Schicksal und Verklärung

Wagner, Les Maîtres chanteurs de Nuremberg (prélude de l’acte III)

C’est curieux, tout de même, cette tradition de l’ouverture – d’ouvrir un concert par l’ouverture d’une œuvre que l’on ne donnera pas ensuite. Entre amuse-bouche et bande-annonce, on en retient rarement davantage qu’une vague curiosité, quoiqu’on lui soit reconnaissant d’avoir ménagé un sas entre les bruits de la ville et la musique du concert. J’ai bien dû me dire quelque chose des Maîtres chanteurs de Nuremberg mais on est passé à Strauss et, pouf, le chantage a disparu avec le chant.

 

Strauss, Tod und Verklärung (Mort et Transfiguration)

Tod und Verklärung : si c’est cela, la mort, ce n’est pas si terrible… se dit-on en sortant. Le poème symphonique de Strauss est, à n’en pas douter, la représentation musicale du tunnel de lumière blanche. Le passage final, musical et charonnien, fait oublier la lutte initiale, s’éclatant et se dissolvant dans d’amples mouvements de désirs et de regrets, de renoncement et d’abandon – tempête sous un crâne d’homme. Un film hollywoodien figurerait l’apaisement final en deux temps : un personnage qui s’arrête, se retourne vers un autre, qui lui sourit maladroitement, et le sourire sur son visage à lui, lorsque, à nouveau dirigé vers l’avant, il s’apprête à faire le premier pas et le dernier qu’enregistrera la caméra. C’est fini, certes, mais c’était beau.

 

Bruckner, Symphonie n° 4

Pour Palpatine, Bruckner, c’est de « l’ostéopathie musicale » : bourrin sur le coup mais, au final, ça fait du bien. Palpatine n’a manifestement jamais rencontré un bon ostéopathe mais il a mis le doigt sur ce qui me plait chez le compositeur. Avec lui, on ne mégote pas, on y va, tout l’orchestre ensemble. En puissance. Avec clarté. Et on voit grand. Et beau.

Avec un tel sens du destin, c’est tout de même étonnant que les symphonies de Bruckner ne soient pas devenues des musiques de film.

Merci comme Matthias

Des lieder : de Schubert, oui, mais de Mahler ? De Chostakovitch, surtout ? À quoi peuvent bien ressembler des poèmes romantiques mis en musique par le maître de l’ironie symphonique ? Contrairement à ce que j’aurais cru, la Suite Michelangelo n’est pas une œuvre de jeunesse, influencée par ses études au conservatoire, mais de maturité. C’est la voix raillée, qui tente de se faire entendre alors qu’on lui coupe la parole de toute part, la voix perdue dans le tintamarre grandissant, la voix esseulée qui s’élève au milieu des symphonies, lorsque les vagues sonores se sont retirées, découvrant un paysage désolé. Les lieder de Chostakovitch, c’est cette voix débarrassée de ce qui l’étouffe, du combat pour prendre la parole, prendre part à la société, qui ne chante plus que pour elle-même, dans la plus grande nudité – un chant pour s’entendre vivre et vibrer, avant de disparaître. Cela n’empêche pas les accès sautillant de temps en temps, où la main du pianiste (Leif Ove Andsnes) se met à rebondir sur place, mais c’est plus serein, plus apaisé que tout ce que j’ai pu entendre jusqu’ici du compositeur.

Ses lieder alternent avec ceux de Mahler, dont on imagine la teneur à partir de leurs titres si délicieusement allemands (« Es sungen drei Engel einen süssen Gesang », « Ich bin der Welt abhanden gekommen ») et des mots que l’on glane ça et là, toujours avec beaucoup de Herz. On a l’impression que le poète a pris la terre à pleines mains, qu’il a ressenti tout ce que le monde pouvait lui offrir (avec cette intensité des poètes pour qui un frisson est un tremblement de terre) et que, fatigué par cette offrande, il se tient à présent un peu en retrait du monde – comme nous qui sommes là, à cet instant, dans la pénombre et la tiédeur d’une salle de spectacle. 

La voix de Matthias Goerne nous enrobe si bien que l’on est dans sa voix comme dans une couette. C’est l’équivalent psychique de la détente physique, lorsque toutes les tensions de la journée, senties plus vivement au moment où l’on s’allonge, se relâchent (ou lorsque, comme c’était mon cas, on s’assoie enfin après avoir longuement piétiné lors d’une exposition). Tout est adouci alors que les sensations sont décuplées : peu importe que le lied soit triste, joyeux, tendre ou mélancolique, il donne à vivre pleinement, la souffrance de l’âme devenant doucement une expérience parmi d’autres. Chagrins, peurs et nostalgie servent une sensation de plénitude, au même titre que la gaîté, le plaisir et les souvenirs heureux. Pour cet apaisement, cette sérénité, cette joie, en somme, merci à Matthias Goerne et merci à Palpatine pour m’avoir offert la place et à son accompagnatrice initiale pour me l’avoir cédée. La séance de dédicace qui a suivie était pour ainsi dire superflue : lorsqu’un récital laisse sans voix, cela se transforme en séance de signatures à la chaîne. Mais bon, se perdre dans ses yeux pendant que Palpatine enrichit sa collection de grigris n’est jamais de refus.

Mièvrerie et cynisme : match nul, beau film

Philomena n’est pas l’histoire de la vieille dame éponyme qui cherche la trace du fils qu’on lui a arraché il y a cinquante ans, alors que, mère-fille, ses parents l’avaient envoyée expier son péché chez les nonnes. C’est l’histoire de Martin, journaliste politique viré de la BBC pour avoir fait un parfait bouc émissaire, qui méprise tout ce qui est récit d’expériences personnelles (human interest stories) et qui remet pourtant à plus tard l’écriture de son livre sur l’histoire de la Russie après avoir croisé la fille de Philomenia. Il ne veut ni séduire la fille ni aider la mère et c’est avec le plus grand cynisme qu’il se lance dans cette enquête-reportage, bien décidé à torcher un papier plein de clichés qui l’autoriseront à mépriser encore davantage ceux qui les lisent et s’en émeuvent (ici, verser une larme pour le combat d’une pauvre fille spoliée par des nonnes diaboliques).

 

Philomena et Martin dans la campagne irlandaise

Je veux aller en Irlande !

 

À partir de là, un peu comme dans une comédie romantique, les deux personnages, obligés de cohabiter, vont devoir apprendre à se connaître. Aucun des deux ne tient l’autre en grande estime de prime abord : Martin déplore les effets désastreux sur l’intellect d’une vie à lire le Reader’s Digest et des romans à l’eau de rose, tandis que Philomena désapprouve ce journaliste sans foi ni loi, qui ne sait éprouver que colère, mépris et exaspération. Pourtant, elle va devoir reconnaître la capacité d’empathie de Martin qui, prenant peu à peu les choses à cœur, jure contre ces fucking Catholics qui leur font obstacle et utilise ses techniques de méchant journaliste pour l’aider. La vieille dame, qui n’a pas assez d’esprit et de culture pour comprendre les plaisanteries du journaliste issu d’Oxford (mais assez de jugeote pour savoir qu’il ne la tient pas en grande estime) va le surprendre. Des heures passées devant la télévision et à ses lectures bien-pensantes, Philomena a emmagasiné pas mal de clichés mais aussi élargi son horizon : apprenant l’homosexualité de son fils, elle demande s’il a eu des enfants et devant le regard gênée de son interlocutrice, qui ne sait pas comment faire face au déni d’une mère, explique qu’elle a eu des collègues homosexuels et que l’un d’eux était « bi-curieux ». Et Martin d’être à nouveau scié quand la vieille dame se montre parfaitement au courant des implications politiques du sida sur la communauté gay.

 

Philomena et Martin à l'aéroport

Exemple de scène cocasse : la narration du roman à l’eau de rose dans le terminal de l’aéroport, en petite voiture.

 

Le réalisateur joue ainsi avec nos a priori (attentes ou préjugés) et, si je n’ai pas beaucoup entendu la salle rire, je me suis payée bon nombre de fous rires silencieux avec Palpatine (« Mon estomac se réveille toujours avant moi »). C’est toujours avec beaucoup de cocasserie que la tentation du cynisme comme de la mièvrerie est évitée, à l’image de la fin du film où Martin demande à Philomena de lui raconter son énième lecture à l’eau de rose pour ne pas avoir à refuser d’emprunter le livre. La quête n’a pour ainsi dire rien donné, si ce n’est une certaine tranquillité d’esprit à la vieille dame et un article que Martin avait finalement décidé de ne pas écrire pour épargner Philomena mais que celle-ci insiste pour faire publier – à la fois pour faire connaître le scandale d’enfants irlandais vendus par des nonnes à des familles américaines et pour remercier Martin. Sans Martin, pas de Philomena. C’est grâce à lui que, transformant le fait divers en histoire, Stephen Frears fait un bon film et pas seulement du bon sentiment.

Le corps ludique

Autoportrait

Autoportrait d’Erwin Blumenfeld. Tout est dans le nez – il faut en avoir, pour réaliser de tels montages.

 

Erwin Blumenfeld, c’est un peu Man Ray en moins mystérieux, plus ludique et sensuel. Ses photographies fourmillent d’inventivité, qu’ils s’agisse de trucs relevant de la mise en scène (éclairage particulier, corps recouvert d’une étoffe de soie mouillée, miroir démultiplicateur…) ou de techniques de traitement photographique (solarisation, montage, superposition de multiples négatifs, peinture sur le tirage…). Ces manipulations argentiques, qui entraînent tout un tas de trouvailles, ont un charme que n’ont pas les photomontages numériques. En effaçant les traces lors de la fusion de deux images, Photoshop chasse le fantôme d’une présence que l’on devine dans les photos issues de négatifs multiples : une colonne, là, dans une cathédrale qui a connu bien des passages depuis ; le visage, ici, sur un mur peut-être détruit aujourd’hui mais qui conserve la beauté de cette femme vieille à présent, sinon morte – corps, es-tu là ?

 

Portrait à la Fresco

Portrait à la Fresco

 

La cathédrale de Rouen

La cathédrale de Rouen devenue orgue

 

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La délicatesse de cette dentelle florale en fait ma photo préférée de l’exposition (elle n’était pas orientée dans ce sens, en revanche).
Blumen feld, un champ de fleur.

 

Il n’y a pas que l’aura passée de l’œuvre ; il y a aussi la beauté de corps magnifiquement présents sous l’œil d’Erwin Blumenfeld. Ses photographies finissent par constituer un blason du corps féminin, d’autant plus sensuel que ses lignes s’approchent de l’abstraction – j’imagine que c’est le grain de la photographie, proche du grain de la peau, qui fait tenir ce paradoxe. Et l’humour discret d’un touche-à-tout qui touche toujours aux corps en s’amusant, loin d’un érotisme sérieux et énigmatique.

  

Des fesses christiques, il fallait le faire, quand même !

 

Seins et chair de poule

Ça ne vous donne pas la chair de poule ?

 

Seins sabliers

Ces seins sabliers ne faisaient pas partie de l’exposition mais comment résister ?

Et hop que je te compose, décompose, recompose le corps (souvent en jouant sur la symétrie et l’opposition/complémentarité face-profil, comme dans son autoportrait, plus haut). 

Ce visage-masque morcelé me fait penser à Noire et blanche de Man Ray.

 

Buste dans de la soie mouillée

Dans de la soie mouillée

 

Lisette, petit corps blanc sur fond noir

 

Après des salles consacrées aux dessins et collages, aux portraits et autoportraits, aux nus puis à l’architecture et à la politique (avec un photomontage apparemment célèbre d’Hitler, que je ne me souviens pas avoir vu dans les manuels d’histoire, pourtant friands de ce genre d’image), l’exposition se termine dans une explosion colorée avec les photos de mode qui ont fait la couverture de Vogue et de Harper’s Bazaar.

 

Rage for color

Rage for color 

 

Publicité pour Chesterfield

 

Mit Palpatine.
À lire : le dépliant de l’expo

Vallotton

Des scènes intimes qu’aurait pu choisir Degas, des scènes de théâtre à la Hopper, des chignons façon Toulouse-Lautrec, un portrait d’Émile Zola à la Mucha, des ombres et des nuages comme des boyaux de Dali, un tableau de Verdun futuriste… on a du mal à croire que tout cela a été peint par le même homme. Félix Vallotton, tout à la fois romancier, dramaturge, graveur et peintre, est passé d’un sujet à l’autre sans se soucier de continuité stylistique – ni même de rupture : je n’ai pas fait assez attention aux dates pour en être certaine mais il ne semble pas y avoir de périodes distinctes dans sa peinture, que le commissaire a donc choisi d’exposer par thématiques transversales. À chaque salle, c’est un peu la surprise – quand ce n’est pas d’un tableau à l’autre.

 

Valse

Valse
Quand le pointillisme se fait paillettes… Juste wow !

 

Je ne m’étonne plus de ne pas connaître le peintre : pour se faire (re)connaître du grand public, mieux vaut avoir un style identifiable. Or celui de Vallotton est particulièrement difficile à cerner. On ne peut même pas dire, comme pour Gerard Richter, artiste contemporain qui passe sans transition de la peinture hyper-réaliste d’après photographie à des séries abstraites qui n’ont encore rien à voir les une avec les autres, que son style se définit par une absence de style, visant l’objectivité. Il y a au contraire chez Félix Vallotton une multiplicité de styles, qui ne sont pas pour autant des explorations techniques comme c’est le cas chez Signac, par exemple, qui cherche ce qui, du point, du trait ou de la ligne, restituera le mieux la couleur et la vibration de la vision. On dirait que Félix Vallotton ne cherche rien, ne se dirige nulle part, essayant seulement à se débarrasser de ses tracasseries. Apparemment, il n’a pas eu un rapport aux femmes aisé et cela s’en ressent dans ses tableaux de couples, où la femme n’a pas le beau rôle, et dans certains de ses nus féminins, où la chair a quelque chose de massif, comme lourde de menaces. (En même temps, si je puis me permettre, à en croire ses autoportraits, ce n’est pas le charisme qui l’étouffe.)

 

 

Portraits

Les cinq peintres

Les Cinq Peintres (Vallotton se trouve debout, à gauche)
J’ai un peu l’impression qu’ils jouent à qui a la plus grosse (barbe).

 

Félix Jasinski tenant son chapeau

Félix Jasinski tenant son chapeau
(Cet homme me fait penser à un camarade de lycée de manière assez frappante…)
J’aime beaucoup la signature de Vallotton, en haut à droite, dans une police qui évoque la gravure, avec juste la hampe du F et du V qui partent en arabesque.

  

Portrait de Zola

Portrait de Zola
Ne trouvez-vous pas que les contours marqués donnent un côté Mucha au portrait ?

 

Nus

La femme au perroquet

La Femme au perroquet
Olympiaa, Olympiiiiiia, Maaaanet, Maneeeet, Olympiaaa… J’ai ri devant ce perroquet qui radote sûrement moins que les spectateurs devant ces hoquets de l’histoire de l’art.

La Blanche et la Noire

La Blanche et la Noire

Le Sommeil

Le Sommeil
Les hanches font un drôle d’angle (et la couette a la même forme curieuse que l’épaule d’un autre nu féminin).

 

L'Automne

L’Automne
(Pas certaine d’avoir envie que toutes les feuilles tombent.)

Le Bain turc

Le Bain turc façon American college

Le Bain au soir d’été
Entre nous, je trouve ce tableau assez affreux mais il paraît qu’on a beaucoup de chance de le voir (certains ont dû être touchés par les rayons de la grâce divine, en haut du tableau). 

 

Étude de fesses

Étude de fesses
Autant dire que, placé à côté d’une nature morte de jambon, cela fait rire tout le monde.

 

Scènes de la vie théâtrale et intime

La loge de théâtre

La Loge de théâtre
Hopper style

Le provincial

Le Provincial
Il faut au moins la plume de cette élégante et le rideau de droite pour mettre en scène en scène cet homme plutôt banal.

 

Le Dîner

Le Dîner
Vallotton, de dos, face à sa belle-fille. Ambiance.

 

Femme fouillant dans un placard

Femme fouillant dans un placard
Fouillant, pas rangeant.

 

Misia à sa coiffeuse

Misia à sa coiffeuse
Le seul tableau que je connaissais déjà (sûrement vu au musée d’Orsay).

 

Le Mensonge

Le Mensonge
On détourne les yeux de tout ce rouge et l’on voit… ce titre rabat-joie. De belle illusion, l’amour est devenu un mensonge, qui emprisonne entre deux pans de papier peint. Je t’aime ne se dit pas.

 

Intérieur avec couple

Intérieur avec couple et paravent
À la dissimulation du paravent, je préfère la tendresse des mains dans le dos.

Xylographies

Ses xylographies (il est fun, ce mot !) accentuent ce qui est peut-être la seule caractéristique commune de ses peintures : la prégnance du trait et des aplats de couleur pour ce que le panneau de la première salle définit comme une « peinture du contour ». Les vignettes produites sont à mi-chemin entre Tintin, Persepolis et les illustrations des pièces d’Oscar Wilde ! Parce qu’elles semblent préfigurer la bande dessinée et sont présentées dans la dernière salle du rez-de-chaussée (comment ça, y’a encore un étage ?), on a l’impression que ces gravures constituent l’aboutissement de son travail alors qu’elles sont en réalité antérieures à la plupart des peintures.

Xylographie La paresse

La Paresse
Je n’aurais pas été surprise de trouver cette gravure illustrant une anthologie d’Oscar Wilde.

 

Xylographie Le feu d'artifice

Le Feu d’artifice
Toutes ces petites têtes avec chapeaux et fichus ne vous rappellent-elles pas celles de Persepolis ?

 

Xyographie Le trottoir roulant

Le Trottoir roulant
L’enfer de la modernité

 

Xylographie Le grand moyen

Le Grand Moyen

 

Xylographie Cinq heures

Cinq heures
Chez Vallotton, on fait toujours l’amour à cinq heures.

 

Xylographie Félix Vallotton

FV ou le cheveu Van Gogh

 

Xylograpgie E. A. Poe

Portrait d’Edgar A. Poe

Xylographie La mer

La Mer et le noir soleil de la mélancolie

 

Et puis aussi, en vrac…

Lavendières à Étretat

Lavandières à Étretat

 

Le Ballon

Le Ballon
À Édimbourg, je suis passée sur un pont surplombant un immense jardin où un père et son enfant jouaient au ballon. L’ombre des arbres, la lumière… c’était exactement ça.

 

Verdun

Verdun futuriste

À lire