au foyer (lors de leur projet d’aller vivre à Paris, ce serait lui, l’homme entretenu), mais she’s not up to it. Elle n’en sait pas moins ce que c’est de vivre pour ce qu’on aime, et décide de secouer son mari pour qu’il trouve sa vocation, et à travers lui, sortir leur couple de l’image d’Epinal des perfect Wheelers, foyer en tous points conforme à l’American dream. Tout en apparences, ou plutôt en reflet, comme avec au départ, l’approche de Frank dans le rétroviseur rutilant de sa voiture ou, plus tard, le visage désespéré de la voisine dans la glace. 

 

 

Faire en sorte que ces reflets ne soient pas le seul brillant (dans toute sa dureté) de leur existence terne (malgré le soleil qui fige le tout dans un glaçage de pelouses tendres, de fleurs zet papillons, il fait bon ne pas vivre). Et donc, partir pour Paris, avec les enfants, et peur, mais sans reproche.

Which seemed a good idea. The point is: Frank hasn’t got the guts to do it. Bien sûr, il décide de partir, il l’annonce à tous ses voisins, mais une offre de promotion dans une boîte qu’il déteste vient à point nommer pour attraper une bonne excuse que lui fournit April bien malgré elle, enceinte d’un troisième. Rien ne sert de courir, il ne partira point. Lâcheté ? Yes… but no, would have said my English teacher, as it is his customs. April a le courage de l’optimisme du désespoir – s’accrocher à n’importe quoi pourvu que. Le projet est a bit irrealistic, comme ne cessent de le répéter les voisins, inquiets que l’on puisse avoir la force de partir en les laissant dépérir dans leur vie forcée – et sourire colgate qui ne va plus de soi.  Peut-être, après tout, April ne fait-elle que déplacer le problème : la période du changement euphorique passée, qui dit qu’une nouvelle routine ne s’installera pas ? Quand on lui demande ce qu’il fera de son temps, à Paris, Frank répète qu’il cherchera sa vocation, qu’il se cultivera, qu’il lira ; alors que la maison est pleine de livres jamais ouverts, parfaitement alignés dans la bibliothèque.

Il faut du courage pour changer de vie, mais il en faut également pour continuer vaille que vaille (quelque chose qui ne vaut pas grand-chose mais coûte beaucoup). Si April paraît d’abord beaucoup plus vigoureuse que son mari, son mari la rattrape ensuite peu à peu jusqu’à une égalité nulle. Il la trompe le premier, so does she. Elle a le courage d’essayer, de partir, lui de continuer, de rester. Il n’a pas celui de partir, elle n’a pas celui d’envisager une possible défaite, que the European dream soit aussi nightmarish que chez eux, simple renversement du point de vue car de l’autre côté de l’Atlantique. Rien à faire, il y a entre les deux quelque chose de brisé, un navire titanesque qui a sombré dans une vie antérieure – et la main du voisin sur la vitre quand ils font l’amour, la voiture garée au bord de l’eau (je me suis bâillonnée avec mon écharpe pour ne pas exploser de rire dans une salle alors silencieuse devant cet appel de phare à la légèreté de clin d’œil de garçon de café). La lâcheté de Frank, ce n’est peut-être que de ne pas prendre le risque de constater un nouvel échec, de préférer les regrets aux remords – il reste toujours le conditionnel, après tout, l’Europe ne s’envolera pas.

Frank se constitue prisonnier (magnifiques ombres des barreaux de la fenêtre ou des rideaux) et préfère vivre dans le mensonge, même lucidelet’s be spinozistes, nous ne sommes pas libres du seul fait que nous soyons consc
ients de nos actes. Je crois que c’est ce qui évite au film de tomber dans le cliché. La frontière entre courage, lâcheté, force et résignation s’en trouve brouillée. Cela me fait mieux comprendre rétrospectivement cette tension qu’il y avait dans le Parc de Duras (I know, j’ai les rapprochements élastiques). Je n’aurais jamais pensé qu’il puisse y avoir une forme de force à persévérer dans ce qui ne nous plaît pas, dans la reconnaissance que nous ne sommes pas géniaux, pas différents des autres, pas faits pour la vocation dont on rêvait. Et qu’au final, le rôle le plus difficile, ce n’est pas celui de la scène auquel April renonce, c’est celui qu’elle endosse après une dispute terrible (filmée caméra au poing, genre thriller April-Frank-cible-du-destin-dans- le viseur-d’un-fusil-muni-d’un-silencieux), celui d’épouse qui s’intéresse aux ordinateurs pour la vente desquels son mari est promu (pas encore totalement dans on rôle : la ménagère parfaite aurait hurlé en le voyant dessiner au bic sur une serviette en tissu, tu te crois au restaurant, peut-être ?). Le jeu de papa-maman-dans-une-belle-maison contre lequel s’insurge le fils fou des voisins, qui à la première visite dérange les parents mais comprend la tentative de révolte du couple (mise en place de sa crédibilité) et à la deuxième balance leur échec à la tête en gros plan d’April (tentative pour refouler tout ça, qu’il retourne dans son asile). Le philosophe (mathématicien, ça fait mieux de nos jours) est toujours pris un fou quand il dit la vérité – simple renversement de la caverne -des intestins humains- et du soleil -éternel du bonheur factice-. 

 

 

 

Il faut du talent pour éviter l’écueil de la médiocrité à la dénoncer (regardez la géniale maîtrise de Pérec dans les Choses – incomparable, mais le rapprochement s’opère de lui-même dans mon petit crâne de piaf vacancier). D’où je suis ressortie étrangement de bonne humeur de ce film que l’on n’a pas spécialement intérêt à voir si l’on se sent déprimé. Combien de personnes dans la salle repartent chez elles en se disant qu’elles ont vu un bon film, avec de bons acteurs, bien mis en scène, pour ne surtout pas y penser ? et étouffer les mêmes problèmes à coup de télé ? (impossible de situer un tel film à notre époque, la télévision offrant des possibilités de plans visuels beaucoup plus restreints que les cigarettes et l’alcool qui coule à flot). Comme l’impression que disséquer annoter commenter désosser désarticuler remonter reconstruite fragmenter analyser et paraphraser sont les seuls moyen d’éviter cela, quand bien même cela virerait à la maniaquerie.

p.s. Mes excuses pour l’abus d’italique – ne nuit cependant pas à la santé

p.p.s. L’affiche française est aussi peu représentative du film que le titre. Je préfère largement l’affiche que j’ai trouvé sur le net et qui suggère déjà l’incompatibilité entre deux tentatives différentes pour sauver la vie en train de se noyer dans le quotidien et sentir, vivre intensément. J’arrête l’interprétation délirante.

Suite en blanc/l’Arlésienne/le Boléro

Vendredi soir, histoire d’entrer de plein pied dans les vacances, sortie à l’opéra avec une amie-de-la-danse-élève-infirmière-future-presque-pilote-de-chasse (à côté de sa vie, la prépa est une petite promenade de santé), des discussions à la grande semaine, un tour à la Brioche Dorée avant le spectacle, et des tentatives pour retrouver certains mouvements dans le métro ensuite – merci de ne pas essayer de visualiser.

Au programme, une soirée en trois parties et trois sous-parties :

Suite en blanc, de Serge Lifar

Cela faisait plusieurs années que j’avais envie de le voir ; les photos de ce ballet sont si alléchantes… effectivement, il est chorégraphié de telle sorte que tous les mouvements présentent des architectures de poses, des symétries de groupe… bref, des compositions de tableaux qui doivent faire les délices faciles d’un bon photographe. Pas nécessairement des danseurs. Les ensembles du corps de ballet sont réglés comme du papier à musique, pas de fausses notes pour les hommes en croches noires ni pour les blanches ; en revanche, les solistes… Je sais que ce ballet est dur, extrêmement compliqué à danser, qu’il requiert une redoutable précision et une technique ciselé, je le sais. Mais justement, je ne veux pas le savoir. Il doit y avoir une bonne raison à ce que ce soient eux en scène. Je suis une spectatrice égoïste, enfoncée tranquillement dans le confort de son fauteuil de velours rouge, et je ne veux pas craindre pour l’équilibre de la soliste ou redouter avec elle un tour. Je ne veux pas le savoir. Je veux que l’on me donne l’impression que rien ne peut arriver – des pointes de fer, une énergie d’acier- quand bien même, à prendre des risques, on risque de ne pas tenir sur sa pointe : je préfère infiniment Myriam Ould-Braham, qui a certes eu un quart de seconde de défaillance dans le pas de cinq qu’elle a par ailleurs dansé avec brio, à la prestation extras non compris de Muriel Zusperreguy dans Sérénade (suspens pour savoir si elle va se décider à relever en attitude) ou de Mélanie Hurel dans la Flûte. (I know, je suis à peine partiale. Que voulez-vous, j’ai mes têtes dans les danseurs, au point de soutenir mordicus que Mathieu Ganio n’est vraiment pas top ou que Marie-Agnès Gillot n’a pas du tout l’air d’une grande gigue perdue dans un tutu et une chorégraphie archi-classique.)

Trêve de mauvaise foi : Agnès Letestu était classe, toute en volutes, dans la variation de la Cigarette (il y avait une espèce de détourné que j’adore – et qui lui arrachait à chaque fois un petit sourire, ce qui n’est pas du luxe chez elle) et nous avons pu constater avec Ombeline (ma copine-de-danse-future-presque-pilote etc.) que Jérémie Bélingard a une sacrée présence. Et j’adore la fresque des hommes en seconde décalée, au fonds au dessus des escaliers, ou des danseurs qui rentrent en avant-scène en sixième. Ou la soliste en pilier du manège des hommes ou la même qui déboule d’un duo d’homme en tour vers un autre en chat six (ou l’inverse, je ne sais plus), comme une bobine qui se déroule. Ou… je vais plutôt essayer de vous mettre une vidéo [ou pourquoi j’aurai passé la moitié de mon après-midi sur ce compte-rendu d’impressions].

A part Letestu dans la variation de la Cigarette, les vidéos de notre ami qui nous veut du bien youtube ne sont pas celles de la distribution que j’ai vue, et entre nous, vous ne perdez guère au change, et même, tout le contraire, puisque j’ai déniché Aurélie Dupont dans la Sérénade et Nicolas Leriche dans la Mazurka.

L’Arlésienne, de Roland Petit

J’avais déjà vu ce ballet il y a deux ans mais, soit que les interprètes n’aient pas été très bien choisis pour leur rôle, soit qu’ils aient été éclipsés par Abbagnatto/Leriche dans le Jeune Homme et la Mort (petit cri de groupie) ou Lucia Lacarra dans Carmen (petit soupir de groupie), le ballet ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Limite à me dire, dommage qu’il soit dans la programmation. Ce qui aurait été dommage, c’est de ne pas voir cela. Eleonora Abbagnatto faisait tout sauf blonde cruche comme les blés, en jeune paysanne essayant de ramener à elle – ou à la vie, plus essentiellement- son fiancé, qui, loin de sombrer dans une folie gratuite, comme j’avais pu le penser à la première représentation, nous entraîne à sa suite dans une démence poignante. Vraiment, Manuel Legris était dément : son visage qui ne rencontre jamais celui de sa fiancée que par un désagréable hasard, le regard toujours fixé droit, au loin, abstrait de son entourage qui le repousse toujours vers la jeune fille, tournant le dos, au propre comme au figuré, à tout public, face au décor tourmenté à la Van Gogh, en proie à un invisible mais profond malaise qui culmine dans le solo de la fin, tension accumulée, manège de l’esprit comme un lion en cage, diagonale d’attaque ultime en grands jetés – fleuret, pas d’échappatoire sinon par la sortie finale, par la fenêtre, hors-scène du monde, suicide.

Pourtant absent, il vient chercher chaque spectateur et l’entraîne à sa suite dans son destin, que l’on n’hésiterait pas à qualifier de tragique si ce mot n’était pas interdit aux paysans (un Dieu déguisé en berger, encore…) et ne traînait pas avec lui des restes de grandiloquence. Plutôt atrocement simple. Simplement grave. Quelque fêlure ou désaxé ou toute autre littérature qui vous viendra à l’esprit.

Pas étonnant donc que Manuel Legris ait récolté d’abondants applaudissement. Eleonora Abbagnatto reste un peu en arrière-plan, et son personnage, tout à fait en plan (I know, c’est nul, mais je ne peux pas m’en empêcher) ; non moins magnifique cependant (pourquoi n’a-t-elle toujours pas été nommée étoile, d’ailleurs ? alors que d’autres tout à fait incolores…). Tout de suit
e, la chorégraphie m’a bien davantage emballée que la première fois. Même, j’ai tout aimé, des ondulations champêtres de la ligne des paysans à la main figée de Vivette lorsque Frederi retire sa tête et s’éloigne. Parce que la pièce est tirée d’un drame de Daudet et que ruralisme et amour de nos campagnes éternelles oblige (à des noms pittoresques). En lisant dans le programme le nom de Mistral, j’ai eu une bouffée de poly, l’occitan littéraire, Mireille, Mauras, tout ça. Mais cela ne m’a pas dérangée une seule seconde, parce que, outre que le pittoresque est très épuré dans le ballet, je lis toujours le programmes après la représentation – sauf ballet explicitement narratif, avec moult reconnaissances, refus, trahisons et autres subtilités, que la pantomime ne me laisse pas toujours très bien comprendre (un peu comme lorsqu’on va voir une pièce de Shakespeare dans le texte, on essaye d’avoir une vague idée de l’intrigue pour suivre un minimum les travestissements divers et variés autrement qu’avec les yeux rivés sur le prompteur). Et, première découverte (les découvertes sont nombreuses pour les gens pas très finauds), si Frederi ne fait guère attention à Vivette, c’est que ses pensées sont toujours dirigées vers une Arlésienne – et tenez, voici un titre ! Gourde que je suis, je ne m’étais jamais posé la question, tout au plus postulant que ce devait être une musique particulière. Pas un seul instant je n’avais supposé que cet homme dégagé de la vie s’était simplement fait dégager par sa belle. Et, en narrant cette révélation au petit-déjeuner, seconde découverte (oui, vous pouvez dès à présent constater que je ferai mentir le proverbe) : l’arlésienne est la personnification même de l’Absente. Passé dans le langage familier en référence même à la pièce de Daudet (Larousse dit en référence à l’opéra de Bizet, mais comme la musique est venue après la pièce… si l’on doit en juger d’après ma nouvelle teinte de cheveux, il ne faut pas faire confiance aux rousses). Ce genre de découverte a toujours des allures de révélations ; un peu comme le jour où j’ai vu que le sigle de la SNCF a encerclé le tracé de la Seine car il reproduit un profil… on est certes loin de faire dans la révélation mystique. Il n’empêche que c’est très astucieux de ne définir qu’en creux l’Arlésienne : « Il n’y a pas d’Arlésienne dans ma pièce : il n’y a que son ombre. On en parle, on en meurt, mais on ne la voit pas. » Elle est cette fissure ouverte dans laquelle s’engouffre l’interprétation angoissée du spectateur.

Le ballet est intégralement visible, mit Manuel Legris (dont l’interprétation a cependant largement mûrie depuis cette vidéo un peu ancienne – ça veut dire allez donc le voir danser en chair et en os pendant qu’il en est encore temps ; il doit être proche de la retraite si je ne m’abuse).

Le Boléro, de Ravel/de Béjart (difficile ici de ne pas enchaîner le nom du compositeur)

 

Tout le monde connaît la musique. Beaucoup ont aperçue la chorégraphie de Béjart dansée par Jorge Donn dans les Uns et les Autres de Lelouche. Certains l’ont peut-être regardé interprété par Nicolas Leriche à Noël, sur la 3 (voire enregistré pour certaines^^). Une fille de la classe a été le voir et, quêtant une approbation/explication, m’a dit avec de grands yeux choqués « Mais, c’est sexuel ». Je veux bien admettre que, l’ayant vu dansée par une femme (si ça se trouve elle a eu la chance de voir ce que rendait Gillot dedans), la scène se charge d’encore plus d’érotisme et que cela ne soit pas dans l’horizon culturel d’une versaillaise type, mais enfin… quelle danse ! (vous avez le droit de remplacer cette banale exclamation par la suite de juron de votre choix, qui, dans votre vocabulaire personnel, exprime l’intensité de votre admiration) Oui, c’est de l’énergie à l’état pur, oui, on la dirait animal, oui, c’est sensuel, érotique, si vous voulez, mais c’est aussi une force pas possible, une joie lancinante, un charisme qui se déchaîne et s’offre sur une espèce de scène-estrade-trampoline rouge, entouré d’hommes toujours plus nombreux. Avec un danseur sans présence, ce doit être absolument vide de sens, ne provoquer aucune sensation. Sans parler du crescendo de la danse/musique et de l’endurance qu’il requiert, il faut avoir une présence de malade un regard pour soutenir les premières mesures où la lumière n’éclaire que les mains, qui peu à peu façonnent et laissent deviner le corps du danseur quasi-immobile.

Je n’aurais pas parié sur José Martinez – et j’aurais perdu. (Même si j’aurais aimé admirer Leriche ou faire monter sur l’estrade Karl Paquette qui dansait juste devant, pour voir ce qu’il donnait là-dedans, s’il aurait pu tenir la pièce. Oui, parce que, « en vrai », on remarque davantage les danseurs que dans toutes les prises de vue, forcément centrées sur le soliste – et cela lui donne encore plus de vigueur )

Pleins de versions différentes versions sur youtube : celle du film est peut-être la plus abordable pour des non-fans de danse, vue qu’elle est bien filmée, avec le décor grandiose fourni par la Tour Eiffel ; mais aussi avec les danseurs de Béjart, la version en noir et blanc, magnifique de Jorge Donn une qui est un habile montage des versions masculine et féminine avec dans cette dernière Elisabeth Ross (vous pouvez également ajouter un petit cri d’admiration pour cette géante dotée d’un charisme à sa taille) … et aussi Maya Plysestkaya (orthographe non garantie)

J’ai été un peu longue, je vous l’accorde, et encore, j’aurais pu m’extasier un peu plus sur Bizet ou vous faire part de mes récriminations concernant la façon dont est filmée la danse, mais je réchaufferai cela dans un autre post. En attendant, bon visionnage !

Fait d’hiver

Une rose même pas dépiautée de son plastique, plantée dans une bouteille d’eau décrétée vase, et les cheveux laqués  ; je sors d’un spectacle de danse, la première de ma/notre chorégraphie sur l’hiver de Vivaldi. Les lumières… changements de coulisses…  grands jetés… bustiers blancs et mousselines en mouvement… Même essoufflée, je n’ai pas vu passer les dix minutes. Quelques secondes et une poignée de grandes gamines à se presser en cercle pour regarder sur caméra ce que ça donnait.

[Photos quand j’en récupère]

Ce n’est pas un Scoop

           Pas un scoop que les romans Anglo-saxons peuvent avoir un humour plus décapant que les nôtres. Quand en français on essaye l’humour pince-sans-rire et bien justement, ça ne fait jamais rire. Cela devient même rapidement très agaçant, comme un disque rayé – répétition d’une recette dictée par une grand-mère mourante et qui n’avait plus toute sa tête quand à la proportion de farine – on est roulés dedans par les mêmes tics d’écriture, des sous-entendus et des antiphrases ironiques rarement cinglantes. Il n’y a guère qu’en anglais que l’understatement est un clin d’œil complice – et pas une grimace de garçon de café vaguement empreinte de gauloiserie. « Les Anglais sont plus drôles quand même », tranche en toute impartialité From-the-Bridge à la conclusion d’un commentaire de Tristam Shandy, which was seminal and whose influence could be found in the Nouveau Roman, for instance.

 

            Pas un scoop véritable dans le roman éponyme d’Evelyn Waugh, que From-the-Bridge m’avait offert en juillet dernier. Entamé puis laissé de côté pour causes de lectures philosophiques (ou pire, pour mauvaise conscience de ne pas faire ces lectures philosophiques), je l’ai repris au début des vacances, reprise peut-être encouragée inconsciemment par la mention de l’auteur dans Lost in Translation (j’aurais également pensé, à tort, qu’il s’agissait d’une femme…). Difficile d’esquisser un résumé pour la simple et bonne raison qu’il ne se passe pour ainsi dire rien : à la suite d’une erreur, un journaliste de la rubrique pêche et chasse (pas vraiment cela, je n’ai toujours pas cherché ce qu’était une great crested grebe, mais c’est l’idée) est envoyé dans un pays d’Afrique couvrir une guerre, qui n’a pas lieu. C’est plein de cocasseries truculentes et de quiproquos occasionnés par le bon sens du personnage central, heureusement pour nous peu partagé de ses collègues journalistes. Je suppose que c’est ce qu’on doit entendre par « a romping comedy of errors ».

Tout à fait le genre de lecture pour retrouver le plaisir égoïste d’une lecture gratuite. Here are some that made me laugh (pour être honnête, il s’agit surtout de ceux que j’ai pu retrouver) :

 

  •  Mr Salter’s side of the conversation was limited to expressions of assent. When Lord Copper was right he said, ‘Definitely, Lord copper’; when he was wrong, “Up to a point’.
    ‘Let me see, what’s the name of the place I mean ? Capiral of Japan ? Yokohama, isn’t it ?’
    ‘Up to a point, Lord Copper”.
  •  (Présentation encyclopédique d’Ishmaelia)  As there was no form of government common to the people thus segregated, nor tie of language, history, habit, or belief, they were called a Republic.
  • (Sur place, au bureau de presse, pour obtenir des papiers d’identité). They were small orange documents, originally printed for the registration of prostitute. The space for thumb-print was now filled with a passport photograph, and at the head the word ‘journalist’ substituted in neat Ishmaelite characters.

Miroir, mon beau miroir…

… dis-moi si je suis bien placée.
Pour les danseurs, le miroir vous dit vos défauts en face et ne vous montre jamais sous votre meilleur profil (je hais cordialement les glaces latérales où je trouve toujours un superbe en-dedans). Il n’est pas simple reflet puisqu’il indique toujours ce qui manque – ou ce qui est en trop s’il s’agit d’épaules trop montées, par exemple. C’est de ce point de vue-là un traître. Doublement traître, car à vouloir s’attirer ses faveurs et vérifier qu’on ne lui déplaît pas, on finit par fausser une position jusqu’alors juste.

Il s’agit de se concilier le regard critique qu’il nous renvoie en le réfléchissant : on peut voir dans cette démultiplication qui fait du cours un corps de ballet un moyen de mise en scène. C’est lui qui agrandit la salle et outre le professeur, qui est moins un spectateur qu’un acteur à part entière (dans une pièce, ce serait le confident, celui qui, toujours là, permet aux autres personnages de se révéler au public) nous procure un public : nous-mêmes. On me taxera sûrement d’égoïsme, mais j’ai toujours trouvé faux ceux qui déclarent ne danser que pour le public. On danse d’abord pour soi, pour ce miroir qui nous fait sortir de nous-mêmes et nous permet ensuite de passer la rampe. Car sur scène, il n’y a personne – pas de public, duquel on est séparé par un rideau de lumières – seulement le cercle des danseurs. Comment pourrait-on danser en scène pour les autres, invisibles, si on ne danse pas d’abord en studio pour (le) soi (visible du miroir) ?

C’est aussi le miroir qui en nous procurant notre public permet de faire du cours une réelle préparation à la scène et non une série d’exercices de gymnastique. Les contemporains nous rétorqueront qu’il est meilleur de travailler en aveugle pour véritablement sentir le mouvement. Ce qui, une fois de temps en temps, ne fait pas de mal. Mais d’une part, ce n’est pas nécessairement parce que le danseur ressentira mieux le mouvement que le spectateur le percevra mieux. La danse reste bien un art de la vue (et de l’ouïe, bien sûr) pour le spectateur et il y a nécessairement une distorsion entre le senti et le vu de même qu’un peintre déforme la réalité pour lui être semblable (les rails convergent pour avoir l’air de rester équidistants), et qu’un auteur n’a pas besoin de ressentir la même chose que son personnage au moment où il l’écrit. D’autre part, le bon usage du miroir n’empêche pas le danseur classique de sentir (même s’il y a évidemment là un piège) : il lui indique seulement quelle est la sensation à retenir. On se tortille face au miroir, les hanches un peu plus en avant, les bras moins hauts, non plus, et, une fois la position juste trouvée, il s’agit de la sentir pour l’intégrer à son répertoire de sensations. Ce n’est donc pas au miroir mais bien à nous de réfléchir un peu avant de renvoyer les images.

(En plus d’égoïsme, vous pourrez me taxer de narcissisme)