Le fail de mademoiselle Julie à entrer dans la légende

Une petite chroniquette avant d’oublier avoir assisté à Fall river legend et Mademoiselle Julie. Le ballet d’Agnes de Mille a donné vie à la seule image que j’en avais : une danseuse en robe verte, cramponnée à une charpente. La montée de la folie dans un univers de rigueur protestante est un thème qui a de quoi me fasciner, passé l’instant de surprise en voyant le prêtre, pasteur donc, conter fleurette à l’héroïne. Cela a été un plaisir de revoir Alice Renavand en tant qu’étoile – toujours aussi expressive, même et surtout avec une hache entre les mains.

Mademoiselle Julie, ballet de Birgit Cullberg au nom joliment désuet, qui augurait fort bien en répétition, s’est révélé assez décevant. On prend plaisir à voir Nicolas Leriche s’amuser et s’encanailler dans le rôle d’un laquais qui ne résiste pas aux avances de sa maîtresse, et à regarder les gambettes d’Aurélie Dupont s’agiter lascivement (pour faire oublier l’affreux tutu-cravache qui lui faisait limite des poteaux – c’est dire la réussite du costume) mais on s’ennuie assez rapidement et on ne comprend pas grand-chose au dénouement. C’était beaucoup plus amusant sous-titré par Ana Laguna, qui rendait limpide la danse de Ninon Raux – belle découverte quand j’étais surtout venue à la répétition attirée par la présence d’Audric Bezard (toujours aussi canon malgré ses nouveaux biscotos gonflés, il s’est révélé assez cool raoul, naturel(lement beau gosse)).

Paris delenda est

La première chose qu’on lit dans les critiques de Diplomatie, c’est : ça ne s’est pas passé comme ça, l’entretien auquel on assiste entre le gouverneur allemand, chargé de rayer Paris de la carte, et le consul suédois, qui finira par l’en dissuader, n’a pas eu lieu cette nuit-là. C’est pourtant un procédé fort commun au théâtre que d’inventer un confident pour que le personnage poursuive sa réflexion à voix haute. Et c’est précisément en cela que l’adaptation de la pièce de Cyril Gély par Volker Schlöndorff offre un intérêt historique : elle ne reconstitue pas ce qui s’est passé mais essaye de comprendre pourquoi ce qui s’est passé a eu lieu. Sondant l’humain, ce n’est pas une nuit que le dramaturge met en lumière mais un pan entier de l’histoire.

Plutôt que d’aborder d’un bloc cette période où la folie s’est accomplie à force de rationalisation, Diplomatie déroule patiemment les raisons qui pousseraient le gouverneur a obéir à un ordre irrationnel – non seulement faire sauter Paris serait une hécatombe mais, de surcroît, cela ne servirait à rien d’un point de vue stratégique. Et notre homme est un militaire avant d’être un SS. Il obéit aux ordres. Non point aveuglément, comme on aimerait le croire (comme on aimerait croire au mal, indivisible, distinct de la bêtise, de l’indifférence et de la lâcheté) : les ordres qu’il a reçus luit ont posé des cas de conscience mais il les a gardés pour lui, pour ne surtout pas faire douter du commandement aux hommes sous ses ordres. L’entreprise du consul suédois ne consiste donc pas à semer le doute dans l’esprit de l’gouverneur mais à faire sauter la barrière qui les retient, dans une joute verbale qui oppose armes de persuasion et défense péremptoire.

Tout y passe : l’argument patrimonial (juste après Monuments Men, on ne risque pas de louper l’allusion1) agace autant le gouverneur que Goebbels ordonnant la liquidation de Paris et faisant faire son shopping au Louvre ; l’argument humaniste l’atteint bien peu, lui qui sait qu’on ne fait pas de guerre sans faire de morts et dont l’empathie a été anesthésiée depuis qu’il a massacré des juifs sur le front de l’Est ; l’argument rationnel, qui pointe l’inutilité stratégique d’un tel acte, s’approche bien davantage du nœud de résistance, premier indice d’une débâcle qui n’est pas seulement militaire (des généraux qui ont tenté d’assassiner Hitler, le gouverneur dira seulement qu’ils avaient « probablement une longueur d’avance »). Si la lutte oratoire se dénoue autour de la question de la famille du gouverneur, prise en otage par les SS et menacée d’exécution s’il n’obéit pas aux ordres, la rationalité constitue bien le cœur du problème : tant qu’elle s’est articulée en sophismes bien construits, elle a fait commettre et admettre le pire avec la plus grande discipline (le gouverneur s’offusque : « vous ne voudriez tout de même pas que je renie mon éducation ? ») ; il faut que son effondrement la révèle comme simulacre de raison pour qu’elle soit rejetée (la prise en otage de la famille est qualifiée de « pratique moyenâgeuse » par le gouverneur lui-même).

Le dénouement achève de montrer ce qu’il y a de trop humain dans l’homme : on voit tout à la fois chez le gouverneur la lâcheté qu’il reprochait de façon véhémente aux Parisiens et l’amour des siens, cet égoïsme de l’individualisme. On voit également sa fatigue de vieil homme, qui grandit au cours de la nuit blanche, et en comparaison de quoi le consul semble rajeunir. Sa droiture2 finit par ressembler à de la dureté – sa surprise lorsque le gouverneur lui rappelle qu’il a besoin d’un laisser-passer pour aller mettre sa famille en sûreté le trahit : il n’a jamais eu l’intention d’honorer ce qui n’était à ses yeux qu’une ruse de négociateur. Si l’on veut alors continuer de considérer le gouverneur comme un monstre, force est d’admettre que l’homme l’est toujours en puissance. Les « fanatiques » qui entourent le gouverneur (flatterie tactique : vous valez mieux que ça) s’avèrent ainsi être pour la majorité des gamins terrifiés qu’il renvoie chez eux.

Le constat n’est pas facile mais rien ne l’est dans ce film qui se refuse à la facilité et n’admet ni cliché ni généralisation. Diplomatie touche au général en se focalisant sur deux hommes. Le jeu de Niels Arestrup et André Dussollier, dont il n’y a rien, jusqu’au souffle, aux sourcils, à la moindre ride, qui ne fasse sens, est aussi admirable que le mélange de provocation et de désinvolture avec lequel le consul pousse le gouverneur dans ses retranchements jusqu’à le cerner. Diplomatie videndus est.

Mit Palpatine 

 

 

1 Un ami a vu les deux films dans l’ordre inverse et c’est la fanfaronnade du frenchy sur la non-destruction de Paris qui l’a fait tiquer.

 

2 Droiture morale suggérée par la silhouette très droite, très fine, d’André Dussollier ? Son personnage n’avait pas du tout la même stature, apparemment.

Beware of the plesiosaur

Panneau triangulaire de circulation routière avec silhouette de plésiosaure

 

Si vous êtes dessinatrice de manga dans un film branché réalité à plusieurs niveaux avec incursion dans la psyché, réfléchissez-y à deux fois avant de dessiner des cadavres et des bestioles pas possibles. Vous pourriez bien finir dans un hôpital dont la technologie est assez évoluée pour permettre à la personne qui vous est le plus intime de vous rendre visite… dans votre cerveau, où un dessin a autant de réalité que la vie que vous vous inventez. D’un coup, les cadavres et les plésiosaures ne font pas bon ménage avec l’inconscient et les trauma refoulés. Les tentatives de Koichi pour décoller Atsumi de sa table de dessin et la faire revenir à elle sont ainsi accueillies par quelques visions d’horreur, qui perdurent bien après ses visites mentales à sa petite amie. La caméra a beau s’attarder d’abord sur le visage terrifié ou dégoûté de Koichi et glisser lentement vers l’objet de l’horreur, je sursaute à chaque fois, même si l’apparition en question n’est qu’un enfant trempé à la mine revêche. Koichi n’en continue pas moins ses visites et on attend.

On attend le retournement : ces effets secondaires sont des perturbations bien trop circonscrites, qui ne remettent pas en cause la frontière entre le réel et le rêve. Le retournement finit par arriver mais Kurosawa, le réalisateur, prend son temps avant de dénouer le traumatisme qui empêchait un retour à la réalité. Il prend tellement son temps que la salle rit parfois quand on repart pour une nouvelle incursion psychique. Ce rire n’a rien à faire là mais reste cependant affectueux ; la romance s’est déployée au rythme tranquille de l’histoire, dans l’espace aquatique de la psyché où même les crayons flottent en l’air, et la tendresse des deux amoureux a fini par nous en faire éprouver pour eux. La beauté de leur visage n’ajoute pas peu à la poésie : tandis que celui d’Haruka Ayase fait oublier à Palpatine qu’il n’aime que les toutes petites poitrines, celui de Takeru Sato me plonge dans des abymes de contemplation soupirante. Cela vaut bien un plésiosaure sans doute.

 

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Les deux faces du film

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Real, quand la réalité est dépassée par le réel

Monsieur Gustave

Si tu aimes les frères Coen, tu aimeras The Grand Budapest Hotel. Cet indice de ma collègue ne m’a guère avancée : j’avais plutôt ri devant A Serious Man et The Dude m’avait plutôt ennuyée, Inside Llewyn Davis me laissant mi-figue mi-raisin. Heureusement, le côté éternel loser de The Grand Budapest Hotel est enlevé par le ton acide et les couleurs acidulées du conte.

L’esthétique de boule de neige, qui affadissait un Anna Karénine kitschifié, est ici doublée par un côté œil de bœuf, qui grossit les traits des personnages jusqu’à en faire, justement, des personnages : un tueur avec une tête de tueur et des têtes de mort à tous les doigts, une soubrette comme on n’en fait plus que chez Sacher, trois sœurs plus hideuses les unes que les autres, une jolie pâtissière avec une tâche de vin en accroche-cœur sur la joue et surtout, un maître d’hôtel aux grandes manières et aux petites manies, qui a baisé à peu près toute sa clientèle avec beaucoup de charme et de discrétion. Monsieur Gustave, maître d’hôtel du Grand Budapest Hotel à l’époque de sa grandeur, a eu le temps de devenir un personnage de légende depuis que Zero (zéro études, zéro expérience, zéro famille), groom débutant, a été témoin de ses péripéties : ce n’est que bien des années plus tard, lorsque l’ancien garçon d’étage a pour ainsi dire hérité de l’hôtel fort décati, qu’il raconte leur histoire à un écrivain de passage, qui lui-même ne la publiera que bien des années plus tard et qu’une jeune fille lira un beau jour neigeux quelque part sur un banc (attention à ne pas se pincer les doigts dans ces poupées russes à grande vitesse).

En sortant de la salle, on n’est déjà plus certain d’avoir bien suivi cette aventure rocambolesque d’héritages multiples, entre testaments à rebondissements, course à l’œuvre d’art et apprentissage du métier. Le fil narratif n’est qu’un prétexte d’Ariane pour remonter vers un monde perdu1 à coups de souvenirs déformés. Toute disproportion est bonne à prendre : l’affreux tableau que tous les héritiers d’une fortune considérable se disputent aussi bien que les outils de poupée cachés dans des pâtisseries pour faire évader des prisonniers, le sermon poétique dans un placard à balai, la vieille dame de 80 ans définie comme un sacré bon coup, les télécabines musicales pour s’assurer de ne pas être suivi, le réseau clandestin de maîtres d’hôtel dans les palaces du monde entier ou encore le sens des priorités de l’élégant tout juste évadé de prison, qui préfère se parfumer avant de s’enfuir. De ce capharnaüm surgit la nostalgie d’un monde qui n’existait déjà plus à l’époque de monsieur Gustave, bien qu’il en ait maintenu « l’illusion avec une grâce merveilleuse », et qui n’a en réalité jamais existé que sous la forme de cette illusion. Tout comme l’histoire de Wes Anderson. Tout dans la manière, les manières, du maître (d’hôtel).

 

1 Seule référence à Zweig que j’ai pu trouver, malgré la revendication explicite des romans de l’auteur comme source d’inspiration.   

Mit Palpatine, qui a lui aussi trouvé jubilatoire ce « conte passé à la lessiveuse-enjoliveuse des histoires passées de bouche à oreille ».

Comme un basson en pâte

On ne devrait peut-être pas le dire mais, parfois, ce sont surtout les bis qu’on retient d’un concert. Le Concerto pour violoncelle n° 2 de Haydn, le Concerto pour basson de Mozart et sa Messe de l’orphelinat ont eu beau faire passer une belle soirée au spectateur, comme un coq en pâte, les solistes leur ont volé la vedette.

Giorgio Mandolesi, qui a visiblement hésité entre une carrière de comique et de musicien, joue du basson comme d’autres de la guitare électrique – à ceci près qu’avec la couleur et l’angle de l’instrument, les petits coups de tête me font irrémédiablement penser aux a-coups du coq. Vengeance pour la comparaison ? Il nous a tous bien réveillés avec un bis cubain et un scoop : le basson est un saxophone qui s’ignore !

De loin, dans sa robe plissée verte très élégante (en dépit de mon désamour total pour cette couleur), Sol Gabetta me fait penser à l’actrice qui joue Teddy dans Grey’s Anatomy. Ne cherchez pas de photo s’il vous manque le comparé ou le comparant : les deux grandes blondes à la maigreur musclée ne se ressemblent pas du tout de visage. Peut-être est-ce le mélange de passion et de précision chirurgicale avec laquelle la violoncelliste se penche sur son instrument… Toujours est-il que le bis qu’elle nous a sorti (et dont je n’ai évidemment pas retenu le nom – je prie pour que Joël passe par ici me le déposer) était fascinant, plein de doigts qui descendent, aussi inexorablement que s’avance l’araignée qu’on essaye d’éviter en reculant, et de cordes étirées à la limite de l’audible.

 

Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis, prends pitié de nous et de nos images saugrenues de souris incapables de se concentrer.