Souvenirs en sourdine

Mozart / Bruckner

Mon souvenir du concerto s’est amalgamé à d’autres, qui, répétés, mélangés, oubliés forgent l’imaginaire d’un compositeur, qui fera dire : c’est du Mozart, comme on dirait : c’est du chocolat et de la pâte d’amande, en croquant dans une Mozartkugel. Avalé, on n’en a pas de souvenir plus précis que : c’était bon ; il faudra en goûter à nouveau pour en retrouver la saveur.

L’effet que m’a fait la messe de Bruckner, en revanche, je m’en souviens beaucoup plus distinctement. Par pur préjugé onomastique, j’ai longtemps renâclé devant ce compositeur. Et puis : la messe. Un Léviathan spirituel qui vous fait sentir appartenir au chœur des chanteurs et des hommes, qui doutent souvent, sombrent et souffrent parfois mais sont toujours soutenus, sans cesse soulevés, entraînés par cette foi moins divine qu’humaine, divinement humaine, qui tire sa force et sa beauté de sa fragilité même. Je découvre ce qu’est une communion, une comme union, une presque union qui vous comprend sans jamais vous perdre dans le tout, lequel se dissoudra plutôt que de risquer de vous écraser – une gigantesque vague se brisant d’elle-même en innombrables gouttes d’écume.

 

 Mit Palpatine

 

Bartók / Janáček

À la recherche du concert perdu. Bartók / Janáček : si je l’ai noté sur mon post-it à chroniquettes, c’est que j’y ai assisté.

Le brainstorming donne :

trous : 1 / mémoire : 0

La recherche sur le blog de l’Orchestre de Paris :

résultats : 78 / résultat : 0

Nombre de pages d’archive sur blog de Palpatine :

Lola : 14 / Bartók : 4 / Janáček: 3 / Bartók-Janáček : 1 dont 0 concordance

Le googlage Klari + Bartók + Janáček me renvoie chez Joël, qui remporte donc la palme du blogueur le plus assidu (concert du 22 février, par Radio France – je pouvais toujours chercher du côté de l’Orchestre de Paris). Une petite vérification sur Wikipédia1, un brin de reconstitution, un soupçon d’imagination et voilà la Sinfonietta avec sa rangée de trompettes à la place du chœur. Ouf !

 

Mahler

Mahler, alors qu’il s’agissait en réalité de Sibelius / Chostakovitch / Malher : c’est dire si « la mahlerisation souristique est en marche ». Toute la symphonie pourrait se résumer en une image : le lutin Paavo Järvi, agitant sa baguette comme un chef de chantier agiterait les bras pour diriger la manœuvre, fait surgir un immense tronc d’arbre de terre, un tronc géant, façon géant de la mythologie germanique, une colonne d’écorce volcanique, qui jaillit en continu dans un tremblement de terre formidable – force tellurique qui n’est pas sans rappeler l’iconographie et la temporalité des mangas…

 

Détail d'une capture d'écran de Dragon Ball (je crois)

 

Souvenirs encadrés

À vouloir trop ou trop bien dire, on finit par ne plus rien dire du tout, surtout de ce qui nous a particulièrement plu, à quoi l’on craint de ne pas rendre justice. Parce que les reproductions que j’ai accumulées dans des dossiers sur mon ordinateur n’illustreront probablement jamais les articles complets que j’ai imaginés, voici une triple bill Hopper, Dali et Chagall, histoire de conserver une part de l’étonnement suscité par les expositions de la saison dernière. Pour le reste, pour le décorticage en règle auquel j’aime si souvent me livrer, il y a déjà des essais, après tout.

 

Hopper

Hopper est certainement un des peintres que j’ai le plus fréquenté et dont j’avais paradoxalement vu très peu de toiles (une ou deux à New York, en vacances). La grande surprise de la rétrospective proposée au Grand Palais, cela a été l’intensité des couleurs – comme ironiques des débuts flashy de la publicité. Ce vert, surtout ! J’en lorgne davantage encore vers l’édition de Citadelle & Mazenod1.

 

A room in New York

A room in New York et son papier peint vert Van Gogh

 

Et puis, dans de petites salles dédiées, j’ai découvert des aquarelles aux aplats d’huile, et les gravures, presque secrètes, de scènes entr’aperçues depuis le métro aérien. Loin de conclure une rencontre prévue de longue date avec le peintre, l’exposition m’a laissée la curieuse impression que, plus on le fréquente, moins on peut prétendre le connaître2. D’où la lecture du passionnant essai d’Alain Cueff : Edward Hopper, entractes, qui offre une multitude d’analyses pour expliquer cette impression et nous faire reconsidérer l’œuvre sous des angles inédits. À lire de préférence un jour d’hiver froid et ensoleillé, quand la lumière s’approche de celle qui tape, aveugle, sur les grandes façades blanches d’Amérique.

 

Dali

L’intelligence fulgurante, instinctive, viscérale. Devant ce monde de corps qui s’imbriquent, reproduisent, putréfient, où tout est dans tout, et la beauté dans le malaise, je m’étonne que les parents exposent leurs enfants à la pulsion de mort qui émane du désir, puissante, inévitable, que, même adulte, l’on prend de plein fouet. On essaye d’analyser ce que l’on voit pour amortir ce que l’on ressent mais les correspondances d’un tableau à l’autre, multiples, innombrables affolent les neurones, on n’arrive bientôt plus à absorber, digérer ce que l’on voit, ce que l’on est effrayé de comprendre soudain – l’intelligence fulgurante, instinctive, viscérale.

 

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Vrai tableau de « L’île des morts » d’Arnold Böcklin à l’heure de l’Angel
On fouille dans sa mémoire pour retrouver la silhouette de l’île, au loin, quand soudain, toute lumière retirée, on comprend qu’on est sur l’île aux morts. J’ai froid.

 

Chagall

La fascination que suscitent chez moi les toiles de Chagall s’est toujours dispersée devant ses personnages, objets et animaux juxtaposés comme par un collage surréaliste, flottant là sans poids ni logique apparente, pleins d’un symbolisme que je ne sais pas déchiffrer. Mais les couleurs, le brossé à la fois âpre et doux (et le plafond de l’opéra Garnier) ont à chaque fois de nouveau attiré mon œil et je me disais que je pourrais un jour pleinement apprécier, avec un guide ou un peu d’efforts. Ou l’exposition du Luxembourg, malgré un froid glacial (la conservation des tableaux exige-t-elle vraiment une telle climatisation, parfaite pour enrhumer les visiteurs en tenue d’été ?).

Passant d’un tableau à l’autre, on repère les symboles qui reviennent et dont le réseau finit par leur donner sens, un bœuf ici, un candélabre là, et l’oiseau et l’horloge… L’instant de flottement qui me perdait s’estompe devant celui des corps, qui n’obéissent plus à aucune loi de gravité, suspendus dans un espace en dehors du temps, vie d’avant la naissance, rêve, souvenir ou je ne sais quelle autre forme d’éternité.

 

Autour d'Elle

Autour d’Elle

Les tableaux bleus, dans lesquels Chagall place le souvenir tremblotant de sa femme morte, en apesanteur et robe de mariée, sont particulièrement émouvants – comme une boule de neige qui agiterait quelques restes de tendresse pour faire sourire le chagrin un instant ou une cloche de verre qui sonnerait avec le même élan que celles des églises ou le violon de sa Danse.

 

1 Ces bouquins coûtent une blinde mais quand on voit le travail d’impression, on comprend pourquoi.
2 Impression moins forte cependant qu’à la découverte de Gerhard Richter. La lecture de ses écrits, loin d’émousser l’étonnement, ne fait que prolonger ma perplexité.

J’ai dé-testé pour vous : la vocation

Cheminement intérieur et discipline de vie

L’idée de vocation est une idée noble, qui représente une voie d’autant plus admirable qu’elle est difficile. Appelé par Dieu, il faut encore de tourner vers lui et vivre selon ses principes. La vocation implique un travail sur soi quotidien, qu’on l’envisage dans une perspective religieuse (se défaire de l’emprise des passions pour atteindre un amour chrétien) ou laïque (entraîner sa main à manier le scalpel et l’aiguille pour sauver des vies, sculpter son corps pour la danse, etc.). Dans les deux cas, il s’agit d’une discipline, qui donne une assise certaine dans la vie.

Le pragmatisme d’une camarade de khâgne qui se destinait à entrer dans les ordres m’avait surprise : pressée de questions (ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre une future bonne sœur), elle nous expliquait que la religion donne assez de joie dans cette vie-ci en l’ordonnant pour que le pari en vaille la chandelle, qu’il y ait ou non un au-delà (cerise sur le gâteau). Si vous imaginez que cette sagesse pascalienne émanait d’une personne sévère et austère, détrompez-vous : c’était la description même de la jeune fille telle qu’on la trouve dans les romans, jolie, joyeuse, spirituelle, aux joues bien rouges. Et pas coincée pour un sou : les sous-entendus graveleux de certaines explications de texte étaient relevés avec une verve toute rabelaisienne. Elle avait en toutes choses le même aplomb qu’elle avait devant la religion et, à la voir, on en venait presque à regretter de ne pas avoir la foi.

Cet aplomb, je l’ai connu durant les années que j’ai passées à danser dix heures par semaine. La danse était devenue le centre de gravité de ma vie, autour duquel j’organisais le reste : les devoirs, dans les heures de creux et dans le car ; le choix du lycée, dans la même ville que le conservatoire ; les vacances, avec un stage pour ne pas se rouiller. Cela m’avait donné un tel goût de l’effort que je n’avais pas l’impression d’en faire (c’est une autre histoire à présent : sortie de la spirale vertueuse, j’ai l’impression d’être devenue fainéante). Un jour que j’étais allée chez un fabriquant de chausson sur mesure, qui rafistolait aussi les vieilles paires de pointes pour leur donner une seconde vie, il avait dit à ma mère qu’il avait toujours vu les mordus de danse réussir, que cela soit dans la danse ou non. C’est le genre de discours qui rassure les parents, inquiets d’une très probable déception, et offusque celui qui est plongé dans ce qu’il fait : lorsqu’on passe une audition ou les oraux de l’ENS, c’est pour intégrer ! Et c’est tant mieux : il faut vouloir réussir pour tirer pleinement parti de ce que la discipline a à nous offrir. Ce n’est qu’après l’échec que l’on se rend compte que le succès n’était pas le but en soi, que le plaisir d’apprendre était là depuis le début et qu’il nous a construit, presque à notre insu. Je ne cesse de découvrir à quel point la danse a influencé mon rapport au monde, mon rapport au corps, à la sexualité, au féminisme, à l’effort, à la douleur, aux idées de succès, de mérite, d’égalité et que sais-je encore. Que je ne sois plus foutue de passer en dehors un rond de jambe à grande hauteur n’y change rien. C’est moi, c’est là, comme ça.

 

Sans foi ni loi

Vous devez vous dire que, pour quelqu’un qui dit détester la vocation, j’en dresse un portrait plutôt élogieux. C’est la rencontre (et la confusion) entre foi et loi du marché qui fait surgir l’exaspération, au moment où l’appel à un cheminement intérieur est repris depuis l’extérieur et où, sous prétexte que vous êtes mu par votre passion, on refuse de considérer comme un métier à part entière celui auquel vos efforts vous ont fait parvenir. Le pire est que les passionnés eux-mêmes renchérissent par leur engagement.

J’ai détesté ce devoir de vocation dans l’édition. Ne vous y méprenez pas : j’adore corriger les manuscrits, les mettre en forme, proposer au besoin des reformulations à l’auteur, veiller pour lui à ce que coquilles et ponctuation hasardeuse n’entravent pas la lecture tandis qu’il se consacre à l’essentiel de son travail. Imaginez des petites mains qui, dans l’ombre, travaillent à mettre en lumière une histoire, une vision, une pensée, aident leur auteur à la transmettre à ses lecteurs dans les meilleures conditions : il y a là quelque chose de très gratifiant – et ingrat en même temps (tous les auteurs ne citent pas dans les remerciements la stagiaire qui a reformulé ses tournures alambiquées), qui invite à l’humilité. Une humilité qui semble manquer à certains : ils oublient peu à peu que leurs corrections relèvent davantage de la retouche que de la notation d’examen. Ils deviennent ceux qui savent et défendent leurs vues (quand il faudrait défendre le savoir-faire), puis leur position et tout ce qui leur permet de la conserver. Il faut tenir à l’œil les avancées de l’édition numérique et défendre le papier, éditer des eBooks mais défendre le droit à la propriété intellectuelle et commerciale par des DRM, se méfier du diabolique Amazon et défendre les librairies, surtout de proximité (mais face à Amazon, il devient de bon ton de défendre la Fnac, gros méchant avant Internet, à présent colosse aux pieds d’argile), récupérer les auteurs montants de l’auto-édition et défendre la chaîne du livre dans sa configuration actuelle, essayer de faire des bénéfices et défendre une certaine idée de la littérature française.

On a l’impression d’être en croisade perpétuelle – une drôle de croisade où les chevaux ne cessent de se cabrer au lieu de galoper et d’aller de l’avant. Défendre, défendre, défendre… J’en deviendrais l’avocat du diable, à lui envoyer les libraires-qui-conseillent et que j’adore éviter dans les grandes surfaces culturelles où je peux consulter les quatrièmes de couv’ de tout un rayon si cela me chante, les éditeurs-qui-savent se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude, les pure-players valeureux qui ne peuvent toujours pas se payer et les lecteurs camés à l’encre, qu’ils sniffent en se faisant un rail de Blanche (alors que je demande parfois conseil pour faire un cadeau à une personne que je ne connais qu’à moitié et que j’ai sniffé les programmes de l’Opéra de Paris jusqu’à ce qu’ils changent de papier et que l’encre se mette à puer – bon côté de la chose : j’éviterai de m’empoisonner).

Le top du top, dans tout cela, c’est que vous pouvez ultra-geek ou réactionnaire, cela n’y change rien : vous êtes avant tout un passionné. Moi, ça me gave d’être passionnée, de devoir avoir un avis sur tout, de devoir démontrer des convictions. Je voudrais pouvoir travailler tranquillement, écouter ce que l’auteur a à me dire sans que sa voix soit couverte par le brouhaha des débats, faire des essais, des erreurs, tâtonner. Je voudrais pouvoir travailler et être payée en conséquence, sans qu’on s’imagine me faire une fleur en m’embauchant. On ne va tout de même pas tant vous payer pour quelque chose que vous aimez faire : la vocation ou la preuve a contrario que le travail ne peut être que fidèle à son étymologie, déplaisant à défaut d’être douloureux. Aimer son travail n’empêche pas que c’en soit un, qui exige efforts et compétences ; je ne vais pas passer mes journées à bouquiner derrière mon bureau. « Si vous avez des livres en trop, n’hésitez pas : je suis une grande lectrice », me confie la nana de Pôle Emploi – et les gus qui t’engagent, même combat. Fuck le romantisme. Si j’ai envie de faire ce job, c’est parce que je pense que je suis douée pour et que je peux être efficace (j’allais dire utile mais bon, je ne fais pas médecine non plus), pas parce que j’ai ruiné mes parents en livres quand j’étais gamine.

Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que cela a été d’intégrer ce second master professionnel d’initiation à la programmation. Sur le site de l’université, le master est dans la rubrique des sciences humaines – pas franchement l’endroit que vous allez explorer quand vous cherchez une formation en informatique : tout le monde s’est donc retrouvé là un peu par hasard, par le bouche-à-oreille, par curiosité, pour avoir un job autre que l’enseignement de la matière que l’on étudie, une double-compétence ou l’explication des blagues de xkcd. Je ne sais moi-même pas trop ce qui m’a poussée à faire ce troisième master : la curiosité éveillée par les discussions avec Palpatine, la frustration de ne pas capter ce qu’il racontait dans son bouquin, que j’ai relu tant bien que mal parce que son éditeur était bon publisher mais mauvais editor, l’envie de rire aux blagues geek, d’approcher un autre type de pensée (le langage informatique, comme les langues que l’on apprend à parler, étend notre capacité à concevoir le monde) ou tout simplement d’aller voir ailleurs, de m’en sortir ? Comme la plupart des décisions que l’on prend, celle-ci a été rationalisée a posteriori : une double-compétence édition-informatique me placerait en pole position pour l’édition numérique, n’est-ce pas ? La lettre de motivation est justement faite pour ça, rendre cohérent votre parcours, au point qu’il ne pouvait mener qu’au poste auquel vous postulez – quand bien même la décision initiale a été dictée par l’envie et le hasard.

Heureusement, comme chacun sait, le hasard fait parfois bien les choses : je me suis sentie plus à ma place dans ce master dont je ne connaissais pourtant rien que dans celui d’édition, pour lequel j’avais et j’ai toujours des compétences autrement plus développées. Plus de vocation : plus d’obligation autre que faire son travail et le faire bien. Dé-tester la vocation, c’est reposant. Valorisant aussi : on mesure vos efforts, vos progrès, reconnus et appréciés. On n’a plus pour vous l’admiration irrationnelle que l’on a pour les gens passionnés mais on prend en compte ce que vous faites (et l’on vous paye pour ça).

 

Méprise et mépris

Il y a du mépris dans la vocation, du mépris pour le travail fourni dont on considère qu’il va de soi puisque passion il y a. Ce mépris entraîne parfois celui, involontaire, du passionné envers celui qui l’admire : il a été choisi, lui ! Non seulement il en est intimement persuadé, comme le religieux, mais contrairement à celui-ci, il en a également eu la confirmation extérieure. Alors qu’il est impossible au religieux de tirer gloire de sa foi (qui lui donne éventuellement des doutes mais en aucun cas l’approbation de Dieu, qui n’enverra pas un Jésus-Christ bis pour lui dire s’il correspond ou non au profil recherché), le passionné qui a réussi en vient à croire qu’il ne pouvait en être autrement.

Beaucoup d’appelés mais peu d’élus. L’élu perd de vue cet adage que l’on ne permet pas aux perdants d’oublier, leur assénant sous couvert de consolation. Il en vient à penser : J’avais la vocation, je n’aurais pas pu faire autre chose. D’entendre Isabelle Ciaravola dire quelque chose dans ce goût-là m’a agacée. Je trouve cette remarque de diva quelque peu méprisante pour les gens qui l’entourent à ce moment-là sur le plateau télé, qui font leur job aussi, et d’une manière plus générale pour les spectateurs, qui exercent tout un tas de métiers différents, dont aucun, donc, n’aurait été jugé assez digne d’intérêt pour trouver grâce à ses yeux. Ce n’est certainement pas voulu et pour être certain qu’aucune frustration inconsciente ne parle, il faudrait laisser la parole à quelqu’un qui n’a jamais passé aucune audition.

Il n’en demeure pas moins que j’observe une corrélation entre ce refus d’envisager une autre vie (je n’aurais pas pu faire autre chose, je ne l’aurai pas voulu) et le peu d’effet que produit sur moi l’artiste (je n’aurais pas pu faire autre chose, peut-être n’en aurais-je pas eu les capacités ?). Isabelle Ciaravola est une très belle danseuse (très beau corps, très belle technique, grand lyrisme) mais ne m’émeut absolument pas. À l’inverse, il s’avère bien souvent que les artistes que j’apprécie vraiment ont, sinon hésité sur le choix de leur carrière, du moins une curiosité qu’ils imagineraient pouvoir développer dans d’autres domaines. Sans même parler de Clairemarie Osta qui a envisagé de rentrer dans les ordres (la vocation, la vraie, étymologique), on remarque qu’un certain nombre s’intéresse à d’autres artistes, d’autres arts – la photo, notamment, peut-être parce qu’elle peut partir de la danse en la prenant pour sujet1. La vocation ne les a pas détournés du reste, elle les a conduits à préférer ce chemin-là, qui n’était pourtant pas facile. Et ce faisant, ils n’oublient pas que d’autres, restés en chemin, ont bifurqué et, qu’appelés ou non, ils ont répondu présent aux défis et opportunités qui se sont présentés à eux.

Qu’on nous lâche les baskets avec la vocation, qui nie les efforts de ceux qui ont réussi (il ne pouvait en être autrement) comme de ceux qui ont échoué (ils n’ont pas essayé assez fort), et empêche de voir que, non, les efforts ne payent pas toujours, oui, il y a toujours une part de (mal)chance, et que non, ce n’est pas forcément un mal : je suis bien heureuse de voir sur scène des artistes autrement plus doués que l’amatrice que je suis ! Fuck la vocation, les bons sentiments, make the most of what you have et vivent le plaisir, le goût de l’effort et de l’art !

 

 

1 Si ce n’est pas encore fait, allez donc jeter un œil aux travaux de Sébastien Galtier, Andrej Uspenski ou Kylli Sparre.

From house niger to butler

Le Majordome déroule le parcours de Cecil Gaines depuis ses débuts comme « nègre domestique », dans la maison de celui qui a violé sa mère et tué son père, jusqu’à sa retraite du poste de majordome à la Maison blanche, où il a servi sous sept présidents successifs. On a du mal à croire qu’en une vie, même longue, on ait pu être tout à la fois victime de l’esclavage et témoin de l’accession à la présidence américaine d’un homme de couleur.

Le film retrace ainsi l’histoire du civil rights movement depuis la perspective de cet homme qui ne connaît pas le sens de l’histoire, n’en sait pas le fin mot et ne réalisera qu’à la fin de sa vie que son fils Louis, activiste militant contre la ségrégation raciale, au casier judiciaire long comme le bras, n’était pas un criminel mais un héros. Sur le moment, dans l’incertitude des émeutes et des coups de feu, les revendications ouvertes apparaissent comme une folie, folie adolescente de celui qui risque la mort sans comprendre la folle inquiétude de son père, lequel considère déjà comme une chance inespérée d’être sorti des champs de coton et d’avoir été repéré dans un hôtel pour aller jusqu’à la maison blanche. Ce qui est un droit pour son fils n’est encore à ses yeux qu’une faveur du sort.

Toute l’agitation de l’époque est ainsi perçue à travers la vision trouble d’un homme qui préfère fermer les yeux parce qu’il n’ose y croire : le Ku Ku Klan apparaît au détour d’un virage, prenant d’assaut le bus où se trouvent Louis et sa copine ; l’assassinat de J.F. Kennedy est annoncé dans le vestiaire des domestiques, par un Cecil effondré, la communauté noire perdant son soutien politique le plus précieux ; Martin Luther King est mentionné comme un compagnon de cellule de Louis et les Black Panthers s’incarnent dans sa copine, la petite fille aux cheveux bien peignée devenue une panthère afro, que le fils finit par quitter, réprouvant la radicalisation du mouvement. Il fait ainsi le premier pas pour réduire l’écart entre lui et son frère Charlie, parti au Vietnam se battre pour son pays et non contre lui, ainsi que l’écart entre lui et son père, qui, comme essaye de lui expliquer un camarade, œuvre sans le savoir pour la même cause, en se montrant digne de confiance par un travail irréprochable. De son côté, Cecil finit par constater que l’intégrité ne suffit pas : impossible de négocier des salaires égalitaires sans faire bouger les choses et évoluer les mentalités.

Entre la position de domestique et les Black Panthers, on sent la difficulté à placer le curseur, entre non-violence (que retiendra l’histoire grâce aux figures de Gandhi, invoqué par le groupe du fils, Martin Luther King, compagnon de cellule, et Nelson Mandela, pour la libération duquel père et fils manifestent, enfin réunis) et nécessaire réplique envers celle des agresseurs (la scène du bar, où les jeunes militants sont simplement assis du côté normalement réservé aux clients blancs, est d’une rare violence, même si celle-ci a pour arme sauce, chantilly et café brûlant), qui risque à tout moment de dériver vers une violence plus grande encore. Parce qu’il faut bien dire ce qui est : la ségrégation raciale a plus à voir avec l’esclavage qu’avec les préjugés (on retrouve d’ailleurs le clivage Nord/Sud) et le civil rights movement ressemble à s’y méprendre aux « événements » d’Algérie dans sa dénomination euphémique. S’il n’a pas été requalifié en guerre civile, c’est parce que le terme de guerre, à cette époque, s’est trouvé réservé aux conflits qui pouvaient se lire selon la dichotomie des blocs de l’Ouest et de l’Est – exit l’opposition Nord/Sud.

Sous ses airs de grande marche bien réglée, Le Majordome réintroduit la confusion d’une époque qui n’a pas encore l’histoire avec elle. Il a fait ressurgir mes souvenirs de Black Boy, premier choc d’une vie de discriminations, que le roman de Richard Wright fait ressortir dans toute son horreur quotidienne. La faim et les sévices corporels du héros marquent finalement davantage que l’image d’une pendaison arbitraire, dont on détourne rapidement les yeux, attribuant cette barbarie à une époque révolue. Pas plus éloignée de nous que l’espace d’une vie, nous souffle Lee Daniels.

La ballade du loser

Inside Llewyn Davis a la douceur des ritournelles qui ne seront jamais des succès, mais seulement des compagnons de route précieux pour une poignées d’âmes en peine.
 
 Laura Tuillier dans Trois couleurs

Au bout du troisième film des frères Coen, je crois pouvoir résumer leur morale sans trop me risquer : la vie n’est pas drôle, autant en rire. Après s’être acharné sur the Dude et sur Larry Gopnik, le sort s’en prend cette fois-ci à Llewyn, un artiste plutôt doué mais dont les chances de finir en tête d’affiche sont devenues infinitésimales depuis que son binôme s’est suicidé : Inside Llewyn Davis est le titre de l’album qu’il a enregistré mais qui lui reste sur les bras par cartons entiers. La vie n’est que problèmes de fric, de canapé (trop dur, trop mou ou carrément inexistant), d’amie qui vous reproche de l’avoir foutue en cloque (though it takes two to tango) et de chat à garder rattraper retrouver. Ajoutez à cela des cheveux bouclés et une mise hésitant entre l’artiste et le vagabond et vous obtenez le mec parfait pour interpréter la complainte de l’âme en peine dans un petit bar de New York. À ce point, je dois confesser ne pas aimer la folk, pas du tout. Ni les jérémiades. Heureusement, Llewyn a une faculté toute stoïcienne à encaisser les coups du sort : jamais il ne se plaint, se contentant d’improviser, pour continuer son chemin qui ne mène nulle part – la vie, en somme. La vie n’est pas drôle, autant en rire. Et les frères Coen réussissent effectivement à nous faire rire, que cela soit avec un chat, qui n’a pourtant rien d’un lolcat, ou la mine hébétée de Llewyn. Au final, on est revenu à la case départ mais c’est le cycle de la vie qui veut ça, hein.

Mit Palpatine.