Vallotton

Des scènes intimes qu’aurait pu choisir Degas, des scènes de théâtre à la Hopper, des chignons façon Toulouse-Lautrec, un portrait d’Émile Zola à la Mucha, des ombres et des nuages comme des boyaux de Dali, un tableau de Verdun futuriste… on a du mal à croire que tout cela a été peint par le même homme. Félix Vallotton, tout à la fois romancier, dramaturge, graveur et peintre, est passé d’un sujet à l’autre sans se soucier de continuité stylistique – ni même de rupture : je n’ai pas fait assez attention aux dates pour en être certaine mais il ne semble pas y avoir de périodes distinctes dans sa peinture, que le commissaire a donc choisi d’exposer par thématiques transversales. À chaque salle, c’est un peu la surprise – quand ce n’est pas d’un tableau à l’autre.

 

Valse

Valse
Quand le pointillisme se fait paillettes… Juste wow !

 

Je ne m’étonne plus de ne pas connaître le peintre : pour se faire (re)connaître du grand public, mieux vaut avoir un style identifiable. Or celui de Vallotton est particulièrement difficile à cerner. On ne peut même pas dire, comme pour Gerard Richter, artiste contemporain qui passe sans transition de la peinture hyper-réaliste d’après photographie à des séries abstraites qui n’ont encore rien à voir les une avec les autres, que son style se définit par une absence de style, visant l’objectivité. Il y a au contraire chez Félix Vallotton une multiplicité de styles, qui ne sont pas pour autant des explorations techniques comme c’est le cas chez Signac, par exemple, qui cherche ce qui, du point, du trait ou de la ligne, restituera le mieux la couleur et la vibration de la vision. On dirait que Félix Vallotton ne cherche rien, ne se dirige nulle part, essayant seulement à se débarrasser de ses tracasseries. Apparemment, il n’a pas eu un rapport aux femmes aisé et cela s’en ressent dans ses tableaux de couples, où la femme n’a pas le beau rôle, et dans certains de ses nus féminins, où la chair a quelque chose de massif, comme lourde de menaces. (En même temps, si je puis me permettre, à en croire ses autoportraits, ce n’est pas le charisme qui l’étouffe.)

 

 

Portraits

Les cinq peintres

Les Cinq Peintres (Vallotton se trouve debout, à gauche)
J’ai un peu l’impression qu’ils jouent à qui a la plus grosse (barbe).

 

Félix Jasinski tenant son chapeau

Félix Jasinski tenant son chapeau
(Cet homme me fait penser à un camarade de lycée de manière assez frappante…)
J’aime beaucoup la signature de Vallotton, en haut à droite, dans une police qui évoque la gravure, avec juste la hampe du F et du V qui partent en arabesque.

  

Portrait de Zola

Portrait de Zola
Ne trouvez-vous pas que les contours marqués donnent un côté Mucha au portrait ?

 

Nus

La femme au perroquet

La Femme au perroquet
Olympiaa, Olympiiiiiia, Maaaanet, Maneeeet, Olympiaaa… J’ai ri devant ce perroquet qui radote sûrement moins que les spectateurs devant ces hoquets de l’histoire de l’art.

La Blanche et la Noire

La Blanche et la Noire

Le Sommeil

Le Sommeil
Les hanches font un drôle d’angle (et la couette a la même forme curieuse que l’épaule d’un autre nu féminin).

 

L'Automne

L’Automne
(Pas certaine d’avoir envie que toutes les feuilles tombent.)

Le Bain turc

Le Bain turc façon American college

Le Bain au soir d’été
Entre nous, je trouve ce tableau assez affreux mais il paraît qu’on a beaucoup de chance de le voir (certains ont dû être touchés par les rayons de la grâce divine, en haut du tableau). 

 

Étude de fesses

Étude de fesses
Autant dire que, placé à côté d’une nature morte de jambon, cela fait rire tout le monde.

 

Scènes de la vie théâtrale et intime

La loge de théâtre

La Loge de théâtre
Hopper style

Le provincial

Le Provincial
Il faut au moins la plume de cette élégante et le rideau de droite pour mettre en scène en scène cet homme plutôt banal.

 

Le Dîner

Le Dîner
Vallotton, de dos, face à sa belle-fille. Ambiance.

 

Femme fouillant dans un placard

Femme fouillant dans un placard
Fouillant, pas rangeant.

 

Misia à sa coiffeuse

Misia à sa coiffeuse
Le seul tableau que je connaissais déjà (sûrement vu au musée d’Orsay).

 

Le Mensonge

Le Mensonge
On détourne les yeux de tout ce rouge et l’on voit… ce titre rabat-joie. De belle illusion, l’amour est devenu un mensonge, qui emprisonne entre deux pans de papier peint. Je t’aime ne se dit pas.

 

Intérieur avec couple

Intérieur avec couple et paravent
À la dissimulation du paravent, je préfère la tendresse des mains dans le dos.

Xylographies

Ses xylographies (il est fun, ce mot !) accentuent ce qui est peut-être la seule caractéristique commune de ses peintures : la prégnance du trait et des aplats de couleur pour ce que le panneau de la première salle définit comme une « peinture du contour ». Les vignettes produites sont à mi-chemin entre Tintin, Persepolis et les illustrations des pièces d’Oscar Wilde ! Parce qu’elles semblent préfigurer la bande dessinée et sont présentées dans la dernière salle du rez-de-chaussée (comment ça, y’a encore un étage ?), on a l’impression que ces gravures constituent l’aboutissement de son travail alors qu’elles sont en réalité antérieures à la plupart des peintures.

Xylographie La paresse

La Paresse
Je n’aurais pas été surprise de trouver cette gravure illustrant une anthologie d’Oscar Wilde.

 

Xylographie Le feu d'artifice

Le Feu d’artifice
Toutes ces petites têtes avec chapeaux et fichus ne vous rappellent-elles pas celles de Persepolis ?

 

Xyographie Le trottoir roulant

Le Trottoir roulant
L’enfer de la modernité

 

Xylographie Le grand moyen

Le Grand Moyen

 

Xylographie Cinq heures

Cinq heures
Chez Vallotton, on fait toujours l’amour à cinq heures.

 

Xylographie Félix Vallotton

FV ou le cheveu Van Gogh

 

Xylograpgie E. A. Poe

Portrait d’Edgar A. Poe

Xylographie La mer

La Mer et le noir soleil de la mélancolie

 

Et puis aussi, en vrac…

Lavendières à Étretat

Lavandières à Étretat

 

Le Ballon

Le Ballon
À Édimbourg, je suis passée sur un pont surplombant un immense jardin où un père et son enfant jouaient au ballon. L’ombre des arbres, la lumière… c’était exactement ça.

 

Verdun

Verdun futuriste

À lire

Le couturier qui travaillait les femmes au corps

Lorsque je flashe sur une robe dans un magazine, je peux être à peu près sûre qu’elle est de Hervé Léger, Paule Ka ou Azzedine Alaïa. J’ai fini par comprendre que le premier possède moins un style qu’un truc, déclinant la même technique de robe en robe ; j’ai découvert qu’avec des économies et des soldes importants je pouvais faire la folie de m’acheter une robe du second ; le troisième, en revanche, reste à la fois inaccessible (la robe la moins chère me coûterait un mois de salaire, et encore, si je négocie bien) et mystérieux (éclectique et peu médiatisé, il ne se plie pas ou pas toujours au jeu des défilés saisonniers, préférant la femme à la mode). Je ne pouvais donc pas manquer l’exposition du palais Galliera.

Tout n’est pas à mon goût, en particulier l’époque moumoute ethnique et livre de la jungle, et le couturier a même commis une faute impardonnable en aidant à la vulgarisation du legging (tout le monde n’a pas la silhouette d’Olivia Newton-John, Sandy dans Grease), mais l’étendue de son savoir-faire impressionne. Celui qui préfère se définir comme couturier que comme designer (on n’habille pas une femme d’un dessin) est un touche-à-tout, qui travaille aussi bien le cuir que le lycra ou des matières plus fun qui nécessitent d’être moulées, avec des techniques très diverses que je ne suis pas compétente pour énumérer mais qui incluent la découpe de motifs au laser !

La lecture des cartels et l’observation des robes sous toutes les coutures permet bientôt de dégager un style commun à ce qui semble d’abord relever de différentes modes. En fait de style, c’est surtout une silhouette, qui me plaît d’autant plus que je m’y reconnais : une petite poitrine et une taille assez marquée pour faire ressortir les hanches. Selon Alaïa, l’essentiel est le bas du dos : la chute de rein et les fesses, qu’il convient de rehausser par le vêtement et les talons – pour ce qui est de la poitrine, on s’en accommode toujours. On comprend rapidement que le créateur ne peut pas être gay. S’il aime les courbes des femmes, ce n’est pas comme des lignes abstraites qu’on redessine d’un croquis : c’est pour sa chair et ses muscles, dont le vêtement doit épouser les mouvements. Chacune de ses robes semble être une manière de faire l’amour à la femme qui la porte : il faut voir, sentir presque, les colliers qui enserrent le cou, les dos nus ménagés par le tissu qui revient de part et d’autres comme la caresse de deux mains, les dos ceinturés par des boucles, les laçages le long de la colonne vertébrale ou à la naissance des fesses, qu’il faudra bien qu’une main délace, les tailles serrées et les hanches fermement maintenues avant que que le reste du tissu ne s’évase dans un geste d’adoration de tout le corps… Comment ne pas se sentir belle dans ces robes qui font un cul d’enfer qui sont la forme même du désir ?

L’auteur des cartels s’en est donné à cœur joie, voyant dans les bandelettes ajourées de tendres coups de fouet et dans le maillage de pièces de cuir une douce cage pour victime consentante – moi aussi, je suis consentante, hein, je consens totalement à ce qu’on m’offre une de ces robes, même si je tendrais plus naturellement vers la robe structurée par une fermeture éclair en spirale (oh, oui, dézippe-moi !) ou la chemise à faux cul qui donne un faux air saut-du-lit et sent le syndrome du Parc à dix kilomètres à la ronde (oh, oui, fais-moi décoller !). Et pour ne pas attraper froid, je prendrai ce manteau d’inspiration militaire, plus sexy que n’importe quel uniforme.

 

Robe zip

Copyright Azzedine Alaïa
La robe zip !

 

Robe chemise

Photo d’Alain Truong
La robe-chemise 

 

Jamais je n’avais fait d’exposition si excitante. Dépêchez-vous : elle ferme le 26 janvier. N’oubliez pas dans votre précipitation les quelques robes exposées en face, au musée d’Art moderne (pour envoyer les visiteurs au palais Galliera qui vient de rouvrir ? Pour donner gratuitement le goût d’un couturier pas si connu ?). Et même : commencez par là, le palais Galliera étant dépourvu de vestiaire.
 

 

Quatre robes

Au milieu, la robe momie aux coups de fouet ; à gauche, au fond, une robe de mariée bordée d’œillets ; à droite, une robe qui me rappelle celle, bleue, du célèbre solo de Martha Graham.

Robes de soirée

Photo de Marc Verhille pour la mairie de Paris
La noire de gauche et la violette (oui, c’est violet, en vrai) du fond ! 

 

Trois robes courtes, photo Pierre Antoine

Photo de Pierre Antoine
Les ouvertures sur le côté pour la jupe du milieu et le tablier revisité à droite…

 

Veste cintrée

Photo d’Alain Truong

Robe bâti

Copyright Azzedine Alaïa
Robe à zip avec les fils du bâti 

 

Robe cellulose

Photo de Garance Doré
J’ai nommé : la robe-cellulose ! Mais si, rappelez-vous ce bout d’oignon observé au microscope au collège ! 

 

Robe cellulose (détail)

Photo d’Alain Truong
La robe-cellulose, détail

Robe bustier crocodile

Copyright Azzedine Alaïa
Rober-bustier en queue de crocodile 

Queue de pie croccodile

Photo de Robert Kot, copyright Azzedine Alaïa
La queue de pie en crocodile (il ne fait vraiment pas bon être un crocodile auprès d’Alaïa) 

  

À lire, une interview conjointe du directeur du palais Galliera et d’Azzedine Alaïa.

Sans trop d’illusions

C’est sans trop me faire d’illusions que je suis allée voir le ballet de Ratmansky proposé par le Bolchoï, y voyant plutôt l’occasion de profiter d’une soirée de gala sans trop de me soucier des places forcément moins bonnes qui vont avec. Pour ceux qui, nonobstant Psyché, ont voulu y croire, voici la liste des illusions qu’ils y ont probablement perdues.

Classe de danse à la Degas

Photo de Damie Yusupov
Ambiance à la Petite Danseuse de Degas ou classe façon Bournonville, cela augurait pourtant plutôt bien.
 

 

Illusions perdues est l’adaptation du roman de Balzac.

Je suis heureuse de n’avoir pas lu le roman de Balzac, dont le ballet de Ratmansky est l’adaptation – à ceci près que Lucien n’est plus poète mais chorégraphe, que ce n’est plus sa protectrice qui l’abandonne mais lui qui largue Carolie, sa jeunette amoureuse, pour une certaine Florine qui n’est plus actrice mais danseuse. Il s’agit au final plus d’une thématique que d’une adaptation mais, comme le titre était cool, on prend l’option d’après le livret de Vladimir Dmitriev inspiré du roman éponyme d’Honoré de Balzac – un vrai téléphone arabe.

 

C’est un ballet narratif tout ce qu’il y a de plus classique.

Deux actes, des pointes, des ensembles et des duos, Illusions perdues a tout du ballet classique, si l’on exclut les divertissements royaux et les pas de deux traditionnels avec adages, variations et coda – ce qui n’est absolument pas un problème quand on s’appelle John Neumeier ou Christopher Wheeldon – et… si l’on retire du terme classique l’autorité donnée au fil du temps pour ne conserver que la reprise d’une tradition. Le ballet de Ratmansky a beau être de technique classique, il ne risque pas d’en devenir un.

 

C’est poussiéreux.

On ne dit pas poussiéreux, on dit d’aspect vieilli. De fait, cela convient parfaitement aux décors qui rappellent en sépia l’aspiration à une certaine élégance. Un peu moins aux costumes qui n’ont ni le charme des anciens ni l’esthétique épurée des modernes : à quoi ressemble le ruban vert qui tombe devant les jambes des sylphides ? Et le carnaval des animaux lors de la fête, soudain revival des masques de Psyché ?

 

On peut « voir la musique et écouter la danse ».

Balanchine aurait fait une syncope. La balletomane, qui sort d’une cure de Belle au bois dormant illustrant parfaitement l’esprit d’« un pas sur chaque note » cher à Noureev, y échappe de justesse. Non mais vraiment : Alexeï Ratmansky avait-il la musique lorsqu’il a chorégraphié ? Parce que ce n’est pas flagrant. La musique est là en fond sonore, comme au cours de pilates où elle sert à faire passer les exercices. Le chorégraphe semble seulement avoir demandé à ce qu’on rajoute des tintements de triangle sur certains sauts pour faire illusion. Peine perdue.

 

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David Hallberg, par Laurent Philippe

 

C’est dramatique.

De l’action, il y en a, un peu. De là à dire que cela engendre de véritables tensions propres à émouvoir le spectateur… David Hallberg, qui me semble être au Bolchoï ce qu’Edward Watson est au Royal Ballet, ne ménage pourtant pas ses efforts pour donner de l’épaisseur à son personnage. À chacune de ses entrées, on se prend à rêver d’un drame à la Dame aux camélias mais, à chacune de ses sorties, force est de constater qu’on devra pour cela attendre de le voir en Armand. Il forme un superbe couple avec Evgenia Obraztsova, vive et comédienne, loin du lyrisme habituel de certaines ballerines russes, si parfait qu’il m’endort. On a du mal à comprendre que Lucien la délaisse pour Ekaterina Krysanova, malgré ses cheveux oranges et ses fouettés endiablés sur une table. Les contrastes, sûrement. Amélie dressait d’ailleurs un parallèle fort pertinent avec Marie Taglioni, la sylphide angélique, et Fanny Essler, la diablesse sexy.

 

La mise en abyme, c’est ultime.

Surtout quand vous en faites un élément de comique, comme dans Le Lac des cygnes de Matthew Bourne, ou que cela donne de la profondeur à l’histoire, comme dans La Dame aux Camélias, où le pas de deux de Manon et Des Grieux préfigure le destin de Marguerite. La scène des gitans au second acte, où l’on a vu des allusions pêle-mêle à Paquita, Marco Spada ou Don Quichotte, n’est pas assez caricaturale pour être comique et à peine assez stéréotypée pour se distinguer de la chorégraphie hors théâtre dans le théâtre, renforçant l’impression que l’ensemble est bien falot. Le parallèle du premier acte entre Lucien et James est plus réussi. Déjà, le dispositif scénique ne se contente pas de rétrécir la scène en posant une seconde rampe au sol : il nous place dans l’envers du décor, dos aux danseurs, comme si nous étions derrière le rideau de scène. Les limites entre les deux scènes peuvent alors s’estomper dans une évocation poétique où Lucien emboîte les pas de James (Artem Ovcharenko, à qui la jupette va divinement bien et que je kidnapperais volontiers avec David Hallberg) et ses aspirations contradictoires entre Coralie-sylphide et Florine-Effie. Le parallèle fonctionne si bien que je me demande pourquoi Alexeï Ratmansky n’a pas tout simplement proposé sa propre version de La Sylphide – en rajoutant au besoin Illusions perdues comme sous-titre.

 

Mais les illusions ne sont pas des erreurs et la perception qui est en à l’origine, si déformée soit-elle, persiste : on dira donc que l’on a assisté à un ballet narratif classique au charme désuet et à la musique pas terrible, sauvé par ses interprètes. Enfin… entre deux séances de who’s who, où la fashion police a fait la chasse aux petits fours (mention spéciale aux mini-pommes d’amour en robe rouge, parsemées d’éclats de noisettes, qui se sont révélées être des billes de foie gras). Le prix de la plus belle robe de la soirée est décerné à Ulla Parker.

  

À lire aussi : Impressions danse

Einstein on the Beach

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Photo de Matoo, avec le violoniste-Einstein à gauche

 

Sur la plage bleutée, coquillage et irrespect

Palpatine et moi sommes au tout dernier rang du tout dernier étage du Châtelet. Les spectateurs de devant arrivent en retard : avec un début à 18h40, c’est compréhensible. Ils parlent un peu : bon, la femme briefe son mari, cela devrait bientôt s’arrêter. Leur amie arrive encore plus en retard et leur claque bruyamment la bise : disons que c’est jovial. Ils parlent : ne vous gênez pas, surtout ! Ils regardent un peu le spectacle et parlent, parlent, parlent à intervalles réguliers. Je me penche vers eux : « Vous comptez parler pendant les quatre heures ? » Non, qu’ils me répondent… avant de se remettre à parler. Je reste bouchée bée tandis que le fou rire gagne Palpatine. De fait, ils n’ont pas menti et partent au tiers de l’opéra : bon débarras ! Il n’empêche, tant d’impolitesse me sidère, surtout lorsqu’on est explicitement autorisé à aller et venir pendant les quatre heures trente que dure le spectacle, sans entracte.

Par peur de manquer quelque chose et par goût du challenge, je n’ai pas bougé de mon siège. Désacraliser l’écoute de l’opéra est une noble intention mais se heurte à la réalité d’une salle qui n’est absolument pas faite pour que les spectateurs y circulent, dans l’obscurité qui plus est : pardon, pardon pour que les spectateurs assis rangent leurs genoux, désolé pour le pied que l’on vient d’écraser, merci pour celui qui vient de vous rattraper alors que vous vous cassiez gentiment la gueule dans l’escalier non éclairé, crounch crounch pour sortir un gâteau de son sachet. J’hésite entre la compassion pour l’affamé qui ne veut rien louper mais n’a pas eu la prévoyance d’avaler un sandwich à 18 h et la réaction de vieille conne avant l’âge (pourquoi pas du pop-corn, tant que vous y êtes ?). Heureusement, la perspective des quatre heures de spectacle empêche la peur d’être gênée de devenir en elle-même une gêne : l’ouvreuse nous a montré sur sa feuille de route les tableaux durant lesquels s’effectue la majorité des sorties et les deux ou trois plages stabilotées laissent entrevoir un retour au calme pour le dernier tiers sinon la deuxième moitié du spectacle.

 

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Photo de Lucie Jansch

 

Crise de somnambulisme

Ponctuellement, le bruit est moins gênant que dans d’autres opéras : la musique est répétitive et la mesure suivante redonne à entendre la phrase musicale, parasitée à la première écoute. On n’a rien loupé et pourtant, la qualité d’écoute est entamée. La musique d’Einstein on the Beach suppose de se laisser aller, de se laisser hypnotiser, presque bercer, par le flux et le reflux de ses répétitions. Si l’on est sans cesse tiré de cet état second par l’agitation du public alentour, la répétition peut devenir insupportable. Imaginez une fête où, au moment de se laisser entraîner dans la ronde, quelqu’un vous attrape par le poignet et vous oblige à vous asseoir ; si la scène se répète, il y a fort à parier que vous finirez incommodé par le bruit de la fête à laquelle on vous interdit de participer. C’est exactement ce qui risque de se produire pour Enstein on the Beach. Philip Glass a d’ailleurs pris soin de ne pas réveiller le spectateur de la crise de somnambulisme dans laquelle il l’a plongé : la musique est composée de telle sorte que les répétitions apportent le changement de manière imperceptible. La traduction visuelle la plus frappante de cette spirale musicale est la grande barre blanche horizontale qui se relève degré par degré jusqu’à atteindre la verticale et monte de même jusqu’à disparaître dans les cintres. La lumière est trop aveuglante pour que l’on puisse en suivre le mouvement en continu, si bien que l’on remarque qu’elle s’est déplacée sans l’avoir vue bouger. Cela m’a rappelé ma première expérience de butō (passage en gras du II) et l’extrême surprise ne n’avoir pas vu arriver des éléments de décor importants malgré (à cause de, en réalité) la lenteur extrême de leur mouvement. 

Barre blanche lumineuse

 

Ces variations minimes maintiennent l’attention du spectateur, qui ne se rend compte de la métamorphose de la phrase musicale que lorsqu’elle a été abandonnée pour une autre. C’est là le second type de changement dans l’opéra. Les musiciens vous parleront d’évolutions du rythme, de la mélodie ou de l’harmonie mais il n’y a pour moi que deux types de changement dans Einstein on the Beach : celui, imperceptible, que l’on ne remarque pas et celui, de rupture, que l’on ne peut pas ne pas remarquer. Ce dernier marque la plupart du temps le passage d’un tableau à un autre. Il provoque tout à la fois soulagement (on change de phrase musicale, enfin !) et irritation (jamais je ne me ferai à cette nouvelle répétition, c’est insupportable !), irritation (on change de phrase musicale, c’est insupportable !) et soulagement (une nouvelle répétition, enfin !). Sans rupture, on ne se serait peut-être pas rendu compte que cela commençait à nous taper sur les nerfs mais, sans rupture, on n’aurait pas non plus eu l’occasion que cela cesse. Philip Glass prend le risque de réveiller le spectateur-somnambule mais donne aussi à ceux qui s’étaient réveillés une chance de se remettre à rêver – un nouveau cycle de sommeil, en somme.

 

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Photo de Charles Erickson
Émerveillement demain le surgissement de ce vaisseau fantôme, entre bateau du Capitaine Crochet et dernier wagon de l’Orient-Express.

 

A stupid opera

And above all, remember to have fun. It’s just a stupid opera. L’enfant d’Einstein on the Beach a choisi ces mots de Robert Wilson pour la bannière de son blog. Toujours bon à garder à l’esprit quand on doit faire la même séquence de gestes pendant vingt minutes. Toujours bon à se rappeler : Einstein on the Beach n’a pas de sens. Les tableaux se succèdent sans vraiment raconter une histoire, la plupart des textes ont été écrits par un autiste et sont complétés par des suites logiques numériques et musicales : one, two, three, four, five, six, seven, eight, one, two, three, four, one, two… Tout le monde récite ses chiffres à la sortie, sauf ceux qui sont partis en do, ré, mi, fa, do, ré, mi, fa ou la, sol, do, mi, la, sol, do, mi (dont mon esprit, très bien tourné, a fait un lapsus auditif). Cela n’a pas de sens et pourtant, ce n’est pas absurde : c’est juste ce qui est et dont on nous fait sentir l’existence, par les sens. La musique exige un abandon de soi, de ses repères, spatiaux et temporels, pour mieux nous faire sentir appartenir au tout. On le sent et je l’ai compris en voyant sur le rideau de scène la projection du dessin d’une explosion qui, avec son dôme, ressemblait curieusement à une carte du ciel : l’expérience d’Einstein on the Beach est celle que l’on a lorsque, regardant le ciel, la nuit, allongé par terre, dans un endroit éloigné des lumières de la ville, tout se met lentement à tourner et nous donne soudain l’impression d’être suspendu dans le vide, dans le cosmos, la gravité seule nous empêchant d’y tomber. Cette inversion inattendue du point de vue donne le vertige – un vertige inversé, celui de tomber vers le haut ; un vertige réel, celui de se jeter de soi-même dans le vide ; la tentation effrayante de se fondre dans le tout et ne n’être soi-même plus rien.

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Photo de Lucie Jansch
 

Voilà pourquoi ce stupide opéra n’a pas de sens et qu’il ne peut être qu’une expérience sensorielle. La cour de justice, les bribes de récit, les suite de nombre et les figures géométriques ne peuvent être que des images de sens qui, semées dans la mise en scène, donnent un aperçu des différentes manières dont nous tentons d’appréhender le monde et en font ressortir les limites. Einstein on the Beach n’a pas de sens, un sens global, parce que nous ne pouvons pas tout nous expliquer (c’est peut-être aussi pour cela que l’opéra possède cette étrange beauté, comme née de la tristesse). La rationalisation nous aide à comprendre le monde, non à l’habiter – et encore moins à le quitter : pour cela, mieux vaut se tourner vers l’art, la poésie, la philosophie, tout ce qui aidera à sortir de soi, à se rapprocher de l’autre et à nous faire sentir notre appartenance au tout. Ce n’est pas un hasard si l’on parle volontiers d’art total à propos d’Einstein on the Beach, alors que d’autres spectacles conjuguent eux aussi plusieurs arts : le mouvement perpétuel des danseurs, qui n’en finissent pas d’entrer en scène, d’y tourbillonner et d’en sortir fait entendre mieux qu’aucune explication de texte l’appartenance de l’homme au cosmos, qui rend les stoïciens si libres à l’égard de leur propre mort. Ce qui ne dépend pas de nous. Les redondances d’Épictète, que l’élève de philosophie perçoit presque comme une insulte à son intellect (nous mais ça va, j’ai compris), finissent par avoir quelque chose d’apaisant pour l’apprenti philosophe (comme s’il fallait outrer l’esprit pour passer outre). Grâce aux répétitions, visuelles, sonores, de l’opéra, on finit par faire partie de quelque chose qui nous dépasse. Où tout est dans tout, les étoiles dans les points lumineux des figures géométriques et dans les révolutions de la chorégraphie. Lucinda Childs nous offre cette dimension cosmique que l’on avait en vain cherché dans Pléiades et Constellation. Tant pis si l’histoire d’amour finale, si cliché et si vraie, nous prend pour des caniches : Enstein on the Beach a mis l’infini à notre portée.

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Photo de Cristina Taccone

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Fascination et exaspération

Je n’ai pas été fascinée de bout en bout comme cela avait été le cas lorsque j’ai découvert la musique de Philip Glass durant les trente petites minutes d’Amoveo. L’extase en do, ré, mi fa, devant les dérapages contrôlés et les sauts des garçons a laissé la place à un émerveillement un peu plus conscient de lui-même. L’abandon de soi n’est pas chose si facile. Du coup, je comprends que si l’aspect liturgique ne prend pas, si l’on ne se sent pas inclus, le spectacle devient vite insupportable. Je crois n’avoir jamais réussi à écouter mon coffret de CD d’une traite : il fallait bien la chorégraphie de Lucinda Childs et la mise en scène de Robert Wilson pour me rattraper par l’œil lorsque je faiblissais de l’oreille.

 

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Photo de Matoo

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Photo de Matoo
En haut de sa fabrique, perchée dans un ciel à la Hopper, une institutrice répète craie à la main un geste cassé du poignet tandis que tout le monde se fige en bas pour un tableau de Norman Rockwell plus faux que nature.  

 

 À lire : l’expérience de Eat drink one woman et ses réflexions très pertinentes sur ce que l’opéra dit de nos rythmes de vie (avec l’inhabituel qui, tout en offrant une échappatoire à la routine, concentre et fait apparaître d’un coup la fatigue accumulée) 

Les Nuits de Preljocaj

Palais à contrejour

Photo de Jean-Claude Carbonne, lumières de Cécile Givansili-Vissière, décor de Clémence Guisset

 

Palpatine trouve, comme ResMusica, que Les Nuits manquent d’un fil conducteur. Pourtant, faire se succéder des tableaux n’ayant d’autre lien que d’être inspirés d’une même œuvre n’est pas en soi un problème : Proust ou les intermittences du cœur fonctionne parfaitement. Qu’est-ce donc qui rend bancale l’évocation des Mille et une nuits par Preljocaj ? Si l’on considère que, dans le ballet de Roland Petit, l’absence de trame narrative est compensée par le regroupement thématique en paradis et enfer proustien, on s’aperçoit que c’est l’unité de ton qui dessert Les Nuits. Elles réunissent pêle-mêle des scènes très esthétiques façon cabaret qui, dans une salle adaptée, formeraient un joli début de revue, et des passages plus brutaux qui, bien liés, auraient pu constituer le propos d’une pièce engagée, comme Preljocaj l’avait si bien réussi dans Noces.

 

Odalisques alanguies


Le cabaret des odalisques

Les Nuits s’ouvrent sur un enchevêtrement de corps alanguis à moitié dénudés, dans un nuage de vapeur et de chuchotements – voilà l’érotisme que je n’ai jamais vraiment perçu dans les tableaux d’Ingres. Même si je me demande ce que l’on voit depuis le haut de la salle, l’image est belle, lentement animé par une succession de poses. C’est le rythme de la contemplation et de la caresse, que l’on retrouvera bien plus tard lorsque les filles enlacent les hommes dans les tuyaux de narguilé, rattrapant par la lenteur et le calme l’absence de finesse de ces pipes gigantesques posées entre les jambes de ces messieurs. L’explicite n’est pas gênant tant que la vision s’accompagne d’onirisme. Les jambes écartées des filles n’ont rien de vulgaire lorsqu’elles dessinent les anses d’amphores, à contrejour, sous les toits d’un palais d’arabesques calligraphiques. Ce n’est pas non plus une question de ce que l’on montre ou cache : passé la surprise, les justaucorps-string donnent à voir la jambe autrement, comme un tout du pied à la fesse. Ce n’est pas si laid que ça en a l’air même si, au jeu du corps caméléon, je préfère le dos dont les muscles et les os ondulent de telle sorte que la colonne vertébrale devient le serpent des charmeurs.

 

Paravents-cage, ambiance cuir et lanières


Shéhérazade contre les sultans

Introduire la guerre des sexes dans ce contexte est d’autant moins heureux que la confrontation des corps tarde à arriver : les ninjas-talibans dansent seuls après avoir évacué manu militari les filles, que l’on retrouve ensuite alignées en robe rouge et talons aiguilles à claquer des doigts et faire des bras d’honneur (même s’il y a une danseuse que cela rend terriblement sexy, bof). Lorsque hommes et femmes dansent ensuite ensemble, ils sont dispersés en quinconce, façon gala de fin d’année (on récupère au moins l’enthousiasme inhérent à ce type d’événement). La rapidité des scènes de groupe avait sûrement pour but de rythmer le spectacle mais la violence de leur gestuelle ne cadre pas avec la langueur du cabaret et ne réussit qu’à nous faire sortir de la torpeur qui permettait de contempler les corps ralentis sans ennui. Accélérations et freinages inconsidérés finissent l’un et l’autre par lasser. Tant pis pour les saccades façon trombinoscope, qui constituent une trouvaille efficace pour représenter les scènes les plus crues, déclinée en mini-orgies sur tapis orientaux.

Les duos auraient peut-être permis de trouver un équilibre mais ils sont finalement peu nombreux. Je reste sur ma faim après avoir été mise en appétit par les garçons barbiers : la répétition d’un geste banal, dans lequel on entrevoyait le destin fatal de Shéhérazade, n’annonçait finalement qu’un dénouement un poil rasoir.

 

Aucun tableau n’est vulgaire indépendamment des autres et pourtant, dans sa juxtaposition de scènes provocantes et sensuelles, le spectacle flirte avec la vulgarité : rien d’obscène, seulement le choix de la facilité. Même les costumes d’Alaïa m’ont un peu déçue : je ne dirais évidemment pas non à l’une des petites robes rouges ou à l’un des bustiers du tableau ambiance cuir et lanières mais je ne me battrais pas pour les récupérer alors que dieu seul sait ce que je donnerais pour porter l’une de ses petites robes de ville.

Au fond, tout cela manque peut-être tout simplement d’humour. Je m’en suis fait la réflexion devant le fourmillement des jambes, qui dépassaient seules des tapis derrière lesquels étaient cachés les danseurs, se faisant joyeusement du pied. Cela m’a pendant un bref instant rappelé Octopus, où se succédaient aussi des tableaux improbables, sexe et talons aiguilles compris : un joyeux bazar oriental à la Decouflé, voilà ce que, à défaut de parti-pris, ces Nuits auraient pu donner !